CHAPITRE II
« II faot detruire la rojaot^ de Tor en faisant de chacpt produit du travail une monnaie courante. »
PmoTn>Hon, Organisation du Cridit et de la Circulation, i848.
CEuvres opaiplfetea (Edit. Lacroix), t. VI, p. Ha.
En general, U forme de l'echange correspond k la forme de la production.
Kakl Mabx, loc. cit. (1847).
Pour tirer du systeme de Proudhon relatif a l'organisation du credit tout l'enseignement qu'il comporte et l'appui singulier qu'il apporte a notre these, il faut :
i° Connaitre les id£es premieres de Proudhon sur la valeur ;
2 Connaitre les circonstances historiques qui conditionnerent le d6veioppement uiterieur de la pens£e de Proudhon, et par suite desqueiies, en 1848, Proudhon cessa d'agiter la question de la valeur pour poser le seul probi&me de F elimination de la monnaie comme intermediaire des echanges.
Nous pourrons alors mesurer, avec l'influence des causes qui eloignaient Proudhon de ses id6es premieres, l'importance de revolution logique qui devait, en i855,le ramener k elles.
Les idees de Proudhon sur la circulation forment un cycle parfait : en d6crire les trois 6tapes, c'est d6crire l'6chec particuli&rement net d'une tentative d'organisation ametalliste de l'6change, sans organisation correlative de la production; c'est prouver, par Taveu qu'en fit iui-m6me l'auteur, qu'on ne peut retirer a la monnaie m6tallique sa fonction d'interm^diaire des ^changes en lui conservant sa fonction d'6talon, et que l'usage de la monnaie-signe n'est concevable qu'en regime coilectiviste de determination de la valeur -et de la production.
Premiere etape : Theories primitives de Proudhon.
Les theories primitives de Proudhon sur la valeur, a la ressemblance des id6es d'Owen et de Marx, eliminent la monnaie m£tallique a la fois comme intermediate des echanges et com me etaion des vaieurs.
Elles sont exposees, en particulier, dans son ouvrage de i846 : Les Contradictions faonomiques* .
i . Voir Contradictions economiques (Lacroix, de la Libra irie international e, t. I, p. 59 et suiv. Gf. Qu'est-ce que la proprietS ? (i84o) meme 6dit., p. 110 et suit.
ii6 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'feCHANGfE
L/analyse qu'y donne Proudhon de la valeur est un exemple frappant de la methode qu'il affectionne et qu'ii a empruntee a la dialectique de Hegel.
11 insiste tout d'abord sur « rantinomie », « le contraste etonnant » qui existe et qu'ont constate tous les economistes entre la valeur d'usage ou si Ton veut Yutilite individuelle, et la valeur d'echange ou si Ton veut i'utilite sociale.
11 suffit de regarder autour de soi pour constater qu'en effet les objets dont l'usage est constant et I'utilite la plus considerable, sont aussi ceux qu'on se procure au meilleur compte, qui exigentde notre part dans l'echange le moindre sacrifice. Au contraire les objets dont I'utilite est la plus restreinte ne s'acquierent que par des sacrifices considerables. Partant de ce fait d'observation, les Economistes concluent simpiement que la valeur des choses n'est pas seulement en raison de leur utilite, mais qu'elle depend aussi de leur rarete ; par la iis se contentent d'interpreter les donn£es de l'observation sans essayer d'agir sur elles ; ils ne songentpasa rectifier les evaluations qui proviennent de nous-m&mes appreciant nos besoins ou nos d6sirs.
Avec Proudhon, il n'en est pas ainsi : il assigne pour but a l'economie politique de realiser la Justice.
Elle doit done fournir la solution de ce conflit immoral entre la valeur d'utilite et la valeur d'echange ; elle doit nous fournir le moyen de donner
a la valeur une determination differente de ceile que Ton obtient par le jeu de i'offre et de la demande, « de l'arbitraire » dit Proudhon. Le librearbitre en la matiere, l'appreciation individuelle de la valeur, voila cequ'ii faut supprimer et remplacer par la « constitution sociale » de la valeur.
II faut done fixer la valeur des objets, e'est-adire l'ensemble des rapports sous lesquels ils doivent s'echanger entre eux. On fera cette determination a l'aide de l'element qui leur est commun : le travail.
