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U idéalisme détruil la distinction du bien et du mal

En parlant du bien et du mal nous supposons toujours, comme il a été dit plus haut à l'occasion de la nature des idées (article 23), le rapport du fait, objet de notre jugement, et cFun idéal auquel le fait est ou n'est pas conforme. Il y a bien dans la mesure où le fait reproduit Tidéal; il y a mal dans la mesure où le fait s'éloigne de l'idéal. S'agif-il de Tordre moral ? le jugement bien ou mal suppose le rapport des actes de la volonté, ce qui est, avec la loi de la volonté, ce qui doit être. L'idéalisme, en proclamant l'identité de la pensée et de l'être, du rationnel et du réel, détruit ces distinctions. Niant tout élément de liberté, il proclame que tout est également nécessaire. Si tout est également nécessaire, il n'y a plus de bien et de mal

^ Introduction à la science sociale. Conclusion.

au sens moral des termes. Tout ce (jui esl devait être ; tout ce qui est doit être. 11 faut que toute pensée se pense, que tout sentiment s'éprouve, que toute action se fasse. La conception du mal comme quel- (jue chose qui ne devait pas être esl une pensée fausse, une illusion de Tignorance.

Cette conséquence de l'idéalisme se montre dans les documents de la philosophie de l'Inde ancienne. I^e sage, le Vogi, se dégage de l'illusion d'agir, parce que l'action suppose que les choses pourraient être autres que ce qu'elles sont, et il s'enferme dans la contemplation mystique de Tuniverselle nécessité *. Lorsque de la doctrine de Platon, modifiée par un souffle venu d'Orient, résulta l'idéalisme des Alexandrins, le même phénomène se produisit. Plotin écrit : (( l aut-il regarder comme nécessaires les maux qui (( se trouvent dans l'univers, parce qu'ils sc^it la con- « séquence de principes supérieurs .' Oui, car sans (( eux l'univers serait imparfait. La plupart des maux (( sont utiles à l'univers : tels sont les animaux veni- « meux ; mais souvent on ne sait pas à quoi ils ser- (( vent. La méchanceté est utile sous beaucoup de a rapports ; elle peut produire beaucoup de belles « choses : par exemple, elle conduit à de belles inven- « tions ; elle oblige les hommes à la prudence et ne « les laisse pas s'endormir dans une indolente sécu- « rite ^ » Passe pour les animaux venimeux ; mais faire de la méchanceté un élément du bien absolu, de la perfection de l'univers, c'est nier le mal dans son es-

^ Voir l'article du mysticisme dans le volume des Philosophies négatives.

~ Deuxième Ennéade, Livre troisième, article XYTII.

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seiice même eu affirmant qu'il doit être. C'est avec regret qu'on voit cette pensée, produit de l'idéalisme des Alexandrins, paraître dans quelques passages des écrits de la jeunesse de S'-Augustin \ qui, ailleurs, a si nettement caractérisé la nature volontaire du péché en écrivant : « Rien ne peut se faire de bien « sans le libre arbitre de la volonté. — Le péché est « un mal si volontaire, qu'il n'y a pas de péché s'il (( n'y a pas de volonté^. » C'est avec regret aussi que l'on constate l'influence de cette pensée dans la Théo- (iicée de Leibniz. Arrivons à Hegel.

Le 15 février 1861, la Revue des Deux Mondes publia sur Hegel et l'hégélianisme un article très remarqué, que j'ai mentionné déjà, et qui n'a pas été sans influence '\ L'auteur se propose de chercher <( sous l'enveloppe scolastique » des formules de Hegel ce qu'il considère comme « la pensée vivante et éternelle » que le professeur berlinois a apportée au monde. Voici l'un des éléments de cette pensée vivante et éternelle : « nouveauté immense ! ce qui est a pour nous le droit d'être » (page 369). l/auteur a tort de désigner cette pensée comme nouvelle, puisque c'est le renouvellement moderne d'une très ancienne théorie. Du reste il tire très logiquement la conséquence de la doctrine, en disant que pour nous, placés sous l'influence de la pensée vivante et éternelle léguée au monde par Hegel, « nous ne con-

^ St-Augustin. par Adrien Naville, Genève, 1872, pages 95, J23 et 141.

- Les Rétractations, Livre premier, chapitres 9 et 13.

' Cet article a été reproduit dans les Mélanges d'histoire religieuse d'Edmond Scherer, Paris, 1865. Je citerai en renvoyant aux pages de ce volume.

(c naissons plus la morale, mais des mœurs. Nous ex- (( pliquons tout, et, comme on Ta dit \ Tesprit finit « par approuver tout ce qu'il explique » (page 373). La morale, c'est la règle de ce qui doit être, et cette règle doit disparaître ; il faut constater la conduite des hommes sans la juger. D'où procéderait un jugement, ])uisque tout jugement supposerait la valeur des catégories du bien et du mal? puisqu'il n'y a pas de droit distinct du fait ? car « aux yeux du savant moderne tout est vrai, tout est bien à sa place » (page 369). Cette formule de l'optimisme absolu laisse quelque chose à désirer au point de vue de la logique. Dire: tout est bien, c'est supposer un idéal auquel on affirme que la réalité se conforme ; c'est admettre implicitement l'existence d'un mal possible auquel la réalité aurait échappé. Mais si tout est également nécessaire, si par conséquent il n'existe pas de mal possible, si les catégories du bien et du mal sont anéanties, il faudrait dire : m tout est » sans y joindre le qualificatif de la bonté.

