CHAPITRE II
Irritation synalgogène : dilacération d'un bouton d’acné, tiraillement et arrachement d’un poil, grattage et pincement de la peau, piqûre d’épingle. — Action de l’électricité d’induction sur le point irrité. — Irritation synalgogène pathologique.
Ce n’est pas sans raison qu’au début du chapitre précédent, j’ai rappelé, dans une courte description, les caractères du bouton d’acné, tel qu’il se présente le plus ordinairement, et que j’ai ensuite donné un exemple de synalgie dans laquelle le point irrité était constitué par un bouton de cette nature. En effet, c’est par le grattage, par la dilacération d’une petite tumeur inflammatoire, surtout de celle formée aux dépens d’un follicule pilo-sébacé, qu’on provoque le plus fréquemment et le plus facilement le phénomène des douleurs associées par irritation delà peau. Gubler avait déjà fait cette remarque, puisqu’il disait, en parlant des douleurs échotiques: «Quant aux faits, ils sont certains et d’une vérification facile, pourvu qu’il existe à la peau un point d’hyperalgésie, un bouton d'acné pilaris, par exemple, dont l’irritation détermine une sensation suffisamment aiguë pour donner lieu à des douleurs répercutées. » (1) J’ajouterai que bon nombre de personnes ne se sont pas autrement rendues compte de leur aptitude synalgésique et que, pour beaucoup d’entre elles, ce moyen parait seul capable d’éveiller une sympathie douloureuse.
Mais, depuis longtemps, j’ai noté qu’on pouvait avoir recours à d’autres modes d’excitation propres à déterminer souvent les phénomènes en question. Ainsi, j’ai d’abord constaté le succès du tiraillement et mieux de l’arrachement d’un poil. Au risque de faire sourire mes
(1) Société de Biologie : séance du 23 décembre 1876.
lecteurs, je leur apprendrai, par exemple, qu’il m'est plusieurs fois arrivé de souffrir d’un accès névralgique , se localisant dans les deux incisives inférieures droites, quand, à l’aide d’un petit peigne à barbe, je tiraillais en masse certains poils de la moitié droite du menton. J’accorde que cet accès névralgique n’avait pas une longue durée, qu’il cessait au bout de quinze à trente secondes, mais il n’en était pas moins fort désagréable et parfois même très douloureux. Puis, j'ai encore observé que l’arrachement d’un cheveu appartenant à des régions déterminées du cuir chevelu fait naître des répercussions douloureuses à la base du cou, à la poitrine et au dos. Cependant une remarque s’impose dès à présent. Le moyen que je viens d’indiquer et qui, à diverses reprises, a réussi sur moi tout à fait inopinément, parait impuissant à déterminer une douleur sympathique chez mon père, qui est pourtant un bon sujet synalgésique. On pressent donc déjà que le genre d'excitation efficace, qui doit porter sur le point irrité, variera suivant les individus qui voudront expérimenter sur eux-mêmes. Ce qui suit tend à confirmer cette proposition.
Lorsque je gratte avec l’ongle cette portion du cuir chevelu qui recouvre la partie culminante de la protubérance occipitale externe, j’éprouve, au point milieu d’une ligne horizontale qui joindrait les angles inférieurs des deux omoplates, par conséquent dans le dos, sur le rachis, un élancement bien plus douloureux que n’est l’impression venue du point irrité, où mon grattage modéré n’a suscité, en elîet, qu’une douleur assez légère, mais nettement localisée. Or, mon père m’a déclaré qu’une aussi modeste excitation est, chez lui, incapable de produire une synalgie. De pareilles différences en ce qui concerne l’irritation synalgogène, tiennent probablement à l’excitabilité individuelle, plus ou moins vive, des sujets
synalgésiques ou bien à une disposition anatomique (épaisseur plus ou moins considérable de l’épiderme cutané, par exemple) qui leur est propre. Quoi qu’il en soit, le (jrattage de la peau, quand il est suffisant pour engendrer une douleur même assez légère, pourvu qu’elle soit localisée dans une étendue restreinte, doitêtre rangé au nombre des excitants à essayer dans le but d’éveiller une synesthésie douloureuse. J’ajouterai que la synalgie occipito-dorsale sus-mentionnée est une de celles qui se présentent, chez moi, avec le plus d’intensité et que je provoque le plus facilement, à quelque moment et dans quelques circonstances que ce soit.
