‹ Les systèmes socialistes et l'évolution économiqueChapitre 21 sur 143 · Rodberlus, Le capital, trad. Châtelain, p. 101 et · texte numérisé non relu

Rodberlus, Le capital, trad. Châtelain, p. 101 et

2. Schaeffle, La quintessence du socialistne, Irad. Malon., 2« éd., p. 56 et 57.

3. Deville, Le Capital de Karl Marx, p. 21, Flammarion, 1897, in-8.

4. J. Guesde, Services publics et socialisme, p. o; Collectivisme et révolution; brochures de la Bibliothèque socialiste, 1879 (se trouvent à la bibliothèque du Musée social).

5. Dans la Préface écrite par M. Kautsky pour le livre d'Atlanticus, Ein Blick in den Zukunfsstaat, p. X, Stuttgard, Dielz, 1898, brochure.

et que, depuis lors, les idées de ses auteurs se sont modifiées sur le point qui nous occupe. Dans la préface du Manifeste écrite en 1872, Marx et Engels déclarent en effet n'attacher aucune importance à ces mesures révolutionnaires, qui, disent-ils, devraient être modifiées sur plusieurs points '.

Quelques années plus tard, dans VAnti-Dûhring, dont la première édition date de 1878, Engels se prononce d'une façon plus nette. Il déclare que l'État moderne, quelle que soit sa forme, est essentiellement une machine capitaliste; c'est pour ainsi dire le capitaliste collectif idéal. Plus l'État accapare de forces productives, et plus il exploite les citoyens; car ses ouvriers restent toujours des salariés, des prolétaires, et la relation capitaliste entre salariants et salariés, loin d'être abolie, se trouve ainsi poussée à bout. L'appropriation par l'État des forces productives n'est donc pas la solution du conflit.

Mais Engels ajoute immédiatement qu'elle en contient les éléments. Effectivement, la solution qu'il esquisse consiste à substituer à l'Etat la « société », et à remplacer l'étatisation partielle et successive par la socialisation intégrale. La solution des antagonismes sociaux, c'est la révolution prolétarienne; le prolétariat saisit le pouvoir, et transforme les moyens de production en propriété publique. La société prendra donc ouvertement et franchement possession des forces productives, et mettra l'ordre à la place de l'anarchie en organisant la production sociale suivant un plan déterminé, en la réglant d'après ses besoins et ceux de chacun de ses membres. Elle s'appropriera les produits destinés à entretenir et à développer la production, et laissera les individus s'approprier ceux qui consistent en moyens d'existence et de jouissance^.

M. Jules Guesde expose les mêmes vues en 1883. L'absorption graduelle des industries privées par l'État, qui forme, dit-il, le bagage sociahste des pseudo-communistes de pacotille, augmenterait la force de compression de l'État capitaliste, accroîtrait le nombre des salariés qu'il exploite, et soustrairait une partie de la production aux crises, aux désordres d'où doit sortir l'ordre libérateur. Seule, une société ayant absorbé ou fondu toutes les classes en une seule, également propriétaire et également productrice, peut donner lieu à des services réellement publics. Cette société doit sortir des excès du

1. Karl Marx et Engels, Le manifeste communiste, éd. Andler, I, p. 6, 53 ot 54, Société nouvelle de librairie, 1901, brochure.

2. Engels, Herrn Eugen Duhring's Umwàlzung de)' Wissenschaft (Anti-Dûhring), 4* éd., p. 300 et s., Stuttgard, Dietz, 1901, pet. in-8; trad. dans Socialisme utopique et socialisme scientifique, p. 30 et s., Derveaux, 1880, brochure.

capitalisme, et non d'une extension progressive des services publics monopolisés par l'Etat. Dans la production capitaliste, ce qui importe aux socialistes révolutionnaires, c'est la centralisation industrielle et commerciale, la création de moyens de production de plus en plus gigantesques, et leur possession par un nombre de plus en plus restreint de capitalistes inutiles et incapables ; ce n'est pas leur monopole par l'État'.

En procédant par élimination, nous venons de voir les marxistes repousser tour à tour le coopératisme, le socialisme sociétaire, le socialisme communal et le socialisme d'Etat progressif. Pour ceux qui ont conservé la vraie tradition révolutionnaire, ces voies sont trop lentes et conduisent à des résultats incomplets. Seule, la socialisation intégrale des moyens de production peut abolir la distinction des classes; et il semble ressortir des passages cités plus haut que cette socialisation doit s'effectuer d'un seul coup, par la brusque et totale absorption des entreprises privées, le jour où le prolétariat se sera emparé du pouvoir politique. La principale raison que l'on invoque contre le socialisme d'État progressif, c'est qu'il accroîtrait la force d'oppression de l'État capitaliste; on ne prévoit pas cependant que le prolétariat, devenu maître du pouvoir, procéderait à une transformation successive. Jusqu'ici, c'est la thèse de la catastrophe, de la révolution prolétarienne, qui domine dans le marxisme.

