‹ Les systèmes socialistes d'échangeChapitre 32 sur 55 · Garnier-Pag&s, op. cit., IV., p · texte numérisé non relu

Garnier-Pag&s, op. cit., IV., p

fondait, des capitaux,ilfallait leur faire prendre vie autrement que dans des d^crets et sur le papier. Aussi les questions de finances et de credit ne cessaient-elles pas d'etre a l'ordre du jour et d'etre ardemment discuses dans lapresse et dans les clubs. <c Les plans, lesprojets, les inventions, les perfectionnements arrivaient chaque matin par centaines au minist&re, » ecrit Garnier-Pag&s. Les uns proposaient de confisquer et de vendre les biens de la famille d'Orleans, les autres de recourir au papier-monnaie, ou a Temprunt force, Louis Blanc 1 , le i5 mars, avait propose la creation d'une banque d'Etat, etc. , etc. C'est dans cette atmosphere de recherches que Proudhon prepara lui aussi un projet, pr^senta une solution 2 .

i. Garnier-Pages, op. cit. t IV, p. 4o. « Louis Blanc, dit Gamier- Pages, proposa, dans le conseil du 16, de laisser tomber la Banque de France et d'llever sur ses debris une banque d'Etat. » Cette banque d'Etatserait, d'apresceque declare Louis Blanc, en termes assez vagues et remplis, semble-t-il, de graves sous-entendus, « doue*e d'une puissance d'expansion incomparable et capable de fournir a tous les besoins du credit public et du credit prive\ » On peut se demander avec quoi. Ily a sous ces phrases ambigues comme une vague menace de papier monnaie. Louis Blanc invoquait, d'ailleurs, certaines maximes de Law qui e*clairent sur ses intentions.

Gamier-Pages fait remarquer a juste titre qu'au moment ou les bons du Tre'sor perdent l\0 o/o c< substituer aux billets de la Banque de France les billets d'une banque d'Etat, serait donner a ces nouveaux venus l'apparence et la realite\ du papier-monnaie et tuer pour longtemps l'usage du billet de banque. En l'absence du credit, vouloir cr£er un £tablissement de credit, c'est vouloir construire sur le vide et crier la vie avec la mort ! »

2. Proudhon exprima ses idees relatives a 1'organisation de la Banque d'echange et de la Banque du Peuple dans le Representant du Peu-

132 LES SYSTtiMES S0C1ALISTES D'fcCHANGE

C'est la le premier caractfere de Toeuvre de Proudhon relative a 1'organisation du credit : elle a et6 inspiree par les circonstances.

Mais aprfes Tavoir expliqu6e dans son origine par le milieu historique qui la vit naitre il faut immediatement indiquer qu'elle depassait, dans la pensee de son auteur, la portee d'un remede provisoire et parliel : « Ce que nous proposons aujourd'hui, ecrit Proudhon, devra servir pour Teternite 1 . » Au probleme pose, il donne une so-

ple, puis dans le Peuple. Le a a mars i848, un premier recueil d' articles paraissait sous le titre : Organisation du credit et de la circulation et solution du probleme social. — Le Representant du Peuple du 26 avril i848 contient le plan de la Banque d'echange. La Banque du Peuple fut constitute le 3i Janvier 1849.

Nous citerons le plus souvent, d'apres le VI e volume des QEuvres completes de Proudhon qui r£unit les divers projets et articles sur cette question. Les QEuvres completes de Proudhon ont fait l'objet de deux Editions : Tune de la Librairie Internationale (1868) d'apres laquelle nous citons, sauf indication contraire j l'autre, chez Flammarion.

A consulter egalement la Voix du Peuple, de 1849 : la pol£mique entre Bastiat et Proudhon reunie, d'une fa con plus complete, dans le tome V des OEuvres completes de Bastiat.

Cf. Idee generate de la Revolution au xix e siecle, 5 e edit. Le Projet d f exposition perpetuelle (i855) est en appendice a l'ouvrage posthume : Theorie de lapropriete.

1. T. VI p. 90. — Proudhon proposa bien quelques mesures provisoires : comme la prorogation des echeances, Parrot de la valeur. L'expose n'en est pas lie a celui de son system e d'echange.

11 demanda comme journaliste sous forme de p&lition^Reprisentant du Peuple du 8 juillet), puis proposa, comme depute, que tous les proprietaires fissent sur le montant des loyers, des fermages, des creances une remise d'un tiers pendant trois ans, « pour remonter l'horloge sociale. » Moitie devait en revenir al'Etat, moiti6 aux industriels. C'est cette proposition qui amena la suppression du journal de Proudhon et qui, dans la seance du 3i juillet, valuta son auteur tant d'anathemes.

PROUDHON i33

lution qu'il consid^re comme radicale et definitive. II semble en effet qu'elle lui permette de concilier enfin ses deux passions : sa passion de liberte et sa passion de justice.

Sa passion de liberty parait satisfaite, parce qu'il peut se passer de faire appel a l'intervention de l'Etat, a la contrainte, et qu'il lui suffit de mettre en oeuvre Tinter^t des particuliers. C'est une premiere superiority qu'il aime a se donner sur la plupart des reformateurs socialistes de son epoque. Les disciples de Saint-Simon font de l'fitat, par 1'unite dissociation, le seul producteur et le dispensateur de toute la vie economique. Louis Blanc a besoin aussi « d'une autorile dictatoriale pour faire le bien ». Le fourieriste Considerant attend, comme son maitre, les capitaux qui lui permettront d'organiser la commune, le phalanst&re. Tous c< font appel au gouvernement » ou « refusent d'operer sur le monde actuel ». « Au lieu de pourchasser le pouvoir, Proudhon le prie de ne se m6ler de rien ; il apprend au peuple a faire lui-m6me, sans le secours du pouvoir, de la richesse et de Tordre *. »

Et c'est aussi la passion de Proudhon pour la justice qui se trouve intfyralement satisfaite, parce qu'il voit dans la transformation des conditions de l'echange toute la revolution sociale.

