AVANT-PROPOS VII
nous ramenent a la constatation, dans le monde social, (Tune « nature des choses » contre laquelle on ne va pas a volonte, du moins impunement.
Cette lecon, c'est celle dont M. Jaures se montrait sans joie pen6tre a la suite de ses propres etudes sur V Organisation socialiste, lorsqu'il 6crivait : « II est permis de sourire avec une certaine « m6lancolie quand on traite les collectivistes de « revolutionnaires : ils le sont si peu!... lis se « contenteront de modifier la surface sociale*des <( phenomenes ; ils n'en sauraient modifier les
« LOIS INTERNES ET PROFONDES I N'EST PAS REVOLTJ- « TIONNAIRE QUI VEUT 1 . ))
Et si, sans doute, sous la plume d'un leader du social isme, cela ne prouve gu&requ'il soit de consequence d'avoir eu l'intime et forte impression d'une « nature des choses » dans Feconomie des societes, du moins le livre de M. Aucuy est-il pour ne laisser place a aucune illusion involontaire.
Aug. Deschamps.
i. Revue socialiste, i8g5, t. 2 2, p. i55.
LES SYSTfiMES SOCIALISTES
D'fiCHANGE
VUE SYNTHfiTIQUE ET CRITIQUE DU MfiCANISME DE L'fiCHANGE DANS LES SOGlfiTfiS CONTEMPORAINES
Cette etude est consacree a l'analyse et a la critique des principaux systfemes soctalistes d'echange 1 .
Par son titre m6me, elle proc^de done d'une opposition que nous croyons legitime d'etablir surle terrain de l'echange, comme elle existe sur celui de la production, entre les systemes socialistes et le regime individualists sous lequel nous vivons.
Cette opposition se justifie par les deux raisons suivantes :
i° En regime socialiste d'echange, la monnaie tire sa valeur uniquement de Tempreinte du pou-
i. Nous prenonsle mot ^change dans un sens large (^change au comptant et ^change a credit).
Aucuy. I
2 LES SYSTfeMES S0CIAL1STES D'tiCHANGE
voir social, consider^ comme pouvant cr6er de la valeur mon£taire a volonte, tandis qu'en regime individualiste, la monnaie emprunte sa valeur a sa realite de marchandise ;
2° Les systfcmes d'echange que nous examinerons ont, en outre, un caractere socialiste, soit parce qu'ils sont determines dans leur forme n^cessaire par une organisation socialiste de la production, soit parce qu'ils conduisent indvitablement a cette organisation socialiste de la production. L'objet m6me de cette etude est de le montrer.
La naissance de ces systemes s'explique par l'existence des imperfections auxquelles ils pretendent remedier.
Aussi pour 6tre en etat de comparer Forganisation individualiste de la circulation et l'organisation socialiste, faut-il connaitre les rouages essentiels du mecanisme de l'echange dans nos soci6t6s contemporaines.
Ge sont les raisons qui, k nos yeux, rendent indispensable cette introduction et en determinent l'objet : elle est une vue synthetique et critique du regime actuel de l'echange.
La monnaie est l'instrument essentiel de l'echange dans la societe individualiste. Quelles fonctions remplit-elle ? Quelle est sa nature et son
role ? Autant de questions auxquelles peut seule repondre Thistoire de l'apparition et de Involution de la monnaie.
Nous vivons actuellement sous le regime de la division du travail et par suite de Techange. Chacun de nous ne produit qu'un objet d'un genre determine qui peut ne correspondre a aucun de ses besoins personnels. II compte done vivre de Techange de ses produits contre d'autres produits qui lui seront utiles.
A l'origine des societes cette division du travail, et cette specialisation des fonctions, source d'une extreme productivity, etaient inconnues. L'economie etait toute familiale. Chaque famille formait une unite economique suflisant elle-m6me a lous ses besoins : elle faisait son pain, elle tissait ses v£tements\
Lorsque par hasard l'6change intervenait entre deux families, il se faisait directement, de ce que Tune avait en trop contre ce qui lui manquait. C'etait le troc.
