Le déiermiiusme conduit logiquenienl au qiiiétisme
Affirmer que tout dans le monde est réglé par le dévelopj)ement de lois nécessaires, c'est tarir les sources de Taclion. S'il en est ainsi, la croyance au pouvoir de nos actes pour modifier quelque chose dans la marche du monde est une erreur dont la science doil nous délivrer. C'est la pensée de Bayle indiquée déjà à l'occasion de Tidéalisme : « Un homme comme « Spinoza se tiendrait Corl en repos s'il raisonnait « bien». Mais la nature est plus forte que les systèmes et en corrige pratiquement l'erreur. Spinoza et tous les déterministes agissent et contredisent leur doctrine par leur conduite. C'est pourquoi j'alîirme que c'est logiquement et non pratiquement que le déterminisme produit lequiétisme. Ce n'est pas à dire qu'il ne contribue à le produire, et ne tende à multiplier les hommes qui se trouvent dans la situation (ju'Alfred de Musset attribue à Rolla :
Ce n'était pas Rolla qui gouvernait sa vie, C'étaient ses passions ; il les laissait aller Comme un pâtre assoupi regarde l'eau couler.
Le pâtre assoupi qui laisse l'eau couler ne rappellet-il pas l'opinion d'un écrivain très connu qui enseignait que le sage se considère comme un simple spectateur, et trouverait naïf de croire qu'il pourrait chan-
oer quelque chose à la marche du monde? Tout ce qui est arrivé devait être; tout ce qui arrivera doit être; nous ne pouvons qu'accepter ce qui arrive. Cette manière de penser a été exprimée, sous une forme facétieuse, par un chansonnier genevois. Un barbier optimiste raconte les grandes scènes de la Révolution française et de la Restauration ; les radieuses espérances de 1789, puis les scènes affreuses de la Terreur, puis Napoléon et ses guerres, puis l'invasion de la France et la restauration de la monarchie, et enfin la révolution de 1830. Chacun de ces récits se termine par cette réflexion philosophique : Il fallait ça. Il est de graves historiens dont les appréciations rappellent un peu celles de ce barbier, et qui, en racontant des faits horribles, disent ou du moins sous-entendent : il fallait ca! Napoléon, dans ses loisirs de Sainte-Hélène, communiqua un jour ses réflexions sur le fatalisme, qui est un autre nom du déterminisme. Voici comment ses paroles à ce sujet nous ont été rapportées-. Partant de l'idée que le fatalisme est la néoation de tout élément de liberté, il indique ainsi les conséquences de cette doctrine : <( Quand vous venez au monde, il n'y a qu'à vous « jeter dans votre berceau sans vous donner aucun <( soin. S'il est irrévocablement fixé que vous vivrez, « bien qu'on ne vous donne à boire ni à manger, « vous grandirez toujours. Vous voyez bien que ce « n'est pas une doctrine soutenable, ce n'est qu'un
* CuAPONMÈKE, Il fallait ça ou le Barbier optimiste. i789-l8iiO, 111-12", Paris el Genève, librairie Ciicrbuliez, 1849.
- Le Mémorial de S^^'-Hélènc sous la date du J"* oclobre ]8i().
192 LKS SYSTÈMES
« mot. Les Turcs eux-mêmes, ces patrons du fata- (( lisme, n'en sont pas persuadés; autrement il n'y (( aurait plus de médecine chez eux, et celui qui ocki cupe un troisième étage ne se donnerait plus la « peine de descendre longuement les escaliers, il des- « cendrait tout de suite par la fenêtre. Vous voyez à (( quelle foule d'absurdités cela conduit ».