Le probleme social tout entier, le problfeme de

i. V. Confessions d'un revolutionnaire (i85i).

134 LES SYSTEMES SOCIALISTES D'tiCHANGE

Amelioration du sort des travailleurs, lui apparut, a raison des circonstances, comme un probleme d'organisation de la circulation.

(( Le credit est tombe, 6erit-il, par suitele travail a ete suspendu. » G'6tait, nous le savons, la verity. Les patrons congediaient les ouvriers parce qu'ils ne pouvaient ni vendre ni payer, que leurs creances ne pouvaient 6trer6alisees.C'estce que Proudhon fut le seul a voir nettement. D'autres, constatant le chomage, proposaient d'employer les ouvriers a des travaux steriles et improductifs ; ils ereaient des ateliers nationaux. Le remede n'est pas la. « Le probleme pose par la Revolution de fevrier, ecrit Proudhon, est avant tout un probleme de justice commutative, un probleme de circulation, de credit, d'6change, non un probleme d'organisation de Tatelier... Au lieu de prendre la societe par la t6te, comme faisait Louis Blanc ou par la base, comme fait la propri^te (sic), il faut 1'attaquer par son milieu, agir directement, non point sur Tatelier, le travail, ce qui est agir sur la liberty, la chose du monde qui souffre le moins qu'on y louche, mais sur la circulation et les rapports d'echange, de maniere a atteindre indirectement et par voie d'influence le travail et F atelier... C'est ce que nous avons appele par opposition a Forganisation du travail, organisation du credit et de la circulation *. »

i. Banque d'Schange, t. VI, OEuvres completes, 6dit. de la Librairie Internationale, p. 172.

Proudhon d'ailleurs pr£sentait cette solution comme le « revers positif de ses negations ant6rieures ». II avait debute par une negation de la propriete individuelle, mais son ouvrage sur les Contradictions Sconomiques * avait montr£ qu'il n'a- "vait point par la adhere a la propriete commune. II indique maintenant le moyen r de supprimer la propriete dans ses abus et'dans ses consequences, «ans la socialiser.

Qu'est-ce, de nos jours, que la propriety ? La propriete n'est plus qu'un privilege sur la circulation -des produits. C'est en autrui que Ton est proprietaire. Le propridtaire est un criancier ; il n'est plus ie consommateur de ses produits, il n'exploite plus lui-m&me.

« Le proprietaire aujourd'hui est un homme qui :a des bons du tr£sor, des rentes sur TEtat, de Targent k la caisse d'epargne, chez le banquier ou le notaire, des creances hypothecates, des actions industrielles, des marchandises en magasin, des maisonsqu'illoue, des terres qu'il afferme. Quand la circulation est reguliere et pleine, la propriete comme privilege vaut au proprietaire ; si la circulation est suspendue, le privilege perd son effet 2 . »

Devenue un pur privilege juridique, la propriete se manifeste par « le veto » mis sur la circulation. « Pour faire lever ce veto et obtenir

i. V. Contradictions economiques : Critique du communisme. — CSf. Confessions d'un re>olutionnaire.

a. Banque d'echange, OEuvres completes, t. VI, p. i5i.

136 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'fiCHANGE

passage, le consommateur producteur paie a la propriete un droit qui, suivant la circonstance et l'objet, prendtour a tour les noms de rente, fermage, loyer, inter£t de Targent, benefice, agio r escompte, commission, privilege, monopole », etc. (t. VI, page 174).

Par une evidente subtilite, Proudhon fait de 1'argent « le signe de tous les abus de la propriety » (page 179), « de tous les crimes que provoque le systeme de ses extorsions 1 ». v

Nous avons indique que les circonstances avaient revele a Proudhon un mal auquel son esprit absolu apportait avec confiance une solution revolutionnaire, consideree par lui comme TaBirmation correspondant a ses negations anterieures.

Nous devons determiner maintenant quelle est Fid6e la plus generate dont Proudhon fait le point de depart de ses nouvelles recherches.

Les mesures prrses par le gouvernement provisoire allaient-elles lui servir de modele a cet egardPNon, certes, et Proudhon ne leur menage pas les critiques.

II 6crit dans le Reprisentant dupeuple du 2 avril 18/I8 : « Le gouvernement provisoire fait pour la banque comme pour le travail. L'argent manque,, il fait des caisses pour le recevoir, des bureaux

1 . Nous croyons qu'il y a une subtilit£ de la part de Proudhon h passer imme'diateinent de la condamnation de la propri£t6 en g£n£ral a la seule condamnation de l'argent, comme s'il n'£tait de capital Iconomique que l'argent.

pour le compter. (Test ce qu'il appelle organiser le credit. » Ailleurs, il dit en parlant de ce m6me gouvernement : « On lui demandait du credit, il d^crete des assignats » (t. VI, p. 20). Et encore : « Vous provoquez la depreciation de toutes les valeurs financieres... vous tarissez la source de tous les revenus, vous glacez le sang dans les veines au commerce et a Tindustrie et puis vous conjurez le numeraire de circuler ! vous suppliez les riches epouvant6s de ne pas le retirer ! »

Que sera done l'objet de la recherche de Proudhon ? Le suivant : Les capitaux se cachent, Targent fait defaut, il faut se passer d'argent.

On presente communement le systeme de Proudhon commeun systeme de gratuite du credit, Mais la gratuity du credit n'est qu'une consequence. Se passer de I'intermidiaire monitaire pour echanger, voild Videe centrale qui determine la recherche des rnoyens appropriis : « Frappez le tyran, s'ecrie Proudhon, et le systeme de la tyrannie est a bast Quel est le despote de la circulation, le tyran du commerce, le chef de la feodalite mercantile, le pivot du privilege, le symbole materiel de la propriete. C'est le numeraire, e'est l'argent ! » (page 179) 1 .