il n’est pas rare de ressentir des douleurs répercutées à la suite d’un pincement de la peau, ainsi que mon père l’a plusieurs fois observé. Jusqu’à la publication de ma thèse, je n’avais constaté sur moi l’efficacité de ce moyen que dans le cas suivant. Un matin, pendant une promenade, je sentis une petite démangeaison à la partie interne du mollet gauche. Je portai la main à cet endroit ({lie je me mis à gratter. Comme la démangeaison persistait, je pinçai assez fortement la peau, séparée de mes doigts par l’épaisseur de l’étoffe d’un pantalon de drap, et j’éprouvai alors un élancement en un point situé entre la clavicule gauche et le mamelon du même côté. Je pinçai à nouveau et la douleur sous-claviculaire se reproduisit encore. Je répétai quatre ou cinq fois la même expérience et toujours avec le même succès. Mais je remarquai que la douleur sympathique allait s’affaiblissant à mesure que j’augmentais le nombre des pincements au point irrité, — ce qui est un faitànoter chemin faisant. Depuis cette époque, j’ai à diverses reprises ressenti d’autres synalgies plus ou moins vives, que je connaissais déjà, mais occasionnées pourlors par un pincement delà peau dans la région d’un point irrité antérieurement dé-
terminé. Outre ces dernières, je viens encore, par le même procédé, d’en noter une nouvelle dont le point irrité est situé à la partie supéro-externe de la cuisse gauche, à environ quinze centimètres au-dessous de l’épine iliaque antéro-supérieure correspondante, et le point sympathique à la partie externe de l’angle inférieur de l’omoplate gauche.
Parmi les divers excitants synalgogènes que nous venons déjà de passer en revue, j’en trouve deux (en dehors de l’égratignure d’un bouton d’acné) que Gubler a signalés avant moi, comme il ressort de sa communication à la Société de Biologie (‘23 décembre 1876) :
« Pour exciter ces douleurs sympathiques, — disait-il, — il ne suffit pas d’une piqûre d’épingle, ni d’un choc modéré sur des parties saines; il faut une douleur aiguë, telle que celle qui résulte du pincement de la peau irritée ou hyperesthésiée, de Y arrachement d'un poil.... »
Mais, parcelle même citation, l’on voit que le savant professeur, dont les observations concordent le plus souvent avec les nôtres, ne croyait pas qu’une piqûre d'épingle fût capable d’éveiller une synesthésie douloureuse. Or, l’effet répercussif des piqûres d’aiguille ou d’épingle est bien connu de certaines couturières qui vous disent, par exemple, qu’une douleur au bras répond quelquefois à celle du doigt blessé. Je puis fournir le cas de Cécile P...., blanchisseuse et couturière, qui éprouve des élancements dans les doigts voisins, dans la main, dans l’avanl-bras et même jusque dans le bras correspondant quand, par maladresse, elle s’enfonce une aiguille dans le bout d’un doigt et que la douleur ressentie en cet endroit est assez vive.