Ce fut la premiere forme de T6change. Des son apparition, se fit sentir la n6cessit6 d'apprecier, d'estimer, de mesurer ce que Ton echangeait 2 . On
1. V. Spencer, Principes de sociologie, trad. E. Gazelles et J. Gerschel, F. Alcan, 1891, 4 e £d., t. JI, p. 58 a i3o.
2. D'apres Babelon, Les Origines de la monnaie, 1897. C'est en effet par besoin d'e>aluer que Pon re c cm rut d'abord a une marchandise tierce. Mais cette marchandise ne devint monnaie qu'en servant en fait d'intermediaire pour l'e*change. Pour qu'une marchandise soit une monnaie, il faut qu'elle reunisse les deux fonctions, et nous au-
4 LES SYSTfcMES SOCIALISTES D'feCHANGE
songea immGdiatement a evaluer les choses que l'on offrait a Fechange ou dont on voulait settlement connaltre la valeur evenluelle d'6change, par equivalence avec une marchandise qui fut partout celle dont la consommation etait la plus courante et l'usage le plus general.
Cette marchandise « evaluatrice », si Ton peut dire, servait au besoin d'interm6diaire des 6changes. II y avait en cffet bien des difficultes inherentes au troc. L'echange direct suppose que Ton trouve sur le marche: i° le produit desire, 2 le produit desireux de s'echanger contre le produit offert — et dans la quantite voulue. L'accord dans ces conditions pouvait 6tre difficile. M. Maspero a pu reconstituer l'aspect d'un marche egyptien a l'epoque du troc : il a indique par la les difficultes auxquelles on se heurtait 1 : « Les acheteurs, ecrit-il, apportaient avec eux quelque produit de leur travail, unjoutil neuf, des souliers, une natte, des pots d'onguent 011 de liqueur, souvent aussi des rangs de cauries et une petite boite pleine d'anneaux en cuivre, en argent, m&me en or, du poids d'un tabnou qu'ils se proposaient de troquer contre ce dont ils avaient besoin. Quand il s'agissait d'un animal de forte taille ou d'objets d'une
rons l'occasion de voir qu'en particulier I'or et 1 'argent ne doivent leur role d'eialon qu'a ce fait, qu'ils sont interm6diaires des ^changes, puisque c'est ce role qui cootribue a assurer leur valeur.
i. Maspero, Histoire ancienne des peuples de VOrient classique, 1895, t. I, p. 3a3-324.
valeur considerable, les debats duraient &pres et tumultueux: il fallait tomber d'accord non settlement sur la quotit6, tnais sur la composition dtt prix, et dresser, en guise de facture, un veritable inventaire, oil des lits, des Cannes, du miel, de J'huile, des pioches, des pieces d'habillement, figurent comme equivalents d'un taureau ou d'une jknesse 1 . » — Mais Tentente ne se fera pas toujours : « Un client veut acquerir du parfum contre une paire de sandales et vante son bien en conscience : « Voici, dit-il, une paire de souliers so- « lides. » Mais le marchand ne songe pas a se chausser en ce moment, et reclame un rang de cauries. »
On voit, par cette page d'une exactitude si anim6e, les imperfections du systeme. Voila pourquoi
I. Le petit commerce de detail exigeait moins de calculs. Yoici la
suite de la citation : « Deux bourgeois se sont arr£t£s en m£me temps
devantun fellah qui expose des oignons ou du b\6 dans un panier.