1. Cf. p. ia3, p. 1 1 a... « Il faut d^truire cette royaute de.l'or, il faut republicaniser le numeraire ». Proudhon a tout un chapitre ou il rattache la Revolution 6conomique a la Revolution politique : « nous avons chass6 le dernier de nos rois ; nous avons cri£ : A bas la monarchic ! Vive la R^publique ! Mais vous pouvez m'en croire, si dejk ce doute ne vous est venu, il n'y a en France, il n'y a dans toute

d38 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'fiCHANGE

Quels sont les mefaits de Tor et de l'argent ? lis sont l'origine d'un pr6l6vement capitaliste, impost par leurs detenteurs, et qui met le travailleur dans Timpossibilite de racheter son produit. De la Tinsuffisance du d6bouch6, 1'impuissancedelaconsommation a absorber la production, i'engorgement, le defaut d'equilibre, les crises *.

Le but de Proudhon est de supprimer le monopole mon^taire de Tor et Targent, de « republicaniser le numeraire en faisant de chaque produit du travail une monnaie courante. » II n'est pas question de modifier le regime de la valeur.

Le but de Proudhon ainsi determine, indiquons le moyen original 2 , qu'il emploie pour atteindre le resultat cherche.

I'Europe que quelques princes de moins : la royaute" est toujours debout. La royaute" subsistera tant que nous ne Paurons pas abolie dans son expression a la fbis la plus materielle et la plus abstraite, la royaute" de Pop ». — P. ia3 : « Pop est a Pechange ce que Napoleon ^taita la liberty... C'est une sentinelle placee a Pentr^e du d£boucli6 •et dont la consigne est : « On ne passe pas ! »

i. Proudhon donne done aux crises la mdme cause qu'Owen. Sa -demonstration est, par la forme qu'il lui donne, assez pen satisfeisante. La classe des travailleurs, dit-il, recoit un salaire total qui coniribue a la determination de valeur del'ensemble des produits, ioooo francs par exemple. — Mais le prix des produits s'accroit de la part que preleve le capitaliste et qui est destined a constituer son profit. En sorte, que les produits pay£s 10 ooo francs sont vendus n ooo. II reste i/io de non vendu. Gette demonstration ne prouve qu'une chose : si le patron ne trouve pas a vendre pour plus des 10 ooo fr. qu'il a pay£s, il n'a pas de profit, il ne peut que consommer a lui seul le i/io non vendu.

a. M. Menger, Droit au produit integral du travail, indique des institutions du m£me genre fondees a Marseille par Bonnard, par Ma-

Supprimer la monnaie ne peut qu'aboutir a donner a tous les produits un pouvoir direct d'acquisition. Mais pouvait-on songer au milieu du xix e siecle, a nous ramener au regime condamne du troc ? Non, sans doute.

Aussi Proudhon propose-t-ilde ne mettre en presence sur le marche que l'expression en valeur des divers produits. II aboutit a Fechange direct d§ la manifere suivante : en giniralisant I'emploi de la lettre de change d'une part ; d'autre part en lui faisant subir deux transformations.

La transformation du m&canisme de I'd change. — On sait que les rfeglements entre commercants se font le plus souvent par remission d'une lettre de change, c'est-a-dire, qu'en echange d'un produit livr6, la somme d f argent en laquelle il s'evalue est seulement promise, a une echeance d6terminee.

zel. De Greef indique une tentative plus ancienne : la banque Farcot, sous le premier empire. Nous verrons, en ce qui concerne la premiere, que l'entreprise etait differente dans ses procedes et dans ses resultats. Sur la banque Mazel, il existe tres peu de renseignements. Gourcelle Seneuil, dans son Traite des operations de banque, dit qu'elle rut constitute a Paris en .1829. De Mazel, on lit seulement dans le « Code social », ouvrage d'ailleurs i'nsipide (Biblioth. nat. inventaire R. 43 437/38), imprime a Marseille en i843: « Il y a i5 ans, j'ai ouvert la marche des experiences pratiques par l'organisation d'une vaste compagnie d'echange qui a compte plus de 4oooo associes commanditaires, qui a opere en France, en Belgique, en Suisse, sous ma direction pendant 10 ans, dans un plus ou moins grand nombre de localites, plusieurs millions de transactions par ^change. Plusieurs agents de ce corps existent encore et ope rent a Marseille ra£me, ou les operations par echange n'ont jamais discontinue (p. 5g). »

140 LES SYSTEiMES SOCIAL1STES D'feCHANGE

C'est un reglement qui ne vaut pas par lui-m£me et qui doitdonner lieu a la realisation de son montant. Mais quand la solvability du debiteur ou tiri est pour tous eertaine, il n'y a pas de difficulty pour le creancier ou tireur a faire circuler le titre comme Targent m6me. Sa propre garantie s'ajoute alors subsidiairement a celle du tire. Si un obstacle s'oppose a la transmission de la lettre de change, si cette promesse, qui ne vaut que par la confiancequ'elle inspire, ne force pas la confiance, le tireur peut transformer sa cr6ance sur un particulier en une creance sur une banque universellement connue; elle sera d&s lors acceptee par tous.

De cette lettre de change il fauj, selon Proudhon, tout d'abord faire Tinstrument giniral de tous les reglements, et du credit, que se feront par suite reciproquement tous les hommes, le mode universel d'extinction des cr6ances et des dettes.

La lettre de change, generalis6e dans son emploi, doit subir ensuite deux transformations.

La premiere est relative a sa formule m£me.

Elle cesse d'etre une promesse de numeraire pour devenir une promesse de produit. Le produit promis constitue la contre-valeur du produit regu. La lettre de change se trouve modifiee de la fa$on suivante : « Veuillez payer, en marchandises de votre production, pour la date du..., a X..., la somme de... »

A la lettre de change generalisee, transformer

en promesse de produit, il faut faire subir une deuxi&me transformation. Elle en subil une de nos jours quand, presentee a la Banque de France, elle y est echangee contre de Targent ou contre un titre de creance sur la banque, de m6me valeur qu'elle-m6me, mais presentant cette superiority, entre quelques autres, d'etre tire sur un etablissement connu de tous. Dans cette transformation, la lettre de change perd son caractere de creance payable a terme pour devenir un titre payable a vue ; elle perd aussi son caractere nominatif, elle est transmissible dor6navant de la main a la main. Elle devient en un mot une monnaie dont la remise libfere, parce qu'elle est un bon de monnaie.

