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défectueuse ou mal appropriée à ses désirs ; il veut choisir entre des produits tout faits, et délaisse l'échoppe pour le magasin. Aussi le petit industriel urbain doit-il tenir un magasin où il débite, à côté de ses produits, des articles de seconde main sortis de la fabrique ou de l'industrie à domicile. Mais c'est là une lourde charge qui s'aggrave avec la cherté progressive des loyers dans les villes, et qui suppose déjà, chez le petit industriel, la disposition d'un certain capital. En outre, tous les artisans ne sont pas capables de tenir un commerce; loin de là, la plupart d'entre eux ignorent les règles les plus élémentaires de la comptabilité, et beaucoup succombent plutôt par défaut d'éducation commerciale que par insuffisance technique comme fabricants.

Pour ces différentes raisons, les artisans qui produisent des marchandises se trouvent beaucoup plus atteints que ceux qui fournissent simplement leur travail aux particuliers pour des installations et réparations. Dans tous les genres de fabrication qui portent sur des articles de type uniforme, susceptibles d'une production en masse pour un marché étendu, le métier recule soit devant la fabrique, soit devant l'industrie à domicile, suivant que le machinisme est ou non nécessaire; cette évolution a commencé bien avant la proclamation de la liberté de l'industrie, à une époque oîi le régime de la corporation obligatoire et fermée existait encore en France, en Allemagne et en Autriche. C'est ainsi que le métier a disparu totalement ou à peu près dans de nombreuses industries où il florissait jadis : tissage, chapellerie, maroquinerie, quincaillerie, fabrication des épingles, des peignes, brosses, couteaux, lampes et ustensiles de ménage, tonnellerie, meunerie, brasserie, tannerie, etc. ; il a été dépossédé en grande partie dans la menuiserie, l'ébénisterie, la teinturerie, l'horlogerie, la cordonnerie, la confection des vêtements.

Sur ces différents points, l'artisan vaincu a cédé devant la fabrique, ou bien il est tombé sous la dépendance des entreprises capitalistes comme travailleur à domicile salarié; tout au moins occupe t il une situation intermédiaire sur les confins indécis du métier indépendant et de l'industrie à domicile, achetant encore ses matériaux, mais cessant d'être en relations directes avec le consommateur, ne vendant ses produits qu'à des fabricants et négociants ou même travaillant pour un seul. Tel est le sort d'un grand nombre d'ébénistes qui vendent à des magasins; à moins d'être des spécialistes peu exposés à la concurrence, leur situation matérielle n'est guère supérieure à celle des tâcherons qui reçoivent la matière et travaillent sur com-

LES LIMITES DE LA CONCENTRATION 18b

mande. Telle est aussi, en dernière analyse, la condition de certain» entrepreneurs du bâtinnent soi-disant indépendants, qui, dans les villes où la population augmente rapidement, sont crédités et exploités par des spéculateurs, ou qui se trouvent au moins subordonnés à un entrepreneur général au lieu d'être en rapport direct avec le propriétaire.

Là même où l'artisan a pu se maintenir, il est rare qu'il fabrique comme jadis un produit complet; généralement, il doit acheter des objets à demi fabriqués ou complètement achevés que fournit la grande industrie, et se contente de les terminer ou de les ajuster sur place.

Il n'est pas jusqu'aux industries d'art, souvent considérées comme le domaine où le métier pourrait se reconstituer, qui n'échappent à la petite industrie indépendante, quand les pièces sont exécutées sur des modèles fournis par des artistes et dessinateurs, et quand l'exécution réclame l'emploi de procédés coûteux : bronzes, verreries, céramique, galvanoplastie, lithographie, photogravure, etc. Dans les industries d'art, l'artisan ne subsiste que s'il peut faire lui-même le modèle et exécuter le travail à la main.

