‹ Les synalgies et les synesthésies, étude de physiologie nerveuseChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Proportion des sujets synalgésiques. — Les différents sujets synalgésiques éprouvent-ils les mêmes synalgies? — Zones sympathiques.

L’histoire scientifique des synalgies comporte encore bien des questions à élucider. Il serait intéressant, par exemple, de déterminer la proportion des sujets synalgésiques, — d’examiner ensuite l’influence du sexe, de l’âge et de la profession de ces sujets sur la production des douleurs répercutées. Malheureusement, faute d’observations assez nombreuses et vu la grande difficulté que jJai toujours eue à me procurer des renseignements même fort incomplets, je suis à peu près réduit au silence en ce qui concerne ces divers points. Néanmoins, voici quelques données.

A l’époque où j’écrivais ma thèse, j’avais sous les yeux une liste de 21 personnes récemment questionnées avec soin : huit d’entre elles (6 hommes et 2 femmes) étaient susceptibles de ressentir des synalgies provoquées. A cette même époque, mon père, se trouvant à Paris, fai-

sait partie d’une petite réunion de sept membres de l’Université : leur ayant appris en quoi consiste le phénomène des synesthésies douloureuses, deux de ces Messieurs, — naturalistes distingués, — lui affirmèrent qu’ils éprouvaient des douleurs de ce genre. En se comptant, mon père arrivait, dans le cas particulier, à la proportion de trois sujets synalgésiques pour sept personnes. Ce nombre se rapproche sensiblement du précédent (8 sur 21). A ne s’en tenir qu’à ces deux maigres statistiques, où un tiers environ des individus interrogés partagent avec nous la faculté de percevoir des répercussions douloureuses, on voit que ces derniers ne constituent pas, comme on l’a prétendu, des êtres plus curieux encore par leur rareté que par la singularité de leurs assertions. D’autre part, sur neuf de mes ascendants ou collatéraux directs, je trouve trois sujets synalgésiques : nous retombons donc toujours dans la proportion susindiquée et que je maintiens jusqu’à nouvel ordre, sans vouloir cependant la donner comme définitive, car, ces temps derniers, après m’être enquis de l’existence des phénomènes synalgiques chez un bien plus grand nombre de personnes, j’ai constaté que celte proportion était peut-être un peu élevée.

Voici maintenant quelques remarques. En consultant une liste de 18 sujets synalgésiques, je note 14 hommes et 4 femmes. Sur ces 14 hommes :

1 est âgé de moins de 20 ans;

6 ont de 20 à 30 ans ;

3 ont de 30 à 40 ans ;

4 ont de G0 à 75 ans.

Au point de vue de laprofession, je trouve 1 sous-officier, 1 négociant, 1 receveur municipal, 1 avocat, 2 rentiers, 1 élève stagiaire en pharmacie, 1 pharmacien et 6 docteurs en médecine.

Des 4 femmes, toutes mariées, l’une n’a pas atteint l’âge de 20 ans, l’autre est entre 20 et 30, la troisième entre 30 et 40 et la quatrième entre 45 et 50. Enfin, sur la liste que je viens d’analyser ainsi ne figurent pas les sujets chez lesquels j’ai observédes synalgies pathologiques. De môme, ces derniers sont étrangers à la statistique précédente.

Il nous reste à aborder une question qui mérite d’être examinée de près. Voici, je suppose, trois sujets synalgésiques. Si chacun d’eux excite le môme point irrité, éprouveront-ils tous les trois une douleur sympathique reportée dans un endroit du corps qui sera le même pour le premier individu, le second et le troisième? En d’autres termes et plus simplement, ces différents sujets auront-ils les mêmes synalgies ? — Gubler n’a pas hésité à affirmer que, « quel que soit le sujet , la douleur secondaire est perçue dans des régions toujours les mêmes pour des sujets différents » ; et, quand je considère qu’un point irrité à la joue donne, chez Henri Brésard(l)et chez moi, une douleur sympathique à la région axillaire, — que, chez tous les deux encore, un point sympathique dans la région lombaire droite à son point irrité correspondant à la face postérieure de l’avant-bras droit, — que, sur mon père comme sur moi, une excitation portée entre le quatrième et le cinquième orteil du pied droit fournit une douleur secondaire dans le côté droit de l’épigastre, — qu'une irritation de la portion interne du mollet gauche suscite, chez lui et chez moi, un élancement qui se localise sous la clavicule du même côté, — que, pour ma mère comme pour moi, un point irritédans l’hypocondre

(1) Ce jeune homme a eu l’obligeance de me relever sur une silhouette du corps humain quelques répercussions douloureuses observées sur lui-même, et je lui en suis d’autant plus reconnaissant que d’autres personnes m’ayant promis d’en faire autant, je n’ai eu qu’à constater la stérilité de leurs belles promesses.

droit éveille une douleur dans la fosse sus-épineuse droite, etc., etc., — je suis bien obligé de me ranger à l’opinion de Gubler. Cette conclusion que, du moins chez certaines personnes, des points sympathiques très voisins répondent à des points irrités très voisins, de telle sorte qu’une synalgie éprouvée par l’une d’elles sera, à peu de chose près, ressentie par les autres, exprime un fait d’une réelle importance, car, en définitive, on peut en induire, en se rappelant ce que j’ai dit sur la fixité des synesthésies douloureuses, que non seulement une synalgie est un phénomène stable chez le même sujet, mais qu’il présente aussi une grande stabilité d’un individu à un autre. Il me parait prudent, cependant, de faire quelques réserves à l’égard de cette dernière conclusion qui, pour n’avoir rien d’illogique, pourrait peutêtre sembler fausse dans certains cas. En effet, tous les organismes humains n’offrent pas une innervation toujours et absolument semblable.

Les récepteurs nerveux, organes centraux du système cérébral, ne variant ni dans leur position respective ni dans leurs rapports mutuels, les conducteurs, les filets encéphalo-rachidiens, peuvent venir d’une région qui ne sera pas exactement la même pour tous les sujets ; — ou bien, la distribution périphérique de ces filets ne présentant aucune modification d’une personne à l’autre, la variabilité intéressera les centres récepteurs; — ou bien encore c’est à une fraction tout entière du système nerveux que s’étendra la différence. On sait que des anomalies de ce genre paraissent assez rares, il est vrai, mais il en existe peut-être qui sont ignorées. Dans tous les cas, même en les envisageant comme de pures exceptions, il convient de tenir compte de ces anomoneu rotopics, comme aurait dit Piorry. Alors on comprendra, sans trop de difficulté, pourquoi des écarts plus ou

moins grands pourront être remarqués dans la marche de la douleur répercutée, qui se fixera ici chez l’un, un peu plus loin chez l’autre ou plus près, au contraire, chez ce dernier.

C’est encore pour le même motif qu’il faut, je crois, si l’on veut rechercher les rapports qui unissent deux régions contenant l’une et l’autre des points irrités et des points sympathiques, considérer des zones suffisamment étendues. Je vais me faire mieux comprendre par un exemple. J’ai découvert, chez moi, trois parties de la région postérieure du cuir chevelu qui, par l’excitation (arrachement d’un cheveu, grattage), engendrent des douleurs sympathiques dans le milieu du dos. J’admets, dans ce cas, que la région dorsale moyenne est en rapport (nous verrons plus tard de quelle façon) avec la division postérieure de la région occipito-frontale, dont elle constitue la zone sympathique.

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