Proudhon propose une transformation du m&me genre a la suite de laquelle la lettre de change, bon individuel d'un certain produit, deviendra entre les mains de son titulaire, non consommateur de ce produit, un bon general stir Tensemble des produits consommables, pour sa valeur appreci6e en argent.

Cette transformation en un titre social, payable a vue, transmissible de la main a la main se fera par Tinterm6diaire d'une agence centrale des producteurs-consommateurs, charg6e de v6rifier et de constater la solvabilit6 du signataire de l'effet de commerce, de delivrer a chacun de ses membres « des billets representatifs de bonnes valeurs de commerce, c'est-a-dire de produits » (t. VI, page 119).

Le mecanisme, aussi simplifie que possible, est

142 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'feCHANGE

le suivant : A livre k B tin produit, dont le paiement doit se faire en produits de mime valeur par B. Une promesse sign6e de B estd^livree a A. A, qui ne desire pas ce produit pour sa consommation, mais qui en d6sire d'autres, se presente a la banque, devenue une association de gens qui produisent et qui consomment des objets differents. II peut done y trouver l'6change de sa cr£ance-produit contre une autre creance du m6me genre qu'il puisse utiliser. L'inconvenient du troc disparait par ce proc6d6 : e'est seulement la promesse et non la marchandise qui circule, une representation en valeur du produit, un titre facile a conserver, incorruptible comme Tor. L'office central operera cet echange pour le compte de ses membres ; apres avoir constate le credit, et controle sa certitude, il en d^livre, sous forme de billets, Tattestation « d^pouillee des qualites circonstancielles de lieu, de date, de personne, dichiance, et d'objet » *. C'est-a-dire qu'il met chacun k m6me de se procurer, chez tout adherent, ce dont il a besoin en echange de son titre.

La banque pouvait faire l'office d'un courtier, conserver aux titres leur caractere individuel, et par la centralisation des offres et des demandes favoriser la rencontre des titres de mime valeur, de mime echeance mais representant des produits differents qui desirent s'echanger.

i. Proudhon : Organisation du credit. CEuvres completes, t. VI, p. 116.

Mais on n'eut, a raison mfime des conditions dont nous venons de parler, echappe que partiellement aux inconvenients du troc: le defaut de correspondance des valeurs eutpu 6tre notairtment un inconvenient s6rieux. Aussi la banque trouvet-elle plus simple de faire masse des valeurs de credit desindividualisees et de delivrer, comme des jetons de produits, a des coupures de 20, 5o et 100 francs, le papier social conslitue par elle.

Quelles vont 6tre les qualites de ce papier ?

Le papier social ne peut 6tre emis que jusqu'a concurrence de la valeur totale du papier individuel. II represente done le total des valeurs ind6preciables qui se sont constitutes par l'accord des parties, par l'echange, « le total des produits vendus et acceptis, des valeurs « faites », dit Proudhon.

Ainsi chaque coupure de la banque est gagie par un produit. Celui qui la recoit, recoit done a coup sur un bon de produit. Chacun est responsable de Texecution de la promesse sociale : chacun concourt a constituer au detenteur la garantie de son execution.

Promesse sure pour celui qui regoit le billet d'6change, promesse realisable a vue en produits de son choix, elle ne peut, pour la banque, organe central des adherents, occasionner aucun risque : celle-ci ayant pour gage le produit promis a en effet pour garantie accessoire, Tensemble du patrimoine du debiteur.

Le papier social est done indfyriciable pour

144 LES SYSTtiMES S0C1ALISTES D'feCHANGE

deux raisons : i° parce qu'il ne peut 6tre emisen exces; 2° parce qu'il a un gage sur.

Quelles seront les consequences d'une pareille transformation ?

La consequence essentielle, celle qui en constitue la port£e sociale, c'est la gratuite du credit, c'est la gratuite de I'echange et pour mieux dire la liberation du producteur.

En effet, dans la transformation operee par Tagence centrale des producteurs adherents, aucun prelevement, aucun escompte ne sera opere. Le pouvoir general de consommation sera delivre gratuitement au titulaire d'une promesse particuliere. II en sera ainsi pour deux raisons faciles a saisir : la premiere, c'est que la banque dont il s'agit ne sera point une association d'intermediaires capitalistes poursuivant un inter6t personnel ; la deuxteme, c'est qu'elle operera sans capitaux, n'ayant point a se servir d'une reserve d'or et d'argent. L'absence de risques etant d'autrepart absolue, aucun prelevement ne pourra s'op6rer de ce chef. II ne reste des lors qu'a subvenir aux frais d'etablissement et de fonctionnement de Torgane central, ce qu'une legere contribution permettra d'obtenir.

Credit gratuit ! Mesure-t-on toute la portee de cette reforme. L'or et Targent dechus de leur privilege historique, tous les capitalistes, bien plus, tous les proprietaires cessent de pouvoir op6rer leurs pr6levements, exercer leurs tyrannies, leurs

oppressions et leurs contraintes. En effet la seule promesse de livrer des marchandises de sa production liberera le locataire de son loyer, le fermier de son fermage, le debiteur de sa dette ; personne m6me ne paiera de loyer d'aucune sorte, ni n'affermera, ni n'empruntera, puisque tout le monde peut s'acheter une maison, une terre, se procurer un capital en le payant d'une promesse de production — promesse suflisante parce qu'entre les mains de celui qui la recoit elle devient un pouvoir d'intervention direct et immediat dans la consommation. C'est Proudhon lui-m6me qui nous ouvre ce magnifique horizon : « Les operations connues sous le nom depr6t, loyer, fermage, etc... se convertiraient en operations de change et le mouvement des capitaux s'identifierait avec la circulation des produits. * »