Aussi les conclusions de M. Sombart sur l'avenir des métiers sontelles catégoriques. Il est possible que leur situation soit actuellement meilleure à l'ouest qu'à l'est de l'Allemagne, et que les grandes villes leur offrent dans l'avenir un asile plus sûr que les petites villes et les campagnes; possible également que certains métiers, ceux de l'alimentation et du bâtiment par exemple, soient mieux garantis que ceux du mobilier et du vêtement; possible encore qu'ils aient plus de résistance pour les réparations que pour la fabrication du neuf; mais ce sont là de simples différences de degré. Aucune branche des métiers n'est à l'abri des atteintes du capitalisme, aucune d'elles ne suit une évolution différente des autres dans son principe; le métier est une forme d'industrie surannée, inférieure à tous points de vue, donnant des produits moins bons et plus chers que la grande industrie, et destinée par conséquent à disparaître; c'est une question de temps, et les différences que l'on relève ne peuvent porter que sur la durée plus ou moins longue de sa décomposition. Rien ne peut le sauver : ni l'association coopérative, qui a fait un fiasco complet dans les milieux d'artisans, malgré les efforts prolongés des partis conservateurs; ni l'emploi des machines, ni la vulgarisation du crédit. Le machinisme et le crédit ne sont utilisés dans cette sphère que d'une façon exceptionnelle, par quelques individualités entreprenantes qui, du même coup, sortent de la catégorie des artisans

18ti LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉCOiNÛMIQUE

pour s'élever au rang d'entrepreneurs capitalistes. Au reste, si le moteur à domicile et le crédit se généralisaient parmi les artisans, il en résulterait un tel accroissement de leur production, qu'elle ne trouverait plus d'écoulement sur les marchés locaux; le progrès technique, conduisant à la production en masse, ferait tomber plus rapidement encore l'artisan sous la domination du capital commercial ' .

Si le pessimisme paraît pleinement justifié pour un grand nombre de métiers dont nous observons aujourd'hui la décadence, une conclusion aussi sommaire sur la disparition totale de l'espèce, dans un avenir plus ou moins rapproché, paraît au contraire aventureuse et prématurée. Elle dépasse certainement les indications que nous fournissent les statistiques sur les tendances de la petite industrie, et néglige, dans sa généralité, certains côtés du problème ^.

En Allemagne, de 1882 à 189o, la petite industrie (travailleurs isolés et étabhssements occupant moins de 6 personnes) est la seule catégorie qui ait subi une diminution absolue, tant pour le nombre des exploitations que pour celui des personnes occupées; mais cette diminution n'est pas considérable; elle n'est que de 186000 exploitations (8,6 p. 100 du total) et 79 000 personnes (2,4 p. 100). Elle prend cependant une importance plus significative, si l'on considère que, dans l'intervalle entre les deux recensements, la population de l'Empire a augmenté de 15 p. 100, et que le personnel de la moyenne €t de la grande industrie s'est accru dans des proportions considérables; aussi la petite industrie occupe t- elle aujourd'hui une place bien plus restreinte dans l'ensemble (40 p. 100 du personnel total de l'industrie au lieu de oo p. 100).

Mais il est une circonstance qui vient sensiblement restreindre la portée de ces chiffres; c'est qu'ils s'appliquent aussi bien à l'industrie à domicile qu'au métier indépendant. Or, on sait que l'industrie à domicile a diminué en Allemagne d'une époque à l'autre, à cause de la disparition progressive du tissage à la main. 11 est difficile d'évaluer exactement la part qui revient à l'industrie à domicile dans la diminution totale du personnel de la petite industrie; mais elle doit être importante. Le métier occupe encore une place considérable en Allemagne, car, après déduction des chiffres qui se rapportent à l'industrie à domicile, il figure encore pour 1 647 000 exploitations et 2 733000 personnes. Il a d'ailleurs lui-même une tendance géné-

1. Sombart, Der moderne Kapitallsmus, not. t. I, p. 615 à 618.

raie à se concentrer; dans son personnel, ce sont les maîtres qui diminuent, tandis que le nombre des auxiliaires s'accroît.

Dans les établissements les moins importants de la moyenne industrie, occupant de 6 à 10 personnes, l'accroissement a été assez considérable entre 1882 et 1893 ; le personnel s'est accru de 214000 personnes, soit 60 p. 100. Mais ces établissements dépassent déjà la mesure du métier proprement dit ; ce sont presque des petites entreprises capitalistes, dont le chef cesse souvent d'être un travailleur manuel; elles forment l'échelon par lequel passent les artisans les plus capables lorsqu'ils entrent dans la sphère de l'industrie capitaliste. Dans certaines branches, les entreprises moyennes se sont développées parallèlement avec la petite industrie; mais plus souvent encore, elles se sont accrues à ses dépens.

