LE8 SYSTÈMES
de voir entrer dans mou cabinet d'étude un Prussien savant et protestant. Je lui mis le texte sous les yeux ; il m'assura, non sans quelque regret, et avec un certain embarras, que la traduction était parfaitement fidèle. Or voici le contenu de ce passage:
A diffère de B.
A est identique à B.
C'est la négation très directe du principe de contradiction ; et cette thèse est au fondement du système de Hegel. C'est une des curiosités de Thistoire de la philosophie que le renversement de la base de toute logique par un système qui, en proclamant l'identité de l'être et de la pensée, réduisait tout le savoir humain à la logique pure. Il le fallait, je le répète, pour pouvoir écrire que u l'être et le néant sont une seule et même chose ».
Hegel était un grand esprit, qui a rendu des services à la philosophie ; c'est pourquoi, craignant d'employer à son égard des expressions trop irrévérencieuses, je veux laisser juger par d'autres le point de départ de sa doctrine. Voici comment s'exprime M. Wilm dans sa savante histoire de la philosophie allemande * : a Telle est la subtile déduction du prince cipe fondamental de la dialectique de Hegel. Elle a repose principalement sur cette assertion sophiste tique que quelque chose de déterminé en devenant u un autre ne fait que revenir à soi parce qu'il est luiu même un autre quant à Fautre et par conséquent « identique à lui )>. Ce jugement est modéré ; en voici un autre qui ne l'est pas ; c'est celui de Schopen-
^ Tome IV, page 160.
l'idéalis.vik 147
hauer^qui, appelant Hegel « la personnification même de l'absurde,)) formule ainsi son jugement: «Si « Hegel avait montré tout d'abord Tabsurde principe « qui dirigeait sa philosophie retournée, s'il eût dit u qu'il fallait renv erser les questions, les mettre la «tête en bas.... s'il avait d'abord produit à la lu- « mière ce monstrueux sens dessus dessous en termes «clairs et intelligibles à tous, on lui aurait ri au nez, «on aurait levé les épaules et l'on aurait trouvé cette « bouffonnerie de mauvais goût )). C'est enfin à la négation hégélienne du principe de contradiction, à raffirmation de l'identité de Tétre et du néant que peut s'appliquer spécialement cette parole de Charles Secrétan : « Si vous me demandez comment j'entends «la chose, je ne vous répondrai pas: je ne l'entends «pas du tout, et je ne crois pas que personne l'ait «jamais entendue ^ ».
Je voudrais, non pas faire comprendre ce que je ne comprends pas, mais montrer comment c'est l'idéalisme qui, en proclamant l'identité de l'être et de la pensée, conduit Hegel à mettre à la base de sa doctrine un principe que Wilm traite de sophistique et qui paraît à Schopenhauer une bouffonnerie de mauvais goût. Lorsque nous affirmons la différence de deux choses, le même jugement s'applique à l'une comme à l'autre. Si je dis que A diffère de B, j 'affirme par là même que B diffère de A. Supprimez l'objet de la pensée pour ne conserver que la pensée même, il reste deux jugements identiques : A et B apparaissent
^ Voir FoucHER de Gareil, Hegel et Schopenhauer, page 146. - Philosophie de la Liberté, Leçon XI.
alors comme une même chose. Leur identité se mani (este ainsi dans le jugement qui prononce leur différence. C'est pourquoi cela révolte le sens commun, aussi longtemps qu'on adn)etque Tobjetde la pensée diffère de la pensée ; mais lorsqu'on admet l'identité de la pensée et de Tétre, on arrive à conclure de l'identité des jugements à Tidentité des choses. C/est ainsi que l'idéalisme de Megel (je ne [)arle pas de celui de Spinoza) aboutit à alïirmer avec Prolagoras «que toute manière de voir a son contraire et qu'il «ya autant de vérité diiiK' pail(|ue(le Taiilre' ». C'est un plein scepticisme, et le scepticisme esl un (ail considérable dont l'idéalisme^ ne Cournif |)as l'explication.