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CHAPITRE VII

Syndicats et Séminaires

Le désir de durer, de se perpétuer, inné à l'homme etqui se trouve imprimé dans toutes les manifestations de son activité, constitue un de ses soucis profes sionnels. Trouver des jeunes intelligences capables de faire honnneur à la profession, leur en inculquer la technique la plus rationnelle, les élever selon les traditions de la corporation, telles sont les fins que désirent atteindre les hommes de métier. Lorsque par le désintéressement qu'elle exige, par les capacités qu’elle requiert, la profession semble désertée par la jeunesse qui lève, ce désir devient une véritable angoisse. Nous avons vu que lesintellectuels s'étaient groupés en particulier autour du problème du recrutement, problème urgent entre tous pour ceux qui se refusent à voir l’Idéal humain satisfait par les seules considérations pratiques. Mais de toutes les vocations désintéressées, si le souci de son avenir doit plus étreindre ceux qui dans le présent la possèdent, c’est bien semble-t-il la vocation ecclésiastique. Sans doute, le prêtre qui envisage la question, la considère surtout sous son aspect religieux ; il est permis néanmoins de la voir au point de vue professionnel.

L'exercice du sacerdoce demande une formation. Comme aujourd’hui auprès des universités alleman-

des, autrefois les plus érudits parmi les futurs prêtres de France n'étaient guère que des étudiants, logés et vivant plus ou moins comme leurs camarades, mais suivant les cours de la Faculté de théologie. Ce n'est qu'au XVII siècle, que les séminaires furent cons- Litués ; depuis lors, la question du recrutement des prêtres est intimement mêlée à celle des petits et surtout des Grands Séminaires. Oril y a une crise de vocations sacerdotales. Cette diminution des prêtres est antérieure à la Séparation, « un grand nombre de « succursales — disait à la Chambre des Députés le « 18 juillet 1904, le rapporteur du budget des cultes « pour 1905, M. Morlot — sont présentement sans « desservant, le nombre des ordinations ne permet- « tant pas aux évêques de les pourvoir de titulaires. « Le nombre des vacances a longtemps été en aug- « mentant bien que d’après la déclaration des auto- « rités diocésaines, il tende à diminuer depuis quel- « ques années ; ce mouvement paraît suivre d’ailleurs « celui des ordinations de prêtres ». Aussi en 1905, un millier de vicariats rétribués étaient déjà vacants. A la suite de la loi de Séparation, la crise ne fit que s’accentuer. 147 petits séminaires étaient confisqués, et il ne fut pas toujours possible de trouver un asile pour abriter un tel nombre d'élèves. En même temps qu'une demeure pour les loger, manquaïient les ressources disparues avec les menses. Les Grands Séminaires disparaissaient aussi, le zèle des évêques s'ingénia pour parer au plus pressé : poursuivre la formation des jeunes clercs. Ce fut souvent dans des conditions déplorables pour de bonnes études et une éducation sérieuse ; mais, après plus ou moins d’infor-

tune, on reconstruisit, on racheta un édifice qui n’était pas toujours assez bien aménagé ni suffisant pour maintenir le Grand Séminaire dans sa destination complète, école de formation des futurs prêtres, lieu de réunion, d'étude, de retraite pour le clergé du diocèse. Avec les habitations et les ressources, les bonnes volontés faisaient défaut. L'avenir paraissait sombre, et les familles qu'un soufle de foi religieuse n'animait pas assez puissament, s'efforçaient de détourner les enfants qu'un attrait entraînait vers le Sacerdoce : dans les petits séminaires, les élèves diminuérent. Vint la guerre de 1914-1918, emportant plus de 3.000 prêtres et séminaristes tués à l'ennemi ; elle augmenta donc les vides, aussi en 1920, 17 °/, des paroisses étaient sans prêtre; ici (dix diocèses) il n’en manquait point, là au contraire (six diocèses) près de la moitié des paroisses n’en possèdaient plus. Le premier janvier 1924, le cardinalarchevêque de Paris rappelait que pour évangéliser les 1.600.000 habitants de la banlieue parisienne, il ne disposait que de 273 prêtres.

