L'idéalisme peut conduire au nihilisme
On lit dans une des nombreuses productions de la philosoi)hie de l'Inde ancienne cette allirmation surprenante : u 11 n'existe rien Par l'étude des prince cipes, on acquiert cette science absolue, incontes- (( table, compréhensible à la seule intelligence : ni je u suis, ni rien qui soit mien, ni moi n'existent*». Voilà le nihilisme absolu. L'Inde ancienne n'a [)as conservé le monopole de ce vertige de la pensée, de cette banqueroute de la raison. En voici l'expression dans un manifeste de la pensée contemporaine. Sainte- Beuve avait écrit, dans une sorte de confession per-
* Sankva Karika, f)l et 64.
166 LKS SYSTÈMES
sonnelle, que a l'observateur sincère, attentif et
« scrupuleux s'aperçoit qu'il n'est qu'une illu-
« sion des plus fugitives au sein de l'illusion infî- « nie ». Un commentateur de ces paroles écrit : « Fugitive illusion, qui se dessine un instant sur «l'océan de l'illusion universelle! Est-ce donc « en ces termes que se résume l'expérience des
(( siècles? Est-ce là le dernier mot de tout ? Et osez-
« vous bien nous exciter à des efforts qui doivent « être récompensés d'une si pâle couronne? Et pour- « quoi non ? s'il y a quelque grandeur dans le roseau (( (jui sent sa faiblesse, n'y en a-t-il aucune dans la (( vanité qui se comprend? Quelqu'un a-t-il jamais « savouré sans une secrète joie l'amertume qu'on « éprouve à aller jusqu'au fond des choses? L'illusion n qui se connaît est-elle d'ailleurs une illusion? Ne (( triomphe-t-elle pas en quelque sorte d'elle-même? « N'atteint-elle pas à la souveraine réalité, celle de (( la pensée qui se pense, celle du rêve qui se sait « rêve, celle du. néant qui cesse de l'être pour se « reconnaître et s'affirmer * ? » Voilà le nihilisme du philosophe des rives du Gange réédité à Paris au XIX'' siècle ; l'analogie est frappante.
Je ne connais pas assez la philosophie indienne pour savoir exactement les origines du nihilisme du Sankya Karika; mais il est manifeste que le nihilisme du commentateur de Sainte-Beuve a été, sinon produit, du moins fortement influencé par la doctrine de Hegel. Que « la souveraine réalité soit la pensée
^ Etudes critiques sur la littérature contemporaine. Paris, Lévy, 1863, page .354, dans le chapitre consacré à Sainte-Beuve.
l'idéalisme 167
qui se pense », c'est rafïîriiiation fondamentale de l'idéalisme. Puis « ce néant qui cesse de Tétre pour s'affirmer » est de l'hégélianisme pur.
Thèse : Le néant n'existe pas.
Antithèse : Le néant prend vie.
Synthèse : Le néant cesse de Tètre pouj* affirmer qu'il est le néant.
Je n'ai pas la prétention de l'aire comprendre ces pensées inintelligibles ; mais je voudrais expliquer comment Tidéalisme peut produire de si étranges résultats. Poui* Tidéalisnie pur et conséquent le monde n'est que le développement de la raison qui prend progressivement conscience d'elle-même. 11 en résulte que la logique est la science universelle. Le caîactère spécificjue de la raison est l'affirmation du général. En logique les faits particidiers n'interviennent que comme des exemples dont la science peut se passer ; la preuve en est qu'on peut construire la logique sans aucun exemple spécial. Les jugements particuliers dont on use pour faire comprendre les règles peuvent être remplacés par des lettres ; la logique est l'algèbre de la pensée. Donc, si la logique est tout, les existences individuelles, les faits particuliers, sont des illusions; le particulier n'existe pas. Mais moi? — Chacun peut dire moi; nous sommes des êtres particuliers; est-ce que nous n'existons pas? Non, nous n'existons pas dans le sens d'une existence propre, réelle, substantielle, Eclaircissons ceci par une comparaison. Quand l'eau d'un lac est ridée par la bise représentez-vous une vague qui se dirait : j'existe; elle aurait tort, si elle croyait être une existence proprement dite; elle n'est que le
168 LKS SYSTÈMES
produit éphémère de la rencontre des vents et de l'eau; elle apparaît un instant, elle passe; en soi ce n'est rien. Voilà l'homme dans le système idéaliste; nous n'existons pas, notre existence est une illusion. Mais si la raison est tout, comment y a-t-il une illusion? Ne posez pas cette question au système; il n'a aucune réponse à faire; passons.