Proudhon se flattait d'avoir atteint ces resultats en faisant appel aux principes les plus certains de Teconomie politique, enfin pratiquement realises.

i° Par Telimination de la monnaie comme

I. Proudhon. Voix du Peuple, 9 Janvier i85o. Cf. Anton Menger, op. cit., p. 107: « Cette gratuity du credit aurait pour consequence necessaire de faire disparaitre la rente fonciere et le profit du capital. En effet, qui paiera ces impots aux proprietaires fonciers et aux capitalistes, si la gratuit£ du credit lui donne la possibility de se procurer, quand il lui plait, aumoyen d'un prSt sans interdt, des terrains, des maisons, des fabriques. En d'autres termes, des que la gratuite du credit est r£alis£e, par n'importe quelle combinaison, tout le re- Tenu sans travail disparait, et de cette maniere la question sociale est resolue, tout en conservant la propriety privee et l'^conomie individuelle. » — Cf. W. Pareto, Systemes socialiste3, t. II, sur Proudhon.

Aucuy. 10

446 LES SYSTEMES SOGIALISTES D'tiCHANGE

intermediaire des echanges, il reconstituait le pouvoir d'acquisition directe qui doit appartenir au produit, il realisait Vichange direct des produits contre les produits, et par la, il supprimait les crises, il Gtendait a i'infini le debouch^. La consommation ne connaissait pas d'autre limite que la production.

2° Par la gratuite du credit, il mettait Tavenir sur le m6me plan que le present et pouvait formuler cet aphorisme : « Crediter, c'est 6changer. » Toute promesse, en effet, de produire quelque chose 6tait dotee d'un pouvoir d'acquisition actueL Le credit cessait d'etre Techange d'un produit actuel contre un produit futur, l'6change d'une realite contre une promesse. La promesse recue par le creancier a une valeur actuelle et lui donne le droit de se procurer immediatement ce dont il peut avoir besoin.

Des lors on ne se preoccupera plus d'epargner. A quoi bon 6pargner ? On ne se preoccupera que de produire. Et Tepargne n'aura d'utilite qu'en prevision du moment oil Ton ne pourra plus produire. Tant qu'il peut produire « chacun a chez soi un hotel des monnaies ». II lui suffit de produire pour pouvoir consommer. Dans Techange, plus de privilege oppresseur ; par suite, ditProudhon, « echanger c'est capitaliser », « consommer, c'est commanditer ». G'est la consommation qui encourage, d6veloppe la production, etend le debouche. Plus la production est intense, et piusleprixde revient et de vente est faible. En m£me temps que

commanditer, « consommer, c'est done economiser ».

II nous faut malheureusement contester tous les avantages pretendus du systeme, en nous en tenant au principe m6me de la transformation, qu'il ■convient de rappeler une fois de plus.

II ne s'agit plus, comme Proudhon l'avait voulu faire en i846, de modifier la libre determination de la valeur pour lui donner une constitution artificielle.

Lebut de Proudhon estseulementde supprimer Tusage du metal dans les echanges et non dans les evaluations.

Le peut-on ? La separation des deux fonctions de la monnaie donne-t-elle des r^sultats acceptables ? Une premiere fois, i'echec de la tentative d'Owen nous a permis de nous prononcer sur la question, car Owen comme Proudhon n'avait, en fait, poursuivi que la suppression de la monnaie comme intermediaire des echanges. Mais, par les procedes employes, le systeme de Proudhon diflf^re du systeme d'Owen. Celui-ci n'avait pu assurer Tadaptation de la production a la consommation parce qu'il d^gageait des produits une valeur que ne venait pas confirmer la vente. Au contraire Proudhon, semble-t-il, echappe a ce danger. N'accepte-t-il pas a Tescompte seulement ce qu'il ap-

148 LES SYSTEMES S0CIAL1STES D'feCHANGE

pelle « des valeurs faites l » c'est-a-dire des prix faits, constilu^s par un accord libre et pr6alable~

Dansce but, il utilise la lettre de change. Voyonssi le systeme est sans inconvenient.

Nous avons dit que la lettre de change est une promesse de payer une somme d'argent a une echeance d^terminee, en pratique, le plus souvent, a 90 jours de sa date. Elle ne perd pas son caractere d'etre payable a echeance en changeant de main, en passant par exemple entre les mains du banquier, qui peut remettre, il est vrai, en echange, un billet payable a vue sur lui-m6me, mais qui est precis^ment astreint par la a des precautions speciales, notamment a avoir une provision de metal suffisante. II se fait payer le temps durant lequel il est expose a se trouver prive de son argent, puisqu'il lui faut attendre pour recouvrer le montant de son titre.

Qu'est, en regard de ce systfeme pratique, le systfeme de Proudhon ? Nous en pouvons examiner

1. Il faut bien s'entendre sur le sens du mot « valeur faite ». Voici la definition que donne Proudhon d'une valeur faite : « On appelle valeur faite dans le commerce une lettre de change ayant une cause r£elle, revenue des formes 16gales, 6man6e d'une source connue et solvable, acceptee et au besoin endoss£e par des personnes Igalement solvables et connues, offrant ainsi triple, quadruple garantie, et susceptible par le nombre et la solidity des cautions de circuler comme numeraire. » Gette definition se trouve dans la reponse a la sixieme lettre de Bastiat. Valeur faite ne signifie done pas produit realist. Dans le systeme, le tire 1 a reju un produit, le tireur une valeur faite, c'est-a-dire une promesse, qui peut Stre d'un produit non encore realise.

deux interpretations, Tune et i'autre criticables. Mais, a notre avis, la premiere, qui est la plus defavorable, est en m6me temps la seule exacte.

i M interpretation. — La leUre de change est, comme d'ordinaire, tiree payable a terme ; elleest un bon de produit determine, mais elle devient, a la suite d'une transformation gratuite a la Banque, un bon de consommation immediate et g6nerale.

