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ces idées souveraines détruit dans la conception du jjremier principe toul élément (ranthropomorphisme vicieux, mais cette transformation de Tidée de l'esprit, donnée immédiate de Texpérience, par l'application de notions dont le caractère propre est de dépasser toute expérience, renferme un élément de mystère. En terminant la troisième de ses Méditalions, dans laquelle il a établi l'existence de Dieu, Descartes écrit : «11 me semble très à |)ropos de (( m'arréter quelque temps à la contemplation de ce « Dieu tout parfait, de peser tout à loisii* ses merveij- « leux attributs, de considérer, d'admirer et d'adorer « l'incomparable beauté de cette immense himière, « au moins autant que la force de mon esprit, qui en « demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra « permettre ». Montaigne écrivait aussi : « Les exu trémités de notre perquisition tombent toutes en « éblouissement ». Cet éblouissement qui pour Descartes se transforme en adoration, est l'entrée d'un élément de mysticisme de la bonne espèce, dans la pensée d'une des intelligences les plus lucides et les plus fermes que Ton rencontre dans l'histoire de la philosophie. (Vest avec un sentiment de saint respect et un sentiment non moins vif de son insufïisance que l'esprit limité de l'homme doit aborder l'étude de l'Esprit infini. Cherchons cependant à nous rendre compte, dans la mesure de nos forces, du résultat de l'application des notions transcendantes au principe de l'univers.
Pour limiter ce vaste sujet, demandons seulement ici quel est le sens du mot éternel, base de l'hypothèse spiritualiste. Le mot éternité est employé dans deux
sens différents. Dans l'usage ordinaire, enregistré par le dictionnaire de l'Académie française, l'éternité est « une durée qui n'a ni commencement ni fin»; il s'agit donc d'une succession sans terme. Mais il suffit de connaître un peu l'histoire des idées, il suffit d'ouvrir le Lexique philosophique de M. Alexis Bertrand, ou le Vocabulaire philosophique de M. Edmond Goblot, ou le Dictionnaire des sciences philosophiques de AI. Franck pour savoir que, dès les origines de la pensée spéculative, le mot éternité appliqué au principe de l'univers a reçu un autre sens, et que le mode d'existence de l'Esprit éternel a été conçu tout autrement (jue comme une prolongation indéfinie du temps. Les deux sens du mot ne sont pas seulement difterents, ils sont directement opposés. Le temps, bien que supposé indéfini, est mesurable par essence: Téternité échappe à toute mesure. Le temps est une succession cpii s'exprime par avant et après. Pour l'Esprit éternel, il n'y a pas de succession. On a souvent rappelé cette pensée de Platon que le temps est l'image mobile de l'immobile éternité. Voici comment il s'exprime à ce sujet dans un passage du Timée : « Il « n'était pas possible de donner complètement une « nature éternelle à ce qui a commencé. Mais Dieu « invente une image mobile de l'éternité; et en même (. temps qu'il met l'ordre dans le ciel, il forme, sur le « modèle de l'éternité immuable dans Tunité, l'image « de l'éternité marchant selon le nombre, et c'est là ce (( que nous avons nommé le temps. Car les jours, les « nuits, les mois, les années n'étaient pas avant que « le ciel fut né, et ce fut en organisant le ciel que Dieu
« même procura leur naissance. Ce sont là des parties « du temps, et ces expressions avoir été, devoir être (( désignent des espèces du temps, qui a commencé, (( quoique, sans y penser, nous les appliquions à « l'existence éternelle, à laquelle elles ne convien- (( nent pas. Ainsi nous disons qu'elle est, qu'elle a (( été et qu'elle sera; mais, à parler exactement, tout « ce qu'il faut dire c'est qu'elle est, tandis qu avoir « été et devoir être ne peuvent se dire que de la pro- « duction qui marche dans le temps; car ces deux « mots expriment des mouvements, et on ne peut (( dire de ce qui est toujours le même sans mouve- « ment, qu'il est plus vieux ou plus jeune suivant le « temps, ni qu'il a été autrefois, qu'il continue d'être « maintenant, ni qu'il sera à l'avenir; en un mot, on u ne peut dire de lui rien de ce qui résulte de la pro- « duction des choses mobiles qui tombent sous les « sens ; car ce sont là des formules du temps, image « de Téternité, et roulant suivant le nombre *».