La campagne poursuivie par l’épiscopat et le clergé pour résoudre ce problème, le eri d'alarme jeté aux catholiques, donnent aujourd’hui des éléments de solution. Les élèves des petits et des grands Séminaires deviennent chaque année plus nombreux, tout en demeurant insuffisants. Il ne faut pas oublier que jusqu’à l’heure de son sous-diaconat, l'enfant devenu jeune clerc demeure toujours libre même moralement d'abandonner le dessein primitivement conçu ; la proportion entre le nombre des clercs ordonnés prêtres et celui des enfants qui entrent au

petit séminaire peut être fixée à un septième environ Il faut logertout ce peuple d'enfants etde jeunes gens. Ici et là, petits et grands séminaires se construisent, s’agrandissent, par exemple à Toulouse, à Thonon, à Tulle, à Reims, à Grenoble, à Aix, à Nimes. En divers endroits, comme à Lyon, les locaux provisoires occupés depuis la Séparation doivent être abandonnés pour des causes diverses (telle l'expiration de bail non renouvelable) et il faut prévoir de nouveaux locaux. D'autre part, les élèves se recrutent surtout dans la population laborieuse des campagnes, dans la moyenne bourgeoisie peu fortunée aujourd’hui, et nombre de parents ne pourraient fournir une pension intégrale : il faut encore des ressources pour parfaire les frais scolaires. Malgré toutes ces difficultés, la charité des fidèles les porte à la générosité et répond assez souvent aux besoins ; les catholiques cependant souhaiteraient que «la question d’argent ne joue plus aucun rôle dans la question des vocations sacerdotales » (1).

La question se pose done : le Syndicat ecclésiastique peut-il quelque chose pour le recrutement sacerdotal, et puisque, en dehors d’une propagande surtout individuelle faite par chaque curé ou vicaire ou prètre directeur d'œuvre, ce problème se lie intimément à celui des Séminaires, que peut faire pour eux le Syndicat ?

Le nouvel article5 de la loi de 1884-1920 dit (art. 9 $ 6: «Ils peuvent créer, administrer ou subven- « tionner des œuvres professionnelles, telles que :

(1) Mgr. Ruch, évêque de Strasbourg, Communiqué du 15 noyembre 1922.

« institutions professionnelles de prévoyance, œuvres « d'éducation scientifique, agricole ou sociale, cours « et publications intéressant la profession » Les œuvres d'éducation scientifique, agricole ou sociale seront les bibliothèques, les écoles techniques ou de métier, les cours professionnels, conférences, journaux, revues, examens, diplômes, etc... M. Berthelemy remarquait (1) que la loi de 1920 fait ainsi échapper les établissements d'enseignement à toutes les sages précautions de nôtre législation scolaire : « Il eut été bon, ajoutait-il, de préciser l’usage qu’on « peut faire d’une telle faculté, et de prévenir les « abus qu’elle peut encourager. Nul en France ne « peut ouvrir une école pour enseigner la grammaire « ou la morale sans faire une déclaration — et sans « répondre, dans des conditions prévues par la loi, « de l’honorabilité et de la capacité des maîtres qu’il « utilise. La C.G.T. — ou les syndicats de la Seine — « pourront-ils désormais charger n'importe qui d’en- « seigner — n'importe où ? Si c'était aussi n'importe « quoi !! » Cette crainte est-elle fondée ? Sans doute l’article 3 réserve aux syndicats les seuls intérêts économiques de la profession, mais sous le terme d'œuvres d'éducation sociale, le législateur a exclu cette étroite connexité avec le métier qui découle des questions économiques, Sans doute, c'est à titre d'œuvres professionnelles que le syndicat pourra les créer, les administrer, ou les subventionner, mais quañd les questions sociales dépasseront-elles le but

(1) M. Berthelemy, Revue politique et parlementaire, avril 1920 p. 40.

professionnel ? Aussi on a pu dire que si ce texteavait été en vigueur en 1892, les patrons catholiques qui avaient fondé le syndicat de Mouvaux, n'auraient pas été poursuivis. Sous le vocable d'œuvres d'éducation professionnelle, d’éducation sociale, le champ iaissé libre au Syndicat devient vaste. Il est d’ailleurs naturel de laisser à la profession le soin de donner aux apprentis, la vraie formation du métier. C’est dans ces conditions que peut se faire pour le mieux l'adaptation de l’enseignement et de l'éducation aux besoins que devra satisfaire demain le futur professionnel. Aussi, les syndicats ont-ils utilisé largement les possibilités données par le législateur. Tous les syndicats de quelque nuance qu'il soient ont créé des cours professionnels ; d’autres ont constitué des bourses de voyages, certains syndicats agricoles plus puissants ont fondé de vastes écoles d’agriculture (1). Cet enseignement ne comprend pas exclusivement l’étude des sciences, des arts, en vue de la profession ; il ya un complément d'enseignement général qui est aussi indispensable pour former des hommes de métier capables et complets.