Ainsi la promesse d'un produit futur, peut-£tre inexistant encore, la promesse d'une barrique de vin, 2 mois par exemple avant la vendange, donne lieu a remission, au profit de son titulaire, d'un bon de consommation immediate. Quicorique est dote d'un bien futur peut consommer dans le present.

Mais dans ces conditions, aucune reserve n'existant a la banque, qui nUest pas un magasin et qui se borne a verifier la solvability individuelle du tire, le papier social peut, croyons-nous, 6tre l6gitimement protests, donner lieu a un refus de payer. Que le bon de produit soit presente au vigneron dont nous avons parl6, et celui-ci, par la force des choses, sera, sans avoir manque a sa promesse, dans l'impossibilite de donner satisfaction au porteur du bon de produit.

En d'autres termes, il y aurait dans cette transformation d'un titre a echeance en un titre a vue, quand aucune reserve n'est d! autre part destinie a /aire face aux demandes, un danger certain, une cause de depreciation inevitable.

(Test la une critique essentielle, par elle-m^me

ISO LES SYSTfiMES SOC1ALISTES D'feCHANGE

suffisante.Elle ruine entiferement le systfeme. Poui* que le papier de la banque fut indepr6ciable, il faudrait que la banque s'assur&t l'equivalent en produits de tous ordres. II faudrait qu'elle eut une reserve. Mais des lors, elle ne pourrait fonctionner gratuitement : i° parce que les produits. coutent a emmagasiner, a conserver, beaucoup plus m6me que Tor et Targent ; 2° parce que la banque ne peut qu'op^rer au hasard dans l'appreciation des demandes a satisfaire etpar suite dansle choix de ses approvisionnements.

On la verrait des lors, pour amener un ecoulement des produits en exces ou pour eviter qu'on ne lui demande des produits absents, faire jouer le taux de son escompte et s'en servir comme d'un moyen de defense. C'est ce que font les banquesd'emission, et c'est la consequence necessaire de la necessity d'une reserve.

Mais la reserve fait ici defaut. La depreciation du papier est des lors certaine, et nous disons que les bons d'echange ne seront recus qu'avec defiance, et m6me ne seront pas recus du tout, si Ton ne compte que sur Tadhesion libre des membres* du pays.

2 e interpretation*. — C'est d6s Torigine et dan&

i. Nous croyons que la premiere interpretation, la plus d£favorable r est seule exacte et nous ne fbrmulons la seconde que comme plausible. Les textes essentiels en la matiere se trouyent dans Organisation du credit et de la circulation (V. OEuvres completes, 6dit. Lacroix, t. VI r p. 112 et suiv.).

i) a La lettre de change, £crit Proudhon d'apres le Code com.,

PROUDHON 15 i

les relations primitives entre particuliers que la lettre de change est stipulee payable a vue, et la

est tiree d'un lieu sur un autre. — Elle est da tee. — Elle enonce : la somme a payer, le nom de celui qui doit payer, Yepoque et le lieu ou le paiement doit s'effectuer, la yaleur rburnie en especes, en marchandises, en compte ou de toute autre maniere.

« Or, tout le probleme de la circulation consiste a genlraliser la lettre de change, c'est-a-dire a en raire un titre anonyme, ^changeable a perpetuity et remboursable a vue, mais seulement contre des marchandises et des services. »

11 est bien evident que la lettre de change n'est pas, des le debut, anonyme ; des lors, toutes les transformations qu'elle subit semblent £tre le fait de la banque.

Yoici qui tend a le con firmer : «... Quant a la date d'emission ou A'&cheance, a la designation des lieux, des personnes, de Pobjet, ce sont des circonstances particulieres qui ne touchent point a 1' essence du titre, mais qui lui donnent seulement une actualite determined, personnelle et locale.

« Or qu'est-ce que le papier de banque que je propose decreer, c'est la lettre de change depouillee des qualites circonstancielles de lieu, de date, de personne, d'eMance et d'objet et reduite a ses qualites essentielles, le change, ('acceptation et la provision. »

a) Sans doute la lettre de change peut 6tre tiree a vue, mais quand elle prend cette forme, elle repond a une utilite speciale qui n'a rien a voir avec le credit. Elle porte meme un nom particulier ; elle est un cheque. Proudhon ne prononce pas ce mot. Sa banque operant sur de veritables cheques n'eut ete qu'un Clearing-house ou une chambre de compensation (cf. M. Solvay). Or il compare essentiellement le role de cette banque a celui de la Banque de France et son bon d'echange au billet de banque. En proposant d'ailleurs, comme nous le verrons, de fa ire fonctionner la Banque de France sans encaisse mltallique, ne commettait-il pas une erreur qui est celle que nous lui reprochons dans notre premiere interpretation P

3) Quand Bastiat legitimait l'inte>et comme etant le prix du temps, n'interpretait-il pas la pensle de Proudhon comme nous le faisons ? Et quand Proudhon pr^tendait que la consideration du temps disparaissait grace a son systeme, ne voulait-il pas dire qu'il mettait « le futur sur le plan du present P »

152 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'feCHANGE

banque se contente de transformer en un bon general de consommation unbonde produit particulier.

Cette monetisation d'une promesse de produit laisse subsister un risque. Le produit peut, a la presentation, ne pas exister entre les mains de celui qui a promis et qui a consomme grace a cette promesse. La consommation, de la sorte, non settlement anticiperait sur la production comme dans Thypothese precedente, mais pourrait se trouver sans repondant reel dans l'ordre de la production. L'equilibre de la production et de la consommation serait dans les deux cas fort mal assure et les crises n'auraient point disparu, loin de la!