Mais si la socialisation doit être intégrale, quel sera le mode des échanges dans cette société nouvelle?Le régime pourrait être aussi bien un socialisme d'État intégral, dans lequel les prix, variables suivant l'offre et la demande, fourniraient des indications sur les besoins des consommateurs, qu'un collectivisme pur, dans lequel l'État réglerait la production d'après les statistiques, et taxerait les travaux et les produits en unités de travail. Les socialistes marxistes, attachés à la socialisation intégrale des moyens de production et à l'établissement d'un mode socialiste de production et d'échange, sont-ils restés indifférents au régime de la valeur qui doit être l'âme de ce mode d'échange? Je ne le pense pas. Sans sortir des limites d'une interprétation légitime de leur pensée, on peut conclure de certains indices que les fondateurs de l'école n'entrevoyaient pas, pour l'avenir, un autre collectivisme que celui dans lequel travaux et produits seraient taxés suivant le temps de travail social.

Nous trouvons, il est vrai, dans les œuvres de Marx et d'Engels,

1. J. Guesde, Services publics et socialisme; i. Guesde et P. Lafargue, /.<? programme du parti ouvrier; brochures de la Bibliothèque socialiste, Oriol, 1883 (se trouvent à la bibliothèque du Musée social).

l'école marxiste et le collectivisme 117

de nombreux passages où ils traitent d'utopiques les systèmes de John Gray, Bray, Proudlion et Rodbertus, qui admettaient justement l'emploi des bons de travail comme monnaie représentative de la valeur en travail. Mais pourquoi Marx et Engels voyaient-ils là une utopie? C'est uniquement parce que Proudhon, Rodbertus et autres voulaient introduire cette monnaie dans le milieu actuel de la concurrence, et qu'ils pensaient réaliser ainsi, dans tous les échanges individuels, la « valeur normale », la valeur constituée par le seul temps de travail, sans abolir en même temps la production libre, les échanges privés et la concurrence.

Or, dit Engels, cette conception est contradictoire. En régime de concurrence, la valeur des marchandises déterminée par le temps de travail socialement nécessaire n'apparaît comme une réalité qu'à travers les fluctuations des prix, qui sont inévitables. L'utopie est donc de « vouloir, dans une société de producteurs échangeant leurs marchandises, établir la valeur par le temps de travail, tout en empêchant la concurrence de déterminer cette valeur suivant le seul mode qui lui soit possible, par pression sur les prix ». En outre, si l'on supprime ces fluctuations, on supprime par là-même le seul régulateur qui permette aux producteurs d'ajuster leur production aux besoins sociaux ^

Le point de vue est le même chez Karl Marx, dans la critique qu'il dirige contre Proudhon et ses prédécesseurs, Bray et Gray. Vouloir que les produits s'échangent dans la proportion exacte du temps de travail qu'ils ont coûté, alors qu'ils sont fabriqués comme marchandises par des individus agissant isolément, c'est supposer que l'échange en concurrence doit toujours s'accomplir comme si la production s'était faite en rapport exact avec la demande et avec le degré d'utilité sociale des marchandises. Mais, dans un système de production individuelle, la règle ne fait loi que par le jeu aveugle des irrégularités qui, en moyenne, se compensent et se détruisent mutuellement. Lorsqu'une marchandise est produite en excès, le travail individuel dépensé pour sa production l'a été en pure perte ; l'effet est le même

1 Karl Marx, Misère de la philosophie, préface d'Engels, p. 22, Giard, 1896, jn-l2. — Dans cette préface, Engels semble diriger cette critique contre l'œuvre entière de Rodbertus. En réalité, elle ne porte que contre le système hybride de Der Normalavbeitstag (1871), dans lequel les prix sont fixés par l'autorité publique d'après le seul temps de travail normal, sans que la production cesse d'être libre. Au contraire, la critique n'atteint pas le pur collectivisme, le système de production administrative et de taxation en unités de travail social, exposé par Rodbertus en 1842 dans Zur Erkeiintniss..., et en 1852 dans Das Kapital (Rodbertus, Le capital, p. 129 et 1.30).