La raison étant reconnue comme le principe universel détruit la grande et la petite illusion. La grande illusion c'est l'existence de Dieu, d'une individualité suprême ; la petite illusion c'est l'existence de nos personnalités finies. Ni Dieu ni homme; il ne reste que l'idée sans sujet, la pensée sans les êtres qui pensent. Mais la raison n'est que le moyen de la connaissance; quand on lui aura ôté tout objet, que restera-t-il ? le néant. Le résultat final de l'évolution éternelle, ce sera de savoir que toute existence est une illusion, et qu'il n'y a rien dans le monde que le néant qui prend conscience de lui-même pour savoir qu'il est néant. Vous croiriez que je plaisante si je n'avais cité avec une parfaite exactitude les paroles qui exposent très nettement cette monstrueuse doctrine. Voilà comment je cherche à m'expliquer que l'idéalisme, qui peut conduire au positivisme, produit aussi, dans quelques intelligences, le phénomène bizarre du nihilisme. Mais comme tout cela est absolument inintelligible, l'idéalisme, s'il veut être compris, doit subir une modification profonde qui altère sa nature.
l'idéalisme 169
34. U idéalisme ne devient intelligible qu'en se transformant en une doctrine biologique .
L'idéalisme nous demande d'admettre l'existence de l'idée en soi, de l'idée sans un sujet dont elle est l'acte, de pensées sans un esprit capable de penser. 11 nous demande de plus d'admettre l'existence des idées sans des objets d'application distincts d'ellemême. Cela est, pour le moins, très difficile à entendre. Aussi après Hegel les réclamations n'ont pas manqué. Schopenhauei* a gravement altéré l'idée de la volonté par sa négation du libre arbitre ; mais il réagit vivement contre l'idéalisme en affirmant que « la chose « essentielle et fondamentale en nous c'est la volonté, « au lieu que la pensée n'est qu'un phénomène dérivé « et secondaire, et que l'univers considéré dans son (< essence est une volonté ^ ». Hartmann écrit dans sa Philosophie de l'inconscient - : « C'est la volonté in- « consciente et l'idée inconsciente réunies en un seul « principe que je désigne par le nom de Vlncons- « cient ». Je ne demande pas comment on peut donner un sens raisonnable à l'affirmation de volontés et d'idées inconscientes, et comment ces volontés et ces idées peuvent être conçues comme réunies en un seul principe. Je constate seulement que Hartmann, pour expliquer le monde, joint la volonté à l'idée. En France, Renan dans un article de la Revue des
* Voir ma Définition de la philosopliie, article 82, et Weber, Histoire de la philosophie européenne, article 68. ^ Tome ï, page 4.
Deux Mondes^ où il aborde des questions de haute philosophie, commence par écrire : « Le temps me semble de plus en plus le facteur universel- ». Il écrit encore que « toute chose pourrait être le fruit du temps "^ ». Mais, comme il est évident que le temps ne produit rien, et laisse seulement les causes agir et développer leurs effets, ce serait peutêtre faire tort à cet écrivain que de lui attribuer la pensée que le temps est un facteur, en prenant le mot dans son sens direct. On peut bien dire que, dans le développemeni du monde, le temps est la condition de tout, mais il n'est le facteur, la cause de rien. Du reste Renan corrige lui-même ce qu'il y a d'équivoque dans ses expressions en écrivant : « Deux éléments, le temps et la tendance au pro- (( grès, expliquenl Tunivers. Mens agitât molem.... (( Spiritus intus alit... Sans ce germe fécond du pro- « grès, le temps reste éternellement stérile. Une « sorte de ressort intime poussant tout à la vie, et à c( une vie de plus en plus développée, voilà l'hypo- « thèse nécessaire* ». — a 11 faut admettre dans l'uni- « vers ce qui se remarque dans la plante et l'animal, « une force intime qui porte le germe à remplir un « cadre tracé d'avance^ ». VoiL^ donc la pensée d'une force, c'est-à-dire d'un pouvoir producteur, qui se montre chez le littérateur français comme chez les deux philosophes allemands. Schiller avait écrit :
^ 15 octobre 1863.
