CONCLUSION; LE COLLECTIVISME ET LA LIBERTÉ
les machines nouvelles et les méthodes perfectionnées, lors même qu'elles bouleverseraient les habitudes et les situations acquises. La réduction des frais, l'économie des matières et l'entretien du matériel dépendent de la contrainte que les uns sont disposés à exercer sur leurs commettants, et les autres sur eux-mêmes. Quant à l'amortissement du capital productif, quant à son extension par des prélèvements sur la rétribution des travaux individuels, il faut compter, pour y pourvoir, sur la fermeté des pouvoirs électifs.
Cherche-t-on, comme M. Jaurès, à décentraliser l'organisation collectiviste, en laissant aux corporations professionnelles une autonomie relative, et en leur concédant, sous certaines réserves, la propriété de leur outillage? Essaie t-on de donner quelque vie aux organes flasques de la production collectiviste, en adoptant pour unité de valeur l'heure de travail de productivité moyenne, de manière à ménager une prime à la productivité exceptionnelle du travail s'exerçant sur un outillage supérieur à la moyenne? On échoue devant un double écueil : complication excessive du calcul des moyennes, qui doivent être établies pour chaque exploitation particulière suivant la productivité des agents naturels; et d'autre part, en l'absence d'un régulateur automatique de la production, oppression et étoufïement fatal de l'industrie corporative par le pouvoir arbitraire de réglementation nécessairement dévolu à l'autorité centrale.
Mais c'est surtout au point de vue de l'équilibre économique que le collectivisme est défectueux. La fonction vitale de l'organisme social, l'adaptation de la production aux besoins, devient une fonction administrative. C'est l'autorité publique qui est chargée de centraliser les renseignements, de prévoir les demandes, de calculer en conséquence les moyens de production à créer, les achats à faire au dehors, les marchandises à produire pour l'échange extérieur. Sur elle repose la charge de régler le mouvement tout entier, de déterminer la nature et la quantité des produits à livrer pour satisfaire les besoins les plus délicats comme les plus essentiels, sans déficit et sans excès. Il faut obtenir des fonctionnaires qu'ils se plient aux goûts variés et capricieux du public, sans crainte de compliquer leur service, qu'ils s'ingénient à prévenir les moindres désirs des consommateurs, comme savent le faire les producteurs et les négociants dans la société individualiste. Aucune faute de prévision, aucune erreur, aucun oubli ne doivent être commis dans un service comme celui des subsistances; l'existence de tout un peuple dépend de la vigilance de son gouvernement pourvoyeur.
Par ailleurs, le collectivisme est impuissant à réaliser l'équilibre, même d'une façon purement théorique. Nul moyen d'écouler les produits en excès, passés de mode ou détériorés, qui encombrent les magasins sans trouver preneur au prix coûtant; nulle règle satisfaisante d'attribution pour les objets qui existent en quantité insuffisante. Quant à la répartition des travailleurs entre les emplois, elle est aussi déréglée; à défaut d'équilibre spontané, l'Etat doit employer la force pour recruter les travailleurs dans les métiers les moins recherchés.
Détraquement des rapports économiques, gaspillage, langueur de la production, règne universel de l'arbitraire et de la compression, tels sont les maux inhérents à la forme collectiviste. Sous quelque aspect qu'on l'envisage, c'est toujours et surtout la liberté qui s'y trouve sacrifiée.
Les adversaires du collectivisme ont principalement insisté jusqu'ici sur son caractère oppressif, et longtemps les socialistes se sont contentés de répondre qu'il n'y a pas de vraie liberté, en régime capitahste, pour la masse de ceux qui, vivant au jour le jour de leurs salaires, sont à la discrétion du capital. Quelle que soit la valeur de cette contre attaque, le collectivisme est blessé à mort, s'il ne parvient pas lui-même à se laver du reproche de sacrifier la liberté.
Or, il n"est pas une seule liberté qui ne paraisse compromise, dans un régime qui subordonne toute consommation au bon vouloir des arbitres tout-puissants de la production et de la distribution. Que reste-t il à l'individu, si la satisfaction de ses besoins et de ses goûts est abandonnée à la discrétion de l'autorité publique? Quelle peut être la garantie des minorités, contre un pouvoir aussi formidable des majorités? Toute manifestation d'activité individuelle ou collective, même de l'ordre intellectuel et moral, se traduisant par un usage ou une consommation de choses matérielles, toute liberté, liberté de la presse, liberté des élections, liberté de réunion , liberté des théâtres, liberté de l'enseignement, liberté religieuse, se trouve soumise à l'arbitraire des personnages préposés à la direction des fonctions économiques.
Il n'est pas jusqu'à la liberté du choix de la profession, jusqu'à celle du domicile et du foyer familial, qui ne soient à la merci de l'autorité publique, si le collectivisme ne laisse pas altérer son système de la valeur en admettant le jeu de l'offre et la demande. Suivant les besoins de la production et le hasard des vacances, les membres d'une même famille peuvent être arrachés à la maison paternelle et dispersés au loin sur l'ordre des fonctionnaires publics;