Le premier pa rait ne posse 1 der d'autre fbnds de roulement que deux
colliers en perles de verre ou de terre £maill6e et multicolore ; le
second brandit un 6ventail arrondi, a manche de bois, et un de ces
ventilateurs triangulaires dont les cuisiniers se servent pour attiser le
feu : « Voici un beau collier qui vous agr£era, s'^crie Pun j c'est
« juste ce qu'il vous faut », et l'autre : « Voici un Iventail et un
« ventilateur. »
« Gependant le fellah ne se laissa nullement d£contenancer par ce double assaut, et, proc£dant avec m£thode, saisit un des colliers pour 1 'examiner a loisir : « Donne voir que je fasse le prix ». L'un demande trop, l'autre off re trop peu ; de concessions en concessions, ils finiront par s'accorder et par trouver le nombre d'oignons ou la mesure du grain qui rlpond exactement a la valeur du collier ou de l'^ventail. »
6 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'feCHANGE
le troc ne tarda pas a se scinder en deux operations successives : avec ses sandales, le cordonnier cherchera a se procurer le rang de cauries, pour venir ensuite chercher son parfum. Un circuit devient n6cessaire pour atteindre le but. L'echange direct de A contre B se transforme en une double operation : vente de la marchandise A contre la marchandise intermediate C. Achat avec la marchandise C de la marchandise B. La marchandise intermediate C sera celle dont le placement est le plus sur et Tusage le plus r6pandu. Elle se confondra avec la marchandise evaluatrice. Elle sera la monnaie de Tepoque, dontles deux fonctions essentielles sont toujours d'etre :
i° un etalon des valeurs;
2° un intermediate des ^changes.
La marchandise qui, a l'origine, remplissait ces deux fonctions fut essentiellement diverse, multiple, locale. Chaque peuple, chaque tribu adoptait la marchandise la plus generalement recherch6e chez lui. Tout s'apprecia en boeufs chez les peuples pasteurs, en poissons chez les peuples pfccheurs, en cereales chez les agriculteurs 1 .
' Bientot, et pour jouer le double role dont nous avons vu la monnaie historiquement investie, les metauxdevinrentla denr6e communement adoptee, lis le furent par choix — parce qu'ils furent reconnus plus commodes, plus faciles a fragmenter ou a
i. De Foville, La monnaie, 1907, p. i3.
conserver ; — par necessite aussi*. parce que, les relations d'echange s'etant etendues dans Tespace, on devait choisir, comme intermediates, des produits dotes d'une utility generale, egalement apprecies en des lieux differents, au lieu de produits dont la consommation pouvait n'6tre que toute locale. Les metaux qui furent choisis pour remplir le role de monnaie — fer, cuivre, argent, or — le furent sous des formes extrAmement variees : ici, en pepites, en poudre ou en lingots; la, en ustensiles travailles, en bijoux. Puis, la forme la plus frequemment adoptee fut celle d'une tige recourbee, qui pouvait etre rognee a chaque bout. Mais ce qu'il est essentiel de retenir, c'est que la determination de valeur s'en faisait au poids.
Plus tard, des particuliers mirent en circulation des poids fixes, gradues, portant leur marque et auxquelsonaccordait,relativementaleurintegrite, la confiance que Ton avait pour ceux qui les emettaient. Ce sont ces particuliers qui ont cr6e le poinconnement ou le coin et qui ontintroduitla frappe.
Puis l'Etat s'est empar6 de cette id6e de marque *. Ce ne fut pas toujours pour garantir la parfaite
i. Karl Marx, Crit. de Vicon. polit., 1859, trad. Leon Remy, 1899, p. 1 36 : « L'or devient de la monnaie. Pour que sa circulation ne soit pas retarded par des difficultes techniques, il est monnaye en argent de compte. Les monnaies sont des pieces d'or dont la forme et l'empreinte montrent qu'elles contiennent les poids d'or represented dans les noms de compte. Simple monnaie ou monnaie de compte, 1'argent recoit un caractere politique et local, parle des langues differentes et porte un costume national variable. »
8 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'fcCHANGE
sinc^rite de la monnaie ; il crut parfois que son empreinte seule suffisait a conferer de la valeur. II n'entre pas dans le cadre de ce rapide expose d'examinerles entreprises de faux monnayage dont les rois du moyen ftge se rendirent fr6quemment coupables. Du moins leurs folles tentatives aboutirent-elles a fournir des 6claircissements sur la nature de la monnaie : elles prouvferent qu'k reduire la quantite du m£tal pr^cieux d'une piece de monnaie, on ne lui conservait qu'en apparence son pouvoir d'acquisition. Ce pouvoir d'acquisition derive en effet essentiellement de la valeur du metal, non de Fempreinte, qui n'est qu'un certificat officiel d'authenticit6.
