Voir Annexe V
revenu que dans les autres, mais elle s'accroît moins rapidement dans cette catégorie inférieure que dans les catégories moyennes de 112 fr. 50 à 1879 francs de revenu. Ce mouvement paraît d'ailleurs imputable à la propriété urbaine bien plutôt qu'à la propriété rurale, car, dans les villes, l'accroissement annuel des hypothèques est trois ou quatre fois plus considérable que dans les campagnes, à cause de la hausse rapide de la rente urbaine et des spéculations sur la propriété bâtie. Partout ailleurs qu'en Prusse, nous en sommes réduits aux conjectures. Mais il est permis de penser que le paysan propriétaire, obligé de recourir au crédit pour faire de la culture intensive, est moins opprimé que jadis par l'usure hypothécaire, depuis qu'il sait pratiquer le crédit coopératif dans les caisses rurales.
Lors même que la petite propriété serait lourdement grevée, on ne saurait considérer la charge qui pèse sur elle comme un signe de concentration capitaliste. On a fait observer, avec beaucoup de raison, que la plupart des dettes hypothécaires qui grèvent la petite propriété rurale ont pour origine, dans les pays neufs, un emprunt qui a procuré au cultivateur le capital d'exploitation, et. dans les autres pays, un acte d'achat ou de partage qui lui a procuré la terre elle-même. Bien souvent, la dette hypothécaire est la condition même de l'accès à la propriété, pour de nouvelles couche-s de paysans propriétaires qui remplacent les anciennes; aussi ces charges ont-elles leur contre-partie dans des créances qui appartiennent elles-mêmes à d'autres paysans en qualité de vendeurs ou de cohéritiers. Envisagée sous cet aspect, au point de vue actif, la dette hypothécaire, loin d'être un instrument ou un signe de concentration, se montre disséminée dans un grand nombre de patrimoines. Cette diffusion est encore accentuée dans les pays, très nombreux aujourd'hui, où les caisses d'épargne peuvent placer une partie importante de leurs dépôts et de leur avoir en prêts hypothécaires; là, une grande partie de la dette hypothécaire pesant sur la propriété paysanne, en dehors de celle qui a pour origine un achat ou un partage, forme le gage de milliers de déposants '.
§ IV. — Les effets du capitalisme dans l'agriculture.
Si le capitalisme grandissant ne paraît nullement en voie de détruire la petite exploitation et la petite propriété rurale, il n'en exerce pas moins une influence profonde sur la condition des
1. OUo Hertz, Die arp-arischen Fragen im VerhùUnis zum Sozialismu'i, p. 21 à 29.
hommes et des choses en agriculture. Il serait téméraire d'aborder ici, d'une façon incidente, les problèmes si délicats et si variés que soulèvent les transformations historiques du régime agraire dans certains pays comme l'Irlande, la Russie, la Roumanie, la Galicie, la Sicile et l'Andalousie. Je me bornerai à noter brièvement les effets les plus généraux du capitalisme eu agriculture.
C'est d'abord la propriété rurale qui a changé de caractère et de fonction. La terre n'est plus l'assiette permanente du groupe familial, le lieu sanctifié par les tombeaux des ancêtres, le bien commun inaliénable qui fournit la subsistance de la famille ou de la tribu. La terre a cessé également d'être l'instrument de la domination politique d'une classe aristocratique, et la base d'un système de rapports hiérarchiques entre les hommes. Les anciens liens qui immobilisaient la terre et qui attachaient les hommes sont tombés, la propriété foncière est devenue un droit individuel, intégral, librement cessible, et la terre, comme le travail, a pris le caractère d'une marchandise. Aussi la terre est elle aujourd'hui un objet de placement comme un autre, une forme d'investissement du capital-valeur; elle est entrée dans le domaine du capitalisme, elle représente un capital, et sa fonction est de fournir un revenu en argent. Plus elle devient mobile et facilement cessible, et plus elle se rapproche des autres formes du capital, qui sont elles-mêmes d'autant mieux appropriées à leur fonction qu'elles permettent plus facilement à la valeur-capital de se dégager; la mobilisation parfaite de la propriété foncière et du gage hypothécaire serait la dernière étape de cette transformation capitaUste. Mobilité de la terre et mobilité des hommes, circulation rapide des biens, facilités de déplacement et de déclassement pour les personnes, ce sont bien là les traits essentiels qui distinguent si profondément les sociétés nouvelles des sociétés d'ancien régime.
