L'idéalisme produit la méthode fausse du rationalisme
Si notre raison personnelle est une paiticipatioji directe à la raison suprême ordonnatrice de l'univers, nous pouvons trouver eu nous-mêmes l'explication de tous les phénomènes du monde. Il sufHt que notre conscience psychique soit développée pour y trouver toute la science. C'est ainsi que la méthode a priori procède de l'idéalisme, et l'emploi de cette méthode a beaucoup contribué au discrédit de la philosophie. Nombre de savants attribuent à la philosophie en général la prétention de construire l'univers sans prendre la peine de l'observer, ce qui est le fait d'un
^ C'est ainsi que la doctrine du sophiste d'Abdère est résumée par Tknnemann dans son Maniiei de l'histoire de la philosophie, article 110.
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système particulier, el cFun système faux, non de la philosophie en général.
Descartes a employé la méthode <^/>/7:o/y, bien qu'elle fût en contradiction, comme nous le verrons, avec ses conce|)tions ontologiques; el les erreurs de physique et d'astronomie qu'il a commises ont fait méconnaître la valeur oénéi-ale de sa doctrine. Uetrel a employé la méthode a priori cl elle était pour lui la conséquence légitime de ses principes. Il suflit de rapprocher les théories de cesdeux pliilosophes pour constater directemeni Terr-eiir de l;« nuMhode (ju'ils ont employée. Si la nidliode élait bonne, si toute science pouvait s(nlii- de la conscience, la |)liysique de Hegel sei-ait l;i ni(''iii(' (juc celle (\r Desrai'les. Pourquoi (h'ilei-enl-rlh's, |)(mr(|m)i les constructions de ces deux philosophes portent-elles manifestemeni chacune la date de son époque? Evidemment parl'ijitervention des données cb' l'expérience qui avaient modifié |)i-()r()iideinenl la seieiiee de la nature |)endant le W'M' et le XVI II' siècles. Hegel explique (f priori pouicpioi les bases et les alcalis se condjinenl; avant les expériences des chimistes, la raison ne disait certainenient rien de pareil. Les savants élevèrent conti-e les pi'etentions cb' la méthode a priori de justes réclamations. En l'rance, Claude Hernard a vivement rappelé les droits de l'observation méconnus par les idéalistes dans la science de la nature \ etMignel, au nom des historiens ses confrères, a déclaré que la prétention de construire les laits au lieu
* Voir eu particulier ses deux volumes : Introduction à l'Etude de la médecine expérimentale, Paris 1865 el la Science expérimentale, l'aris, 1878.
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(le les observer élail «^ une vanité U'oj) peu philosophique ». tCn Allemagne, ridéalisnie hégélien a été répudié assez promptemeiil par nombre de savants dont plusieurs sont tombes dans les bas-fonds du mal<'rialisme. l'ne réaction juste à ses débuts a produit <'n s'exagéranl de graves erreurs. De l'idée juste que Tobservation est la base nécessaire de toute science sérieuse, (Ui a [)assf'' à ridé(» fausse que la science peut se i'airt^ |)ar Tobservation seule, (M que la science moderne a été le résultiil de la rupture a^ ec loule tonccption philosophique. ( )n a oublié que le but t\i' i;i science n Cst pus simplement de constater les laits, mais de les e\j)li<juer; et (|ue les (explications supposeni des hypothèses qui sont le point de départ de d('*ductions rationnelles, le caraclèi-e rationnel des phenoniènes étant le poslulnl d<' lonh' sci<Mice. Les hypothèses \ laies sont le produit de trois facteurs : la connaissance des faits, le génie des iFiventeurs, et (b's principes (|ui dirigent le génie dans le choix des suppositions possibles. Ce cjui a fait méconnaître celle véritc' cVsl la confusion faite enli-e deux espèces <!<' principes: des principes de construction dont on pi'ètend d<Mlnire ci priori les conséquences, et des principes directeurs dont on ne peut rien déduire, mais qui dirigent la pensée dans le choix des principes d'explication. Il suffira de citer un seul exemple de ces principes de construction qui ont souvent égaré la pensée. De ridée que le cercle est la ligure parfaite et que les mouvements des astres sont parfaits, d'anciens astronomes ont tiré la conclusion que les orbites des planètes sont des cercles. Des principes de cette na-
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lure doivenl être absolument repousses par une vue juste de la méthode. Mais quels principes ont dirigé les grands initiateurs de la science dans le choix de leurs hypothèses ? Des principes qui dirigent les recherches et le choix des hypothèses, mais dont on ne peul rien déduire directement : Tunité du principe du monde, l'harmonie des diverses classes de phénomènes, la \aleur des hypothèses les plus simples. C/esl lii une \èrilé historique (|ih' je pense avoir solifl«Mii('iil dt'iiMHi(r<^<^ clans mon \olnn^(' sur la Physiquv moderne \
Los hypothèses ne valent cjuc dans la mesure de leur ((Uiliiiualion ex[)éi'imenlale ; uu\is les données de rexpérience ne s\'xpli(| neni (jiie par <l(^s hy|)0llièses, el le < iioix enlre les li\ |)othèses possihles est dirigé [)ar des pi'ineipes (jui soiil la pari de Tespril dans la eonslrnelion de la science.