Les objets, dit Proudhon, entrent dans l'ensemble de ce qui est destine a la consommation dans un certain rapport de proportionnalite qu'on peut determiner par des statistiques ; on peut le mesurer a l'aide du facteur essentiel de cette proportionnalite, la quantite de travail. Les choses apparaissent incommensurables entre elles, d^s qu'elles ne sont pas mesur6es a l'aide de cet element qui leur est commun : le travail. G'est d'apres le degri de travail qu'ils contiennent que doit se constituer leur valeur proportionnelle et relative. '
On obtiendra ainsi une mesure exacte et equitable.
De la deux consequences : i° Tout produit du travail, et non seulement For et Targent, pourra servir de mesure de la valeur; a°Lesproduitspourront s'echanger les uns contre les autres sans passer par Fintermediaire de l'argent.
L'or et l'argent ne doivent leur privilege de jouer
ii8 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'feCHANGE
seuls leur role d^taion et celui d'interm6diaire des echanges qu'a ce fait que leur valeur s'est des Pabord fixee socialement, par* Intervention du prince, l'apposition de son sceau et Inscription d'un chiffre.
Ajoutons que pour Proudhon ie travail, dont la quantite relative determine la valeur relative des objets estwn, c'est-a-dire homogene etqu'ii nedoit 6tre fait aucune difference qualitative entre les travaux. 11 y a pour lui « egalite natureile des aptitudes et equivalence des fonctions ».
On voit par ces breves indications que Proudhon, comme Owen (et Marx, nous l'avons vu, ne faisait pas au fond autre chose), donnait a la valeur une determination en travail au nom de la Justice. Une telle determination impiiquait, nousle savons, une socialisation de la production. C'est ce que Proudhon n'indiquait pas nettement. Aussi Karl Marx lui reprochait-ii vioiemment cette erreur 1 . Aux yeux de Karl Marx, i'application pratique des theories de Proudhon devait 6tre une reproduction des systemes de banque angiaise dont l'experience d'Owen avait ete le prototype. Les monies obstacles vouaient des iors la m6me entreprise au m&me 6chec. Proudhon ne pouvait assurer l'adaptation de la production a la consommation, en Tabsence de iibre determination de la valeur, qu'en donnant
i. Misere de la philosophic, chap. i. Cf. chapitre pr6c£dent. On appelle commun^ment la Misere de la philosophic, YAntiproudhon
a l'Etat le monopole de la production et le droit de rationner le consommateur.
Cette condition necessaire, Proudhon ne devait pas Taccepter sans iutte. II n'6tait pas homme a sacrifier delib6r6ment la iiberte a la justice ellem^me. II ne voulail pas de l'Etat unique patron, unique producteur, de l'Etat omnipotent, arbitre des d6sirs et des besoins 1 . Or l'Etat seul pouvait, dans un regime de monopole direct et absolu, fixer la valeur selon les vues de Proudhon corame il fixe aujourd'hui, de facon aussi arbitraire qu'il lui plait, le prix des allumettes ou celui du tabac.
Mais Proudhon fut detourne de chercher une solution a ce probl&me d'une determination artificielle de la valeur, par celui que posferent, en i848, les circonstances. M. Arthur Desjardins 2 raconte que, le 26 fevrier 1848, 4 hommes amies envahirent la chambre de Proudhon et lui demanderent quand il comptait sortir du paradoxe et du dilet-
1. Voir Contradictions economiques : Sa critique du communisme, t. II, chap. xii.
Sur Proudhon individualiste, voir Sudre, Histoire du communisme, i856. Faguet, Revue de Paris, mai 1896.
Dolllans, introduction a son etude sur Robert Owen.
Proudhon lui-m£me : « Le communisme, pour subsister, supprime tant de mots, tant d'idees, tant de fails, que les sujets formes par ses soins n'auront plus le besoin de parler, de penser ni d'agir : ce seront des huitres attaches cote a cote, sans activity ni sentiment sur le rocher... de la fraternity I Quelle philosophic intelligente et progressive que le communisme ! » Contradictions economiques, edit. Lacroix des CEuvres completes, t. II, p. 36i.