Peut-on considérer les Séminaires comme des œuvres d'éducation professionnelles ? Nous pouvons distinguer entre petits et grands Séminaires. Suivant le décret du 23 ventose an XII, un grand Séminaire est une maison d'instruction pour ceux qui se desti-

(1) L'école Supérieure d'Agriculture et de Viticulture d'Angers, annexée aux Facultés catholiques de l'Ouest, est la propriété du Syndicat d'Enseignement agronomique et de recherches agricoles ; l'Ecole supérieure libre d'Agriculture du Sud-Ouest, à Purpan-Toulouse, rattachée aux Facultés libres de Toulouse est aussi propriété syndicale.

nent à l’état ecclésiastique. «L'Etat ne pouvait demeu- « rer indifférent — disait le rapporteur — sur l’éduca- « tion des ecclésiastiques : il lui importe que les « ministres de la religion soient de bons citoyens, « il lui importe que chacun remplisse fidèlement les « devoirs de la profession qu’il embrasse. Mais pour «bien remplir ces devoirs, il faut les connaître ». Et lPavis du Conseil d'Etat (20 janvier 1886, section de l'intérieur) consacrait le caractère des Séminaires puisqu'il refusait de les autoriser à accepter des fondations de messes, comme n'étant qu’une maison d'instruction pour ceux qui se destinent à l’état ecclésiastique. L'enseignement donné est sans aucune hésitation possible nettement professionnel : tous les cours qui y sont professés ne tendent qu’à la formation sacerdotale ; les besoins intellectuels et moraux de la carrière en constituent l’objet exclusif, le but poursuivi par les maîtres est de préparer les élèves à leur ministère futur.

Le décret impérial du 17 mars 1808 réservait le monopole de l’enseignement à l’Université. « Aucun « établissement quelconque d'instruction — stipulait « l’article 2 — ne peut être formé hors de l'Univer- « sité etsans l'autorisation de son chef ». Mais les petits Séminaires quoique d’abord incorporés à l’Université, furent laissés sous la direction exclusive des évêques. Les ordonances Martignac du 16 juin 1828 montrent bien à quel point le gouvernement les considérait comme établissements professionnels. La loi de 1850 vint donner Ja liberté de l’enseignement secondaire ;les petits séminaires auraient pu disparaître et devenir des établissements secondaires libres

soumis au droit commun. On crut cependant devoir maintenir leur situation privilégiée (1). Dans les petits Séminaires, l'instruction secondaireest donnée, les élèves sont préparés au baccalauréat, comme leurs camarades des lycées et des collèges libres, mais aux programmes officiels, des matières plus spécifiquement professionnelles sont ajoutées : chant et musique sacrés, éléments de théologie dogmatique et morale, histoire ecclésiastique, liturgie (2). Si une part considérable y est donnée à la culture générale classique, elle n’est pas exclusive. Dans le domaine des professions libérales, le caractère professionnel de l’enseignement se doit concevoir surtout dans les préoccupations de ceux quiles dirigent, dans le but qu’ils poursuivent, dans la formation qu'ils donnent. Nous ne pouvons pas demander à ces professions d'’enseigner une technique comparable à celle de l’industrie du commerce et de l’agriculture. Quaud nous nous trouvons en présence de syndicats dont le butest de promouvoir les vocations intellectuelles, il faut s'attendre à les voir s'occuper de la culture générale de l'intelligence. Cependant il n’a pas été rare de trouver parmi les élèves des petits Séminaires, avec des aspirants au Sacerdoce, des jeunes gens

(1) V. rapport Barthou, sur l’enseignement secondaire privé. Ch. Doc: Parl. Sess. extr. 1904, no 1969.

(2) Dans l'exposé des motifs du projet de loi, ayant pour but, l'autorisation de la Congrégation « Institut missionnaire des Krères des Ecoles chrétiennes », il est dit entre autres que « les maisons de formation pour- « raient comprendre outre le noviciat proprement dit un scolasticat pour « les études supérieures, et un juvénat ou petit noviciat, où les adolescents « qui se destinent à la Congrégation pourraient recevoir, au sortir de « l’école primaire, un enseignement professionnel spécialement approprié