Je ne considère pas le vainqueur d'Austerlitz comme un grand philosophe; mais ses paroles signalent, sous une forme familière et vive, le passage logique du déterminisme au quiétisme. Affirmer la nécessité universelle, c'est tarir les sources de l'action. Tarir les sources de l'action, n'est-ce pas ruiner les fondements de la morale? Les déterministes font des efforts pour établir que leur doctrine n'a pas ce résultat. Voici Lune de ces tentatives : dans un recueil sérieux, M. Berington écrivait, il y a quelques années : « Le déterminisme implique-t-il logiquement (( ou pratiquement que l'homme ne peut pas travailler (( au bien-être humain? Nullement. Certes, il faut {( admettre que l'avenir est fixé comme le passé; mais (( ces lois fixes et ces formes de l'univers évoluent « depuis longtemps dans la conscience humaine, (( dont la volonté n'est qu'une forme, et dans le cours « d'innombrables générations elles ont mis à la (( portée de cette conscience quelque condition de sa c( propre amélioration. Il est d'ailleurs plus encou- « rageant de penser que la nature concourt à cette « œuvre que de penser que nous avons à lutter seuls « contre une fatalité qui nous enserre^ «. On peut
^ Bévue philosophique, de mars 1880, pages 363 et 364.
bien accorder que le déterminisme n'empêche pas que des partisans de cette doctrine ne travaillent au bien-être humain, parce qu'ils contredisent pratiquement leur théorie; mais pour la logique il en est autrement. Le texte que je viens de citer renferme des choses qui me demeurent obscures. Je n'entends pas que la volonté soit une forme de la conscience ; et les formes de l'univers qui évoluent dans la conscience n'ont rien de clair pour moi. Mais je me borne à constater que si la nature concourt à notre amélioration, sans nous laisser lutter seuls, il faut bien que nous ayons un pouvoir de lutter, et si notre lutte est un des facteurs de notre amélioration, il faut bien admettre que nous possédons un élément de libre arbitre. Or c'est précisément là ce que nie le déterminisme, dont la conséquence est que notre travail en vue du bien-être humain est une illusion fondée sur une erreur. Je ne connais pas de tentative faite pour concilier le déterminisme et la morale qui résiste à un examen logique sérieux, si l'on ne consent pas à renverser toutes les bases de la logi- (jue en niant la valeur du principe de contradiction. Le déterminisme absolu, suivi dans ses conséquences, contredit donc le cœur et la conscience, arrive à contredire la raison, et tend à paralyser la volonté. Ces diverses considérations peuvent être résumées dans cette formule : le déterminisme contredit la vie. Si on ne laisse pas la vie en dehors de la science, ce qui détruit la philosophie en la privant du caractère de son universalité, il faut chercher un système autre que les deux systèmes dont le déterminisme est le résultat commun. Voici ce qui peut
rournir une indication précieuse pour celte reclierclie : le matérialisme et l'idéalisme, s'arrêtant à l'idée de la cause matérielle ou de la cause formelle, n'ont pas fait la place de la cause efticiente. U esl naturel de faire la place de cette cause qui, bien étudiée, offrira à la pensée une autre hypothèse que celles ({ui sont à la base des deux systèmes précédents.
LE SPIRITl VUS VI h:
44. Le spiritualisme suppose que le principe de l'univers est un Esprit éternel.
C'est affirmer, contre tout dualisme, non seulement l'unité, mais Tunicité^ du premier principe. Dire que ce principe est éternel, c'est afïirmer qu'il est Têtre en soi, l'être nécessaire sans lequel aucun être ne serait. Il est très important de ne pas confondre le spiritualisme avec Tidéalisme comme on le lait souvent. Ces deux doctrines, comme je Tai déjà dit, ont ceci de commun qu'elles luttent l'une et l'autre contre le matérialisme; mais cette analogie n'empêche pas (ju'elles ne diffèrent profondément, puisque l'idéalisme a pour caractère spécifique l'aflirmation du déterminisme universel, et que la négation de ce déterminisme est l'un des caractères essentiels, on peut même dire le plus essentiel du spiritualisme, comme les considérations suivantes le démontreront.