Si le temps est Timage de l'éternité, il faut convenir que l'image ressemble peu à son modèle, puisque l'éternité sans succession est précisément le contraire du temps. Mais, sans s'arrêter à cette question verbale, ce qu'il faut signaler dans ce passage, c'est Topposition établie entre ce qui est immobile, ou permanent, et ce qui se meut. Aristote, de même, dans une théorie célèbre, oppose au mouvement des choses, l'immobilité du premier moteur. La pensée des grands philosophes de la Grèce à ce sujet a été reproduite et résumée par Plutarque dans les lignes
^ Le Timéc de Platon par Henri Marliu, tome I, page 103.
suivantes : « Dieu est nécessairement et son existe tence est hors du temps. Il est immuable dans son « éternité. Il ne connaît pas la succession des temps: « il n'y a en lui ni temps antérieur, ni temps posté- « rieur, ni rien de récent. On ne peut pas dire de lui « qu'il a été, qu'il sera ^ ».
C'est la même pensée qui fait écrire à Boëce une formule dont le contenu se retrouve dans les œuvres de saint Augustin et de saint Thomas, c'est que l'éternité est un éternel présent^.
Ce mode d'existence hors du temps renferme un mystère pour notre pensée; voici pourquoi : Une vérité que Kant a mise dans une vive lumière est que le temps est la condition nécessaire de toutes nos représentations, l'une des formes que revêtent pour notre pensée tous les phénomènes tant internes qu'externes^. C'est pour cela que l'existence hors du temps échappe à toutes nos représentations supposant une donnée de l'expérience, et que toute expérience fait défaut pour Fidée d'un tel mode d'existence. Mais sans pouvoir nous le veprésenler, nous pouvons le concevoir. En présence de l'idée de l'Etre éternel, l'imagination doit se taire, et si l'intelligence est éblouie, elle peut comprendre cependant le sens de ces paroles : une existence hors du temps. Ces paroles gardent bien un sens mystérieux, mais elles sont intelligibles. La poésie même peut s'en emparer. Dans sa Pensée des morts, Lamartine, après avoir
' Que signifie le mot kd , dans les œuvres morales de Plutarque. ^ De consolatione philosophiœ, livre V, article 7. ^ Critique de la raison pure. Esthétique transcendentale, partie I, article 6.
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pleuré la perte des êtres que nous avons aimés icibas, s'élève à la contemplation de TElre éternel et s'écrie :
Tu vis! et tu vis! les âges Inégaux pour tes ouvrages Sont tous égaux sous ta main ; h^t jamais ta voix ne nomme Hélas! ces trois mots de Fliomme, Hier, aujourd'hui, demain ^
C'est l'expression lyrique de la doctrine des métaphysiciens : Plus de hier et de demain, mais Téternel présent.
Avant de chercher le rapport de \Etre éternel avec avec les autres existences, il faut dissiper une objection contre l'application des notions transcendantes à un être réel. L'objection consiste à dire que les notions transcendantes, en vertu de leur nature, sont purement idéelles et exclusives de la réalité. Il n'en est pas ainsi.
47. Les notions transcendantes de la raison n'excluent pas la réalité de l'objet de leur application.
Est-il vrai que tout être n'est réel que sous la condition d'être limité? fini? Il est certain que, en géométrie, si toute limite était supprimée, il n'y aurait plus de formes; une figure infinie est une contradiction. En physique, si on admet que le caractère des corps est d'occuper une partie de l'espace (doctrine de l'impénétrabilité des atomes), la limite fait partie de l'essence de la matière. Mais si on admet,
^ Harmonies poétiques et religieuses, livre II.
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avec quelques théoriciens modernes, que les éléments des corps sont des centres de forces localisées dans l'espace, centres que, en théorie pure, une compression suffisante pourrait réduire à zéro d'étendue, et que Tabsence de toute compression laisserait s'étendre indéfiniment, l'idée géométrique de la limite ne fait plus partie de la conception de la matière; un seul atome-force remplirait tout l'espace. L'idée du pouvoir ne renferme donc pas l'idée de limite comme l'idée de la forme; nous verrons plus loin que cette idée du pouvoir admet seule rap|)lication de l'infini. Descartes aflîrmait que l'idée de la perfection renferme celle de l'existence. Vacherot soutenait, au contraire, dans son ouvrage sur la Métaphysique et la science' que, contrairement à la thèse que la perfection est raison d'être, la perfection n'inclut pas l'existence mais l'exclut. Pourquoi? voici la réponse : Tout ce que l'expérience nous révèle est limité, relatif. L'idéal est une limite dont on peut s'approchei* plus ou moins sous l'influence de la loi du progrès, mais sans jamais l'atteindre. Quel est l'idéal de la science? Une lumière sans ténèbres, une omniscience qui assurément n'existe pas. Sans accorder à Socrate que la seule chose que nous sachions est que nous ne savons rien, il est facile de constater que, sauf de rares exceptions, les plus grands penseurs sont ceux qui sentent le plus vivement les lacunes de leur savoir. Quel est l'idéal de l'art? Atteindre cette beauté absolue dont parlait Diotime de Mantinée. Un peintre, un sculpteur, un
^ Doux volumes iii-8" ; la première édition est de 1858.