2 Page 762.
^ Page 767.
^ Page 769.
•' Page 770.
l'idéalisme 171
« Si tu cherches ce qu'il y a de plus grand, de plus « élevé, la plante peut te l'apprendre : Ce qu'elle est « sans le vouloir sois-le par ta volonté. » En citant cette pensée du poète, le professeur Jean Huber de Munich, écrit : « C'est cela* ». C'est cela, c'est-à-dire que rhomme doit réaliser, par l'acte de sa volonté, une destinée que la plante réalise sans la connaître et sans la vouloir. Mais si on prend la plante comme le type de la vie de l'univers (Hegel avait déjà employé cette comparaison), quelle est la nature de cette conception? Qu'est-ce que la volonté sans libre arbitre de Schopenhauer? la volonté sans conscience de Hartmann ? le ressort de Renan ? Une force inconsciente réalisant des idées. C'est donc l'idée qui est le vrai principe, la force n'est que son agent. Les ténèbres de l'idéalisme se dissipent quelque peu. On demeure dans l'idéalisme puisque 1 idée reste le principe premier, mais, par l'introduction nécessaire de la notion de force, l'idéalisme se transforme, et il importe de bien constater la nature de la transformation. Une force inconsciente réalisant un type qu'elle ignore, une force « qui remplit nécessairement un cadre tracé d'avance », c'est précisément la notion de la vie simple, de la vie dégagée de tout élément psychique. On se trouve ainsi en présence d'une conception de l'univers qui a un caractère biologique, qui est empruntée au deuxième des éléments de l'univers constaté par l'analyse. Pour éviter l'anthropomorphisme, ce qui est leur grande prétention, les philosophes idéalistes transforment donc leur doc-
* Dans son volume sur le Libre arbitre (en Jillemand). à la lin.
trine en une sorte de botanomorphisme, et ils sont obligés de le faire pour sortir des nuages. Est-il besoin de le dire ? L'idéalisme est une hypothèse comme tout autre système de philosophie*. Que la logique soit la science universelle, c'est assurément une supposition très hardie. Ce n'est pas sa hardiesse qu'il faut lui reprocher; mais si cette hypothèse ne réalise pas les postulats d'un système vrai, il est naturel de chercher quelque chose de mieux. Je veux auparavant, sans redouter quelques répétitions, faire des remarques qui s'appliquent aux deux philosophies que j'ai étudiées.
' Voir plus Iiaut les postulats, article 2, page 60.
LE DETERMLNISME
C'est en 1878 seulement que le mot déterminisme , si fort en usage aujourd'hui, a faitson apparition dans le Dictionnaire de V Académie française. Il est expliqué ainsi : « Système de philosophie qui admet Finfluence irrésistible des motifs ». C'est le sens psychologique du terme, pris dans son opposition à l'idée du libre arbitre lorsqu'il s'agit des actions humaines. Mais le mot a une application plus générale. Le déterminisme universel et absolu est la conception de l'univers comme régi par la nécessité. C'est l'antique idée du destin, dont les dieux d'Homère paraissent chercher parfois à s'affranchir. C'est le fatalisme, qui n'est pas nettement affirmé dans le Coran, mais qui s'est répandu chez les disciples de Mahomet. On en trouve l'expression populaire dans la ballade d'Aben-Hamet :
Un chrétien maudit D'Abencérage Tient l'héritage.