En Belgique, la plupart des métiers ont progressé depuis 1846; toutefois, il faut observer que l'industrie à domicile est comprise dans le tableau, et que la population a augmenté de oO p. 100 dans cette période. Si l'on fait abstraction de l'industrie à domicile, on constate que la petite industrie indépendante, dans ce pays de grande production, occupe 36 p. 100 du personnel total de l'industrie.

Aux États Unis, les métiers se sont également développés en nombre et en importance globale entre les doux derniers Census; mais ce développement a été bien moins rapide que celui des fabriques, de sorte que la part du métier dans l'ensemble de l'industrie a diminué. Dans les villes, les métiers emploient moins de capital, moins de matières et moins de salariés en 1900 qu'en 1890.

Le recensement autrichien de 1902, sur 3 200 000 personnes occupées dans l'industrie, en compte 1 oOOOOO dans la petite industrie; mais ce chiffre comprend environ 400 000 travailleurs à domicile. Quant à la France, mal servie par la nature au point de vue des mines et de l'industrie sidérurgique, elle a toujours excellé dans les productions fines et variées; les articles de bijouterie, bimbeloterie, ouvrages en métaux, modes et confections, dont l'exportation se chiffre par centaines de millions, sont fournis en majeure partie par la petite industrie, qui domine notamment à Paris. Aussi le chiffre de 2 600000 personnes occupées dans la petite industrie en 1901, soit 47 p. 100 du personnel total de l'industrie, est-il assez vraisemblable; mais il se compose, dans une proportion impossible à préciser, de travailleurs à domicile. Si l'on écarte les 1 100 000 patrons isolés et ouvriers à domicile de l'industrie, il reste en 1901 578 541 établissements de 4 salariés au plus, en augmentation de 42 106 sur 1896; ils occupent 1 516 602 personnes, en accroissement

de 93018 sur 1896. Ces augmentations absolues, dans un si court espace de temps, prouvent la vitalité du métier en France, bien que l'importance relative de son personnel ait baissé de 36,6 à 34,5 p. 100. Mais les établissements de 5 à 10 salariés, si florissants en Allemagne, sont chez nous en régression notable.

Si nous nous en tenons à la statistique allemande, la seule qui distingue à peu près la petite industrie indépendante de l'industrie à domicile, nous constatons non seulement que le métier n'est pas mort en Allemagne, mais même qu'il a perdu peu de terrain, dans une période où Ion aurait pu croire que le développement soudain de la grande production capitaliste désorganiserait les anciennes formes delà production. Les économistes qui pensent que le métier est condamné à disparaître ont discuté les chiffres; ils ont observé, avec grande apparence de raison, que les chiffres dissimulent les rapports réels de dépendance qui lient un très grand nombre de petits producteurs soi-disant autonomes à des entreprises capitalistes ; ils ont expliqué la survivance du métier parla routine de la clientèle, lente à se détacher de ses anciens fournisseurs, par les conditions misérables dans lesquelles vivent beaucoup d'artisans, par les ressources accessoires que leur fournit la possession d'un coin de terre ou d'un petit capital, par l'exploitation abusive qu'ils exercent à l'égard de leurs apprentis et de leurs ouvriers. Tout cela est possible, vrai sans doute en grande partie; et pourtant, cela ne suffit pas à expliquer la stabilité, la force de résistance d'une forme d'industrie à laquelle les conditions de la vie moderne paraissent si défavorables.

M. Bûcher, après avoir exposé les résultats généraux de l'enquête faite de 1893 à 1897, et décrit en larges traits l'évolution actuelle de la petite industrie, est loin de partager l'opinion de M. Sombart sur le sort qui lui est réservé. Certes, dit-il, elle se restreindra toujours davantage aux positions où elle peut le mieux faire valoir ses avantages propres; mais « je suis fermement persuadé que le métier, comme forme d'exploitation, ne pourra jamais disparaître complètement )). Les formes d'exploitation industrielle sont comme les moyens de transport; les anciennes peuvent se trouver refoulées par les nouvelles, mais elles ne perdent jamais totalement leur utilité'.

