‹ Les systèmes de philosophie; ou, Les philosophies affirmativesChapitre 6 sur 34 · Le matérialisme est une hypothèse · texte numérisé non relu

Le matérialisme est une hypothèse

L'hypothèse est, nous l'avons vu en traitant des postulats de la philosophie, une condition imposée à toute tentative de système. Quelques-uns des partisans du matérialisme ne le reconnaissent pas. L'un d'eux m'a dit un jour : « Le corps nous est connu « clairement, et réellement nous ne connaissons que « les corps. Quand vous parlez de l'esprit, vous faites « assurément une hypothèse, car vous supposez quel- « que chose que vous n'avez ni vu ni connu directe- « ment, et que personne ne saurait ni voir ni con- « naître ainsi. Quant au corps, nous le connaissons

^ Les preuves du transformisme, page 16.

« directement par nos sens; et c'esl précisément « parce que nous ne voulons pas sortir de Texpé- (( rience immédiate, directe, certaine, que nous limi- « tons nos affirmations au corps en excluant toute « supposition abstraite et illusoire. Le caractère pro- (( pre du matérialisme est donc d'être pur de toute « hypothèse, et c'est là sa force, et ce qui lui assure « l'avenir. Le matérialisme est la science réelle, po- (( sitive, la seule science digne de ce nom. »

Il est facile de répondre : Une science qui se limite aux phénomènes de la matière (sans rien affirmer ni rien nier au delà des phénomènes sensibles) est une physique et n'est pas une philosophie. Le caractère propre du matérialisme, ce qui en fait une philosophie, est l'affirmation que la matière est tout et qu'en dehors de la matière il n'y a rien. Le matérialisme ne tient pas l'existence de l'esprit pour une supposition douteuse mais pour une erreur certaine. Dès lors, pour constater le caractère essentiellement hypothétique de la théorie, il suffit d'un peu de réflexion. Pour connaître le corps, il faut être capable de connaître. Or connaître est le propre de l'espril; telle est du moins l'opinion commune qui est l'expression immédiate de l'expérience de l'humanité. Le matérialisme est un système, et concevoir un système paraît un acte fort étranger aux propriétés de la matière. Dire que tout est matière, affirmation générale qui renferme l'affirmation particulière que l'esprit est corps et qu'un système est une chose corporelle, est donc une hypothèse. Je ne dis pas, pour le moment, que l'hypothèse soit fausse, je dis seulement que c'est une hypothèse manifeste. Ce

n'est pas tout. L'affirmation : « nous ne connaissons que le corps» est singulièrement suspecte, puisqu'il semble que nous ne saurions connaître le corps sans avoir conscience de l'esprit qui connaît, et qu'il est malaisé d'entendre ici l'identité de ce qui connaît et de ce qui est connu. Mais, quand l'affirmation serait acceptée, il favidrait encore, pour obtenir un système, une philosophie, la traduire ainsi : « la matière est le principe éternel et universel. » Le matérialisme donne hardiment cette traduction, sans voir qu'elle renferme deux hypothèses bien caractérisées : la première que ce que nous connaissons est identique à ce qui est, la seconde que les idées de l'éternité et de l'universalité sont des propriétés des corps; car si tout est corps, il faut que la pensée du savant qui affirme l'éternité et l'universalité soil un corps, ou une propriété d'un corps. Mais il est superflu, pour atteindre mon but, d'aborder ces profondeurs. Il sulfit de dire à un penseur qui croit naïvement que le matérialisme n'est pas une hypothèse : « Vous affir- « niez que l'univers entier, la pensée comprise, n'est « que le résultat de la combinaison des atomes. Ces « atomes, les connaissez-vous par expérience !' Les « avez-vous vus, touchés, pesés? — Non. Les atomes (( primitifs sont des infiniment petits qui échappent à w nos sens. — Puisque les éléments primitifs, au moyen « desquels vous expliquez tout, échappent à vos sens, « vous expliquez l'objet de l'expérience par un objet « non expérimental que vous supposez. Vous faites « donc une hypothèse et c'est ce qu'il fallait démon- « trer. »

Le matérialisme repose donc sur une hypothèse,

comme tout système de philosophie. Ce n'est que par l'effet d'une forte distraction qu'il se flatte d'échapper à cette loi commune. 11 s'agit seulement de savoir si l'hypothèse est bonne; et pour cela nous allons demander si le matérialisme atteint l'unité, s'il offre à la raison le moyen de passer de l'un au multiple, enfin s'il ne nie point quelque classe de faits bien constatés par l'analyse.

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