C'était écrit* !
Cette manière de penser est loin d'avoir toujours des origines philosophiques, elle a d'autres causes dans la psychologie et dans les doctrines religieuses; mais il est deux systèmes qui l'expriment et la forti-
* Chateaibriand, Les Aventures dit dernier Ahencérage.
fient, el le déterminisme joue un si grand rôle dans les discussions actuelles, et fascine un si grand nombre d'intelligences, qu'il convient de l'étudier directement.
35. Le déterminisme absolu est le résultat commun du matérialisme et de l'idéalisme.
La différence de v-aleur de ces deux doctrines est très grande. Ainsi que je l'ai expliqué déjà, le matérialisme est une doctrine qui se nie en s'afïirmant. Son affirmation fondamentale en effet revient à faire de la mécanique la science universelle. Mais les lois de la mécanique au moyen desquelles tout doit s'expliquer sont des idées. Ce sont donc des idées qui sont l'objet de la science. Lorsque cela est bien compris, on arrive, malgré Démocrite, Epicure, le baron d'Holbach et nombre de savants modernes, à considérer le matérialisme comme étant, au point de vue de la recherche de la vérité, une quantité négligeable. S'agit-il de logique et de métaphysique ? la lutte de l'idéalisme contre le matérialisme est pleinement victorieuse, et les deux doctrines se manifestent comme absolument opposées; mais il en est autrement si l'on prend l'ordre moral en considération. Les deux doctrines opposées s'unissent alors par la négation de tout élément de liberté dans l'univers. Que la nécessité soit conçue comme mécanique ou comme logique, cela est très différent au point de vue métaphysique, mais cela revient au même pour la question du libre arbitre. Les deux doctrines ont ce caractère commun d'exclure de l'univers tout élément de contingence, et par suite de ne pouvoir plus
LE DÉTKRMINISME 175
distinguer ce qui est de ce qui pourrait et devrait être. Nécessité ou Liberté, c'est la question.
Je ne crois pas que M. Bergson ait réussi dans son entreprise « de faire évanouir les objections élevées a contre la liberté, les définitions qu'on en donne, et, « en un certain sens, le problème de la liberté lui- « même *. » Le problème, qui est aussi ancien que la philosophie, est agité, de nos jours, avec une grande vivacité, et il ne présente pas les caractères d'une quantité évanouissante.
L'étude du déterminisme, faite selon les règles de la méthode vraie, ne doit pas partii' de quelque idée métaphysique, mais prendre pour point de départ l'observation des faits. Or il est un fait de première importance sous ce rapport. M. Boutroux l'exprime ainsi : «L'homme sent à la fois qu'il doit agir d'une <( certaine manière, et qu'il peut agir d'une autre tf manière^ ». Si cela est, il va en l'homme, et par conséquent dans le monde dont il fait partie, un élément de liberté. Cet élément de liberté est, dans la hiérarchie de Tunivers, un de ces éléments supérieurs irréductibles aux éléments inférieurs '". Le fait du sentiment de la liberté si nettement exprimé par M. Boutroux est pour moi, comme je l'ai dit dans l'introduction de mon travail, l'une des données les plus importantes d'une sérieuse analyse philosophique '^. Il
^ Essai sur les données immédiates de la conscience. Avantpropos.
^ De la Contingence des lois de la nature, page 176.
'■'■ Ibid., page 156.
^ Pour le développement et pour les preuves de cette affirmation voir mon volume sur le Libre arbitre.
contient la réfutation du déterminisme absolu, qu'il ne faut pas confondre avec deux espèces de déterminisme mitigé.