Il y a, en effet, dans le métier le plus humble, un principe de vie

1. Bûcher, Die HandioerlcerfraDe, Wapport au CongTès du Verein fiir Socialpolitik de 1897, Schrift. d. Ver. f. Soc.pol., t. LXXVI, p. 33. — Éludes d'histoire et d'économie politique, trad. Hansay, p. 153 et s., Alcan, 1901, in-S".

toujours actif. Le petit producteur peut avoir des charges plus lourdes que le grand industriel; il est mal outillé, routinier, ignorant même, c'est possible; mais il travaille énergiquement, parce qu'il est son maître et recueille le profit de son activité; il soigne son travail, parce que ses produits ne sont pas anonymes; il gère lui même ses affaires, il dirige en personne ses auxiliaires, travaille et vit avec eux; il est en rapport immédiat avec la clientèle, qui le connaît personnellement ; il évite le coulage et les frais de surveillance qui grèvent la grande entreprise, même la mieux conduite, par cela seul qu'elle est conduite administrativement. Ces avantages sont loin d'être négligeables ; ils compensent bien des causes d'infériorité, et rendent la lutte possible quand il ne s'agit pas de marchandises à la grosse.

Individuellement considérés, les divers métiers se trouvent placés dans des conditions trop différentes pour être l'objet d'une condamnation en bloc; il en est dont les conditions particulières assurent l'existence dans le présent et dans l'avenir.

Il ressort des observations faites en Allemagne que l'évolution des métiers est très différente dans les villes et dans les campagnes '. Dans les villes, le personnel des métiers tend à diminuer d'importance relativement à la population ; en même temps se manifeste une tendance à la concentration des métiers ; les petites entreprises prennent individuellement plus d'importance, elles emploient un pkis grand nombre d'ouvriers. Les artisans les plus capables agrandissent leur atelier, ouvrent un magasin, deviennent de petits entrepreneurs capitalistes; les autres, s'ils ne tombent pas dans le salariat comme ouvriers de fabrique ou travailleurs à domicile, ne sont plus que des rapiéceurs ; en d'autres termes, le métier urbain est réduit aux réparations quand il ne se transforme pas.

Dans les campagnes, au contraire, principalement dans les contrées riches et peuplées de l'ouest, le personnel des métiers s'accroît relativement à la population, sans que les entreprises tendent individuellement à augmenter d'importance; parmi les maîtres, ceux qui travaillent sans ouvriers ni apprentis restent très nombreux (64 p. 100). Le métier est donc loin de reculer dans les campagnes ; la population rurale achète bien des marchandises aux magasins de la ville voisine ou à la voiture du colporteur; pourtant, elle reste tidèle à l'artisan du pays, dont le rôle paraît s'élargir avec les progrès de l'aisance et la restriction des travaux domestiques.

A côté des métiers qui déclinent ou qui restent stationnaires, il en

est, au contraire, qui démontrent leur vitalité en progressant. S'agit il de l'alimentation, boucherie, charcuterie, boulangerie, pâtisserie, confiserie? L'accroissement est considérable (15 p. 100 pour les petites exploitations, 33 à 3o p. 100 pour leur personnel, de 1882 à 1893, en Allemagne); il est vrai que ces métiers ont un caractère commercial très prononcé, qui explique en grande partie leur prospérité; mais, en tant que métiers, ils gardent toute leur raison d'être, parce que leur fonction est de préparer les produits suivant les goûts particuliers de la clientèle sur un marché restreint.

Cette même fonction appartient encore aux tailleurs et cordonniers sur mesure, aux couturières, modistes et lingères qui travaillent sur commande, aux tapissiers et ébénistes qui reçoivent directement les ordres de la clientèle. Toutefois, le client qui ne se contente pas de l'article tout fait porte souvent sa commande, dans les grandes villes, à des magasins grands ou moyens qui font exécuter le travail par des ouvriers à domicile, ou qui se chargent de la décoration des appartements.

