L'idéalisme peut conduire au positivisme
Cette affirmation, qu'on pourra juger paradoxale, est facile à justifier. Il suffît pour cela de bien discerner la conséquence de la doctrine qui affirme l'identité du réel et du rationnel. Cette conséquence est qu'il n'y a pas lieu à distinguer ce qui est de ce qui pourrait être. La pensée est en présence de ce qui est; sa tâche unique est de le constater. Mais quelle est, pour constater ce qui est, la bonne méthode à employer ? L'idéalisme répondra, par la bouche de Hegel : C'est la concentration de la pensée sur elle-même, car toute la science peut sortir des données de la conscience. Mais la méthode est fausse; ses résultats l'ont prouvé et le prouvent. Pour savoir ce qui est, il faut l'observer, et la vraie science n'est que la coordination des faits. Ceci est la théorie d'Auguste Comte. Cette doctrine et celle de Hegel paraissent contradictoires; mais elles ont une base commune: l'existence du réel comme seul objet de la science. On comprend donc qu'un esprit imbu de l'idée de l'identité du réel et du rationnel, dès qu'il voit que, sous prétexte de construire le monde a priori, l'idéa-
1 Ibid., page 371.
l'idéalisme 161
lisme ne fait au fond qu'établir par des déductions fallacieuses les lois découvertes par la méthode expérimentale, entre dans les rangs du positivisme. Auguste Comte avait le sentiment de cette direction de la pensée et de l'appui que l'idéalisme hégélien pouvait apporter à ses doctrines. Il écrivait à M. d'Eichtal qui se trouvait alors à Berlin : « Je vous « dois mille remerciements pour le zèle que vous avez « mis à me faire valoir auprès de Hegel, et je vous « charge de lui témoigner ma reconnaissance du bien « qu'un homme de ce mérite daigne penser de mon « ouvrage. Je crois qu'il est en Allemagne l'homme « le plus capable de pousser la philosophie positive^ ». Il l'a poussée en effet, en provoquant par son idéalisme abstrait et hautain une réaction violente qui, non seulement a rétabli les droits de l'expérience dans la construction du savoir, mais a abouti à une forte recrudescence du positivisme matérialiste. Cette recrudescence s'est surtout manifestée en Allemagne, et a passé le Rhin par de nombreuses traductions françaises d'œuvres d'origine germanique. On peut donc expliquer en théorie comment l'idéalisme peut conduire au positivisme, et montrer en fait un cas où il l'a produit. Ce fait a été l'un des événements considérables de l'histoire de la philosophie moderne. Les destinées de la doctrine de Hegel et de celle de Comte offrent l'occasion d'un rapprochement qui a de l'intérêt. On sait que Comte a fini sa vie comme grand prêtre du culte de l'humanité. Ce culte a en-
* LiTTRÉ, Auguste Comte et la philosophie positive, page 160, Yoir aussi la page 157.
162 LKS SYSTÈMES
core, en divers pays, un certain nombre de partisans, et au nombre de ces partisans on trouve des hégéliens de la gauche; car Técole de Hegel a eu, comme un parlement, un centre, une droite et une gauche. Comte n'était arrivé à ce résultat qu'en modifiant son positivisme ^ mais des disciples de Hegel pouvaient y arriver par les conséquences de leur théorie. En effet, les idées veulent un sujet qui en soit le porteur. Si on ne les place pas dans un Esprit éternel, il ne reste qu'à leur donner pour sujet la raison humaine. Si donc l'on veut adorer quelque chose, (fest l'homme, sujet de la raison universelle, qu'il faut adorer. De là le culte de la raison qui a momentanément paru dans les orgies de la révolution française; de là le culte de l'humanité dont il est facile de discerner la trace dans de nombreuses manifestations de la pensée contemporaine. Je ne rencontre jamais cette idée du culte de l'humanité sans qu'un vers de f^amartine s'offre à ma mémoire :
Fais-nous Ion Dieu plus beau si tu veux qu'on fadore,
dit le poète dans sa réponse à la Némésis de Barthélémy.