M. Bersot exprimait, un jour, dans le Journal des Débats, le chagrin qu'il éprouvait en voyant des hommes qui sont honnêtes rédiger une philosophie à l'usage de ceux qui ne le sont pas. Il est dangej-eux en eft'et de détruire la distinction du bien et du mal, d'affirmer qu'il n'y a plus de morale, mais que le sage doit se borner à constater les mœurs. Les hommes qui ne sont pas honnêtes trouveront certainement dans cette doctrine la justification de leur

* C'est probablement à Taine que l'envoie ce « comme ou l'a dit >;.

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conduite. Un idéalisme conséquent ne détruit pas seulement l'idée du bien, il s'attaque également à l'idée de la vérité.

31. L'idéalisme détruit la distinction de la vérité et de l'erreur,

Rappelons la thèse de Spinoza : « De la souveraine « puissance de Dieu toutes choses découlent avec une (( égale nécessité, de même que, de la nature du triangle, « il résulte de toute éternité que ses deux angles égalent <( deux droits*». Toute pensée (car la pensée est comprise dans les toutes choses) est donc la manifestation nécessaire du développement des idées éternelles. Mais la vérité, par essence, exclut son contraire. Si une afïirmation est vraie, l'affirmation directement contraire est fausse ; la distinction de la vérité et de l'erreur est la conséquence directe du principe de contradiction. C'est pourquoi la pensée de la nécessité amène un idéalisme conséquent à la négation de ce principe. Mais c'est violenter étrangement la raison que de vouloir lui interdire la distinction de la vérité et de l'erreur.

A ce sujet, une contradiction bizarre s'impose à Spinoza et à tous les partisans de la théorie de la nécessité universelle. Si toutes les idées sont nécessaires, les erreurs le sont, ou plutôt il n'y a pas d'erreurs. Tout effort fait pour détruire une pensée quelconque est en contradiction avec la doctrine ; Spinoza cependant combat les adversaires de sa doc-

* Ethique, Partie I, Scholie de la proposition 17.

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trine, qui sont pour lui les adversaires de la vérité, et il est permis de penser que Hegel, pratiquement infidèle à la base de sa théorie, était moins disposé que personne à admettre la valeur égale de son système et de ceux de ses antagonistes»

Voici la contradiction bizarre à remarquer dans Tœuvre de Spinoza. 11 déclare toutes nos pensées également nécessaires, et il veut cependant laisser un libre cours à certaines erreurs qu'il considère comme utiles. Il a formulé ces deux thèses:

« L'humilité n'est pas une vertu ^ ». — « Le repen- « tir n'est pas une vertu '^ ». El voici ce qu'il écrit : « Les hommes ne dirigeant que rarement leur vie u d'après la raison, il arrive que ces deux passions (c de l'humilité et du repentir, comme aussi l'espéa rance et la crainte qui en dérivent, sont plus utiles « que nuisibles; et puisque enfin les hommes doivent u pécher, il vaut encore mieux qu'ils pèchent de cette « manière. Car si les hommes dont l'âme est impuisw santé venaient tous à s'exalter également par l'or- <( gueil, ils ne seraient plus réprimés par aucune « honte, par aucune crainte, et on n'aurait aucun (( moyen de les tenir en bride et de les enchaîner. i( Le vulgaire devient terrible dès qu'il ne craint plus. u 11 ne faut donc point s'étonner que les prophètes, c< consultant l'utilité commune et non celle d'un petit « nombre, aient si fortement recommandé l'humilité, « le repentir et la subordination, car on voit souvent u que les hommes dominés par ces passions sont plus

^ Ethique, Partie IV, Proposition 53.

^ Ibid., Scholie de 1;» proposition 54.

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« aisés à conduire que les autres et plus disposés à « mener une vie raisonnable, c'est-à-dire à devenir « libres et à jouir de la vie des heureux^ «. Ces paroles sont forl utiles à méditer, sous bien des rapports ; elles ressemblent beaucoup à celles de F écrivain célèbre qui nous a enseigné que le mensonge est le moyen nécessaire el légitime de toute action considérable exercée dans le monde.

Revenons maintenant à la remarquable exposition de la doctrine hégélienne déjà mentionnée dans l'article précédenl. Voici l'un des éléments de la pensée vivante et éternelle qu'on peut extraire des formules scolastiques de Hegel :

'X Aujourd'hui rien n'esl plus pour nous vérité ni (( erreur, il faut inventer d'autres mots. Nous ne « voyons plus partout que degrés et nuances. Nous « admettons jusqu'à l'identité des contraires^ ». Sontce des degrés qui approchent ou éloignent de la vérité ? Sont-ce des nuances de la vérité ou de l'erreur ? Non, lorsqu'on admet l'identité des contraires, il n'y a plus ni vérité, ni erreur. 11 faut inventer d'autres mots. Lesquels? L'auteur ne l'a pas dit, du moins à ma connaissance. Son but cependant est de dégager de la scolastique de Hegel, « la pensée vivante el éternelle » .

On est bien tenté de prendre ces mots pour synonymes de vérité ; mais non, puisque dans la pensée vivante et éternelle on trouve l'identité des contraires et « le principe en vertu duquel une assertion n'est

' Ibid.

^ Mélanges d'histoire religieuse, page 372.

[)as plus vraie que l'assertion opposée* ». Ceci me rappelle la naïveté d'un journaliste parisien qui demanda à l'auteur si, comme le nous qu'il emploie le faisait supposer, il acceptait la doctrine qu'il exposait. Ce questionneur ne se rendait pas compte que la doctrine exposée était qu'on peut accepter une théorie et, en même temps, ne pas l'accepter.

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