‹ Les synalgies et les synesthésies, étude de physiologie nerveuseChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Caractères de la douleur perçue au point sympathique. — Comparaison de Gubler. — Chatouillement et démangeaison.

Après avoir étudié l’irritation synalgogène, il convient d’examiner maintenant les caractères de la douleur perçue au poin t sympathique.

Habituellement, cette douleur est constituée par un élancement subit , qui suit presque immédiatement l’impression venue du point irrité et semble même, parfois, coexister avec elle. Gubler (2) la comparait au phénomène acoustique de l’écho et, pour le savant professeur,

(1) Cité par Ch. Richet, loc. oit., p. 299.

(2) Nous l'avons déjà plusieurs fois cité et aurons encore à le faire, car sa communication sur les douleurs répercutées lie intimement son nom à l’étude des synalgics. (Voyez les Comptes rendus de la Sociélé de Biologie, année 1876, séance du 23 décembre).

cette comparaison était d’autant plus justifiée que, d’après lui, les douleurs répercutées ne sont pas semblables à celles qui leur ont donné naissance; leur modalité s’altère dans le trajet, comme la phrase dramatique quand elle revient travestie par un écho moqueur. « Il semble môme qu’après la métamorphose, — disait-il, — toutes les douleurs répercutées sont devenues identiques, malgré les différences des formes douloureuses originelles. Que la douleur initiale soit un élancement, une meurtrissure, un arrachement ou une tranchée, le retentissement aboutira à une sensation presque uniforme et fugace, à une aigrette ou un trait de douleur, traversant la peau dans un espace excessivement restreint et vraiment ponctiforme, comme ferait un coup d’aiguille ou un courant électrique. Ces caractères rappellent assez exactement les douleurs fulgurantes de l’ataxie locomotrice pour que le rapprochement doive être expressément signalé ici. » Gubler a parfaitement observé ce qui se passe dans un grand nombre de synalgies et, pour avoir décrit ainsi les douleurs sympathiques, il a dû, — c’est ma conviction, — les ressentir. Mais ces douleurs n’offrent pas toujours le môme caractère et, si l’observation de Gubler est souvent juste, nous sommes forcés de reconnaître qu’elle est au moins incomplète.

D’abord, Y élancement sympathique V emporte fréquemment en intensité sur la douleur perçue au point irrité et peut même persister quelques secondes après la cessation de cette dernière. Dans d’autres cas, — ceci est plus rare, — la douleur initiale, quoique forte, ne détermine au point sympathique qu’un pincement assez faible, moins bien localisé, un picotement léger ou seulement un simple frémissement qui paraît s’étaler à la surface de la peau. Il semble alors que la douleur secondaire perde

de sa vivacité et de sa pénétration en occupant une région plus étendue. J’ai trop souvent ressenti cette variété de synalgie pour avoir un doute à l’égard de son existence.

Connue sensations pénibles se rapprochant des douleurs perçues au point sympathique, nous devons encore citer le chatouillement et la démangeaison . C’est tout à fait exceptionnellement que j’ai, surtout à la suite d’un grattage de la peau au point irrité, éprouvé la première de ces deux sensations. En revanche, j’ai bien des fois noté, tant sur moi que sur autrui, la démangeaison sympathique. On se souvient de celle que nous ressentons à la muqueuse pituitaire quand les nerfs de la cornée transparente ou de la muqueuse oculo-palpébrale sont douloureusement impressionnés par une vive lumière. Voici, de plus, deux autres observations où la démangeaison apparaît encore à titre de douleur sympathique.

M. Eugène P...., de Gray, avait l’habitude, en lisant, de se gratter machinalement le cuir chevelu. Or, un jour qu’il excitait ainsi un point situé près du vertex, il fut surpris par un brusque éternûment consécutif à une démangeaison dans les narines. Il s’aperçut bientôt que l’irritation du cuir chevelu en était la seule cause et, depuis cette époque, il éternuait à volonté, autant de fois qu’il lui plaisait, rien qu’en grattant suffisamment le point irrité qu’il avait découvert par hasard.

D’autre part, chez M. L. B...., la mastication et la déglutition d’aliments trop vinaigrés, trop poivrés ou contenant un excès de moutarde, occasionnaient au vertex une démangeaison qui l’obligeait à se gratter, démangeaison telle, — m’affirmait son fils, — qu’il préférait s’abstenir d’une nourriture assaisonnée de la sorte.

On se demandera peut-être pour quel motif je range dans les synalgies les associations d’une impression plus

ou moins douloureuse avec les diverses sensations de picotement, de frémissement, de chatouillement, etc. C’est que ces sensations qui, à première vue, paraissent si dissemblables, sont ordinairement pénibles et ne constituent, à mon avis, que des modalités inférieures de la douleur. En cela, je partage complètement l’opinion de Ch. Richet (1) qui envisage ainsi le chatouillement et la démangeaison: pour lui, ces deux sensibilités se ressemblent à ce point que souvent elles se confondent et que l’analyse physiologique a peine à les séparer; bien plus, par une série de gradations imperceptibles, elles arrivent à faire corps avec l’algesthésie, un chatouillement très fort étant une vraie douleur et une démangeaison très forte causant une irritation insupportable. D’ailleurs dans certaines observations de Brown-Séquard, relatives à ce sujet, toutes les fois qu’il y avait hyperesthésie à la douleur, il y avait aussi hyperesthésie au chatouillement. Dans d’autres cas, Ch. Richet dit avoir vu cette sensibilité conservée quand il y avait anesthésie tactile. Enfin, la démangeaison et le chatouillement présentent un certain degré de diffusion, ce qui les fait encore ressembler à la douleur.

Cette explication donnée, il importe de noter deux faits dont je dois la connaissance à des observations personnelles. Dans un grand nombre de synalgies, j’ai constaté qu’en excitant assez fréquemment le point irrité dans un espace de temps relativement court, la douleur perçue au point sympathique va en s’affaiblissant à chaque nouvelle excitation, de sorte qu’il arrive un moment où l’on n’éprouve plus cette douleur. En parlant du pincement de la peau comme moyen synalgogène, j’ai eu l’occasion de citer une svnalgie qui offrait un phénomène de ce genre.

(1) Loç. eit., p. 323.

J’ai également reconnu qu’un grattage ou une friction suffisante de la région sympathique peuvent, dans certaines circonstances, lorsqu’ils sont pratiqués après la production d’une première douleur répercutée, empêcher ultérieurement cette répercussion, mais pendant quelques instants seulement, si l’on répète l’expérience sans trop tarder. Il semblerait que les excitations portées dans cette région ont eu comme résultat de la rendre momentanément insensible à la douleur sympathique.

Enfin, pour terminer ce que nous avons à dire sur cette douleur, notons qu’il ne paraît pas exister le moindre trouble vasculaire au point où elle est reportée, ni pendant, ni après la perception douloureuse.

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