CONCLUSION; LE COLLECTIVISME ET LA LIBERTÉ
certains travailleurs sont enchaînés à leur atelier comme des galériens à leur banc. Il est bien vrai qu'aujourd'hui les mêmes effets peuvent résulter des nécessités économiques ; mais la contrainte n'est-elle pas plus odieuse lorsqu'elle émane des hommes que lorsqu'elle est le fait des choses?
On nous promet la disparition des contraintes, sous le prétexte que l'avènement du collectivisme entraînerait l'abolition de l'Etat tel que nous le connaissons, de l'État capitaliste fondé sur la division des classes, organisé et dirigé pour garantir à la classe capitaliste la conservation de son privilège économique. « L'administration des choses sera substituée au gouvernement des hommes. »
En vérité, il semble que Ton cherche à engourdir la pensée, en la caressant d'une formule hypocrite qui se répète avec la monotonie d'un refrain de berceuse. Le gouvernement des hommes, la contrainte du commandement personnel, disparaîtraient d'une société où les fonctions économiques seraient remises, comme les fonctions politiques, à la direction des administrations publiques, où la vie sociale tout entière serait sous la dépendance du pouvoir, où nui acte de l'individu n'échapperait à l'autorité ou au contrôle des fonctionnaires? Est-ce sérieusement qu'on Taftirme?
Croit-on suftisant, pour sauvegarder la liberté, de soustraire la vie économique à la tutelle du gouvernement politique, en instituant, à côté du pouvoir militaire et diplomatique, un Conseil supérieur du travail, comme le veut M. Jaurès? Suffirait il, comme le propose M. Vandervelde, de faire entre l'État, gouvernement des hommes, et l'État, administrateur des choses, la même séparation qu'entre le cerveau et l'estomac? C'est toujours revenir à cette idée que l'administration économique, étant l'administration des choses, ne peut avoir rien de pesant pour les hommes. Administration des choses, oui certes, mais administration exercée par des hommes sur les autres hommes à l'occasion des choses; et ces hommes, représentants élus des majorités, épousant toutes leurs passions et leurs rancunes, seraient investis du pouvoir le plus formidable qui se soit encore rencontré dans une société humaine. Si l'État capitaliste est une gendarmerie établie pour protéger le capital, l'État socialiste serait de même une police destinée à maintenir Tordre socialiste, avec des moyens qui dépasseraient en puissance et en tyrannie tous ceux qui ont pu être employés jusqu'ici.
Plus d'État, dit-on, mais un gouvernement économique à côté du gouvernement politique; plus d'impôts, mais un prélèvement sur le produit du travail pour les besoins publics. Simple changement
d'étiquette! Les traites de l'ancien régime sont devenues les douanes et octrois, les aides et gabelles s'appellent aujourd'hui contributions indirectes; mais le contribuable ne s'y trompe pas, et il continue à donner aux agents du fisc leurs noms populaires. Que signifient donc ces déguisements, et qui trompe t-on ici?
A l'immense mécanisme d'acier qui l'étrcint, qui le broie, qui comprime tous ses mouvements, étouffant l'expression de sa pensée et disloquant sa famille, l'individu, simple pièce de Tappareil, est rivé de sa naissance à sa mort. Contre ce régime de caserne et de corvées, toute la nature de l'homme moderne, parvenu à un haut développement de conscience et de personnalité, proteste avec indignation et avec dégoût. Espère-ton que l'individu se résignera de nouveau aujourd'hui à la perte de sa liberté, qu'il subira cette épouvantable servitude économique, cette intolérable oppression de sa conscience, sans soubresauts et sans révoltes d'une irrésistible furie? Non, un tel régime n'est pas viable.
Aussi M. Jaurès proclame-t-il bien haut son culte de la liberté : (( Nous aussi, nous avons une àme libre; nous aussi, nous sentons en nous l'impatience de toute contrainte extérieure! Et si dans l'ordre social rêvé par nous nous ne rencontrions pas d'emblée la liberté, la vraie, la pleine, la vivante liberté, si nous ne pouvions pas marcher et chanter et délirer même sous les cieux, respirer les larges souffles et cueillir les fleurs du hasard, nous reculerions vers la société actuelle, malgré ses désordres, ses iniquités, ses oppressions; car si en elle la liberté n'est qu'un mensonge, c'est un mensonge que les hommes conviennent encore d'appeler une vérité, et qui parfois caresse le cœur... Plutôt la solitude avec tous ses périls que la contrainte sociale; plutôt l'anarchie que le despotisme quel qu'il soit... La justice est pour nous inséparable de la liberté. » Mais la liberté, loin d'être exclue de l'ordre social nouveau, en sera l'àme et l'esprit de feu •.
Pas de socialisme donc, s'il ne doit pas sauvegarder la liberté. Mais comment opérer la conciliation, et transformer ui) régime d'autorité en régime de liberté?
M. Jaurès n'y a pas réussi, parce qu'il n'a pas su renoncer à la taxation des valeurs en travail, qui nécessite une direction administrative de la production. Schœffle, au contraire, pressait les socialistes de prendre en considération la valeur d'usage dans la constitution de la valeur d'échange : (f Si le socialisme, dit-il, vou-
1. Organisation socialiste, Revue socialiste, avril 1895, p. 408.