On eut pendant longtemps, dans le m&me pays T des metaux differents, de valeur inegale, pour servir a la fois d'etalon et d'interm^diaire : Tor et Targent notamment. L'argent compensait sa moindre valeur par un poids plus eleve. Mais la fonction d'etalon ne pouvait Gtre remplie par des metaux differents sans des remaniements successifs qu'exigeaient les modifications de leur valeur respective. De nos jours, elle n'est remplie, en fait ou en droit, que par un seul metal: Tor, dans les pays occidentaux i .
I. L'argent n'est plus qu'une monnaie secondaire, com me le cuivre et le bronze. Pour ces monnaies, qui concourent au service de la circulation, la valeur nominate ne concorde pas avec la valeur m£tallique : elle est une valeur partiellement representative, un reflet de la valeur des monnaies etalons. C'est une question de con fiance qui les fait accepter pour leur valeur conventionnelle (cP. Arnaune', De Id
De ces breves indications, il ressort clairement que ce sont les necessity pratiques de l'6change qui ont amene les peuples a choisir un etalon des valeurs et un intermediate des ^changes. Le progr^s des generations les a ensuite amenes a substituer a leur monnaie primitive, locale et innombrable, la monnaie metallique, mais cette transformation dans les formes n'en a pas change le caractfcre <Je marchandise dotie d'une valeur propre. Sous sa forme moderne d'un disque d'or artistiquement grave, portant Testampille de PEtat, la monnaie ne differe nullement, par nature, des multiples denr^es qui ont servi successivement T ou qui servent encore a faciliter les ^changes et a evaluer les produits. Comme le b6tail, le ble, les pelleteries, les armes et les trepieds, qui furent la monnaie de Pantiquit6 ; comme le poisson seche r lethe, le sucre et le tabac ; comme les tissus, le cafe, la gomme, le coton et Tivoire, dont se servent encore les peuplades africaines ou asiatiques, la monnaie metallique est une marchandise qu'on achete pour sa valeur reelle.
S'il y a lieu d'insister sur ce point, c'est que la nature particuliere de cette marchandise a donne lieu a une illusion qui, sans leur 6tre exclusive, est commune a tous les socialistes. Ghacune des marchandises qui viennent d'etre 6num6rees se
monnaie du credit et du. change, 3 e 6dit. Chap. Des causes de la valeur de la monnaie : « L'argent et le bronze ne sont que des billets m6tal- Hques. »)
40 LES SYSTfeMES SOCIALISTES D'feCHANGE
consomme et peut 6tre utilisee directement. La monnaie metallique ne se consomme pas. Elle rCest qu'vn pouvoir d' acquisition*. II semfcle qu'elle pourrait n'avoir que la valeur representative des choses dont elle favorise la rencontre, qu'elle pourrait n'6tre qu'un signe.
Cette conception d'une monnaie, pur signe des valeurs echang^es, est celle que le socialisme oppose a la r6alite d'une monnaie marchandise. L'opposition nous est des maintenant intelligible. Nous verrons s'il est possible que les echanges se constituent sur la base d'une monnaie d6nu6e par elle-m^me de toute valeur. Nous savons, dbs le debut de cet expos6, que la monnaie, telle qu'elle s'est spontaniment developp6e, n'a le caract6re d'etre un pouvoir general d'acquisition que parce qu'elle n'est pas, selon le mot de J.-B. Say, une valeur absente.
Nous avonsdegage les caracteres historiques de la monnaie ; nous avons degage ses deux fonctions essentielles. Le choix spontane et universel qui a ete fait de Tor et de Targent pour remplir le role de monnaie prouve bien que les metaux precieux
I. Gette idle fut formulae pour la i re fois par Boisguilbert, collect. Daire, vol. I, p. aio, p. 395. — Voir infra, historique abreg6 de la theorie de la monnaie signe en dehors du socialisme.
