‹ Les synalgies et les synesthésies, étude de physiologie nerveuseChapitre 5 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Rapports mutuels des points irrité et sympathique chez le même individu.— Synalgies à trois points sympathiques. — Conditions d’un sujet synalgésique par rapport à la douleur sympathique.

Dans les deux chapitres précédents, nous avons soumis à un examen particulier chaque élément constitutif de toute synalgie, c’est-à-dire Y irritation primitive ou synalgogène et la perception sympathique. Je crois qu’il convient maintenant d’examiner les rapports mutuels qui relient les deux points irrité et sympathique, — ce à quoi je vais immédiatement passer.

Un individu perçoit une douleur répercutée lorsqu’il irrite une partie déterminée de son tégument. Ce même individu , quand il irritera de nouveau cette même partie tégument aire, percevra-t-il la douleur répercutée au même point du corpsl La communication de Gubler à la Société de Biologie (communication sur laquelle je reviendrai plus tard), les affirmations de certaines personnes sy-

nalgésiques, les recherches de mon père et les miennes me permettent d’avancer qu'au même point irrité correspond le même point sympathique. C’est là une règle générale et, si parfois le point sympathique parait se déplacer (en admettant qu’il ait été bien fixé au début des observations), ce n’est que dans une zone tributaire du même tronc nerveux. Les exceptions à cet état de choses sont, je crois, fort rares. Mon père expérimenta, relativement à cette question, de la manière suivante: quand il découvrait sur lui un point algogène, il le rendait visible pendant un certain temps en le touchant avec un crayon de nitrate d’argent ; alors, chaque fois que, dans la suite, il l’irritait au moyen d’une épingle, il éveillait une douleur sympathique toujours reportée au point antérieurement connu. Chez moi, le simple grattage du cuir chevelu, au niveau de la protubérance occipitale externe, engendre une seconde douleur invariablement fixée au milieu du dos ; un élancement dans la région lombaire ne manque jamais de répondre à une irritation localisée à environ six centimètres au-dessus de l’épicondyle, dans la partie inféro-externe du bras, etc. Il existe donc, chez te même individu, une grande stabilité de rapports entre le point irrité et le point sympathique d’une synalgie.

Seconde question : au même point irrité ne correspond-il qu'un seul point sympathique ? Oui, cl’ordinaire, mais cela ne me paraît pas être une règle absolue ou, plutôt, je n’oserais point affirmer la chose sans restriction. En voici le motif. Dans une synalgie qui m’est personnelle, mais que je n’ai malheureusement plus éprouvée, le point irrité se trouvait à la partie supéro-in terne de la fesse gauche et les points sympathiques correspondants à la peau qui recouvre la moitié inférieure de la fosse sous-épineuse gauche, région où f ai nettement senti trois douleurs simultanées , trois piqûres d’aiguille, reportées à

trois points différents et certainement occasionnés par l’impression douloureuse partie de la fesse. En juillet 1884, en excitant par grattage la moitié gauche du creux épigastrique, j’ai encore fait naître chez moi une synalgie à trois points sympathiques répondant au même point irrité, épigastrique: la plus vive de ces douleurs répercutées siégeait en arrière, dans la région lombaire gauche ; le second élancement, moins bien localisé, apparut entre le mamelon gauche’et le sommet de l’épaule du même côté; enfin, la troisième douleur, encore moins bien localisée que la précédente, moins forte aussi que dans le cas où elle est provoquée par grattage de la moitié droite du creux épigastrique, se fixa également entre le mamelon et la partie supérieure de l’épaule, mais alors dans le côté droit du corps. A l’époque où je l’ai notée, je pouvais à volonté produire cette dernière synalgie à triple point sympathique. On comprend qu’en présence de ces deux faits, peut-être exceptionnels, je ne sois pas complètement affirmatif dans la réponse donnée plus haut.

Troisième question: qiC adviendrait-il si on excitait le point sympathique d'une synesthésie douloureuse bien déterminée, sans toucher aucunement au point irrité ? Une douleur se ferait-elle sentir dans cette dernière région, celle du point irrité? A cette question, qui m’a souvent été posée, je ne puis répondre d’une manière très satisfaisante, car, ici, l’expérimentation offre une difficulté des plus grandes. Gela s’explique : reconnaître exactement le point sympathique et en délimiter rigoureusement l’étendue est une tâche d’une extrême aridité. Certes, on indique fort bien la partie du corps où la douleur répercutée se fait sentir, puisqu’on éprouve le plus souvent en cet endroit la sensation d’un pincement fort douloureux ou, dans le cas d’élancement bien caractérisé, celle d’une

mince tige métallique, d’une forte aiguille qu’on enfoncerait brusquement dans les chairs ; mais quant à mettre le doigt juste sur le véritable siège de cet élancement, cela n’est pas aisé. Le point irrité est un point matériel, que vous tenez sous l’ongle pendant que vous l’excitez ; il n’en est pas ainsi du point sympathique qui, lui (c'est ce que nous verrons plus tard), est virtuel, n’a pas d’existence réelle à notre surface.

Fermez les yeux et présentez votre bras, par exemple, à une personne qui, armée d’une épingle dont la pointe a été préalablement noircie à la flamme d’une bougie, le piquera légèrement en un lieu quelconque de la surface cutanée, laissant à l’endroit même de la piqûre un point noir ; cherchez immédiatement à placer le doigt sur ce point et vous vous apercevrez facilement qu’il est fort rare d’arriver à ce but: vous aurez parfois des écarts de plusieurs centimètres. Sans vouloir établir une comparaison absolue entre le sujet d’une semblable expérience et un sujet synalgésique, ne pourrait-on pas envisager ce dernier, par rapport à la douleur perçue au point sympathique, comme placé dans les conditions d’un individu cpii doit indiquer, les yeux fermés, l’endroit où il ressent une piqûre faite par un autre individu? On comprendra sans peine que la localisation précise du point sympathique soit un travail offrant de véritables difficultés.

Néanmoins, je possède deux ou trois synalgies dont les deux points de nom différent sont tellement voisins qu’on peut, sans trop s’écarter de la vérité, considérer le point sympathique de l’une comme devenant le point irrité de l’autre et réciproquement. Ainsi, pour donner un exemple à l’appui, j’ai trouvé chez moi une petite zone qui est très rapprochée de l’angle inférieur du scapulum droit et qui sympathise avec une autre petite zone

située dans la partie postéro-in terne et inférieure de la région lombaire droite: en irritant la zone scapulaire, j’ai obtenu une douleur répercutée dans la zone lombaire et, un autre jour, en excitant la zone lombaire, une seconde douleur est apparue dans la zone scapulaire. Les quelques observations de ce genre que j’ai pu recueillir me porteraient à admettre qu’une excitation dirigée sur une région de la surface cutanée où fut perçue une douleur sympathique peut, au moins dans certains cas, en déterminer une autre dans la région du point irrité primitif.

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