Voir Anne.xe V
ficie occupée par les deux premières a décru. Les petites exploitations (1 à 10 hectares) et les moyennes (10 à 40 hectares) ont perdu ensemble 654 000 hectares, qui ont été gagnes en partie par les constructions et voies de communication, en partie par la grande culture (+ 197 000 hect. et la culture parcellaire inférieure à 1 hectare (-f- 243 000 hect.). Pfir là, les proportions antérieures ont été légèrement modifiées. La grande culture s'étend aujourd'hui sur 4.o, 56 p. iOO du sol cultivé, au lieu de 44,96 p. 100 en 1882; par contre, la culture moyenne n'occupe plus que 28,99 p. 100 au lieu de 29,93 p. 100; les autres catégories ne subissent des modifications proportionnelles que dans une mesure insignifiante.
Ce phénomène de régression des exploitations de 1 à 40 hectares est localisé au sud de la Loire; les auteurs de la statistique l'attribuent principalement au phylloxéra, qui a amené l'expropriation d'un certain nombre de petits cultivateurs incapables de reconstituer leurs vignobles. Encore a ton observé depuis lors que la viticulture du Midi, malgré l'importance des capitaux qu'elle nécessite et la crise de mévente qu'elle subit, ne présente pas une concentration sensible des exploitations '.
Au reste, les exploitations classées dans la grande culture sont elles-mêmes, en partie, de dimensions assez modestes; la grande culture, dans la classification administrative, commence à 40 hectares. Les très grands domaines exploités par des sociétés par actions, dans des régions de vignobles ou de culture betteravière, sont des exceptions à peu près négligeables. Il importe de remarquer, en outre, que les grandes exploitations occupent surtout les plus mauvaises parties du sol; tandis qu'elles s'étendent en superficie sur les 60 à 70 p. 100 des bois et terres incultes, elles n'occupent que 30 à 39 p. 100 des vignes, prairies et terres labourables -.
Pour la Belgique, où domine la petite culture, il est bien difficile de se rendre compte du mouvement réel des exploitations. De 1880 à 1895, les exploitations des deux classes inférieures (parcellaires et paysannes) ont diminué en nombre d'une façon très sensible, si l'on s'en rapporte aux chiffres de 1880 qui sont suspects d'erreur; au contraire, les exploitations moyennes (10 à 40 hectares) et grandes (supérieures à 40 hectares) sont devenues plus nom-
1. Augé-Laribé, Le problème agraire du socialisme ; la viticulture industrielle du midi de la France, not. cliap. m et iv, Giard, 1907.
2. Statistique agricole de la France de iS9-2, p. 3o8 et 359, Imp. Nat., 1897, g" in-8°.
breuscs '. Si l'on remonte jusqu'aux statistiques de 1866 et 1846, les mouvements sont trop variés pour qu'il soit possible d'y trouver dos indications sur une tendance générale vers la concentration ou la dispersion.
Au Danemark, entre 1883 et 1895, la pari des exploitation, paysannes dans la production agricole du pays a légèrement diminué tandis que celle des grandes exploitations a légèrement augmenté. Mais les différences sont si minimes, qu'on peut considérer l'état des cultures dans ce pays comme stationnaire; la culture paysanne y garde une énorme prépondérance, car les grandes exploitations ne fournissent que 15 p. 100 du produit total de l'agriculture.
Ailleurs, le mouvement se produit en sens contraire. En Aile magne, de 1882 à 1895, les exploitations paysannes de 2 à 20 hectares se sont notablement étendues en nombre et en surface, passant de 12 348 000 à 13 027 000 hectares, et leur importance relative s'est accrue aux dépens de toutes les autres catégories. Ces exploitations tiennent une place considérable dans l'agriculture allemande; elles occupent exactement les 2/5 du sol cultivé. Par contre, les exploitations moyennes de 20 à 100 hectares ont perdu 38.000 hectares (sur 9.908.000) ; recul qui serait insignifiant, si l'ensemble du territoire cultivé n'avait gagné 650.000 hectares dans les chiffres de la statistique. La culture parcellaire a également perdu quelques milliers d'hectares, bien que le nombre de ces petites exploitations ait notablement augmenté; le morcellement a donc fait des progrès. Quant à la grande culture de plus de 100 hectares, elle a gagné à peu près ce que perdait la moyenne, et cependant sa part proportionnelle dans le sol a légèrement diminué.
