CHAPITRE Y
Persistance des synalgies chez le même sujet synalgésique : deux
exceptions. — Est-il des conditions favorisant l’acte synalgique?
Un sujet synalgésique a bien déterminé chez lui le procédé qu’il doit mettre en usage pour susciter une synalgie donnée: plus tard, quinze jours, six mois, plusieurs années après l’avoir reconnue, la fera-t-il renaître par une excitation identique ? Oui, — c’est ma conviction et je la crois étayée par un ensemble assez imposant d’observations que toute personne désireuse d’étudier les synalgies pourra faire elle-même. Je rappellerai d’abord les recherches de mon père, relatives à la détermination de points irrités à l’aide d’une piqûre d’épingle, piqûre rendue visible pendant un certain temps par sa coloration en noir au moyen de la pierre infernale . Puis je citerai, à titre d’exemple, une synalgie très nette, très vive, éprouvée depuis plusieurs années par lui, chaque fois qu’il irrite la partie postérieure et latérale externe du quatrième orteil, soit du pied droit, soit du pied gauche : l’élancement sympathique, dans ce cas, est ressenti à l’épigastre, soit dans la moitié droite, soit dans la moi-
tié gauche de cette région. A côté de cette synalgie, je placerai la synesthésie douloureuse occipito-dorsal dont j’ai déjà parlé et que j’ai découverte chez moi le 14 octobre 1882: depuis cette époque, je l’ai toujours éveillée à ma fantaisie et dans toutes circonstances, rien que par un grattage suffisant du point irrité connu. Enfin, comme troisième exemple, citons encore la sympathie qui réunissait, chez M. Eugène P...., le vertex à la muqueuse pituitaire à ce point que l’excitation par l’ongle du cuir chevelu, en un endroit déterminé du sommet de la tète, occasionnait infailliblement une démangeaison dans les narines et un éternûment consécutif, — éternûment qui avait frappé mon client depuis fort longtemps et qu’il provoqua de cette manière, à volonté, jusqu’au jour où il fut enlevé par une hémorrhagie cérébrale.
Cependant, j’ai dû noter déjà deux exceptions. La première est celle de cette synalgie à trois points sympathiques dans la fosse sous-épineuse gauche et dont il a été parlé au chapitre précédent. La seconde est une répercussion douloureuse que mon père a longtemps éprouvée et qui surgissait toutes les fois qu’il écorchait un petit bouton s’élevant sur la peau qui recouvre la partie moyenne et un peu supérieure de la région sternale: la douleur répercutée occupait le milieu du front. Quand le bouton disparut, laissant à sa place une petite cicatrice, cette synalgie disparut aussi et, depuis lors, mon père fut incapable de la faire revivre. Une association douloureuse comme celles que nous étudions, née dans des conditions spéciales, pourrait donc s’évanouir à un moment donné et ne plus reparaître. Mais, jusqu’à présent, la rareté de ces cas me commande la plus grande réserve.
Autre question : un individu , susceptible de synalgies ,
les ressent-il mieux ou plus facilement dans clés circonstances particulières'''! — J’ai fait quelques recherches à ce sujet. J’avais d’abord cru remarquer que le froid suffisant pour déterminer la chair de poule semblait favoriser les répercussions douloureuses. Puis. — me rappelant que la sensibilité générale est souvent unie à certains phénomènes psychiques par d’étroites relations et que toute synalgie n’est en réalité qu’un acte de perception, par suite un phénomène psychique, — j’observai si, dans les cas d’excitation cérébrale produite par le travail intellectuel, les veilles prolongées, l’ingestion d’infuses de café ou de thé, etc., j’éprouvais plus facilement ou plus vivement des douleurs répercutées. Cela me parut être et, encore aujourd’hui, je n’oserais affirmer absolument que cet état et celui de la chair de poule fussent sans aucune action sur les synalgies, mais cette action me semble discutable. J’ai, en effet, noté des répercussions douloureuses très vives à l’époque des chaleurs comme à celle des froids, sans avoir bu du thé comme après en avoir pris, à la suite d’un repos des plus complets, d’une excellente nuit, de l’ingestion de cinq centigrammes d’extrait thébaïque, aussi bien qu’à la fin d’une grande veille, dans un parfait état de santé comme dans celui de maladie, bref, dans des conditions fort diverses et le plus souvent opposées. If ingestion quotidienne (fractionnée par demi-milligramme) de un milligramme et demi et même deux milligrammes de sulfate d’atropine, continuée cinq ou six jours, n’a jamais paru modifier d’une manière sensible ma susceptibilité synalgésique. D’autre part, mon père a observé sur lui-même deux synalgies très nettes et fort vives, le 27 mars 1883, entre 5 h. et 8 h. du matin, alors que depuis la veille (8 h. du soir) il était sous l’influence de palpitations, de contractions arrhythmiques du cœur, violentes ou asystoliques; — et il
a remarqué qu’en dépit de rabattement considérable dans lequel il se trouvait alors, les douleurs sympathiques, piquantes, étaient nettementperçuesetpersistaient quelques secondes après la cessation de toute irritation au point algogène.
Les deux synalgies qui furent déterminées dans de pareilles conditions et réveillées ensuite avec la même netteté, figurent dans mon Tableau I ( Synalgies ascendantes ), où elles sont consignées sous les numéros 11 et 28. Enfin, un traitement prolongé par le Colchique (ingéré jusqu’à purgation) et l’usage interne du sulfate de quinine à dose assez forte n’ont jamais semblé diminuer ou augmenter, chez mon père, le pouvoir synalgésique.