INTRODUCTION ii
se rapprochent, autant qu'il est possible, de l'6talon ideal et de I'intermediaire parfait des echanges.
Quelles doivent 6tre les qualites d'un etalon parfait des valeurs ? Essentiellement, la fixit6 et Timmutabilite de la valeur ; Thomogen^ite et Tuniformite qualitatives f .
Celles d'un bon intermediate des echanges ? La density 6conomique, c'est-a-dire la capacite de renfermer une grande valeur sous un petit volume, ce qui assure la facilite du transport et la mobilite. C'est ensuite la duree, la propriete chimique de ne pas s'oxyder a 1'air. Ge sont m^me certaines proprietes esthetiques : la couleur, 1 eclat, la sonorite 2 .
L'or et l'argent reunissent ces qualites, non pas absolument, mais a un plus haut degre que toute autre marc handise connue. La plupart des auteurs leur concedent cette superiority. Quelques-uns cependant 1'ont contestee, en ce qui concerne la fixite de la valeur.
« Le travail, a dit Adam Smith [nous verrons plus tard en quel sens tout id6aliste], est la seule
i. Karl Marx, Critique de Veconomie politique, i85q, trad. L6on Remy, 1899, p. ai3 : « Si j'estime toutes les marcbandises en bosurs, peaux, ble, il me.faut les mesurer en bceuf moyen ideal, peau moyenne id6ale, puisque qualitativemenl le boeuf est different du bceuf, la* peau de la peau. L'or et l'argent au contraire sont, a titre de corps simples, toojours egaux a eux-m6mes, et des quantites 6gales de ces metaux representent des valeurs 6 gales. »
3. Karl Marx, op. cit. t p. 316 : « L'or et l'argent sont de la lumiere solidifiee que l'on a extraite du monde souterrain. »
12 LES SYSTfiMES SOGIALISTES D'fiGHANGE
mesure universelle, la seule exacte, le seul 6talon par lequel nous puissions comparer les valeurs des differentes choses a toutes les epoques et dans tous les lieux. » Mais est-il vrai que le travail de l'homme, m&me du m&me homme, ait a des epoques differentes, pour la m&me duree, la m6me qualite, la m£me intensite, qu'il implique la m^me depense musculaire? Et pour des hommes differents, la depense musculaire, dans le m£me temps, ne varie-t-elle pas avec 1'age, le climat, la force ?
En d'autres termes le travail a lui-m6me une valeur. Aussi bien n'est-ce point comme un 6talon plus parfait de la valeur librement determinee que le presenteront certains socialistes. S'ils en font parfois le fondement et *la mesure de la valeur economique, c'est dans un regime de determination arbitraire de la valeur, sous l'influence de preoccupations morales et non techniques.
Adam Smith proposait de substituer au travail comme etalon pratique des valeurs : le bl6. De m£me avant lui, Quesnay ; apres lui, J.-B. Say donnaient au ble ce role en quelque sorte symbolique *. Mais si le ble, que Ton peut ais^ment clas-
i. Sous la Revolution, la proposition fut faite d'adopter le quintal de ble « comme unite de prix », le projet fut m6me vot£, parait-il. V. Limousin, Revue d'economie politique, 1902, p. 874 : « Ce qui fit renoncer a ce projet, ce fut l'extreme variability de cette marchandiee. Un fonctionnaire de l'Etat qui aurait recu pour paiement d'un mois un bon de 1 5 quintaux de ble-type aurait et6 tantot riche, tantot pauvre. Tantot, il aurait pu, avec un quintal, acheter un chapeau ou une paire de bottines, tantot il aurait pu en acheter 2, tantot il n'aurait pu en acheter que la 1/2. »
ser par types, a bien Tuniformite qualitative, est-il une marchandise dont la valeur, plus que celle du ble, oscille d'une annee a Tautre (suivant les difficultes de la production, les sinistres survenus) ou d'un lieu a un autre suivant la difference de productivity des terres 1 .