1 UniciU'', caractère de ce qui est unique (Littré).
L'idée de l'esprit est prise en nous, dans Texpérienre de notre propre pouvoir. La volonté, inséparable de la conscience qui la caractérise, est Tessence des esprits. L'élément spirituel de notre nature est souvent appelé âme dans sa distinction d'avec le cor])s qui lui est uni; mais le mot àme est équivoque. Si on Tentend dans le sens d'un principe de coordination des mouvements qui constitue la vie simple dans sou opposition à la matière inorganique, il faut admettre l'existence d'une ame non seulement chez les animaux, mais chez les plantes. Le mot esprit [)révient 1 équivoque par Tidée de la volonté qui n'appartient pas à la vie simple. Il y a encore à prévenir une autre équivoque qui s'attache au sens du mot volonté, équivoque dont Schopenhauer a fait un grand usatre. Elle consiste à nommer éo^alement volonté un principe (Tac-tions conscientes et d'autres qui ne le sont pas. On confond alors, par l'emploi du même lerme, les mouvements réflexes et les mouvements volontaires. Il est facile cependant de constater, non seulement la diversité, mais très souvent l'opposition de ces deux classes de mouvements. Quand Mucius Scaevola laissait sa main brûler sur un brasier ardent, sa volonté luttait contre un mouvement réflexe qui le portait à la retirer. Chacun peut faire en petit cette expérience en maintenant un moment sa main contre un poêle très chaud dont les mouvements réflexes l'auraient immédiatement éloignée.
Ainsi qu'on l'a vu dans les linéaments de l'analyse, un acte de volonté, qui est le caractère spécifique des esprits, soumis à l'analyse, révèle trois fonctions indissolublement unies :
La puissance cragir qui est la base de la volonté.
L'intelligence ; car le pouvoir d'agir, lorsqu'il est conscient, ne se déploie que dans son rapport avec ridée d'une action déterminée.
Un mobile qui appartient à Tordre de la sensibilité; car ridée demeure inféconde s'il ne s'y joint une impulsion (sensation ou sentiment) qui incline à Faction.
Tout acte de volonté manifeste cette triplicité dans l'unité du sujet qui veut. Cette idée de l'esprit, prise dans notre expérience personnelle, doit se trouver dans le principe du monde s'il est conçu comme esprit. Or cet esprit éternel, c'est Dieu dans le sens habituel de ce terme. L'afïirmation du spiritualisme est contenue dans celle du monothéisme ou plus simplement du théisme. Une des singularités de la langue française est cpie les deux mots théisme et déisme, tirés l'un et l'autre d'un mot signifiant Dieu, ont deux significations difFérentes. D'après le dictionnaire de l'Académie, le théisme est «la croyance en l'existence de Dieu », tandis que le déisme renferme « la négation de toute religion révélée ». Cette négation est étrangère au théisme religieux et ne l'est pas moins à la philosophie spiritualiste.
L'idée de l'esprit, étant prise en nous, contient un élément d'anthropomorphisme. J'ai expliqué, à l'article 4 des postulats, pourquoi il n'y a là aucune objection valable à élever contre un système quelconque, mais l'idée de l'esprit prise en nous ne peut être appliquée à l'être nécessaire qu'en se trouvant modifiée par l'application des données transcendantes de la raison. Ces notions du nécessaire, de l'absolu,
de rinfini dépassent toute expérience. De là, pour leur application au principe de l'univers conçu comme un esprit, des difficultés, des obscurités, des conceptions qui gardent un caractère mystérieux. C'est pourquoi ceux qui ont bien réfléchi sur la nature de la philosophie répéteront volontiers ces paroles de Lacordaire : « La philosophie ressemble au firmament; elle en a Tétendue, les étoiles et les nuages^» Je m'efforcerai de démontrer que le spiritualisme dissipe les nuages, autant qu'il se peut, et laisse les étoiles briller avec plus d'éclat que toute autre doctrine. Avant d'aborder cette tâche je veux signaler et, si possible, dissiper deux préventions que soulèvent dans bien des esprits les origines de l'hypothèse spiritualiste.