S'agit-il encore de services personnels comme ceux des coiffeurs, de services domestiques comme ceux des blanchisseuses? Les métiers qui s'y rapportent, de même que ceux de la boulangerie et du vêtement, se sont multipliés à mesure que ces services se détachaient de l'industrie domestique. Là encore, l'artisan continue à jouer un rôle utile : il est rapproché du client, il entretient avec lui des rapports immédiats et réguliers, il sait se plier à la variété de ses exigences. De même encore, l'emballeur doit recevoir directement les commandes de la clientèle; le relieur, l'encadreur continuent à travailler en petit atelier pour les amateurs. Dans les campagnes, le charron, le sellier, le maréchal ferrant restent nécessaires et sont toujours nombreux, principalement dans les pays de petite culture.

Voilà donc toute une catégorie nombreuse et importante de métiers qui, par leur nature propre, sont adaptés aux besoins des consommateurs et paraissent garantis pour Tavenir; ils ne sauraient être remplacés ni par l'usine, ni par l'industrie à domicile. Les procédés chimiques et mécaniques sont peut-être une menace pour les petits métiers de teinturiers-dégraisseurs et de blanchisseurs; ils atteignent à peine les boulangers, pâtissiers, bouchers, confiseurs, coiffeurs, emballeurs, etc. Aussi la plupart de ces métiers accusent ils une augmentation en Allemagne; il n'y a de diminution sérieuse que sur les cordonniers, blanchisseuses et couturières, qui restent néanmoins très nombreux dans la petite industrie.

Beaui'oup de métiers, et dans tous les genres, s'ils ont reculé pour

la confection du neuf, gardent au moins toute leur importance pour les réparations; tailleurs, cordonniers, tapissiers, ébénistes, horlogers, forgerons, chaudronniers, ferblantiers, et ainsi de suite. Tous ces travailleurs ne sont pas devenus des ouvriers à domicile; beaucoup restent encore des artisans indépendants ; quelques-uns, ceux qui sont capables d'avoir un magasin, reçoivent des commandos et font commerce de marchandises achetées en gros; tous, les plus humbles comme les plus aisés, se chargent des travaux de réparation. Toutefois, ce domaine du métier n'est pas à l'abri de la concurrence; les magasins entreprennent également de faire les réparations, et tendent, au moins dans les villes, à se subordonner dans cette fonction les artisans les plus faibles.

Il reste à parler des nombreux métiers du bâtiment, qui forment l'une des catégories les plus importantes de la petite industrie. Les très grandes entreprises sont rares dans le bâtiment, à cause des difficultés d'une surveillance disséminée; les grandes et les moyennes tiennent une large place, mais les petites restent nombreuses et florissantes. C'est que, dans les campagnes et même dans les villes, les petits industriels du bâtiment sont toujours recherchés pour les constructions de faible dimension, pour les installations et réparations chez les particuliers. Aussi, à moins d'être tout à fait dépourvus de capitaux, les petits entrepreneurs de maçonnerie, charpente, menuiserie, couverture, plomberie, serrurerie, peinture, vitrerie, restent des artisans indépendants. Ils ne fabriquent pas toujours les pièces; le serrurier, notamment, reçoit beaucoup de pièces que lui fournit l'industrie mécanique; mais ils interviennent au moins pour les ajuster sur place. Cette circonstance favorise cependant la transformation du métier en entreprise capitaliste, parce qu'elle impose à l'entrepreneur la disposition d'un fonds de roulement plus important.

Dans les sociétés progressives, l'extension des besoins favorise la petite industrie comme la grande; le développement de l'une ne s'effectue pas nécessairement aux dépens de l'autre, lorsque le champ de la consommation s'élargit. Ainsi les grandes fabriques peuvent créer des ateUers annexes de menuiserie et serrurerie pour leurs travaux neufs et leurs réparations ; cette extension de la fabrique ne restreint pas le domaine des petits ateliers indépendants qui travaillent pour les particuliers. Les progrès de l'aisance et le raffinement des goûts sont au moins aussi favorables au métier qu'à la fabrique; l'industrie du vêtement sur mesure en profite plus que la confection. Il est même remarquable de voir combien la petite industrie se trouve favorisée par des inventions et des besoins nouveaux : plombiers, ajusteurs^

fumistes, serruriers, sont plus réclamés que jamais pour les installations de services d'eau, salles de bains, gaz et électricité, appareils de chauffage et autres, qui se vulgarisent avec le souci de l'hygiène et le goût du confortable; les mécaniciens se multiplient dans les villes et les moindres villages, pour la réparation des cycles et des automobiles ; les forgerons et menuisiers des campagnes sont occupés par les réparations des machines agricoles et autres ustensiles; des métiers surgissent et trouvent une clientèle à côté des grandes maisons.