L'or et Targent ont une valeur beaucoup moins aleatoire et beaucoup plus uniforme dansl'espace: le cout d'irnportation en est relativement faible, ce qui supprime en grande partie les differences de valeur tenant a Tinegal eloignement des centres de production. D'autre part, les fluctuations de coursd'une annee a l'autre sont tres peu sensibles. Cette stabilite relative est due, comme Tex-
i. Economiste frangais, i()o5, 2 e semestre, p. 4o4« M. de Foville a reproduit les calculs de Foldes qui, apres rectification approximative des variations de valeur propres a la monnaie, donnent pour le bl6 les variations suivantes pour divers pays :
Hongrie. . Hausse du prix du h\6 de 1 2 1 p. 100 en 90 ans.
fiussie. . — 84 — —
Prusse. . - — 53 — —
Belgique. . Baisse du prix du ble : a a, 5 — pendant les memes 90 ans.
France. . — a3 — —
Angleterre. — 5 a, 5 — —
La valeur de la monnaie est, a la me me epoque, la m£me par tout pays.
On ne peut done dire de ces differences de prix du bl£ dans respace, qu'elles mesurent les differences de valeur de la monnaie, ainsi qu'on l'a pretendu pour les variations des prix constatees sur de longs intervalles de temps. [Qf. Releve des oscillations du prix du ble depuis pres de 600 ans par M . Levasseur, Memoires de la Societe nation ale d 'agriculture, 1893.] Plus lourd et plus couteux a transporter que l'or et l'argent, il est naturel que le bl£ ait des valeurs localenient multiples et di verses.
14 LES SYSTfeMES S0GIAL1STES D'feCHANGE
prime M. Babelon, « au privilege qu'ont les metaux precieux de ne pouvoir 6tre r6pandus a profusion, d'arriver sur le marche en quantite moderee et suffisante, d'une manifere uniforme et permanenle, comme une source qui coule lentement sans tarir et sans deborder jamais. L'appoint de la production annuelle n'est jamais une cause de Tavilissement de la valeur. La surproduction m6me n'aura sur la valeur commercial des metaux qu'un contre-coup affaibli, si, dans le m£me laps de temps, les societes civilisees ont developpe leur mouvement commercial, etc... »
Que les metaux precieux remplissent mieux que toute autre marchandise connue le role d 1 6talons des valeurs et celui d'interm^diaire des echanges, c'est un fait que les socialistes euxmgmes reconnaissent. Aussi ne proposent-ils point de choisir une autre marchandise pour lui attribuer les fonctions de la monnaie m6tallique, et, s'ils insistent sur les imperfections de la monnaie, c'est pour prouver qu'il faut lui enlever son caractere de marchandise.
II nous faut done indiquer les imperfections de la monnaie marchandise au point de vue de chacune de ses fonctions : A) comme 6talon des valeurs, B) comme intermediate des echanges.
INTRODUCTION i&
A. — La monnaie, £ talon des valeurs.
C'est d'une fagon plutot accessoire et secondare que les socialistes critiquent la monnaie marchandise dans son role d'etalon des valeurs. lis la critiquent surtout comme intermediate des echanges donnant naissance a un commerce d'expioitation. Cependant, Owen, sans grand d^veloppement, a insists sur l'imperfection de T6talon m6tallique. Proudhon et M. Solvay se preoccupent de rechercher un etalon invariable. Nos socialistes contemporains, notamment M. Hector Denis 1 , M. Loria 2 n'ont pas laiss6 echapper Toccasion de faire cette critique de la monnaie marchandise. /Test pourquoi nous lui devons consacrer quelques developpements.
C'est la monnaie qui mesure toutes les valeurs. Le rapport des choses avec Tor et l'argent constitue leur prix. Des lors, la comparaison des prix de deux objets differents donne la comparaison de leurs valeurs respectives; la comparaison des prix du m6me objet, dans l'espace et dans le temps, donne la mesure des differences et des variations de sa valeur.