Il est remarquable que dans les régions à l'est de l'Elbe fsauf le Mecklembourg et la Prusse orientale;, où dominent les grandes propriétés féodales, la dimension des exploitations tend à se restreindre; la grande culture a décru au profit des catégories inférieures, et la moyenne culture elle-même au profit des exploitations paysannes. Au contraire, dans les pays de petite culture situés à l'ouest de l'Elbe, c'est-à-dire en Saxe, dans l'Allemagne du Sud, dans les provinces rhénanes et en Alsace Lorraine, le mouvement général, autant qu'on peut le discerner à travers de multiples entrecroisements, s'opère au détriment des exploitations parcellaires et de la petite culture paysanne, en faveur de la moyenne culture (sauf en Alsace-
1. Sur les mouvements en sens divers des différentes classes d'exploitations agricoles en Belgique, Yandcrvelde, La propriété foncière en Belgique, p. 27G et s. Schleicher, Î'JOO, in-8\
198 LES SYSTÉxMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE
Lorraine, Bavière et Wurtemberg, où la culture paysanne est en progrès) et de la grande culture '.
La Hollande, pays de petite culture, ne donne des renseignements que sur le nombre des exploitations. Bien que cet indice soit insuffisant, nous pouvons conclure de la statistique hollandaise que la petite et la moyenne culture y sont en progrès, car le nombre des exploitations de 1 à oO hectares a augmenté, tandis que celui des exploitations supérieures a diminué entre 1883 et 1895.
L'Angleterre, on le sait, est un pays de grande culture; les capitaux s'y sont appliqués de bonne heure à l'agriculture, et la grande propriété, établie à la suite d'un processus historique très particulier, y a engendré la grande culture; celle-ci s'est donc développée en Angleterre pour des raisons politiques, qui n'ont rien à voir avec la supériorité des grandes entreprises dans la concurrence. Le centre de gravité de la culture anglaise se trouve dans les exploitations de 40 à 120 hectares, qui représentent, pour ce pays, la culture moyenne; à côté d'elles, les exploitations d'une dimension supérieure tiennent encore une très large place. Or, dans le court espace de 10 ans, entre 188o et 1893, ces dernières ont perdu 142 000 hectares, et les exploitations parcellaires, inférieures à 2 hectares, ont également rétrogradé; tout le terrain perdu par ces deux catégories extrêmes a été conquis par les classes intermédiaires, principalement par les cultures de 20 à 40 hectares, qui occupent 13 p. 100 de l'ensemble du sol cultivé au lieu de 14,6 p. 100, et par celles de 40 à 120 hectares, qui occupent 42,39 p. 100 au lieu de 42 p. 100; la grande culture supérieure à 120 hectares ne prend plus que 27,37 p. 100 du sol au lieu de 28,4 p. 100 ^
S'il est un pays qui offre pour notre étude un intérêt particulier, à cause de la rapide circulation des hommes et des capitaux, et de la promptitude avec laquelle le capitalisme y développe ses formes les plus favorables à la mise en valeur des ressources naturelles, c'est bien les Etats-Unis. Mais l'agriculture, aux Etats-Unis, se présente dans des conditions très différentes de celles où se trouve
1. Die Landuirthschaft im Deutschen Reich nach der landwirthschaftlichen Betriebsza/duji;/ vom 14juni iS95, p. 15*, Berlin, PuUkammer, 1898, in-4°.
2. Pour rilalie, nous n'avons pas de renseig-nements sur la dimension des exploitations. M. Gatti (Le socialisme el l'afpir.uUure, p. 299, Giard, 1902, in-12) pense que le nombre des propriétaires fonciers est en augmentation continue; d'après diverses sources, il l'évalue pour 1882 à 3500 000; pour 1892, à 4500 000; pour 1899, à 4 800 000. Mais ces chiffres, obtenus par réduction du nombre des cotes foncières suivant une proportion déterminée, sont très approximatifs, et ne nous renseignent pas sur les exploitations; en admettant ([u'ils soient exacts, ils fournissent une simple présomption du morcellement croissant des cultures.