musicien, un poète sont-ils absolument satisfaits de leur œuvre, ne conçoivent-ils aucun idéal supérieur à ce qu'ils ont réalisé? Vous pouvez admirer leur talent et la beauté relative de leurs productions: il faudra pourtant les rayer du nombre des grands artistes. Ceux-là sentent toujours la distance qui sépare ce qu'ils ont fait de ce qu'ils ont voulu faire. Quel est l'idéal de la morale? la sainteté absolue. Où sont les hommes qui la réalisent? Ceux que nous considérons comme les meilleurs ne sont-ils pas ceux qui ont le sentiment le plus vif de ce qui leur manque ? L'humilité n'est-elle pas, dans l'opinion commune, un élément essentiel de la vertu? Oui, dans le domaine de notre expérience la perfection n'est pas réelle. Si l'on prend le résultat de l'expérience pour la règle absolue de la vérité on arrive donc à conclure que la perfection et la réalité s'excluent, d'où suit que Dieu n'existe pas. C/est ce que disait M. Vacherot, en remplaçant Dieu par un idéal sans réalité mais vers lequel cependant le monde gravite par la loi du progrès. Ce n'est probablement pas ce que pensait M. Vacherot, et je suppose bien qu'il aurait refusé d'être considéré comme athée; c'est seulement la conséquence naturelle de sa doctrine. Mais la question est de savoir si ce qui est vrai dans le domaine de notre expérience est une vérité absolue. Ce qui incline la pensée dans cette direction, c'est une erreur relative au caractère de généralité des idées dans son opposition au caractère de toutes les existences particulières et individuelles. Les existences individuelles sont contingentes et passagères; elles expriment et représentent des concepts
d'un caractère général. Les hommes sont des représentants de l'humanité, les faits des représentants des lois qui régissent les phénomènes. Si les individus passent, leur type demeure avec un caractère de généralité qui lui donne une valeur plus grande que celle de ses représentations multiples et passagères. Une loi naturelle a une valeur plus grande que le nombre indéfini de ses applications. Même sans admettre avec Platon l'existence objective des idées, on arrive à penser que le général est plus que le particulier, et qu'il y a un mode d'existence purement idéelle, qui exclut la réalité proprement dite. Il importe de bien s'entendre: Dans son opposition au particulier, le général n'est pas l'objet d'une expérience objective; il existe seulement dans notre pensée. Mais si notre pensée est vraie, nous pensons le général parce qu'il est; et il ne peut être (l'existence objective des idées n'étant pas admise) que s'il est pensé par une intelligence ordonnatrice de l'univers. Il faut donc arriver à un individuel qui pense le général, qui en soit la source, et ne pense rien de supérieur à lui-même; c'est-à-dire qu'il faut s'élever à la conception d'une existence individuelle nécessaire, absolue, infinie. Les idées, et spécialement les notions transcendantes qui excluent la réalité expérimentale, conduisent donc à affirmer la réalité suprême, celle de l'Esprit éternel. C'est ce que Kepler exprimait en disant : « le but de la science est de repenser les pensées de Dieu ».
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48. La doctrine de la création est le caractère spécial du spiritualisme.
Le dictionnaire de l'Académie définit ainsi le mot créer : « tirer du néant, donner l'être, faire de rien quelque chose ». De ces trois définitions, la seule bonne est la deuxième; les autres sont vicieuses au point de vue philosophique. Pour tirer quelque chose du néant il faudrait que cette chose y fût; et dire qu'on fait de rien ((uelque chose, c'est supposer que ce rien, puisqu'il est l'objet d'une action, a une sorte d'existence antérieure à cette action même. Donner l'être c'est faire une chose qui n'était pas et qui n'existe que par l'acte qui la produit. Je développerai cette pensée en empruntant les termes d'un philosophe avec lequel je suis toujours heureux de me trouver d'accord. M. Boutroux écrit : (( Dieu est le (( créateur de l'essence et de l'existence des êtres. Il « doit être conçu comme un principe qui existe avant, (( pendant et après sa réalisation ^ ».