On peut dire de l'inter&t que presente cette comparaison, qu'il est a la fois theorique et prati-
i. Hector Denis, Etude sur Kitson (extrait des Annates de I'Institut des sciences sociales), iqoi.
a. Loria, Des meihodes proposers pour r6gulariser la valeur de la monnaie. Revue d'econ. polit., Janvier 190a.
que, et, qu'a ces deux points de vue, la comparaison n'est edifiante et sure que si l'unite monetaire ne yarie pas de valeur.
II y a inter&t scientifique, en ce sens que Ton a le plus souvent recours a la comparaison des prix pour mesurer les progr&s qui se sont accomplis dans une branche de production determinee ou, d'une maniere plus generale, pour mesurer la marche et les vicissitudes de la prosperity publique. N'est-il pas vrai que Ton croira avoir donne la mesure la plus evidente des progr&s metallu*giques qui se sont realises a la fin du xix e si6cle, en donnant, a 5b ans de distance, les prixtres differents de la tonne de fonte ou d'acier ? N'est-ce pas, d'autre part, la comparaison des salaires qui permettra de tracer la courbe synthetique du progres dans la vie mat6rielle des ouvriers ?
II y a egalement utilite pratique extreme a la fixite de Tetalon monetaire. La consideration des prix est, en effet, ce qui, de nos jours, dirige la production dans ses voiesetdans son volume. Les prix ont-ils hausse, c'est Findication d'une insuffisance de production, un appel, une solicitation. Ont-ils baisse, c'est signe de surabondance. Sontils, ici tres hauts, la tr&s bas, c'est l'indication d'un debouche vers lequel il faut diriger une partie du produit ailleurs en exces.
La n'est pas encore tout Tint6r6t de la question 1 .
i. Voir aussi ce que dit Bastiat, Maudit argent, OEavres completes, £dit. Guillauniin, i854, t. V, p. 89.
Qu'on songe aux consequences de rinsuffisance de fixit6 de l'etalon monetaire pour tous ceux qui se sont lies par des contrats a long terme. Quelle source d'alea au fond de leurs engagements !
Voici un fermier qui s'est engage, pour 10 ans, a payer a son proprietaire unfermage de iooo francs par exemple. Si la valeur de Fargent vient a hausser de moiti6, c'est toujours i ooo francs qui resteront dus par lui, c'est-a-dire un pouvoir d'acquisition correspondant pour le proprietaire a i 5oo francs, c'est-a-dire pour lui un sacrifice impr6vu de 5oo francs. II en est de m£me de tous les debiteurs qui voient grossir leur dette reelle, bien qu'elle reste, ou plutot parce qu'elle reste nominalement invariable.
Pour les creanciers, pour les rentiers, pensionnes, pour toutes les personnes ayant unrevenu fixe (fonctionnaires, employes), c'est une source egale d'insecurite qui peutr6sulter de la baisse de valeur de Targent. Tous les effets heureux du progres industriel et commercial peuvent Gtre annihiles par des transformations de valeur de la monnaie.
Orl'etalon monetaire n'est pas fixe et ces inconvenients ne sont pas une pure hypothese. Fixe, Tetalon monetaire ne saurait l'6tre, puisqu'il s'incorpore dans une certaine quantite d'une certaine marchandise, de valeur variable comme toutes les marchandises.
C'est done & ce fait qu'elle est une marchandise qu'est attache la somme des imperfections de la monnaie. Aucuy. a
18 LES syst£mes SOGIALISTES D'£CHANGE
II n'est pas possible d'exprimer exactement des valeurs en se servant d'un intermediate soumis lui-m6me a des influences independantes 1 .