Jîl. IJidédlismr nie Le libre (irhiirr.
(^etle négation est riu<*\ ilahle conséquence de la conception idéaliste du principe de Tunivers^. l/enchainement des idées ayant un caractère de nécessité, le lii)r(^ arbitre, admis à un degri* ((uelconque, ne peul pas trouver de place dans un systèuuM|ui explique tout par la logi(|ue. La négation du libre arbitre résulte de Taltération du pi'incipe de causalité, signalée plushaut. Sous linllueucede Tidéalisme, on étend aux actions humaines le principe de l'enchaînement fixe des phénomènes (jui est le postulat des sciences
' Paris, Librairie Alcan. 1883. deuxième édition, 1890. '^ Voir mon volume sur le Libre Arbitre.
de la matière, |3arce que les sciences de la matière ont pour postulat la loi d'inertie. Etendre ce postulat aux sciences de l'esprit, c'est imposer un a priori systématique à la psychologie. Spinoza nie formellement tout élément de liberté dans les actions humaines. Ainsi que Ta dit Sully Prudhomme dans une brève mais fidèle exposition de sa doctrine :
Ce sage démontrait avec simplicité.
Que le bien et le mal sont d'antiques sornettes. Et les libres mortels d'humbles marionnettes. Dont le fil est aux mains de la nécessité.
Spinoza déduit les conséquences de sa doctrine avec une logique impitoyable : a Les hommes se «trompent en ce qu'ils pensent être libres*. — L'hu- « milité n'est pas une ^ ertu ^. — Le repentir n'est point «une vertu; au contraire, celui qui se repent d'une « action est deux fois misérable ou impuissant^». Spinoza était un homme doux, laborieux, bon. Je ne doute pas qu'il ne lui soit parfois anivé de se repentir de quelques-unes de ses actions. 11 établissait sa vie sur une ligne parallèle à celle de son système, et le propre des lignes parallèles est de ne pas se rencontrer; nombre de philosophes font comme lui.
Hegel substitue à l'idée de la fixité absolue des phénomènes qui caractérise le système de Sjjinoza, l'idée du devenir, et il semble que cette conception brise l'enveloppe immuable du spinozisme, et ouvre une porte à la liberté. Ce n'est là qu'une illusion. Si tout est déterminé pour Spinoza par la manifesta-
^ Ethique. Partie II, proposition .35.
- Ibid. Partie IV, proposition 53.
^ Ibid. Partie lY, proposition 54.
lion rigide des attributs éternels de la substance première, tout n'est pas moins déterminé pour Hegel par les moments nécessaires d'un devenir qui produit luimême le but auquel ce devenir doit arriver.
Tous les idéalistes conséquents nient sans hésiter le libre arbitre qui est, dans les actions humaines, la part de h\ liberté. Il leur arrive cependant de lui faire parfois une petite place, d'admettre par exemple, comme le fait Herbert Spencer \ que l'évolution de l'idée est nécessaire dans ses traits généraux sans l'être dans les détails ; mais ce n'est là qu'une de ces heureuses inconséquences que le sentiment de la réalité impose aux pai- lisons des systèmes faux.