36. Il existe pour V enchaînement des faits un déterminisme conditionnel.
Il peut sembler que l'idée du déterminisme et celle du conditionnel soient contradictoires, mais la contradiction n'est qu'apparente. Il est des lois qui régissent l'enchaînement des faits et qui, lorsqu'elles sont connues, permettent d'alïirmer que tels antécédents étant donnés, tel conséquent suivra. Quant à ces lois, le déterminisme est absolu; mais le déterminisme des lois n'entraîne pas celui des faits. S'il existe des causes libres, cette liberté est un antécédent qui, sans altérer le caractère des lois, peut modifier leur application. Telle manière d'agir produira nécessairement la souffrance; c'est une loi morale de premier ordre. Mais ce qui est nécessaire, c'est la relation de la nature d'un acte à ses résultats, et non pas l'action même. Les lois seules n'expliquent rien, puisque toute explication suppose outre les lois l'objet de leur application. Prenons un exemple dans l'ordre des phénomènes physiques. D'après les lois de la mécanique, l'eau d'une rivière descend et ne remonte pas, à moins que, cessant d'être de l'eau, elle se transforme en vapeur. L'homme établit une machine hydraulique, l'eau remonte. Toutes les lois de la mécanique sont observées, et c'est par l'action de ces lois que l'eau remonte; mais l'intervention de l'homme, en créant des antécédents nouveaux, a modifié leur résultat. Le déterminisme des lois n'entraîne donc pas
le déterminisme des phénomènes, et c'est là ce qui constitue un déterminisme conditionneP.
37. On peut admettre un déterminisme général qui n'exclut pas la contingence des détails.
Cette thèse a été formulée ainsi par Herbert Spencer : « Le cours de révolution sociale est à la vérité
« prédéterminé dans son caractère général; il est
(( néanmoins possible de troubler ce cours, ou de le « retarder, ou de l'altérer». Et l'auteur ajoute qu'en troublant ce cours on peut (aire un mal incalculable'. Spencer nie positivement le libre arbitre dont l'idée lui paraît le résultat d'une double illusion^. La reconnaissance de faits qui peuvent retarder les proo-rès de l'évolution forme donc dans son œuvre une
de ces contradictions heureuses que le sentiment de la réalité impose aux partisans des systèmes faux. On doit accepter sans réserve sa double affirmation qu'il existe un cours normal des choses et que ce cours peut être plus ou moins troublé. Le physicien, le chimiste, l'astronome, tous les savants qui cultivent les sciences de la matière, ne distinguent pas le général et le particulier, le gros et le détail; pour eux le déterminisme des phénomènes est absolu. 11 n'en est pas de même lorsqu'on étudie le développe-
' Consulter à ce sujet : Adrien Naville, Nouvelle classification des sciences, où l'auteur établit fort utilement la différence des sciences de lois, et des sciences de faits. Voir en particulier, la page 133.
^ Introduction à la science sociale, pages 433 et 434 de la traduction française.
^ Voir celte négation dans la Psychologie de l'auteur, tome I, pages 543, 544 et 545 de la traduction française.
ment de la société. Ce développement se manifeste par Tacte des volontés humaines; mais ces volontés ignorent, le plus souvent, le résultat final de leurs actes. Ainsi que Bossuet l'écrivait, en donnant des preuves de son affirmation, «ceux qui gouvernent « se sentent assujettis à une force majeure. Ils font « plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils (( n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus... « Il n'y a point de puissance humaine qui ne serve « malgré elle à d'autres desseins que les siens ^». A moins d'admettre que la marche des choses est le résultat du hasard, ce qui ne signifie rien, on est donc conduit à admettre que l'humanité est liée par une chaîne souple qui laisse les volontés humaines exercer une action sur la marche de la société, mais une action quia des limites, résultant de l'existence d'une puissance supérieure que Spencer appelle l'évolution, et à laquelle on peut donner d'autres noms. Comme l'a très bien dit M. Guizot, «il y a dans l'his- « toire des peuples deux séries de causes à la fois es- « sentiellement diverses et intimement unies; les cau- « ses naturelles qui président au cours général desévé- « nements et les causes libres qui viennent y prendre « place. Les hommes ne font pas toute l'histoire; elle « a des lois qui viennent de plus haut; mais les hom- « mes sont, dans l'histoire, des êtres actifs et libres « qui y produisent des résultats et y exercent une «influence dont ils sont responsables^». Il existe ainsi un déterminisme du but de la marche des so-
' Discours sur l histoire Unis>er.selle, à la fui. -^ F/Histoirc de France. T^eUrc aux éditeurs.
ciéLés ; mais ce déterminisme général n'exolut pas tout élément de contingence.