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l'agriculture européenne, parce qu'elle s'applique en grande partie à des terres neuves, qui sont naturellement soumises à une exploitation extensive. Pour cette raison, les Etats-Unis ne peuvent être rangés dans aucune des catégories précédentes et doivent être étudiés à part.
Dans leur état actuel, les États-Unis sont loin d'être le pays des fermes géantes que l'on se représente volontiers. Les petites exploitations ne dépassant pas 70 hectares, celles qui peuvent être mises en valeur par une famille de cultivateurs indépendants, se chiffrent par millions (exactement 4 721 738) et occupent 40,4 p. 100 du territoire; elles ont souvent pour origine une concession en homestead de 80 ou 160 acres. Les exploitations relativement moyennes, de 70 à 200 hectares, occupent 27,7 p. 100, et les grandes exploitations, 31,9 p. 100 du sol approprié. Mais si l'on écarte les deux grandes divisions géographiques du Sud-Centre et de l'Ouest, où dominent les ranches\ les cultures inférieures à 70 hectares couvrent à peu près la moitié du sol (48,4 p. 100), tandis que les grands domaines n'en occupent plus que 16,3 p. 100.
Cette répartition tend-elle à se modifier au détriment de la petite culture? On peut affirmer que non. Depuis 1850, le nombre des exploitations, passant de 1 449 073 à 5 739 657, s'est accru plus rapidement que la population rurale; en comptant dans cette population les habitants des campagnes et ceux des petites villes inférieures à 8000 âmes, on trouve aujourd'hui une ferme pour 8,9 personnes, au lieu d'une ferme pour 14 personnes en 18.50. Le nombre des exploitations s'est aussi accru plus vite que le territoire cultivé; de sorte que la contenance moyenne par exploitation, qui était de 202,6 acres en 1850 (81 hectares), est descendue à 146,6 acres en 1900 (58,6 hectares).
Il est vrai que cette contenance moyenne, après s'être abaissée jusqu'à 133,7 acres en 1880 (53,4 hectares), s'est relevée depuis lors; en particulier, les très grands domaines de plus de 400 hectares, qui n'étaient que 28578 en 1880, sont au nombre de 47 276 en 1900. On serait donc tenté, d'après ces chiffres, de conclure à un mouvement de concentration des exploitations agricoles depuis 1880. Mais ce
1. On trouve, dans ces deux divisions, 28 631 exploitations de plus de 400 hectares, occupant 64 millions d'iicctares, soit près de la moitié du territoire colonisé de ces deux régions, et près du cinquième de celui des États-Unis. Dans le reste des États-Unis, ces très grandes exploitations, au nombre de 18 62.5, n'occupent plus que 16 millions d'hectares, ou 8 p. 100 de la superficie en fermes {Taelfth Census of tlie U. S. 1900, t. V, p. 186).
n'est là qu'une apparence, résultant d'un phénomène propre à un pays neuf de colonisation rapide. L'accroissement dans la dimension moyenne des exploitations est dû exclusivement à l'occupation, sur des surfaces considérables dans ces dernières années, de terres non améliorées, utilisées principalement pour l'élevage. La création de ranches immenses dans des régions neuves semi-arides a pris de telles proportions, surtout entre 1890 et 1900 (augmentation de 60 p. 100 dans la superficie des terres non améliorées), qu'elle a dissimulé dans les moyennes le mouvement naturel de morcellement qui se poursuit ailleurs, et renversé les chiffres dans le sens d'un accroissement de surface par exploitation.
En étudiaut par régions les chiffres du Census de 1900, nous constatons que les États et territoires où la dimension moyenne des fermes a le plus augmenté depuis 1890 sont aussi ceux où l'extension des terres non améliorées a été la plus forte; ils sont tous situés dans la vaste région du Centre Ouest qui s'étend du nord au sud des Etats-Unis le long des Montagnes Rocheuses, région sèche où la colonisation gagne du terrain par l'extension des ranches d'élevage, par une culture très extensive ou même par appropriation sans culture (Montana, Dakota N. et S., Wyoming, Utah, Nebraska, Colorado, Kansas, New Mexico, Oklahoma, Texas). C'est là que les grandes exploitations de plus de 400 hectares se sont multipliées dans les vingt dernières années, accusant un accroissement de 20 707, quand leur accroissement total pour les États-Unis, pendant la même période, n'est que de 18 698.