La valeur du metal monetaire, comme celle de toutes les marchandises, varie suivant le rapport de Foffre et de la demande. L'offre ne reste pas la m&me d'une annee a Fautre, puisque le caractere inalt6rable des metaux precieux en rend la d6perdition pour ainsi dire nulle et que la production annuelle vient s'ajouter au stock <ians des proportions variables. L'appoint de la production an 1 nuelle n'a pas toujours la r^gularite uniforme dont nous avons parl6. La production de Tor 6tait annuellement de 1/2 milliard en i883 ; elle est de 2 milliards aujourd'hui. La production totale de For et de Fargent est estim6e a 73 milliards de i4q3 a 1875. Or, les 3o annees qui vont de i85o a 1875 ont fourni 25 milliards de ce contingent 5 .
1. V. Hector Denis, Etude sur Kitsoa, p. 59 : « Imaginez'un thermpmetre dont Pechelle serait faite d'une substance tres dispendieuse, et placee de telle sorte qu'elle recevrait une chaleur artificielle a laquelle le reservoir ne serait pas exposed II est evident que de semblables conditions rendraient le tkermometre tout a fait sans valeur. »
V. aussi, p. a5 : « Imaginez un nombre de ballons se mouvant en avant et en montant, les mouvements de chacun etant irre^uliers, si bien que leurs positions respectives changeront constamment. Si nous desirons tracer les mouvements respectifs de chacun, nous devons le fa ire d'un point fixe sur la surface terrestre... Si nous etions dans un de ces ballons, et si nous en faisions l'etalon de position, nous ferions pratiquement ce que fait maintenant le monde commercial en traitant la monnaie comme une marchandise particuliere. Nous sommes incapables de determiner si notre ballon a avance ou si c'est un autre qui a recul6. »
a. De Foville, La monnaie, 1907.
INTRODUCTION i9
La demande sans doute, le besoin de monnaie peut 6galement s'accroitre. Mais sera-ce dans les monies proportions ? II faudrait, pour que la valeur des metaux pr6cieux restat fixe, qu'ils devinssent ou plus rares ou plus abondants, suivant que le volume des transactions se restreint ou augmente. Encore n'aurait-on pas fait disparaitre toutes les causes de variation de valeur. On se rendra compte des 6l6ments complexes et multiples qui agissent sur la valeur de la monnaie, en examinant les divers proced6s de rectification auxquels on a pense pouvoir recourir pour lui constituer une stability'.
i° On a propose de rectifier les donnees fournies par la monnaie en faisantintervenirles differences de cout de production. C'est a cela que se ramene en effet Tun des proc6d£s analyses par M. Loria, dans la Revue d'dconomie politique : La circulation mon6taire d'un pays serait tout entiere de monnaie de papier rigoureusement representative. Le gage du papier serait une valeur metallique d6termin6e. Lorsqu'une variation se produirait dans le cout de production ou d'importation, on donnerait comme gage au papier la m6me valeur de metal, en reduisant le poids s'il y a augmentation de cout de production, en l'augmentant, au contraire, s'il y a diminution.
i. Sur le i er proced6, Loria, Des met ho des proposees pour regulariser la valeur de la monnaie. Revue d'econ. polity Janvier 1902. Ch. Menger, Revue d*econ. polity 1892.
20 LES SYSTfiMES SOCIALISTES D'fiCHANGE
Le defaut Evident de ce systeme est, d'apres ce qui a d6ja ete dit, de ne pas tenir compte de la demande. Si Ton suppose une diminution du besoin de monnaie, le cout de production se fut-il accru, la valeur d'un m£me poids de metal pent baisser : II suffit pour cela que la diminution du besoin soit plus grande que 1'augmentation du cout.
Mais ily a, des cet instant, de la monnaie en excedent dans la circulation ; il faudrait retirer du papier ; peut-on le faire sans remettre a la place le gage m6tallique qu'il represente ?
C'est une simplification du m6me genre que commettent les partisans de la theorie dite quantitative *, en envisageant les deux elements : monnaie et marchandise, sous le seul aspect de la quantite. *
La theorie quantitative des prix se formule comme un theoreme dont voici les deux propositions, d'apr&s M. de Foville (cf. Ch. Limousin).
i° La « marchandise » existant dans un pays equivaut toujours a la <c monnaie » existant dans le m6me pays, totalite contre totalite, fraction