Le spiritiutlismc esl une hypothèse
L'hypothèse esl le caractère de tous les systèmes, comme cela a été indiqué à l'article des postulats. Mais l'illusion signalée pour les théories du matérialisme et de ridéalisnie n'est pas possible pour le spiritualisme. H est évident que l'Etre premier n'est pas un objet qui se révèle aux sens, comme le voudrait le matérialisme ; et il n'est pas moins évident qu'il n'est pas une intuition immédiate de la raison, comme le suppose l'idéalisme, parce qu'il n'est pas une idée mais un être. Le caractère hypothétique de l'affirmation du spiritualisme est donc manifeste. Quelle est l'origine de cette hypothèse? On la trouve
* Lettres de Théophile Foisset, lome 1, page 158.
à la base de trois religions : celle des Juifs, celle des Chrétiens et celle des Mahométans. De là résidtent les deux préventions qui s'opposent à Tapplication de la règle de méthode que Torigine d'une hypothèse ne doit exercer aucune influence sur son appréciation. La première de ces préventions résulte de ce que le théisme est une doctrine très connue et fort ancienne, par cela même qu'elle est à la base des trois grandes religions de rOccident. Or Ton aborde souvent les études [)hilosophiques avec la soif de la nouveauté, et pour nombre dliommes Tadjectif connu est accompagné d'un sentiment plus ou moins vif de dédain. Ceux qui pensent ainsi passent sans s'y arrêter à coté d'une doctrine qui a, pour eux, le tort d'être généralement répandue. A cet amour de la nouveauté se joint le désir de la distinction. On n'aime pas à penser comme le vulgaire, et l'on admet que, pour citer les paroles de Bossuet « c'est un air de « capacité et de science que de s'écarter des senti- « ments communs ». Rousseau écrit, de son côté, dans la Profession de foi du vicaire savoyard : « Où est (( le philosophe qui, pour sa gloire, ne tromperait « pas volontiers le genre humain? Où est celui qui, (( dans le secret de son cœur, se propose un autre « objet que de se distinguer ? Pourvu qu'il s'élève iK au-dessus du vulgaire, pourvu qu'il efface l'éclat de <c ses concurrents, que demande-t-il de plus ? L'es- « sentiel est de penser autrement que les autres ». A côté de ce passage de V Emile, dans un exemplaire que j'ai eu sous les yeux. Voltaire a écrit : « C'est le portrait du peintre ». Le désir de se distinguer est une manifestation fréquente de l'orgueil de la pensée ;
mais en aliiniianl (jue tous les philosophes sont atteints de cette maladie, Roiissean exagère, selon son habitude. La règle a, dans tous les cas, de notables exceptions; j'en indiquerai deux.
Dans ses Préceptes pour avancer les sciences, Leibniz met ses lecteurs en garde contre « une affectation de singularité ou de nouveauté » ; et voici la raison (ju'il donne pour combattre cette disposition : « J'ai « trouvé après de longues recherches qu'ordinaire- « ment les opinions les plus anciennes et les plus re- « eues sont les meilleures pourvu (ju'on les interprète « équitablement * ». KanI, à la fin de sa Criticiue de la raison pure, écrit : « La foi en un Dieu et en une (( autre vie est tellement unie à mon sentiment moral u que je ne cours pas plus risque de perdre cette foi « que je ne crains de me voir jamais dépouillé de ce u sentiment ». Après avoir ainsi résumé les afïirmations qu'il devait développei* dans sa Critique de la raison pratique, il ajoute :
(( Est-ce là, dira-t-on, ce ([ue (ait la raison pure « quand elle s'ouvre des vues par delà les limites de «l'expérience? Rien que deux articles de foi .^ Le « sens commun en aurait bien pu faire autant, sans « avoir besoin de consulter là-dessus les philoso- « phes ! » Voilà l'objection posée ; voici la réponse : « Exigez-vous donc qu'une connaissance qui intéresse « tous les hommes surpasse le sens commun, et ne « puisse vous être découverte que par les philo- « sophes ? Ce que vous blâmez est précisément la « meilleure preuve de l'exactitude des assertions pré-
* Edition Erdmann, page 167.