il8 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE

que si chaque producteur en particulier avait employé, pour sa marchandise individuelle, plus que le temps nécessaire socialement. Aussi des marchandises issues de travaux particuliers et indépendants n'ont-elles pas directement le caractère de produits du travail social, et ne peuvent elles pas s'échanger immédiatement entre elles dans la mesure du travail social qu'elles renferment. Elles n'expriment et ne mesurent leur qualité de produits du travail social que lorsqu'elles s'échangent contre une tierce marchandise, l'or ou l'argent, qui a été adoptée comme équivalent universel et qui, à ce titre, est l'incarnation du temps de travail général. Mais dans cette aliénation gît la possibilité d'une divergence entre la valeur de la marchandise, constituée par le temps de travail socialement nécessaire à sa production, et son prix en monnaie, qui est soumis aux \ariations de l'offre et la demande; c'est seulement sur l'ensemble que ces écarts se compensent. L'échange de quantités égales de travail n'est donc pas possible dans le régime des échanges individuels'.

Mais si Marx considère la « monnaie ou bon de travail » comme une utopie dans le milieu actuel de production, il n'adresse au contraire aucune critique au bon de travail de Robert Owen, parce que Owen suppose dabord un travail socialisé*. En effet, le bon de travail est bien la monnaie qui convient, par déduction du principe marxiste de la valeur, à un régime de production socialisée. Pour s'en rendre compte, il faut examiner de près les indications que peuvent contenir les écrits de Marx et d'Engels sur leurs conceptions de l'avenir.

Dans la phase supérieure du développement de la société communiste, lorsque le Droit se sera complètement émancipé des caractères de l'ancienne économie nationale, la société inscrira sur ses drapeaux : Chacun selon sa capacité; à chacun selon ses besoins. Mais dans la première phase de la société communiste, la plus rapprochée de l'ère capitaliste, le droit égal devra subir encore une limite

1. Karl Marx, Misère de la philosophie, p. 77 à 107; Critique de iéconomie politique., trad. Rciny, p. 96 à 101, Schleicher, 1899, in-i2; Le capital, liv. I, trad. Roy, p. 27, col. 1, note 1, et p. 42 à 45. — Karl Marx et Engels ajoutent que, si l'on conserve le régime de la production privée, on conserve nécessairement aussi la plus-value au profit des détenteurs des moyens de production, puisque la force de travail reste une marchandise dont la valeur est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production. — Pour ne pas compliquer l'exposé de la théorie marxiste, j'ai négligé les écarts entre la valeur et le prix qui n'ont pas pour cause les irrégularités de la production libre.

2. Karl Marx, Le capital, liv. I, trad. Roy, p. 39, note 1. — En fait, Owen avait cependant tenté l'épreuve de cette monnaie dans la société actuelle.

bourgeoise; le droit des producteurs sera proportionnel au travail fourni. Telle est l'idée exprimée par Karl Marx dans une lettre écrite en 1S75, à la veille du Congrès de Gotha '.

Celte idée correspond d'ailleurs exactement à l'hypothèse qui se trouve exposée dans un passage du Capital : « Représentons- nous une réunion d'hommes libres travaillant avec des moj^ens de production communs, et dépensant, d'après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social... Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une partie sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale; mais l'autre partie est consommée, et, par conséquent, doit se répartir entre tous. Le mode de répartition variera suivant l'organisme producteur de la société et le degré de développement historique des travailleurs. Supposons, pour mettre cet état de choses en parallèle avec la production marchande, que la part accordée à chaque travailleur soit en raison de son temps de travail. Le temps de travail jouerait ainsi un double rôle. D'un côté, sa distribution dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de l'autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui rtîivient dans la partie du produit commun réservée à la consommation. ))^

D'après Marx et Engels, dans un mode de production socialement organisée, il ne peut plus y avoir divergence entre la valeur, constituée par le temps de travail social, et le prix, variable d'après les Oi<^i^L. besoins; car les besoins, étant exactement satisfaits, n'exercent plus d'influence perturbatrice sur les prix, qui se confondent désormais avec la valeur formée par le travail. Les représentants de la société établissent eux-mêmes la concordance entre le temps de travail social et le besoin, qu'ils sont chargés d'apprécier exactement. « Ce n'est que lorsqu'elle contrôle efficacement la production, de manière à pouvoir la déterminer à l'avance, que la société fait correspondre le temps de travail consacré à la production d'un article à l'importance du besoin que cet article doit satisfaire. » ^ Alors les produits, n'étant plus des marchandises issues de travaux privés indépendants, n'ont plus besoin de prendre un détour pour exprimer leur qualité de pro-

1. Une lettre de Karl Marx, trad. Platon, Revue d'économie politique, 1894, p. 757 et 758.

Page 1