Le déterminisme conditionnel et le déterminisme ofénéral offrent la matière d'études d'un haut intérêt; mais ces études restent en dehors du programme de mon travail actuel. Ce que j'ai en vue ici, c'est le déterminisme philosophique, ce déterminisme absolu que Spinoza a résumé dans cette formule qu'il faut maintenir toujours sous le regard de la pensée pour bien voir les conséquences logiques du déterminisme acceptées par le plus illustre de ses défenseurs : « Du principe du monde toutes choses ont u découlé nécessairement ou découlent sans cesse <( avec une égale nécessité, de la même façon que de « la nature du triangle il résulte de toute éternité « que ses trois angles égalent deux droits ^ «
Dans la suite de mon exposition, le mot déterminisme est pris dans ce sens, celui du déterminisme absolu. 11 j'aut d'abord signaler un domaine dans lequel cette idée a son application légitime.
38. Le déterminisme est le postulat légitime des sciences dont l'objet est soumis à la loi d'inertie.
La loi d'inertie est l'une des bases de la physique, au sens large de ce terme, de la stéréologie, c'est-àdire de toutes les sciences qui ont la matière inorganique pour objet. Dans cet ordre de choses, on admet que, tels antécédents étant donnés, tel conséquent se produit partout et toujours. C'est le déterminisme, non plus seulement des lois, mais des faits.
' Ethique, f'arlic I, Scholie de la proposition XYIl.
Si, dans des circonstances supposées identiques, le même fait ne se produisait pas, la physique deviendrait impossible. Cette fixité des phénomènes est considérée comme indépendante des lieux et des moments, de l'espace et du temps. Si une expérience de laboratoire faite à Londres n'était pas valable pour Paris et pour Berlin, en supposant l'identité des circonstances, les bases de la science seraient ruinées. Il en serait de même si un résultat obtenu aujourd'hui ne pouvait pas être affirmé pour demain. Tous les faits demeureraient particuliers; toute affirmation générale serait proscrite; il n'y aurait plus d'inductions légitimes, et les inductions légitimes sont le fondement des sciences expérimentales.
L\iffirmation do ce déterminisme se déduit directement de la doctrine de Tinertie, puisque, appliqué à une matière supposée inerte, le déterminisme des lois se traduit nécessairement par le déterminisme des phénomènes. Or, aujourd'hui comme au temps oi^i écrivait Euler, on peut répondre cà ceux qui nient l'inertie de la matière : « Les philosophes qui nient « ce principe n'ont jamais fait de grands progrès « dans la science du mouvement, pendant que ceux « auxquels nous sommes redevables de toutes les « grandes découvertes qui ont été faites dans cette « science, conviennent unanimement que toutes leurs (( recherches sont fondées sur ce principe * ».
Il est impossible de nier que, en fait, le déterminisme des phénomènes soit admis par la physique moderne, et en forme l'un des caractères essentiels;
^ Lettres à une princesse d'Allemagne, Partie II, lettre 5.
mais on n'a j)as le droil de l'étendre hors de ses limites naturelles.