Le Créateur est l'être par soi, l'être nécessaire, et cette qualité incommunicable par sa nature trace une ligne de démarcation absolue entre le principe de l'univers et l'ensemble des êtres qui sont le produit de son acte souverain. Cette doctrine se place en opposition, d'une part avec le dualisme, d'autre part avec les théories qui, sous les noms de panthéisme ou de doctrine de l'émanation, tendent à identifier les êtres qui composent le monde avec un
' De la contingence des lois de la nature, pages 176 et 178.
principe ([ui n'est pas leur créateur mais leur substance.
Le dualisme est une conception qui se forme naturellement en présence de dualités qui paraissent irréductibles, si on ne trouve pas un principe d'unité en dehors et au-dessus de l'expérience. Mais le dualisme, ainsi que j'ai cherché à le démontrer dans mon volume sur les Philosophies négatives, est la négation de la philosophie. C'est pourquoi les chefs de la philosophie grecque, Platon et Aristole, ont fait un effort continuel pour atteindre l'unité; mais leurs efforts n'aboutissent pas. Il reste toujours pour eux avec l'esprit ordonnateur du monde quelque chose de co-éternel où l'on cherche l'explication des existences multiples.
Le caractère absolu de la création se trouve nié par les deux formes sous lesquelles se présentent les doctrines désignées sous le terme équivoque de panthéisme. Le vrai panthéisme est celui de Parménide : « Dieu est tout» ; il ne sort pas de son unité, il ne crée pas, et l'existence du monde est une illusion. D'où procède cette illusion? C'est une question à laquelle le système n'a pas de réponse. L'autre forme de la doctrine remplace la formule : « Dieu est tout », par cette autre formule : «Tout est Dieu». Ces deux formules si voisines verbalement ont des sens très différents. La première nie la création, la seconde nie le créateur; elle efface la distinction du principe de l'univers et de ses manifestations, et substitue à l'idée de la création celle d'une division du principe des êtres, principe qui n'a pas d'existence distincte de l'ensemble de ses manifestations. C'est dans l'Inde
ancienne qu'on trouve les origines de cette doctrine qui traverse le monde grec dans Técole d'Alexandrie, et reparaît de nos jours dans les publications des théosophes qui, faisant de Thomme « une parcelle de Dieu, un point de Dieu », lui enlèvent le caractère d'une créature pour l'identifier à l'être en soi *.
La doctrine de la création maintient donc contrôle dualisme l'unité du principe du monde, et contre le panthéisme la distinction du Créateur qui existe par soi, comme source éternelle des êtres, et des créatures qui n'existent que par l'acte de sa volonté. Mais elle a pour notre pensée un caractère mystérieux; voici pourquoi : L'idée de TEsprit éternel a pour origine la conscience de notre esprit créé. Notre volonté s'exerce toujours sur un objet étranger à ellemême et, pour élever à l'absolu l'idée de la volonté, il faut admettre une volonté qui crée son objet. C'est là une idée qui échappe à toute représentation. Mais, comme je l'ai indiqué déjà à l'occasion de la pensée d'une existence hors du temps, se représenter et concevoir sont deux actes distincts de la pensée. Nous nous représentons un triangle, un quadrilatère ; nous concevons un polygone à mille côtés, sans pouvoir nous en faire une image. De même, nous pouvons concevoir l'acte créateur sans pouvoir nous en faire une représentation. Si on entend par nature le cours des choses constatées par notre expérience et dont la science cherche les lois, la création est sur-
^ Voir une étude sur les bases philosophiques de la théosophie dans le journal La Liberté Chrétienne, (Lausanne), du 5 avril 1901.
naturelle. Or, comme l'a très justement remarqué Stuart Mill, « Torigine des choses ne peut être que (( surnaturelle, car les lois de la nature ne peuvent « rendre compte de leur propre origine * ».
Telle est la doctrine de la création, pierre d'angle du vrai spiritualisme. Elle concilie deux idées que l'on a le tort de considérer souvent comme inconciliables : l'immanence et la transcendance divines. Ce sont une thèse et une antithèse dont le spiritualisme offre une synthèse satisfaisante. Dieu est immanent au monde, car le monde n'a en soi aucun principe d'existence que par l'exercice continu de la volonté suprême. Dieu est transcendant, puisqu'il demeure au-dessus de ses œuvres dans la plénitude de son être et de son pouvoir. Après avoir défini cette grande doctrine d'une manière générale, il faut maintenant en préciser la nature, et en étudier les principales conséquences pour juger la valeur de l'hypothèse.