Voir Annexe l!l
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concentrée au point de vue de la division du travail; très souvent, il y a collaboration multiple et continue entre le travail à la main qui s'exécute au domicile de l'ouvrier, et le travail mécanique qui se fait à l'usine; les travailleurs à domicile se bornent à donner une élaboration parcellaire très simple à des pièces demi-façonnées par la machine, qui passent de maison en maison pour retourner finalement à la fabrique ou à Icntrepôt, où s'opère parfois le finissage. La dispersion des ouvriers cause assurément des pertes de temps et des frais de transport ; mais ces pertes et ces frais ne grèvent pas l'entrepreneur, qui trouve presque toujours le moyen de les rejeter sur l'ouvrier.
L'entrepreneur, n'ayant pas de capital fixe, rejette également sur l'ouvrier tout le poids des crises et des chômages. Aussi recourt-il autant que possible à ce mode d'exploitation pour les industries de saison et pour celles qui sont soumises à la mode, ne conservant la fabrique que pour les articles courants qui trouvent toujours un écoulement et peuvent être fabriqués à l'avance comme stock.
C'est aussi dans l'industrie à domicile que le chef d'entreprise peut payer les salaires les plus bas. Pour gagner quelque argent sans quitter son intérieur où sa présence est indispensable, l'ouvrière consent à des prix de façon dérisoires. Les travailleurs de cette catégorie, souvent dispersés à la campagne, sont sans défense, et l'entrepreneur, en s'adressant à eux, se met à l'abri des syndicats et des grèves.
Enfin il n'est pas jusqu'au développement des lois de fabrique, destiné, d'après Karl Marx, à accélérer la ruine des ateliers domestiques, qui ne contribue au contraire à les multiplier. La prévision de Marx serait juste, si les lois de fabrique s'appliquaient aux petits ateliers comme aux grands; mais il n'en est rien, ni en fait ni en droit. Le grand industrrel qui veut se soustraire aux lois limitant la durée du travail, pour donner à la production sa plus grande expansion dans un moment favorable, distribue l'ouvrage à domicile; là, on fera des journées de 14 et 16 heures, on travaillera au besoin jour et nuit; les ateliers de famille sont soustraits à tout contrôle, et, dans les petits ateliers à domicile occupant des salariés, le sous entrepreneur, seul responsable, échappe facilement à la surveillance des inspecteurs.
La conclusion qui se dégage de cette analyse est très nette : l'industrie à domicile ne se défend contre la concurrence de l'usine que par les basses conditions qu'elle fait au travail; aussi s'étend-elle à mesure que les organisations ouvrières et la législation réussissent
à améliorer la situation des salariés dans la grande industrie sans atteindre efficacement la petite. Lorsque le travail n'exige pas une force puissante, les entrepreneurs préfèrent souvent renoncer au grand atelier central et commander le travail à domicile. Lors même que l'agglomération des ouvriers autour d'un moteur central présente certains avantages au point de vue de l'organisation du travail, la supériorité du machinisme et de la concentration du travail ne suffit pas toujours à assurer le triomphe de la grande industrie.
C'est ainsi qu'en tissage même, le machinisme n'a pas envahi tout l'ensemble de la production ; si le métier mécanique s'est imposé avec un élan irrésistible dans la fabrication des tissus ordinaires, le métier à la main, malgré l'infériorité du travail de préparation à domicile, subsiste cependant pour la plupart des tissus fins, qui supporteraient difficilement l'action du métier mécanique, pour les étoffes façonnées qui comportent une grande variété de modèles, pour les nouveautés soumises aux variations de la mode, soieries riches du Lyonnais, rubans de soie et de velours de la région de Saint- Etienne, bonneterie de soie des Cévennes, batistes et linons du Cambrésis, lainages de Sainte-Marie-aux-Mines, tissus damassés de Belgique, etc. Pour ces articles nouveautés qui ne peuvent être fabriqués en stock, les changements fréquents qu'impose la mode seraient trop coûteux sur des métiers mécaniques, et les chômages trop onéreux pour les usiniers chargés d'un grand outillage. Aussi le tissage à domicile, malgré les réductions qu'il a subies, conserve-t-il une place importante; il occupe encore un cinquième ou un tiers du personnel ouvrier en Allemagne, suivant qu'il s'agit du coton ou de la soie; la moitié des ouvriers et même plus en Belgique, dans le tissage du coton, de la laine et du lin *.
Néanmoins, il semble bien que cette situation, lors même qu'elle se prolongerait longtemps, ne saurait durer indéfiniment, et que, à moins de circonstances nouvelles, la victoire doive rester en général à la grande industrie concentrée. Ne nous laissons pas abuser par la progression récente de certains métiers à domicile; ce mouvement peut être interverti d'un jour à l'autre, soit par de nouveaux perfectionnements du machinisme, soit par une intervention plus rigoureuse des lois de protection ouvrière dans la petite industrie.
