LES SYSTÈMES SOCIALISTES. H
dicats de producteurs. Les grandes combinaisons industrielles ont souvent exercé une influence salutaire, en écartant du marché des matières brutes les éléments de spéculation qui en faussaient les cours. Elles ont aussi rendu de véritables services aux consommateurs en posant une limite aux exigences des détaillants, dans le but de parvenir au plus grand débit possible de leurs marchandises; c'est ainsi quelles fixent elles-mêmes les prix auxquels les commerçants sont autorisés à vendre leurs produits, et ne leur consentent les réductions ordinaires que s'ils observent ces conditions. Lorsque la marge est suffisante, le détaillant n'est pas lésé; bien au contraire, il retire un grand avantage de la stabilité des prix du gros maintenue par certains cartels. Mais il n'est pas rare non plus qu'un syndicat pèse sur les maisons de détail par des primes, des menaces ou des amendes, pour les engager à ne vendre que ses produits à l'exclusion de ceux de ses concurrents.
Quant aux ouvriers, il ne semble pas qu'ils aient eu jusqu'ici à souffrir gravement de ces nouvelles organisations industrielles. Malgré la fermeture des établissements inférieurs, le nombre total des emplois dans les industries monopolisées est loin d'avoir diminué ; seuls, les employés supérieurs et les commis voyageurs ont été sérieusement atteints. D'un autre côté, la régularité de la production a donné plus de stabilité aux emplois, plus de continuité au travail, notamment dans les houillères et l'industrie du fer en Allemagne et en Autriche. Pour les salaires, ils sont devenus plus uniformes, et ils ont suivi une hausse normale dans les industries favorisées par les circonstances, comme la métallurgie; à cet égard, il n'y a -pas eu de différence sensible entre les trusts et les grandes entreprises de constitution simple. Naturellement, c'est toujours dans les grandes exploitations prospères que les ouvriers reçoivent les salaires les plus élevés, et c'est là seulement qu'ils peuvent obtenir des pensions de retraite*.
La concentration industrielle réalisée par les trusts facilite certainement l'établissement de rapports réguliers entre les unions ouvrières et les employeurs, par la pratique du contrat collectif et de la conciliation en comités mixtes. Ainsi, dans les mines de houille de Pittsburg, la compagnie formée par la fusion de 140 entreprises a établi, d'accord avec l'Union générale des ouvriers mineurs amcri-
1. Report of the Industrial Commission, t. XIH, p. xxxi; t. XVIII, p. 11, 33, 111, 102. — Jcnks, Trusts and industrial Combinations, Bull, of the Dep. of Lab., juillet 1000, p. 078 et s.
cains, une échelle mobile des salaires avec un minimum; en Angleterre, la Bradford Dijers' Association est représentée dans un comité permanent de conciliation. Toutefois, cette concentration capitaliste serait redoutable pour les ouvriers s'ils n'opéraient pas la concentration de leur côté; on a vu des trusts échapper aux conséquences de la grève dans certains de leurs établissements en transférant à d'autres la production des usines arrêtées. La puissance capitaliste d'un trust est tellement supérieure à celle d'un grand nombre de patrons accidentellement réunis pour la résistance, que l'union de toutes les associations ouvrières dans la branche d'industrie monopolisée devient une nécessité. Encore la force même d'une grande fédération ouvrière vient-elle se briser contre celle d'un trust colossal. ; Dans la grève de 1901 menée contre la grande Corporation de l'acier par l'Union générale des ouvriers du fer et de l'acier [Amalgamaled Association of Iron^ Steel and Tin Workers), l'association ouvrière malgré ses 60000 ou 80 000 grévistes, a échoué rapidement et perdu des positions ; le nombre des usines dans lesquelles elle était reconnue et admise à discuter les conditions du travail a été réduite
Le pouvoir des grands trusts touche donc plus ou moins toutes les classes de la société. Il est d'autant plus inquiétant qu'il est plus concentré. Bien que les actions d'une vaste corporation soient répandues dans un grand nombre de mains, il n'en est pas moins vrai que sa direction effective appartient tout entière à un très petit nombre de gros actionnaires. Dans les conditions actuelles de l'organisation des trusts, ce sont moins les industriels que les financiers qui ont le contrôle de ces entreprises. Il y a plus; les principaux actionnaires des grandes affaires industrielles organisées en trusts ont aussi la haute main dans d'autres affaires importantes, houillères, chemins de fer, navigation, banques, assurances. Les mêmes hommes figurent dans de multiples conseils d'administration, de sorte que, sous leur direction, les diverses entreprises se prêtent un mutuel concours. Cette circonstance favorise singulièrement l'intégration, qui n"est qu'un aspect particulier de la concentration; c'est ainsi que les charbonnages et les entreprises de transport viennent par leurs faveurs fortifier la position des trusts et assurer leur monopole. Mais il en résulte aussi que la haute banque domine toute la grande industrie et tout le système économique; par les appuis qu'elle sait se créer dans la presse et dans les pouvoirs publics, elle
1. Willoug-hby, La Corporation de l'acier des États-Unis et la grève de ses ouvrier en i90f, Musée social, Mémoires et documents, iiv. 1902.
parvient même à exercer son influence sur le système politique dans le sens de ses intérêts; en sorte que le capitalisme, à sa plus haute expression, devient un régime dans lequel quelques milliardaires commandent, par les trusts et autres organisations financières, un capital huit ou dix fois plus considérable que le leur, et détiennent une puissance économique qui semble jusqu'ici sans contrepoids*.