Que la fraude soit possible, on n'en saurait douter. Seul le tireur a livr£ un produit. Le tir6 n'a livre qu'une promesse. Que vaut cette promesse? Le tireur peut s'en desint^resser, puisqu'il n'a evidemment pas Tintention de consommer le produit promis, sinon il se le- serait fait livre r directement. Sans doute la banque centrale fera une enqu&te. Cette enqu6te sera-t-elle anterieure a Tacceptation a Tescompte ? Ce serait supprimer l'indifference du tireur a l'6gard de la realite du produit promis ; mais ce serait retarder, et g6ner la transformation du titre individuel. Sur quoi d'ailleurs pourrait porter Tenqu6te ? Sur la realite du produit? Qui peut reconnaitre qu'une promesse de production soit, des Torigine, frauduleuse ? Qui peut reconnaitre que le produit ne verra pas le

jour ? L'enqu6te portera d6s lors sur la solvability du debiteur; mais cette solvability peut : i° disparaitre; 2° n'avoir jamais existe. La banque, en effet, est en mauvaise situation pour faire une enqu6te serieuse : elle est beaucoup trop loin da dibiteur, car elle est envisagee par Proudhon comme Tassociation unique d'un grand nombre d'adherents, comme Tassociation de totis les membres d'un pays. Une appreciation de solvability qui ne peut £tre qu'une appreciation de solvability morale est un danger, non seulement parce qu'elle est incertaine necessairement, mais encore parce qu'elle est aisement arbitraire.

Dans Tune et l'autre des deux interpretations que nous avons donnees, la depreciation du bon d'echange, qui est une monnaie signe, peut encore se produire pour deux autres raisons :

i° Proudhon se flatte d'echapper au risque (dont la banque d'Owen avait eprouve les effets) non plus d'inexistence du produit, mais d'inutilite du produit et de manque de debouche. Nous ne croyons pas que ce risque ait totalement disparu. Certes il n'existe pas a Tegard des marchandises du tireur. Celui-ci a en effet trouve un debouche pour son produit et c'est parce qu'il a trouve ce debouche qu'il recoit, de la part du tire, la promesse d'en verser te prix en marchandises. Peut-on dire aussi que ces marchandises aient trouve leur placement? Qu'elles aient une utility certifiee en quelque sorte par i'accord intervenu ?

154 LES SYSTEMES SOCJALISTES D'feCHANGE

Evidemment non. Elles ne sont pas destinees en fait a servir de paiement (sinon Teehange se serait effectue directement et n'aurait pas donne lieu a remission d'un titre destine a circuler). Sur la presentation de ce titre, le tireur pense se procurer, par Tintermediaire de la Banque les consommations d'utilite qu'il desire. II peut d6s lors se desint^resser de Xutiliti reelle des produits promis comme contre-partie de la valeur des siens, et le debiteur se desint^resser de donner satisfaction a des besoins r6els. II en peut r^sulter pour certains tireurs l'impossibilite de convertir leurs bons en objets dont ils ont besoin.

Ensuite la fraude, que nous envisagions pr6cedemment comme pouvant 6tre le fait d'un debiteur de mauvaise foi, peut prendre un caractere plus redoutable encore, par suite d'une complicity possible entre le tireur et le tire. Le premier pourra ne rien livrer du tout et se montrer des lors d'autant plus accommodant sur la valeur, la nature et la quality de ce qui lui est promis. II aura cependant, sur cette promesse, consomme des choses utiles. II en resultera une nouvelle cause de desequilibre entre la production et la consommation.

2° II y aura enfin depreciation constante et r^guli&re du bon de credit, par suite de Yinflation monetaire, qui, dans la premiere interpretation, resulte de la monetisation de I'avenir et dans la seconde de la monetisation en fraude de promesses

sans surface, ou de promesses de produits inconsommables. Nous verrons se d^velopper dans le detail ce vice d'inflation qui apparait d6jk, avec toute sa nettete, dans l'hypothese d'une monetisation de l'avenir *. L'evaluation depend de la masse monetaire en circulation. Or, d6s que remission de cette masse monetaire n'est plus limitee par la condition d'une valeur propre a chaque unite de circulation, mais peuts'etendre a la representation de valeurs futures de plus en plus nombreuses r revaluation des biens est a chaque instant modifiee. Une pareiile extension du nombre des unites de circulation n'est nullement proportionnee a l'extension du besoin et, dans ces conditions, la theorie quantitative des prix devient exacte. Deslors, entre le moment oil s'evaiue le produit que le tireur A livre au tire B, et celui ou le titre de credit social, delivr£ sur cette evaluation, est presente par A a un producteur C, en acquisition d'une marchandise, il s'est fait un changement dans les conditions de revaluation. Par suite A ne se presente qu'avec un pouvoir de consommation diminui dans une mesure q.u'il ne pouvait exactement pr6voir. Et c'est la une cause de defiance nouvelle a l'egard du papier d'echange.

Les risques courus par celui qui, en recevant un bon d'echange, ne recoit aucune valeur intrin-

i. Cette critique sera peut-£tre plus intelligible, si Ton veut bien se reporter k 1' expose" du vice d'inflation dans le system e comptabiliste (infra).

456 LES SYSTfeMES S0GIAL1STES D'ECHANGE

seque et n'est sur ni de la realisation du bon, ni de sa veritable valeur, sont indiscutables.

Les consequences du systfeme sont par suite totalement compromises. Proudhon, nous Tavons vu, les elargissait a Tinfini : personne ne subira plus la suction du capital parce que tout le monde pourra s'en constituer un.

Tout le monde ? Les ouvriers le pourront-ils done ? Comment pourraient-ils prometlre des produits qui ne leur appartiennent pas et faire usage du papier de la Banque. Ainsi, ceux pour qui le systfeme serait le plus utile ne peuvent pas l'utiliser.

D'autre part la sujetion du capital va-t-elle done disparaitre ? Personne ne paiera de loyer, disait Proudhon, pour la jouissance d'une maison, parce que tout le monde pourra s'acheter une maison.

Mais il nous semble, pour nous en tenir a cet exemple, facile a g^neraliser, que, pour pouvoir payer une maison en produits, il faudra ou bien reculer les limites ordinaires des echeances, ou bien 6tre doue d'une prodigieuse activite. En realite, il faudra empranter a d'atitres leurs bons de produits. Le capital retrouvera son role utile. Mais e'est un role qu'il ne remplira pas gratuitement.