Dans beaucoup de métiers, le travail à la main, jadis en possession de la fabrication intégrale du produit, a été délogé successivement de ses positions, et ne s'applique plus qu'à la préparation ou au finis-
sage de pièces partiellement travaillées à la machine; de cette combinaison du travail mécanique et du travail à la main, les exemples abondent sous les formes les plus variées dans de nombreuses industries, armurerie, coutellerie, horlogerie, clouterie, cordonnerie, etc. '. Encore cet état de choses est-il lui-même provisoire. Dans la cordonnerie et l'horlogerie notamment, si le travail à la main subsiste encore partiellement en Europe, il a été complètement éliminé par la fabrication mécanique aux États-Unis. Et même dans les industries du vêtement qui semblent se prêter le moins au machinisme, confection et lingerie, le travail en chambre ne se développe pas partout; des observateurs signalent l'extension de grandes usines oîi des entrepreneurs de confection réunissent, à côté de quelques coupeurs et presseurs, plusieurs centaines de mécaniciennes travaillant sur des machines à coudre actionnées par un moteur inanimé. Là, ce n'est pas le machinisme qui opère la concentration; mais on a montré qu'à d'autres égards encore l'industrie à domicile, malgré ses avantages incontestables pour l'entrepreneur, reste inférieure à la fabrique. Elle ne peut assurer de la même manière des^ livraisons promptes, régulières et uniformes; elle ne comporte pas non plus une spécialisation aussi minutieuse des tâches parcellaires pour les ouvriers et les machines, lorsqu'il s'agit de faire subir des élaborations successives très nombreuses et très brèves à un même produit par grandes masses. L'industrie à domicile est donc menacée sinon de disparaître, au moins de se restreindre même dans les professions où le machinisme est le moins développé -.
Un facteur nouveau intervient aujourd'hui, il est vrai, qui permettra peut être de conserver à l'état de dispersion un grand nombre de petites industries rurales et urbaines : c'est la force motrice à domicile fournie par de petits moteurs à gaz, à pétrole ou à alcool, et surtout par la transmission de l'énergie électrique. Déjà ces procédés commencent à se répandre; les passementiers de Saint- Etienne adaptent avec succès le courant électrique à leurs métiers, et les bonnetiers de l'.Aube ont pu introduire chez eux le métier Cotton grâce au moteur à pétrole ^ Les petites industries domestiques sont tellement variées, leurs procédés de fabrication tellement différents, qu'il est impossible d'établir à leur égard des prévisions générales
2. Aftalion, Le développement de la fabrique et le travail à domicile dans les industries de l'habillement, Larose, lûOtj. — Ilapporls du jury international pour l'Exposition universelle de 1900, Groupe XIII, Fils, tissus, vêtements, 2"= partie, classes 83 et 86, par L. Storcii, p. 86 et 87, Inip. Nat., 1902.
LES LIMITES DE LA nONCENTRATION 181
soit dans le sens de leur disparition, soit en sens contraire. Néanmoins il est permis de penser, sans trop s'aventurer, que si l'industrie électrique, grâce à de nouveaux perfectionnements, parvient à fournir la force à grande distance par petites quantités et pour des prix minimes, les industries à domicile pourront se maintenir et même se multiplier, surtout dans les régions montagneuses oîi les chutes d'eau leur fourniront la force à bon marché; mais l'adaptation sera lente, si elle rend nécessaire le remplacement des anciens métiers. Dans la confection et la lingerie, on a constaté jusqu'ici que le petit moteur pour machines à coudre, au lieu de se répandre chez les ouvrières en chambre, favorise plutôt la formation d'ateliers moyens.
L'expansion do l'industrie à domicile, dans ces nouvelles conditions, sera-t-elle un bien ou un mal pour la population ouvrière? C'est une tout autre question. La force motrice à domicile sera un bienfait pour les travailleurs, si elle diminue leur fatigue et si elle accroît leur production. Sans doute le salaire, dans l'industrie à domicile, restera toujours inférieur à celui des ouvriers de fabrique; le travailleur, et surtout l'ouvrière, se contentera toujours d'un salaire moins élevé pour un travail qu'il pourra exécuter chez lui; de son côté, l'entrepreneur n'aurait plus le même intérêt à faire exécuter le travail en dehors de la fabrique, si le salaire n'y était pas plus faible. Mais les façonniers et leurs auxiliaires pourront profiter de l'accroissement de la production pour relever le niveau de leurs salaires, surtout s'ils savent s'émanciper et se défendre par l'association. En admettant que les choses se passent ainsi, l'extension des ateliers de famille sera un véritable progrès social. Mais, d'autre part, les ateliers à domicile resteront toujours soumis aux irrégularités sans frein de la production, et les chômages y seront d'autant plus pesants pour les façonniers que ceux-ci auront fait plus de frais pour installer la force dans leurs ateliers.
Section IL — Le métier indépendant'.