Au contraire, la dimension des exploitations s'est restreinte partout où les progrès de la culture se sont effectués beaucoup moins par occupation de terres non améliorées que par amélioration des terres déjà occupées; dans toutes les régions où la colonisation ne s'est pas étendue brusquement, l'effet normal de la civilisation sur la dimension des fermes, l'effet de resserrement ordinaire, s'est manifesté dans les chiffres de la statistique. Ainsi il y a diminution, ou augmentation peu importante de la superficie moyenne des fermes, dans l'immense territoire plus anciennement colonisé qui s'étend du nord au sud, et qui comprend toute la partie Centre-Est et Sud- Est des États Unis. Dans les Etats du Sud-Atlantique, où domine la culture du coton, les exploitations se morcellent suivant une pro- -gression ininterrompue depuis 1850, pour s'ajuster à la mesure des familles de cultivateurs qui les font valoir par leur propre travail. Même dans les États du Nord-Centre qui fournissent la plus grande production de blé, la dimension des fermes diminue à mesure que
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la colonisation est plus ancienne, et les fermes géantes se désagrègent '.
Il est vrai que dans la région Nord-Atlantique, la plus riche, la plus peuplée, la plus anciennement colonisée, les mouvements ne se présentent pas partout dans le sens d'une diminution de la contenance des fermes; dans quelques Etats de cette région (Mas;^., N. York, N. Jersey, Penns., Connec), la tendance à l'augmentation l'emporte légèrement, à cause du développement des exploitations laitières. Mais on y relève aussi une tendance inverse au morcellement, surtout à cause de l'extension prise par la culture maraîchère, et cette tendance est la plus forte dans les autres Etats de la région \
En résumé, aux Etats-Unis, les progrès de la culture capitaliste, c'est à-dire de la culture intensive réclamant des capitaux, poussent à la division des exploitations, sauf dans le cas tout spécial des fermes à lait. Les très grandes exploitations ne se développent que dans les régions tout nouvellement colonisées; ailleurs, à mesure que s'accroissent la population et la richesse, à mesure que l'irrigation s'améliore, il devient plus avantageux de faire de la culture intensive, restituante et diversifiée que de l'élevage ou de la culture extensive consacrée à une seule céréale ; car l'agriculture uniforme et sans engrais, telle qu'on la pratique dans les fermes géantes, épuise la terre et laisse finalement un moindre produit net. Les grandes exploitations tendent donc à se morceler aux États-Unis, comme en Australie et en Nouvelle-Zélande ^
La conclusion qui ressort avec évidence de ces multiples observations comparées, c'est qu'il est impossible de baser sur elles une loi générale de concentration dans l'agriculture; les mouvements sont trop peu importants, ils se produisent dans des directions trop différentes pour qu'il soit permis de les invoquer dans un sens ou dans l'autre. Les petites et moyennes exploitations agricoles se maintiennent, sans même présenter, comme beaucoup de métiers industriels, des indices de décadence qui fassent naître des doutes sur leur faculté de résistance; dans certains pays, ces exploitations s'étendent même
1. Le fait a été reconnu, dès le Census de 1890, par M. Ely (Monopolies and Trusts, p. 193), et même par M. Gronlund [The new Economy, p. 282, Stone, Chicago, 1898, pet. in-8"), qui a eu la sincérité de rétracter une opinion contraire (ju'il avait émise antérieurement (The coopérative Commonwealth, p. 110, Londres, Swan Sonnenschein, 1896, pet. in-8"). — Voir, dans la Vie américaine de .M. de Rousiers (chap. IV, Firmin-Didot, 1892, in-4°), des détails humoristiques sur une fermeréclame célèbre, la Dairymple Farm de 22 000 hectares dans le Dakota.