Hegel était un esprit puissant, et je ne veux pas laisser croire que, si je considère les bases philosophiques de son système comme d'énormes erreurs, je méconnaisse pour cela l'importance de son œuvre. Pour apprécier cette œuvre, il faut se rendre compte des circonstances dans lesquelles elle a été accomplie. 11 faut constater d'abord que, par opposition à
* Voir 1 article sur le Positivisme dans les Philosophies négatives.
l'idéalisme 163
ridée d'une harmonie fixe des éléments de l'univers, harmonie dont le système de Leibniz avait été la plus haute expression, le devenir hégélien, en contribuant à introduire dans la science l'idée du développement, de l'évolution, pour employer le terme à la mode aujourd'hui, renfermait un élément de vérité qui, séparé de l'abus qu'on en fait, constituait un progrès dans la marche de la pensée. Ce n'est pas là cependant le plus grand côté de l'œuvre de Hegel. A l'époque où il formula sa doctrine, le grand courant de la [)hilosophie européenne était celui d'un em[)irisme venu d'Angleterre pai* Locke et développe eji France par Condillac. In autre courant j)reiiait sa source dans les travaux de Kant. Avec une rare énergie et une grande profondeur d'analyse, Ivanl avait réclamé, contre l'empirisme (M ses conséquences, les droits de rëlémeiil (i pilori de la pensée et les droits fie la conscience morale donl la \ ie future et l'existence de Dieu (Paient pour lui les postulats nécessaires. Mais Kant avait creusé un fossé entre la pensée spéculative et les nécessités de la vie pratique; il avait sacrifié la raison sur les autels de la vertu, en sorte que sa doctrine était une philosophie négative ^ Tel était l'état des choses en Europe, a la (m du XVI IF siècle : d'un côté rem])irisme dominant presque partout, et d'un autre côté un homme qui s'était levé dans la grandeur de sa pensée pour affirmer l'ordre moral, mais qui, déchirant violemment l'âme liumaine, avait mis d'un côté la cons-
' Voir dans les; Philosophies négatives le cliapilre sur le Ci Jioisme.
cience, et de Taiitre la raison. Alors vient Hegel. Il affirme les droits de la raison contre l'empirisme, et, voyant que Kant avait laissé l'homme et le monde coupés en deux, il fait un effort puissant pour s'élever au-dessus de la dualité de la science et de la conscience, et pour trouver le moyen de rattacher les éléments de cette dualité à un principe supérieur qui fasse leur unité. Voilà la grandeur de Hegel telle qu'elle se manifeste avec éclat dans un discours prononcé à Berlin à Touverture de son cours de philosophie. Contre les dél'aillances de l'empirisme, et contre la dualité kantienne, il a restauré le programme de la philosophie, la recherche rationnelle du piincipe de Tunivers. Pour comprendre bien son feu\re, il faut entrer dans l'étude de son système paila porte de la philosophie de Descartes. C'est Descartes qui a le mieux posé, dans les temps modernes, le programme de la philosophie dont Platon a été chez les Grecs le ])rincipal représentant. (]e programme c'est l'ascension de la pensée vers son principe et l'explication de l'univers à partir de ce principe. Descartes partant du sentiment de l'imperfection humaine s'élance à la recherche de la perfection suprême, et dans son élan vers ce haut idéal, il trouve Dieu conçu comme l'Etre par excellence et le Créateur d(*s êtres. De ce foyer de lumière il redescend à l'univers qu'il explique par une erreur de méthode qui produit les erreurs de sa doctrine. La marche de Hegel est formellement la même. 11 se replie en lui-même; il descend dans les profondeurs de la raison ; il s'élance aussi à la recherche du principe universel ; mais, dominé par un idéalisme exclusif,
l/lDÉALISMK lt>5
il se perd dans le vague, dans le vide, dans le néant; on peut dire qu'il tombe par terre, el lui, qui avail commencé par une réaction vigoureuse contre l'empirisme, laisse le positivisme d'Auguste Comte avoir raison contre lui. Telle est la misère du système; mais cette misère ne doit pas faire oublier sa grandeur. Victoi* Cousin a été, en France, le restaurateur de l'histoire de la philosophie ; Hegel peut être désigné comme ayant été, dans les temps modernes, le restaurateur de l'idée vraie de la philosophie obscurcie par l'empirisme du XVI IP' siècle et par le dualisme kantien. Cette gloire doit lui être accordée. Son entreprise n est pas sans analogie avec l'une des plus puissantes créations du génie poétique : le Satan de Milton chez, lequel, sous les cicatrices de la chute, transparaissent encoie la gloire prinjitive et les ailes de r archange.