Le métier n'est donc pas mort ni même mourant; certains économistes et historiens doutent même que sa condition actuelle soit pire qu'au xviii^ siècle; il subit des transformations internes, il perd du terrain sur beaucoup de points, il est ébranlé sur d'autres, mais son existence est assurée par ailleurs, et il est à croire qu'il ne périra jamais complètement.

Section III. — Le petit commerce *.

Le commerce de détail ne présente pas, pour le petit exploitant, les mêmes obstacles que l'industrie; le petit détaillant ne se trouve pas gêné, comme l'artisan, par les difticultés de la vente en gros, et ne rencontre pas non plus la concurrence du machinisme. Aussi les petites entreprises sont-elles moins éprouvées dans le commerce de détail que dans l'industrie par le mouvement contemporain de la concentration capitaliste. Certes, ce mouvement se fait sentir aussi dans le commerce; les grandes entreprises de vente au détail jouissent évidemment de nombreux avantages, sur lesquels nous avons insisté plus haut. On ne saurait nier le tort causé au petit commerce par les grands magasins, les bazars et les sociétés coopératives; bien des boutiques ont disparu, bien d'autres encore sont menacées par la concurrence des grandes maisons de détail et des coopératives. Cependant, l'extension des grands magasins ne s'opère pas toujours au détriment du petit et du moyen commerce. Les magasins de faible importance ont toujours leur raison d'être pour les objets de luxe et les marchandises sortant des modèles ordinaires. Même pour les articles courants, les petits magasins ont l'avantage d'être à la portée immédiate de la clientèle, dans tous les quartiers d'une grande ville, dans les petites villes et les bourgades; le grand magasin, malgré le développement de ses succursales et de ses services d'expéditions, ne saurait avoir le don d'ubiquité, principalement dans le commerce

des denrées et des objets qui se débitent journellement par petites quantités, mercerie, papeterie, clouterie, etc.

Aussi le petit commerce est-il surtout vivace et extensif dans la catégorie des objets de consommation journalière; sans revenir sur les bouchers et boulangers, qui sont à la fois artisans et commerçants, on voit aujourd'hui foisonner les épiciers, droguistes, pharmaciens, crémiers, débitants de tabacs, marchands de combustibles, négociants en vins, etc. Restaurateurs et hôteliers se multiplient à mesure que se répandent les habitudes de déplacement, et les débitants de boissons pullulent d'une façon inquiétante.

Sur l'accroissement rapide de ces diverses professions commerciales, la statistique allemande ne laisse aucun doute; le petit commerce, principalement dans l'alimentation, n'est pas en voie de disparaître. Dans l'ensemble, les exploitations de commerce et de transport employant moins de 6 personnes, tout en diminuant légèrement d'importance relativement aux deux catégories supérieures entre 1882 et 1895, ont beaucoup progressé en chiffres absolus, tant au point de vue des exploitations (augmentation de 229 213, ou de 34 p. 100) qu'à celui du personnel (augmentation de 493 472 personnes, ou de 49 p. 100). En France, le petit commerce (moins de 3 salariés) a progressé, entre 1896 et 1901, de 298 264 à 327 409 étabhssements, et de 772 970 à 866 314 personnes; mais la proportion de son personnel sur l'ensemble s'est abaissée de 70,2 à 66,0 p. 100. D'autre part, l'accroissement de 210 000 patentés, ou 16 p. 100 depuis 1871 dans la catégorie de la petite industrie et du commerce, peut être attribué principalement à ce dernier élément.

Toutefois, les faits sociaux sont si complexes, que les chiffres purs et simples ne sauraient donner l'image de la réalité sans des réserves nombreuses sur leur interprétation.