A la différence des industries à domicile, les petites entreprises industrielles indépendantes échappent non seulement à la centralisation technique de la production, mais aussi à la concentration capitaliste. Dans quelle mesure subsistent-elles, quelle est leur force
de résistance, jusqu'à quel point leurs conditions actuelles d'existence nous renseignent elles sur leurs chances d'avenir? Bien que nous possédions des données précieuses sur leur état passé et actuel dans certains pays, il nous est toujours difficile den tirer des indications quelque peu sûres pour l'avenir. Le chercheur le plus consciencieux se trouve naturellement incliné, suivant ses préférences, à interpréter les faits comme signifiant la vitalité ou l'agonie des petites exploitations autonomes. Il faut donc un effort pour écarter ces tendances subjectives, et peut-être n'y réussit-on jamais complètement.
Nul ne conteste que, dans certains domaines, la partie est perdue pour la petite entreprise; tout le débat porte sur le point de savoir s'il faut généraliser ces faits, et considérer les petites exploitations indépendantes de l'industrie comme des îlots disséminés, sémiettant peu à peu sous l'effort des éléments contraires, et destinés à être engloutis un jour par le flot montant du capitalisme.
La notion du métier est celle d'une petite entreprise menée par un artisan qui travaille seul, ou qui emploie comme auxiliaires des membres de sa famille, des apprentis, voire même quelques ouvriers salariés, mais sans cesser de travailler lui même; d'autre part, cet artisan est un entrepreneur indépendant, propriétaire de ses instruments de travail et de ses matières, qui vend directement ses produits à la clientèle et court les risques de l'entreprise. Sans doute, il est parfois difficile de dire où commence et où finit le métier indépendant. L'entrepreneur qui occupe une dizaine d'ouvriers, et qui se contente ordinairement d'exercer un rôle de surveillance et de direction, nest-il pas déjà un entrepreneur capitaliste? L'artisan qui vend ses produits tantôt aux consommateurs, tantôt à des commissionnaires et à des magasins, celui surtout qui, sans cesser d'être propriétaire des matières et des produits, travaille pour un seul magasin, ne côtoie-t-il pas la sphère de l'industrie à domicile dépendante? En haut comme en bas, les confins du métier sont quelque peu incertains; cette imprécision, commune à toutes les classifications scientifiques, ne doit pas nous faire renoncer à une notion suffisamment claire par elle-même.
Nous possédons très heureusement, sur la question des métiers, une mine abondante de renseignements dans les statistiques allemandes, et surtout dans la grande enquête de 1895-1897 entreprise en Allemagne et en Autriche par le Verein fur Socialpolitik. L'impression qui se dégage des nombreuses observations recueillies par les enquêteurs dans les régions les plus variées, dans les villes grandes
et petites comme dans les campagnes, est assez généralement pessimiste; certains métiers sont morts, d'au Ires ont été dépouillés d'une partie de la fabrication qui leur appartenait autrefois, d'autres, enfin, sont malades ou au moins menacés '.
Les causes de cet ébranlement ressortent des explications déjà fournies sur la concentration des entreprises et sur l'industrie à domicile; elles se ramènent toutes à une seule, le progrès scientifique, source des inventions qui ont créé le machinisme et développé les moyens de transport. C'est un fait bien connu que la transformation des instruments de production, souvent provoquée elle-même par l'agrandissement des marchés, a fait disparaître le métier dans les industries où elle s'est opérée. Il faut ajouter que l'extension des marchés, même dans certaines industries où le machinisme n'intervient pas, impose au producteur un rôle commercial hors de proportion avec les moyens de l'artisan.
Au point de vue industriel, il est à peine besoin de faire ressortir l'infériorité du petit producteur, dénué des moyens mécaniques qui rendent le travail plus rapide et plus productif, souvent dépourvu des connaissances indispensables et incapable de suivre les progrès techniques, impuissant à retenir les bons ouvriers par de forts salaires, éprouvant des difficultés croissantes pour conserver un atelier spacieux dans les villes; évidemment, l'artisan doit renoncer aux productions qui exigent un machinisme coûteux et compliqué, une application raisonnée des procédés scientifiques, ou même une organisation développée de la division du travail entre plusieurs corps de métiers.
L'infériorité de l'artisan n'est pas moins sensible au point de vue commercial. Étroitement limité dans ses achats de matières et opérant avec un capital restreint, il se trouve placé sous la dépendance des fournisseurs qui lui font crédit. Pour la conservation même des marchandises en magasin, leur emballage et leur expédition, sa situation est généralement désavantageuse. Quant à la vente, elle lui devient inaccessible dès qu'elle dépasse l'étroit rayon d'une clientèle purement locale; encore est-il obligé fréquemment, pour la conserver, d'établir un magasin de vente.
C'est qu'en effet les habitudes du public ont changé. L'usage se perd de faire exécuter un objet sur commande, surtout si l'exécution exige le concours de plusieurs corps de métiers ; le consommateur ne veut plus perdre son temps, ni courir les risques d'une livraison