Le spiritualisme rend raison de la méthode scientifique
Il y a réciprocité d'action entre les conceptions philosophiques et la théorie de la méthode. L'empirisme affirme que l'esprit humain est une table rase, toute connaissance lui venant du dehors. La réflexion admise par Locke semblait comprendre le nisi ipse intellectus de Leibniz; mais Secrétan a fort bien montré et, selon moi, démontré que, pour être conséquent, l'empirisme devientle sensualisme *, et voici Gondillac qui, pour simplifier Locke, supprime la réflexion et aflirme, avec une naïve assurance, que « le jugement, « la réflexion, les désirs, les passions etc., ne sont (( que la sensation même qui se transforme diff'érem- « ment». Mais si toutes nos connaissances sortent des impressions faites par les corps, le sensualisme glisse dans le matérialisme. C'est ce qui arrive pour Hobbes en Angleterre, pour d'Holbach en France, et chez les Allemands modernes pour Biichner, Moleschoit, Haeckel etc. Il est facile de constater que chez ces écrivains le matérialisme engendre l'empirisme et que, inversement, l'empirisme engendre le matérialisme. La méthode produit le système et le système produit la méthode. Il n'est pas besoin de développer de nouveau la thèse que l'idéalisme conduit au rationalisme et que le rationalisme suppose l'idéalisme; l'erreur du système produit l'erreur de la méthode et l'erreur de la méthode suppose le système.
' Voir La thèse de l'empirisme dans les Discours laïques de Secrétan, Paris, 1877.
Il reste à montrer quelle est, à Tégard de la question, la position du spiritualisme.
L'évolution du monde n'est pas le développement nécessaire d'idées éternelles, le déroulement d'un syllogisme; c'est une histoire. Au début de celte histoire, se place le grand fait de la création. Les résultats de cet acte suprême ne peuvent pas être déterminés a priori, ils doivent être constatés. C'est pourquoi à la ])ase de notre savoir on ne trouve pas la construction de la raison, mais l'observation des faits. Cette grande thèse de méthode est la bonne partie de l'œuvre de Bacon, qui en a tant d'autres défectueuses. Le souverain créateur a harmonisé le monde avec notre pensée pour que le monde nous fut intelligible. Lorsque les vraies lois de la nature ont été découvertes, elles deviennent des majeures à partir desquelles nous pouvons déduire par des syllogismes légitimes; mais ces déductions n'ont d'autre valeur que celle que leur donne leur principe, et leur principe n'a de valeur que dans la mesure où ses conséquences sont conformes aux résultats de l'observation. Après avoir fait des hypothèses sur les lois des phénomènes (et faire des hypothèses vraies est le caractère du génie) \ il faut en étudier la portée et voir leur rapport avec les données de l'expérience. Observer, — Supposer, — Vérifier, telle est la méthode de la science. Cette méthode, le spiritualisme la suppose, l'appelle et la justifie, parce qu'il place à l'origine des choses, non pas une idée mais un acte, et que l'observation des résultats de cet acte est la
^ Voir La logique de l'hypothèse.
base de toute science sérieuse. D'autre part, la méthode vraie conduit au spiritualisme; voici comment : Plus les observations sont exactes et nombreuses, plus les sciences particulières montrent les rapports qui relient les éléments du monde. L'harmonie universelle conduit naturellement la pensée à la recherche du principe de cette unité. Il y a donc un accord manifeste entre le spiritualisme et la vraie méthode, qui doit être celle de la philosophie comme de toutes les sciences. En fait, j'espère l'avoir valablement démontré dans mon volume sur la Physique moderne, les fondateurs de cette grande science qui est la base de l'industrie moderne et de ses merveilleux résultats, ont été dirigés dans le choix de leurs hypothèses par les trois idées de la puissance, de la sagesse et de la bonté du Créateur.
GEiNERALITES
L'utilité de l'histoire de la philosophie pour la philosophie elle-même a été l'objet d'affirmations contraires également excessives. Le pur cartésien, persuadé que la science peut sortir tout entière de sa pensée individuelle, ne voit rien de mieux à faire que d'ignorer ou d'oublier tout ce que d'autres ont pu penser et dire avant lui. L'éclectique, disciple fidèle de Victor Cousin dans l'une des phases de sa pensée, estime que, parvenus au terme du développement de la pensée humaine, nous n'avons plus qu'à choisir dans les œuvres de nos devanciers. L'un et Tautre se trompent. L'étude de l'histoire ne saurait tenir lieu de la recherche directe de la vérité, parce qu'il est impossible de choisir sans posséder un principe de choix ; c'est là ce que Téclectisme méconnaît. L'histoire ne doit pas être laissée à l'écart, parce qu'elle offre de précieuses ressources, soit pour indiquer les solutions proposées dans le passé, soit pour éclairer sur la valeur de ces solutions par l'étude des conséquences qui en ont été déduites; c'est là ce que le cartésien oublie.
L'histoire de la philosophie donne lieu quant à son contenu à des appréciations non moins divergentes que celles qui concernent son utilité. Les uns n'y
voient qu'un chaos d'opinions contradictoires, une mêlée permanente de doctrines contraires. N'est-ce pas M. de Bonald qui a écrit : « autant de systèmes « que de savants, et autant d'incertitude que de sys- « tèmes» ? D'autres reconnaissent un certain nombre d'écoles dans lesquelles se groupent les penseurs; mais il leur semble que la lutte de ces écoles se reproduit toujours la même, en sorte que la pensée tourne perpétuellement dans le même cercle. Une troisième opinion est que l'étude de l'histoire révèle une direction de la pensée générale, en sorte que le retour périodique des mêmes luttes, bien que réel, n'est pas le sens définitif de la marche de l'esprit humain. Je tiens la première de ces opinions pour superficielle, la seconde pour fausse et la troisième pour vraie. Dans le mouvement séculaire de la recherche philosophique, on peut constater une direction déterminée; mais quelle est cette direction? Quel est le terme auquel les travaux de la pensée spéculative paraissent devoir aboutir ? Est-ce l'idéalisme absolu, comme le pensait Hegel? Est-ce le positivisme, comme l'afTirme Auguste Comte? Le courant de l'esprit humain va-t-il définitivement se perdre dans les sables arides du matérialisme, comme l'affirment nombre de savants contemporains? Ou bien enfin le résultat seul naturel, seul légitime de l'étude de l'histoire de la philosophie est-il le scepticisme universel? Je sais bien que chacun est disposé à prendre la doctrine à laquelle il est attaché comme celle qui doit finalement triompher, et qu'il y a là une tentation contre laquelle il faut se mettre en garde. Mais le lecteur qui voudra bien