D’autre part, mon père, qui avait d’abord observé sur lui-même bon nombre d’associations douloureuses lorsqu’il déchirait avec Pongle un follicule pilo-sébacé plus
ou moins enflammé, se mit autrefois à rechercher des points irrités à l’aide de ce dernier genre d’irritation. En piquant avec une épingle des points divers de la surface cutanée, il arrivait parfois à produire une synalgie très nette. En outre, voici ce qu’il remarqua: il faut enfoncer la pointe de l’épingle perpendiculairement à la surface du tégument et agir d’une manière progressive jusqu’à ce qu’une vive douleur se fasse sentir; à ce moment, il n’est, pas rare de percevoir une seconde douleur plus ou moins aiguë ’et que nous reportons à une partie souvent trèséloignée du point irrité. Il est donc besoin, pour obtenir ce résultat, d’une piqûre assez forte, suffisamment douloureuse et prolongée, non d’une piqûre rapide, peu vive, presque indolore. D’ailleurs, quand il faisait pénétrer l’épingle très obliquement dans l’épiderme, mon père n’éprouvait rien. Je dois ajouter que, pour mon compte, ce procédé me réussit assez mal.
Nous venons d’énumérer les excitations mécaniques les plus aptes, suivant nous, à engendrer une répercussion douloureuse. Ün comprend que nous ne pouvions nous en tenir à ces moyens et négliger un excitant d’une aussi grande énergie que l’électricité. En conséquence, nous avons essayé l’application de cet agent physique à divers points de la peau saine. Je me suis servi, dans mes expériences, de l 'électricité d’ induction, ayant comme générateur un appareil électro-magnétique de GaifTe, dont je conduisais les courants à l’extrémité de deux aiguilles métalliques, isolées, formant entre elles un angle aigu à sommet tronqué et représenté par deux fines pointes d’acier, écartées d’un millimètre à peine l'une de l'autre. En excitant, chez moi, à l’aide de ces pointes m’apportant les courants magnétiques, des points irrités antérieurement connus, siégeant à la peau de la partie postéro-inférieure du bras gauche, à celle (pii recouvre le
scapulum droit, à la surface cutanée du creux épigastrique, au cuir chevelu de la protubérance occipitale externe, etc., etc., j’ai constamment senti, au lieu même d’application des aiguilles, une douleur \ ive, pénétrante, rappelant celle qu’on éprouve si l'on se pique fortement avec une épingle acérée, plutôt encore analogue à une brûlure, mais nulle autre douleur concomitante. Bref, je n’ai point eu à noter de synalgies suscitées par l’électricité. Cependant, ces temps derniers, après m’être entouré de minutieuses précautions, en plaçant exactement mes aiguilles sur le point irrité de la protubérance occipitale externe, je ressentis, lors du passage du courant électrique, un faible élancement dans le milieu du dos, là où il devait effectivement apparaître. Mais ce phénomène n’est pas constant et j’ai bien plus souvent observé le phénomène inverse, c’est-à-dire une sorte (Yaclion d'arrêt exercée par l’électricité d’induction sur les douleurs sympathiques. En effet, il m'est arrivé, après des expériences du genre de celles que je viens d’exposer, particulièrement à la suite de l’excitation du cuir chevelu protubérantiel, de rester douze et même vingtquatre heures sans pouvoir réveiller par d’autres excitants la douleur dorsale qui répond à l’irritation de ce point. Soit dit en passant, ne doit-on pas songer, en présence de ce fait, à une véritable action mhibitoire'l Parmi les expériences relatives à l’application de l’électricité au point irrité, celles que j’ai instituées sur moi-même (et ce sont les plus nombreuses) ont été répétées à des époques différentes et dans des circonstances fort diverses. La constance des résultats Obtenus et leur caractère positivement négatif m’ont fait abandonner l’excitation électrique. A la suite de plusieurs tentatives infructueuses sur sa propre personne, mon père l’a également rejetée. Ayant expérimenté ce mode d’excita-
tion sur l’un de mes anciens clients, sujet synalgésique, j’ai encore noté les mêmes effets. Faut-il, en pareil cas, tenir compte d'une susceptibilité trop grande vis-à-vis de l’électricité d’induction, ou plutôt de la diffusion des courants qui se localisent moins bien, au point d’application, qu’une excitation mécanique pure? Devons-nous conclure de nos expériences que d’autres individus ne ressentiront aucune douleur sympathique quand ils se placeront dans les mêmes conditions? Telles sont, à mon avis, les premières questions à résoudre pour se prononcer d’une manière à peu près satisfaisante sur l’application d’un courant électro-magnétique donné à un point irrité. Or, la solution en est vraisemblablement réservée à celui qui, plus heureux que moi, pourra expérimenter sur une plus vaste échelle.
