Le détenninisnie coiUrecUt la conscience
Les idées du bien et du mal varient selon les lieux, les temps, les degrés de la civilisation M mais sous ces variations subsiste l'idée du bien, de ce qui doit être. Pour que cette idée varie dans ses applications, il faut qu'elle existe; ce qui n'existerait pas ne pourrait pas varier. Rousseau, en alTirmantque les mêmes notions du bien et du mal se retrouvent partout et toujours dans Thisloire de l'humanité, a commis l'un de ces splendides paradoxes dont il use volontiers ; il contredit directement l'histoire. Locke d'autre part, en niant la réalité et le caractère spécifique de Tidée du bien, a commis une erreur plus grave que celle de Rousseau; il contredit les données les plus certaines de la psychologie. L'idée du bien est l'expression d'un fait irréductible à tout autre, le sentiment de l'obligation au sens moral du terme. Pour citer un des cas où ce sentiment se montre avec le plus de généralité et le plus d'énergie, il faut fixer son attention sur l'idée de la justice. L'homme qui ne sentirait pas l'injustice de certaines actions, manquerait d'un des caractères les plus essentiels de l'humanité. Sacrifier la justice aux passions et aux intérêts est un des phénomènes tristement fréquents de l'histoire des in-
' Voir un article sur les variations de la conscience morale dans la Re\'ue Chrétienne, de janvier 1867.
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dividus et des sociétés; mais nier absolu ment qu'il y ait des actes injustes est un fait très rare et qui suppose Fatrophie de la conscience. Le devoir est compris de manières très différentes; mais le sentiment dont le devoir est Texpression subsiste, je le répète, sous la variété de ses applications plus ou moins bonnes, plus ou moins mauvaises. Or la valeur de ce sentiment est niée par le déterminisme, dont les partisans du reste admettent toujours pratiquement ce que nie leur système. Afïîriner la nécessité de toutes les actions humaines comme de tous les phénomènes de la nature, c'est ôter toute place à Tidée du devoir, car, ainsi que Kant l'a magistralement démontré, cette idée livre à l'analyse la liberté de Tagenl et la loi de sa liberté. Pour un déterminisme conséquent il n'y a plus de différence entre ce qui est et ce qui doit être. C'est [)Ourquoi Kant, acceptant l'idée du déterminisme de la science, arrive à nier la valeur objective de la raison dans les questions de l'ordre spirituel. Pour user d'une figure, on peut dire qu'il sacrifie la science sur Pautel de la vertu K
Au sentiment de la liberté, compris dans celui du devoir, correspond le sentiment de la responsabilité, et celui du repentii* lorsque la loi a été violée. C'est pourquoi Spinoza n'hésite pas à proscrire le repentir comme une erreur. La conscience se sent fortement heurtée par la doctrine de la nécessité universelle. Ce heurt a été vivement exprimé par Jules Lequier. Il raconte comment, dans son enfance, l'idée delané-
* Voir 1 article du Crilicisme dans mon volume. Les philosuphies négatives.
cessité universelle s'offrit à sa pensée. « L'absolue « nécessité pour quoi que ce soit d'être à Tinstant et « de la manière qu il est, avec cette conséquence for- « midable : le bien et le mal confondus, égaux, fruits « de la même sève sur la môme tige. A cette idée qui c( révolta tout mon être, je poussai un cri de détresse (( et d'effroi». Lequier raconte ensuite comment, par un acte de volonté, il affirma librement sa lil)erté ^