En Allemagne, dans certaines professions, le petit commerce a augmenté en 13 ans de 23 000 ou 30 000 exploitations; meis ces chiffres ne nous renseignent guère sur les modifications internes qui résultent, pour beaucoup de ces petites entreprises, du développement du capitalisme, et sur les liens de dépendance qui les attachent bien souvent à de grandes maisons. Parmi ces petits détaillants, il en est quelques-uns qui sont de simples gérants de succursales. En dehors même de ces tenanciers, combien est-il de débitants dits indépendants qui ont été installés, crédités par des fabricants et négociants en gros, pour écouler les produits que la maison leur fournit? Débitants de boissons créés et soutenus par les brasseurs ouïes négociants en vins, crémiers, épiciers ou débitants

LES SYSTEMES SOOIALISTES. -"^

de tabacs liés par des contrats, boulangers crédités par les minotiers, bouchers placés sous la dépendance des marchands de bestiaux, tous ne sont au fond que des préposés à la vente pour le compte d'autrui. Néanmoins, ceux-là môme ne sont pas de simples salariés; ce sont des agents intéressés, vendant pour leur compte en même temps que pour le compte de l'entreprise qui les alimente; ce sont, si l'on veut, des sous-entrepreneurs, mais placés généralement dans une situation bien préférable à celle des intermédiaires, des tâcherons chefs d'atelier de l'industrie à domicile.

Est-il besoin d'observer, d'ailleurs, que l'indépendance économique n'est pas essentielle au bien-être? Ce n'est pas la condition de salarié qui fait le prolétaire, c'est la faiblesse de la rémunération et la précarité de l'existence. L'ébéniste de la trôle qui travaille sans engagement et pour son propre compte, le vannier qui colporte ses produits, les travailleurs ambulants qui exercent les petits métiers de la rue ne sont, malgré leur situation indépendante, que des prolétaires; et il en est parfois de même pour le professeur, le médecin, l'agent d'affaires insuffisamment occupés et rémunérés. En revanche, le mécani cien de précision et l'ouvrier ciseleur bien payés, le fonctionnaire public et l'employé de commerce qui reçoivent des appointements réguliers, sont de véritables salariés sans être des prolétaires.

C'est ainsi qu'il se forme, non seulement dans les carrières libérales et les administrations publiques, mais dans l'industrie, le commerce, les transports, la banque et les assurances, une classe moyenne de plus en plus nombreuse composée de salariés : directeurs, ingénieurs, chimistes, contremaîtres, ouvriers d'élite à poste fixe, employés de tout grade bien rétribués ou intéressés aux affaires; agents en service actif, représentants de commerce, agents d'assurances, qui se multiplient partout où la concentration n'est pas telle qu'elle supprime toute concurrence. Le petit commerce indépendant peut se restreindre sans que la classe moyenne soit atteinte *.

1. En Allemagne, le nombre des emplo3és dans le commerce et l'industrie s'est élevé de 204 35.5 en 1882 à 447 905 en 1805. {Gew. u. lland. im D. H. iS.9.5, p. 62.)

§ I. — Dimensions des exploitations agricoles.

Si l'industrie et le commerce offrent le spectacle d'une concentration progressive des entreprises, d'un appauvrissement et d'une réduction des petites exploitations sur les points où elles se trouvent en concurrence avec les grandes, l'agriculture ne présente rien de semblable*.

L'étude la plus attentive des statistiques ne permet pas de conclure à un mouvement général de concentration des exploitations agricoles; les mouvements se produisent en sens divers dans les différents pays, et il semble difficile, au milieu de cette confusion, d'en découvrir la loi. On constate un peu partout une multiplication croissante des exploitations. Peut-être aussi existe-t-il une certaine tendance, dans les pays de culture paysanne, à la constitution de grandes exploitations en même temps qu'au morcellement de la terre en cultures parcellaires; dans les pays de grande culture, une tendance inverse à l'accroissement des petites et des moyennes exploitations; mais l'expérience est trop limitée pour qu'on puisse dire qu'il s'agit là d'une alternance régulière.

Les Etats dans lesquels les statistiques les plus récentes marquent un léger recul proportionnel des cultures de dimension moyenne sont la France, la Belgique et le Danemark.

La France est un pays où l'importance de la petite et de la moyenne culture dépasse quelque peu celle de la grande culture. Or, dans l'intervalle entre les deux statistiques de 1882 et de 1892, la supcr-

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