« oédeiUes, puisque cela vous découvre ce que vous « ne pouviez apercevoir jusque-là, à savoir que la « nature, en ce qui intéresse les hommes sans disu tinction, ne peut être accusée de distribuer partiel- « lement ses dons et que la plus haute philosophie, « par rapport aux fins essentielles de la nature hui< maine, ne peut pas conduire plus loin que ne le « fait la direction qu'elle a accordée au sens commun * ». Voilà des paroles qui font du bien, parce ([u'on y trouve, au lieu de l'orgueil du savant qui jouit de se distinguer en se séparant du vulgaire, le conir de riiomme qui jouit de se trouver d'accord ave(' l'humanité. Leibniz et Kant ne partageaient pas le sentiment de dédain qui empêche certains philosophes, ou pseudo-philosophes, de s'arrêtera l'étude (Fune doctrine parce ([u'elle est populaire. La seconde prévention, (jui lait obstacle, dans bien des cas, à un examen sérieux de rh\ pothèse spiritualiste, vient de ce que le théisme a, comme je Fai dit, une origine religieuse. On lit au début du livre sacré des Hébreux : u Au commencement Dieu créa les cieux et la terre ». Cette pensée est reproduite en tête du Credo des Chrétiens : « Je crois en Dieu, le Père tout- puissant ». La première ligne du Coran est: 0 Louange à Dieu, souverain de Lunivers ». On ne peut pas méconnaître l'analogie qui existe entre ces formules et l'hypothèse spiritualiste, et on ne peut pas méconnaître non plus que ces formules sont l'origine historique de l'hypothèse. De là une prévention qui s'exprime ainsi : w Ces formules sont des afïirina-
* Méthodologie transcendante, chapitre li, seelion 3.
« lions de foi qui aj)[)artiennent à l'ordre religieux ; <c elles ne doivent pas avoir d'entrée en philosophie ». Certainement, ainsi que je l'ai écrit dans ma Définition de la philosophie (article 98), la philosophie, devant avoir le caractère désintéressé de la science, ne doit pas être soumise à un a priori théologique. Mais, ainsi que je l'ai écrit dans le même ouvrage (article 100, « les dogmes religieux renferment des (( doctrines qui sont pour la philosophie des hypo- « thèses à examiner ». Prendre dans l'enseignement religieux une thèse (jui cesse d'être un dogme, au sens ordinaire du mot, pour être considérée comme une simple doctrine soumise ii l'examen, c'est la condition nécessaire d'une bonne étude des rapports de la science et de la foi, de la théologie et de la philosophie ; mais cette opération de la pensée se heurte à une double diflicultc (jui vient de ce que l'on a l'habitude de considérer une aflirinalion religieuse comme faisant partie d'un bloc dont on n'admet pas qu'on isole un des éléments. H arrive donc que, d'une part, les philosophes demandent, avec raison, que l'entrée de leur science soit interdite à un a priori théologique, et que, d'autre part, les croyants répugnent à isoler un de leurs dogmes de l'ensemble dont il fait partie pour le livrer, comme une simple hypothèse, à l'examen de la science. Cette opération est difïlcile, mais, je le répète, elle est indispensable pour comprendre les vrais rapports de la philosophie igi
' Voir mon étude sur la Philosophie cl la religion, un petit lume publié par Arthur Imer, Lausanne, 1887.
Que les amis de la nouveauté se rassurent ! Si l'idée de Dieu est ancienne, ses conséquences sont loin d'être toutes comprises et peuvent introduire dans la science de grandes et heureuses nouveautés. Cette grande idée est semblable à un vieux chêne qui produit chaque année de nouvelles fleurs et de nouveaux fruits. Gela dit, j'en viens à l'application des notions transcendantes à l'Esprit éternel.
46. L'Esprit éternel est seul l'objet d'une application légitime des notions transcendantes de la raison.
Les notions transcendantes, indiquées dans les linéaments de l'analyse, sont tellement inhérentes à la pensée que ceux même qui en nient la valeur en font un usage nécessairement illégitime. Des savants qui viennent d'ailirmer (jue nous ne pouvons nous faire une idée de ces notions les appli(juent indûment à la matière*. D'autre part, Tidéalisme accorde à ces notions une existence en soi qui demeure inintelligible'''. Absolu, infini, parfait, nécessaire, sont des adjectifs qui réclament un sujet ; ce sujet, le spiritualisme le fournit par l'ailirmation d'un esprit qui possède ces diverses qualités. « Dieu est l'être parfait et nécessaire», comme l'écrit M. Boutroux^, et c'est à cet être, et à lui seul, parce (|u'il est le principe universel, et qu'il n'a de relations qu'avec des êtres qui procèdent de lui, qu'on peut appliquer légitimement les idées de l'absolu, de l'inconditionnel, etc. L'application de
' Voir ci-dessus : le Matérialisme, article 17.
^ Voir l'Idéalisme, article 22.
^ De ta contingence des lois de ta nature, page 178.