à leur vocation de missionnaires »,

auxquels les familles désiraient donner un enseignement classique et religieux àla fois. Ces maisons d'éducation devinrent alors mixtes, collèges et séminaires, tout en gardant le nom de petits séminaires ; elles ont rendu des services éminents lorsque les collèges étaient trop éloignés ou trop couteux ; le caractère strictement professionnel s’altérait, aussi le gouvernement n’avait plus voulu leur reconnaître les privilèges qu'ils invoquaient d’après la loi du 15 mars 1850 (1). Cet état de choses est d’ailleurs appelé à disparaître là où il subsiste encore. La lettre ponüficale Officcorum Omnium du 1* août 1922, demande la fondation d'écoles cléricales avec exclusion de tout élément laïque : « Hæœc est séminariorum omnium, nullo excepto, Sanctissima lex », et ajoute que si l’on s'était tenu à ce principe, nul doute que, chez les jeunes gens, les déplorables abandons de vocation sacerdotale n’eussent été moins fréquents.

Avant la Séparation, petits et grands Séminaires constituaient des établissements publics du culte, mais ils n’émargeaient plus au budget ; les petits Séminaires depuis Louis-Philippe, les grands depuis 1885, ne recevaient plus de subventions. La loi de 1905 amena la disparition des établissements publics du culte : leur patrimoine propre devait être transmis à des associations cultuelles ; les locaux des grands Séminaires seraient laissés pendant 5 ans, à la

(1) V. circul. ministérielles du 30 septembre 1885 et du 22 mai 1883 Recueil des circulaires relatives aux affaires ecclésiastiques. t. 1V. pp. 510 et 481),

disposition des associations attributaires ; car formées pour subvenir aux frais, à l'entretien et à l’exercice public du culte, elles endosseraient la charge de pourvoir à la formation des candidats au sacerdoce.

Si, en tant qu'établissements professionnels, les Séminaires, petits et grands, peuvent à première vue être considérés comme susceptibles de constituer une œuvresyndicale, n’y a-t-il pas conflit entre la loi de 1884-1920, et la loide 1905, puisque l’art. 18 se libelle : «Les associations formées pour subvenir aux « frais, à l'entretien et à l'exercice public d’un culte « devront être constituées conformément aux articles « 5 et suivants du titre premier de la loi du 1* juillet « 1901. Elles seront en outre, soumises aux prescrip- « tions de la présente loi ».

Dans le chapitre qui a été consacré aux rapports entre Syndicats et Associations diocésaines, la question a été étudiée dans son principe. En ce qui concerne les grands Séminaires, M. Eymard-Duvernay disait que « dès à présent on peut ranger les « besoins auxquels les associations cultuelles devront « faire face en 3 catégories : a) Clergé: recrutement, « instruction et préparation des ministres du culte « dans les Séminaires... (1) ». Cette opinion était aussi celle qu’exprimait le ministre des cultes dans ses circulaires du 30 avril et du 1* décembre 1906. Dans les attributions exclusives des associations cultuelles, il faudrait comprendre, de l’avis du ministre, la célébration du culte sous toutes ses formes

(1) Eymard-Duvernay, Commentaire pratique de la loi du 9 Décembre 1905, Paris 1906, p. 158 et suiv.

mais encore la propagande religieuse et les dépenses de toutes natures qui se rattachent à l'exercice public d'un culte, en particulier celles qui concernent le recrutement et la préparation des futurs ministres du culte. En conséquence, en l'absence d’associations cultuelles recueillant le patrimoine des établissements publics du culte, l'Etat, les Départements et les Communes pourraient provisoirement occuper les anciens grands Séminaires jusqu’à expiration du délai de5 ans, qui leur en donnerait la pleine disposition, et d'autre part le personnel, chargé de diriger un Séminaire et d’v donner l’enseignement, constituerait un groupement de fait, présentant tous les. caractères d’une association cultuelle dissimulée, et les administrateurs d’une telle association seraient passibles de poursuites correctionnelles en vertu de l’art. 23 de la loi du 23 décembre 1905.

Mais la circulaire du 8 décembre suivant, tout en paraissant confirmer la circulaire du 1*, indiquait à quelles transformations, il faudrait se soumettre pour que l'enseignement donné autrefois dans les grands et petits séminaires pût se maintenir. « Si les grands « Séminaires entendaient sortir du cadre spécial dans « lequel ils étaient renfermés jusqu'ici, et si, d’établis- « sements purement cultuels, ayant pour objet « exclusif de pourvoir à l'exercice du culte, par la « formation des prêtres, ils se proposaient de devenir « des établissements ordinaires d'enseignement privé, « où l’on professerait la théologie et les sciences « annexes, ils devraient pour se transformer ainsi, « se soumettre au régime institué en matière d’enseignement supérieur par les lois des 12 juillet 1875

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