Le matérialisme n'atteint pas un principe d'unité
Le besoin de l'unité est très vif chez les matéria listes. Preuve en soit le fait qu'ils veulent accaparer pour leur doctrine le nom de monisme. Après avoir écrit les lignes citées plus haut, et affirmé que (( tout est réductible à la mécanique des atomes », le professeur Haeckel ajoute immédiatement : « Gon- « ception mécanique ou mécaniste, unitaire ou mo- (( niste du monde, ou, d'un seul mot, monisme ». L'auteur et ses disciples entendent bien s'approprier le terme et faire ainsi bénéficier leur doctrine du prestige que l'idée de l'unité exerce sur tous les esprits véritablement philosophiques. J'ai souvent protesté contre cette prétention, mais je crois utile de le faire encore. La recherche de l'unité étant le caractère essentiel de la philosophie, toute philosophie affirmative est un monisme et inversement tout monisme est une philosophie. Il ne faut donc pas, et il est imprudent de le faire, laisser les partisans d'une doctrine particulière prétendre à la propriété exclusive d'une tendance de l'esprit qui est le caractère commun de toutes les hautes spécula-
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lions de la pensée. L'attribution du terme monisme au matérialisme manifeste la lutte de l'esprit philosophique orienté vers l'unité contre une doctrine incapable, comme nous allons le voir, d'en réaliser les aspirations.
14. Le matérialisme ne réussit pas à ramener à Vunité les phénomènes physiques et les phénomènes psychiques.
Les phénomènes que nous constatons par nos sens et les phénomènes de la sensation, de la pensée et de la volonté qui se manifestent à la conscience, constituent deux ordres de faits irréductibles : telle est du moins l'opinion la plus générale, celle qui résulte le plus naturellement des données de l'observation. Plus la science progresse, plus elle réduit les phénomènes corporels à des mouvements, et plus elle met ainsi en relief la différence absolue des phénomènes physiques et des phénomènes psychiques. Entendons à ce sujet les déclarations de savants et de philosophes contemporains.
Taine. « L'n mouvement quel qu'il soit, rotatoire, « ondulatoire ou tout autre, ne ressemble en rien à « la sensation de l'amer, du jaune, du froid ou de la (V douleur. Nous ne pouvons convertir aucune des « deux conceptions en l'autre, et partant les deux « événements semblent être de qualité absolument (c différente ; en sorte que l'analyse, au lieu de « combler l'abîme qui les sépare, semble l'élargir à
' De l'Intelligence, tome I, page 354
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Tyndall. « Le passage de l'action physique du cer- « veau aux faits de conscience correspondants est inex- « plicable... L'abîme qui sépare ces deux classes de « phénomènes sera toujours infranchissable pour l'in- « telligence *». « Admettons que le sentiment amour « corresponde à un mouvement en spirale dextre des « molécules du cerveau, et le sentiment haine à un « mouvement en spirale sénestre. Nous saurions que, (( quand nous aimons, le mouvement se produit dans (( une direction, et que, quand nous haïssons, il se « produit dans une autre ; mais le pourquoi resterait u encore sans réponse^ ».
Du Bois-Reymond écrit que « pour constater la dif- « férence des phénomènes matériels et des phéno- « mènes psychiques et l'abîme qui les sépare, il « n'est pas nécessaire de considérer les manifesta- (( tions supérieures de l'esprit. Lorsque, au commen- « cément de la vie animale sur la terre, l'être le plus « simple éprouva pour la première fois un sentiment « de bien-être ou de déplaisir, l'abîme infranchis- « sable dont je viens de parler s'ouvrit^». Entendons enfin l'un des principaux représentants de la physique moderne :
Robert Mayer. « Il se produit continuellement « dans le cerveau vivant des modifications maté- « rielles que l'on caractérise par l'expression d'acti- « vités moléculaires, et les opérations de l'esprit de
^ Revue scientifique du 6 novembre 1875, page 437.
■^ Discours à l'Association britannique pour l'avancement des sciences, session de Norwich, reproduit dans la Revue des cours scientifiques de 1868 à 1869, no 1.
^ Revue scientifique du 10 octobre 1874, page 341.
« chaque individu sont intimement unies à cette w action cérébrale matérielle. Mais c'est une erreur « grossière d'identifier ces deux activités qui se prou duisent parallèlement. Un exemple éclairera com- (( plètement la question. On sait qu'aucune dépêche « télégraphique ne peut avoir lieu sans la production « concomitante d'une action chimique ; mais ce que « dit le télégraphe, c'est-à-dire le contenu de la <t dépêche, ne peut être considéré en aucune manière « comme fonction d'une action électro-chimique. te C'est ce que l'on peut dire avec plus de vérité « encore du cerveau et de la pensée ^ «.
Voilà la dualité irréductible de deux classes de phénomènes très nettement indiquée. Comment franchir l'abîme signalé par Tyndall et Du Bois-Reymond ? Comment justifier la pensée que Mayer qualifie d'erreur grossière ? Cette tâche est imposée au matérialisme s'il veut atteindre un principe d'unité. Il accepte et il afiîrme, avec une incomparable hardiesse, que les phénomènes psychiques, sensation, pensée, volonté, ne sont que divers mouvements du corps. Nous Tavons constaté par des citations prises dans les oeuvres de MM. Richet, Herzen et Moleschott. L'entreprise est périlleuse, mais elle est nécessaire pour pouvoir justifier l'affirmation du baron d'Holbach qu'il n'existe dans Tunivers que de la matière et du mouvement.
La thèse de l'identité du mouvement de la matière et des phénomènes psychiques est si contraire à toutes les données d'une analyse sérieuse que ses
* Discours aux naturalistes allemands à Inspruck, 1869.