Jusqu’ici, nous ne nous sommes occupés que des moyens qui nous ont parûtes meilleurs pour développer les douleurs répercutées. Nous avons fait ressortir que tel excitant synalgogène, inefficace chez tel individu, peut produire l’effet attendu chez tel autre, et que tout expérimentateur doit rechercher et choisir le mode d’irritation qui convient le mieux à son organisation. Voyons donc maintenant si le phénomène des synalgies ne saurait apparaitre dans des circonstances différentes, je veux dire en dehors d’une provocation de notre part.
Vers la fin de juillet 1881, accompagnant le D1' Richard (d’Autrey) et mon père, j’ai vu, à Auvet, un homme de 70 ans, affecté d’un cancer ulcéré de la région prostatique du rectum : il se plaignait d’une vive douleur au niveau de l’articulation scapulo-humérale droite chaque fois qu’il allait à la selle, durant le temps seulement que les excréments passaient sur les ulcérations, douleur qui cessait immédiatement avec la cause d’irritation. Plus tard, j’ai noté la même douleur à l’épaule droite
— isoliez une femme à peu près du même âge et que je soignais pour une dégénérescence cancéreuse du rectum, avec ulcérations consécutives, irritées de la même manière. A côté de ces deux observations de synesthésies douloureuses, qui pourraient être classées dans les synalgies par irritation mécanique, je tiens à citer, en façon de rapprochement et de comparaison, celle que je dois à mon père et dans laquelle une canule, heurtant la surface muqueuse delà portion inférieure du rectum, occasionnait aussi une douleur à la partie supérieure et un peu postérieure de r articulation scapulo-humérale droite ; — puis cet autre cas analogue, observé parle Dr Ch. Pdcliet qui, dans ses Recherches sur la sensibilité (1877), le donne comme exemple typique de synesthésie. Il s’agit d’un homme assez âgé, phthisique et ayant, par suite d’une tuberculose génitale, une uréthro-cystite très pénible; de plus, il avait été amputé du bras gauche et son moignon était extrêmement douloureux. Le pauvre homme souffrait cruellement chaque fois qu’il urinait et l’urine, en passant dans l’urèthre enflammé, déterminait une atroce douleur dans son moignon où il ressentait, disait-il, « des lances de feu. » J’aurai, d’ailleurs, à revenir sur ces faits dans la suite de ce travail.
Mais, comme synalgies plus indépendantes encore de notre action personnelle, je rapporterai les deux suivantes qui m’ont été communiquées par mon père. Pendant quatre heures, un spasme du sphincter anal suscita une douleur piquante en un point situé horizontalement en dehors et à environ dix centimètres du sein droit. Un érythème léger du scrotum provoqua une douleur analogue sous la partie moyenne de la clavicule droite.
Enfin, je rappellerai que Persons (1) a publié deux cas
(1) Cité par Ch. Richet : Recherches cxÿér.et clin, sur la sensibilité, 1877, p.299.
de névralgie du bras consécutive à une névralgie dentaire, que Gastle (!) a vu un cas analogue et que l’extraction de la dent cariée a guéri la douleur du bras.
Ces exemples suffiront, je crois, à faire comprendre que, dans les cas pathologiques, l’irritation synalgogène peut être fort variable et se présenter d’elle-même en un point quelconque de notre individu : la lésion douloureuse d’une muqueuse, d’un os, la douleur spéciale qu’engendre la contraction exagérée d’un muscle sont donc, tout aussi bien qu’une irritation cutanée, capables d’éveiller une synalgie. Dans ces circonstances, on a souvent à constater, soit dit en passant, une très grande analogie entre certaines répercussions douloureuses d’ordre pathologique et certaines synalgies que nous provoquons artificiellement avec plus ou moins de facilité.