§ IV. — La sphère du monopole.
En présence du développement si rapide des trusts et des cartels, un problème général s'impose à notre attention.
" On sait quelles sont les causes ordinaires des monopoles privés : causes naturelles, lorsque les sources de la production sont restreintes (sel, pétrole, houille, métaux, etc.), ou que le service à exploiter nécessite une occupation de la voie publique (services d'eaux et de gaz, tramways, etc.); causes artificielles, lorsqu'un privilège est conféré à un exploitant soit par l'autorité publique (brevet d'invention, marque de fabrique, concession privilégiée des voies ferrées), soit par de grandes entreprises de transport ou d'emmagasinage. Mais ces causes strictement définies, d'une étendue relativement limitée, sont elles les seules? Ne doit-on pas, au contraire, reconnaître aujourdhui une nouvelle cause de monopole privé, agissant avec une énergie croissante, dans la supériorité des grands capitaux, qui écrasent par leur seule puissance les entreprises de moindre envergure sur le terrain de la libre concurrence? Ne voyons-nous pas à notre époque, en dehors des monopoles naturels et artificiels, s'élever des monopoles d'origine purement capitaliste qui naissent spontanément de l'organisation économique des sociétés modernes? Et si le monopole peut s'établir par la seule force des capitaux, n'est-il pas destiné à envahir progressivement tout le domaine économique, comme une conséquence nécessaire du régime de la libre concurrence?
A cette question, la plus grave peut-être que soulève le capitalisme grandissant, il semble difficile à l'heure actuelle d'apporter une réponse certaine appuyée sur l'observation ; et les hommes qui l'ont
1. Aux Ktats-Unis, cinq personnes (MM. J. Rockefcller, E. Harriman, P. Morgan, W. Vandorbilt, G. Gould), possédant en bloc une fortune évaluée à 4 milliards de frants, exercent un pouvoir de contrôle sur un capital de 41 milliards dans les banques, les chemins de fer et les entreprises industrielles, où la totalité du capital engagé s'élève à 88 milliards. (Raffalovich, Ti-iists, cartels et syndicats, p. 143, note» Guilluumia, 1903, in-S".)
étudiée de plus près, à l'aide des matériaux fournis par l'enquête de la Commission industrielle des Etats-Unis, comme M. Jenks, se montrent assez réservés dans leurs conclusions, disant que l'expérience des trusts contemporains est encore trop récente pour fournir des éléments de certitude '.
En fait, il est difficile de citer aux États-Unis un trust important et durable, investi d'un réel monopole, qui ne le doive à quelque cause naturelle ou artificielle : limitation naturelle de la production, brevet d'invention, tarifs de faveur ou ristournes des compagnies de chemins de fer, etc. ■.
Toutefois, on a beaucoup abusé du régime protectionniste des Etats-Unis pour soutenir que la floraison des trusts américains est un phénomène purement local, qui serait impossible dans un régime de liberté commerciale. M. Havemeyer, président de VAmeî'ican Sugar Refining C°, est venu prêter à cette opinion l'appui de son autorité, en déclarant devant la Commission industrielle que la protection douanière est la mère de tous les trusts. M. Havemeyer n'a donné de son affirmation qu'une justification insuffisante, et d'ailleurs dangereuse pour ceux qui ont foi dans la libre concurrence, lorsqu'il a dit que la protection active la concurrence intérieure, qui se résout finalement en combinaisons. Mais on a fait observer en sens contraire que, si la protection douanière permet incontestablement à un trust, une fois qu'il est constitué et armé d'un monopole, de mieux rançonner les consommateurs et de faire l'exportation à prix réduits, elle n'explique pas la formation même de ce monopole et la suppression de la concurrence intérieure. Loin de là, les prix élevés qui résultent d'un tarif protecteur favorisent les petites entreprises comme les grandes, et sont plus nécessaires encore aux premières pour subsister qu'aux secondes pour se développer; la suppression des barrières de douane, si elle devait mettre en échec le monopole d'un trust par l'introduction de la concurrence étrangère, pourrait être favorable aux consommateurs, mais elle n'aurait pas pour effet de ranimer la concurrence intérieure; des entreprises de moindre importance échoueraient, là oîi le trust lui-même ne parviendrait pas à maintenir ses positions. La protection douanière peut être la nourrice des trusts, elle n'en est pas la mère.
Au reste, il n'est plus guère possible de s'en tenir à cette affirma-