L'idéalisme arrive à nier le principe de contradiction
Deux jugements dont l'un nie ce que l'autre affirme ne peuvent pas être vrais l'un et l'autre. Si A est X est vrai, A n'est pas X est faux. C'est le principe fondamental de la logique et de la pensée dont la logique est l'expression. Mais il arrive qu'on abuse de ce principe et qu'on le compromette par cet abus. Son emploi légitime réclame trois identités :
L'identité du lieu. L'affirmation qu'il pleut à
^ Voir BouTRoux, De la contingence des lois de la nature ; spécialement la page 192.
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Paris n'exclut pas la négation : il ne pleul pas à Londres.
L'identité du temps. Ce qui est vrai dans une saison peut ne pas l'être dans une autre. Les données de la géologie actuelle ne s'appliquent pas à l'époque où la terre était à l'état igné.
L'identité du sens des termes. Ces devLx propositions : La force prime le droit — La force ne prime pas le droit, peuvent être vraies l'une et l'autre, parce que le mot primer est pris dans deux sens différents. Dans le sens de la seconde affirmation, il exprime ce qui doit être ; dans le sens de la première, il exprime ce qui est, ou du moins ce qui est souvent.
Si Ton formule en proposition générale ce qui n'est vrai qu'en partie, on fait du principe de contradiction un emploi illégitime. Alors la négation d'une affirmation générale qui n'est viaie que partiellement devient utile, en empêchant de ne voir qu'une seule face d'une question qui en a plusieurs. C'est ainsi que le dualisme préserve la pensée des excès d'un faux monisme ^ Mais lorsqu'il est employé légitimement, le principe de contradiction est le postulat de toutes les sciences. Que l'on considère par exemple la première partie de la loi d'inertie: « Un corps ne se met pas de lui-même en mouvement. » La négation de cette thèse étant admise, les bases de la mécanique et de toutes les sciences physiques seront renversées. Il est intéressant de constater ce que disait à ce sujet le fondateur de la logique. Aristote se trouvait en présence a de philosophes préten-
^ Voir Ips Philosophies négatives.
(( dant qu'on peut admettre simultanément les conte traires *». Il leur oppose le principe par excellence, le plus certain des principes, qu'il formule ainsi : « Il est impossible que le même attribut appartienne « et n'appartienne pas au même sujet, dans le même <( temps et sous le même rapport'^». La démonstration de ce principe résulte de ce qu'il est la base de toute pensée et de toute parole. Celui qui le nie «détruit (( d'abord tout langage et admet ensuite qu'on peut «parler^». C'est ainsi qu'il était nécessaire, encore après Socrate, de défendre les bases de la raison menacées par les sophistes.
La négation du principe de contradiction reparait de nos jours. Il est facile de la montrer dans la littérature philosophique française contemporaine. « Nous admettons jusqu'à l'identité des contraires S) écrivait un auteur qui présentait à tort comme une nouveauté, comme un produit de l'esprit moderne, l'une des doctrines favorites des sophistes grecs, cette doctrine qui permettait à Carnéade de se faire applaudir, un jour, par la jeunesse romaine en célébrant la justice, et de se faire applaudir, le lendemain, par le même auditoire, en enseignant que la justice n'est qu'un mot vide de sens. On sait que le vieux Caton trouva cette philosophie funeste et demanda que l'habile discoureur fût éloigné de Rome.
J'ai rencontré un jour un jeune homme intelligent
Métaphysique. Livre IV, article 4.
^ Métaphysique. Livre IV, article 3.
'" Métaphysique. Livre IV, article 4.
* ScHERER, Mélanges d'histoire religieuse, Paris, Michel Lévy, 1865, page 372.
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qui faisait un apprentissage de journaliste. Je lui dis : « Il me paraît que vous avez, au bureau de la rédac- « tion, un assortiment de principes où, selon les cir- « constances, vous prenez tantôt l'un tantôt l'autre <( qui lui est opposé »; il me répondit sans hésiter « Oui, «Monsieur, et c'est ainsi qu'il faut faire ». C'était l'un des trop nombreux Garnéades de l'époque contemporaine. Comme c'est en partie au moins par l'influence de Hegel que ce phénomène se produit, il est utile de l'étudier dans l'une de ses sources. Pour justifier l'affirmation de l'identité de l'être et du néant, il fallait bien nier le principe de contradiction. Voici comment Hegel formule ce paradoxe monstrueux. On lit dans sa Logique : « En premier lieu queli< que chose et autre chose existent l'un et l'autre, <( donc ils sont tous les deux quelque chose. En «second lieu, chacun des deux est en même temps « autre chose, peu importe celui des deux qu'on ap- « pellera d'abord quelque chose. Si nous appelons A « un certain être et B un autre être, B est d'abord « déterminé comme autre ; mais A est en même temps «tout aussi bien l'autre de B. Tous les deux sont au «même titre autre chose. Donc tous les deux, soit en « tant que quelque chose, soit en tant qu'autre chose, « sont bien toujours même chose ».
C'est dans la logique du Père Gratry que j'ai lu ce passage pour la première fois. La chose me parut si énorme que je me suis demandé si cet excellent homme, Français et catholique, n'avait pas, sans s'en rendre compte, rendu grotesque par une traduction peu fidèle, le texte du professeur de Berlin. Pendant que je me posais cette question, j'eus la bonne chance