Heureusement ! II est, a nos yeux, une consideration bien simple qui justifie le pr6l&vement capitaliste. Nous le d6clarerions legitime, en dehors de toute autre consideration, uniquement parce que XintMt est la condition de la formation du capi-

tal. Qui accumulerait, qui epargnerait sinon pour en tirer profit ? C'est la loi m£me de toute activity humaine de n'£tre pas desintiressee. Si le systeme de Proudhon supprimait Tinter^t du capital, il supprimerait le capital lui-m6me. Orle capital est un element qui multiplie la production, qui donne au travail des forces incalculables. Supprimer Tinter^t capitaliste n'est pas rendre l'ouvrier plus heureux, puisque c'est le condamner a produire infiniment moins.

Ce ne sont pas la des mots. L'affirmation de la productivity du travail applique au capital, done de la productivity du capital, ne peut pas &tre serieusement contestee et Ton se demande comment Proudhon a pu enoncer cette proposition: « Travailler c'est produire de rien. »

Bastiat, dont la polemique avec Proudhon est rest£e celebre, n'a peut-6tre pas su voir les vices fondamentaux du syst&me de son adversaire. II a trop refuse de le connaitre. Maisdu moins, en s'en tenant aux objections de principe, il a bien mis en relief les bienfaits du capital, qu'il a proclame a juste titre « la puissance democratique et egalitaire par excellence 1 ».

« Voila un homme, ecrit-il, qui veut faire des planches. Je lui pr&te une scie et un rabot, deux instruments qui sont le fruit de mon travail, et dont je ne pourrais tirer parti par moi-m6me. Au

I. Bastiat, OEuvres completes, Edition Guillaumin (i854), t. V, p. 119.

458 LES SYSTliMES SOGIALISTES D'ECHANGE

lieu (Tune planche, il en fait cent et m'en donnera cinq. Je l'ai done mis a m6me, en me privant de ma chose d'avoir quatre-vingt-quinze planches au lieu d'une et vous venez dire que je l'opprime et le vole. »

Qu'importe apr£s cela que Proudhon vienne nous dire que le capitaliste prSteur ne se prive de rien ; que, par suite, Tint6r6t est iliegitime. Le proprietaire ne se prive pas, sous pretexte qu'il a. Mais il n'a, que parce qu'il s'est plus ou moins priv£. Et s'il faut un app&t a la constitution du capital, accordons-le lui, a raison des immenses bienfaits qui resultent del'existence de ce capital.

Bastiat indiquait encore avec raison que le capitaliste aurait toujours le droit de refuser son capital, sa maison, son champ, contredes bons de produits. Alors que resterait-il des consequences enumerees par Proudhon ? Forcerait-on le capitaliste a s'executer ? On ne pourrait, des lors, TempGcher de calculer ses risques et de faire payer un inter6t, sous forme de prix d'achat.

Tous les inconvenients que nous avons 6numer6s (incertitude de realisation du bon d'echange, soit que l'objet promis n'existe pas, soit qu'il ait un caract&re inconsommable ; incertitude de valeur du bon, 6tant donn£ le nombre croissant des unites de circulation) resultent de l'adoption d'une rnonnaie-signe. Une monnaie-signe ne pourrait donner de s6curite relative qu'a la condition d'etre emise en representation de produits

deposes. Mais le systeme generalise n'est conciliable qu'avec un regime dans lequel, pour assurer Futility du produit depose, Fadaptation se fait entre la production et la consommation par voie d'autorite etde reglementation.

Lepouvoir d'acquisition des bons, d'autre part, ne peut 6tre livre a Tinfluence depreciatrice des emissions successives ; il faut fixer leur valeur et on ne peut le faire que dans un regime ou la valeur est determinee artificiellement, et ou elle devient un principe de repartition. Cette determination suppose egalement Torganisation de la production et est impliqu6e par elle.

De ces observations il resulte que revaluation est incertaine des que le m6tal-6talon n'est pas a Tinterieur de chaque interm6diaire des echanges, parce qu'on peut multiplier les intermediates.

Mais d'autre part, le metal peut-il, depourvu de son role d'intermediaire des echanges, continuer a jouer celui d'6talon des valeurs, comme Proudhon l'y destine? Nous ne le croyons pas. Les deux fonctions de la monnaie metallique sont historiquement et logiquement liees. C'est son utility comme intermediaire d'6change, c'est son emploi comme tel qui lui permet de jouer son role d'6talon des valeurs.

Lui enlever la premiere de ces deux fonctions c'est ne laisser au metal que son utilite industrielle et c'est livrer sa valeur a toutes les influences des variations de la production. Mais de

160 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'fiCHANGE

plus, on ne comprend pas une evaluation de toutes choses en fonction d'une marchandise absente, que Ton n'utilise pas specialementpour l'echange, qui a besoin elle-m6me, pour que sa valeur soit connue, d'avoir son prix en monnaie. Toute monnaie doit presenter ce caract&re special d'etre une valeur parce qu'elle circule et de circuler parce qu'elle est une valeur.

Mieux que par ces critiques theoriques, nous sera demontre le vice du systeme de Proudhon par I 'abandon qu'il en fera iui-mSme. Chacun des divers systfemes pratiques de Proudhon marque le d6veloppement d'une Evolution que nous nous attacherons a suivre. Elle aboutit en i855 a un projet dans lequel, ainsi que l'imposait la logique impitoyable des faits, pour enlever a la monnaie son role d'intermediaire des echanges, Proudhon organise la production et cree un principe de repartition en heures de travail. Le retour de Proudhon a ses idees premieres, malgre les reticences, dont il est enveloppe, est certain et d'autant plus, significatif.

Dans l'expos6 rapide qu'il nous faut faire maintenant des systemes pratiques de Proudhon, nous nous attacherons soit a relever de nouvelles erreurs, soit a constater des marques d'inquietude, propres a nous expliquer et a nous faire pressentir les caracteres du projet de i855.

Page 1