39. L'extension du déterniinisme aux faits de tous les ordres est le résultat d'une fausse idée de la science.
Les sciences mathématiques déduisent a prio/'iles conséquences des axiomes (jui leur servent de base. Elles sont l'expression d'une nécessité logique; mais, tant qu'elles ne sortent pas de leur domaine, ces sciences ont un caractère purement formel et n'atteignent aucune réalité. Les sciences physiques sont en présence de la réalité matérielle. Lorsqu'elles ont découvert les lois vraies des phénomènes qu'elles observent et cherchent à expliquer, elles déduisent avec certitude Texplication des faits. Le déterminisme qui résulte, comme il vient d'être dit, de l'inertie de leur objet, fait que les procédés de la physique deviennent semblables à ceux des mathématiques. Il arrive alors (jue ces procédés sont considérés par plusieurs savanls comme constituant le caractère spécifique de la science en général, et que les mots de déterminisme et de science sont pris pour synonymes. Dès lors, par une forte altération de l'idée de causalité qui est le propre de l'idéalisme, ainsi qu'on l'a vu plus haut, les causes nécessitantes sont considérées comme les seules causes vraies et les causes libres sont niées ou exclues du domaine scientifique. On peut constater que, dans celles des antinomies de Kant qui concernent la liberté, la négation d'actes libres, au point de vue scientifique, est le résultat de cette altération du principe de causalité. La déduc-
tion a priori fjui est celle des mathématiques, et qui devient celle des explications de la physique quand les lois vraies sont connues, devient ainsi la méthode unique de la science; mais c'est une méthode qui chevauche hors de son domaine légitime. La négation de tout élément de liberté dans l'univers, et dans riiomme spécialement, est une négation a priori et tout à lait systématique, dans le mauvais sens du terme.
Claude Bernard a alfirmé, avec une grande insistance, le déterminisme des phénomènes biologiques. 11 est permis de supposer que c'est par son influence que le mot a été introduit dans le dictionnaire de l'Académie. Il est donc utile de rappeler ici quelle était à ce sujet la vraie pensée de ce savant illustre. On le considère souvent comme un partisan du déterminisme philosophique, ce qui est une erreur grave. 11 a insisté sur l'idée que, dans les corps des êtres vivants, tous les phénomènes de la vie simple, qui se réduisent à des mouvements, sont régis par les mêmes lois qui règlent la vie inorganique, et rentrent ainsi dans le domaine du déterminisme, mais il a déclaré qu'il faut reconnaître dans les phénomènes de la vie un principe directeur des mouvements, principe qui se manifeste dans un ordre de choses réglé par les lois de la physique et de la chimie, mais qui, en lui-même, n'est « ni de la physique ni de la chimie ». Son déterminisme concerne donc tous les mouvements vitaux, considérés dans le mode de leur exécution, mais ne s'étend pas au principe de la vie qui organise et coordonne ces mouvements. Il a résumé sa doctrine à cet égard
LK DÉTEHMINISME 183
dans celte phrase magistrale : « La force vitale dirige « des phénomènes qu'elle ne produit pas; les agents « physiques produisent des phénomènes qu'ils ne « dirigent pas ^ ». Cette pensée féconde lui permet de sauver le libre arbitre des étreintes du déterminisme absolu. 11 a pris toutes les précautions convenables pour qu'on n'abusât pas de sa doctrine sur le déterminisme physiologique en en déduisant les conséquences contraires à la liberté morale qui sont le résultat du déterminisme philosophique qu'il repousse nettement; il écrit : « La loi du déterminisme « physiologique ne saurait gêner la liberté morale, « tandis que, tout au contraire, le fatalisme, c'est-à- « dire le déterminisme philosophique, la conteste et « la nie». 11 distingue dans un acte de volonté la période directrice oii la liberté peut intervenir, et la \iQV\oàe executive o\\ le déterminisme est absolu. Non seulement il dit, mais il répète, en le faisant remarquer à ses lecteurs, que le déterminisme tel qu'il le conçoit, celui qui ne régit que les fonctions corporelles, où la loi d'inertie se manifeste, « n'exclut pas la liberté^ ». Il revient sur ce sujet dans le dernier de ses volumes dont il corrigeait les épreuves sur son lit de mort'*. Nous allons étudier maintenant les conséquences du déterminisme.
^ Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, tome, I, page 51.
'^ Rapport sur les progrès de la physiologie générale en France, 1867, page 233.
^ Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, 1878, tome I, pages 61 et 62. Voir mon volume sur le Libre arbitre, article 52.