L'agriculture, à son tour, a subi l'influence du capitalisme. L'économie eu nature se restreint; le cultivateur produit de plus en plus pour le marché, même dans les petites exploitations. La culture, pour rester lucrative vis-a-vis de la concurrence étrangère, doit se faire intensive ou se spécialiser dans certaines productions, notamment dans celles qui sont fines et coûteuses; il faut donc au cultivateur, comme à Tindustriel, un certain capital d'exploitation. De là le développement des caisses rurales dans certains pays de petite culture.
D'après Karl Marx, « chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol; chaque progrès dans l'art
l'agriculture et le capitalisme 213
d'accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les Etats-Unis du nord de l'Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s'accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en môme temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : La terre et le travailleur ». Et M. David reprend lui-même cette critique, mais à la charge de la grande exploitation, qui, dit-il « partout où elle est intervenue dans l'histoire, a montré son caractère spoliateur vis-àvis du sol )) '.
Karl Marx, dans le passage précédent, est dominé par l'exemple de Tagriculture américaine, dont il interprète d'ailleurs l'évolution au rebours des faits, et M. David lui-même ne paraît guère songer, en dehors de l'Amérique, qu'aux grandes exploitations de la Prusse. Mais les méfaits visés par ces deux écrivains sont ceux de l'agriculture extensive produisant pour le marché; or, ce genre de culture n'a rien de capitaliste. La véritable agriculture capitaliste, grande ou petite, est celle qui, grâce à des capitaux, enrichit la terre par de fortes masses d'engrais produits à la ferme ou achetés au dehors; cette agriculture-là n'est pas seulement restituante comme la petite culture pré-capitaliste des familles pratiquant l'économie naturelle, elle est aussi améliorante.
Ce qui est vrai, comme le constate M. David, c'est qu'il y a dans les sociétés modernes une déperdition considérable de richesses par 1 évacuation à la mer des déchets des grandes villes, de sorte que la statique du sol ne s'y maintient que grâce aux apports des denrées, fourrages et engrais exotiques; c'est aussi que le système des baux à court terme est ruineux pour la terre, dont le fermier épuise les ressources dans les dernières années du bail. Mais ces maux ne sont pas inévitables; de nouveaux progrès réalisés dans le traitement industriel ou le mode d'emploi des vidanges et des eaux d'égout, certains changements de législation au profit des fermiers comme en Angleterre, pourraient arrêter ces gaspillages-.
D'autres transformations se sont encore accomplies dans la production agricole. Par l'effet des progrès scientifiques, du perfectionnement des méthodes et de la complication croissante du matériel,
1. R. Marx, Le capital, liv. I, trad. Roy, p. 218 et liv. III, ch. xlvii, in fine. — Ed. David, Socialismus iind Landwirtschaft, p. 420, et aussi 41.3 et 42S.
2. Voir mon étude De l'indemnité de plus-value au fermier sortant. Revue politiciue et parlementaire, fév. 1900.
les opérations nécessaires au traitement et à la transformation des produits du sol tendent, les unes après les autres, à se détacher de l'agriculture pour faire l'objet d'industries distinctes. Hier, c'était la brasserie, la distillerie des betteraves et des pommes de terre, la féculerie, la fabrication du sucre, celle de l'huile; aujourd'hui, c'est la minoterie, la fabrication du beurre, déjà même la préparation et la conservation des vins, qui échappent aux cultivateurs pour se concentrer dans des établissements industriels. L'agriculteur ne vend plus que rarement des produits prêts à être consommés; spécialisé dans la culture du sol, il n'a guère de relations qu'avec des fabricants ou des négociants, et se trouve exposé à subir les conditions des cartels d'acheteurs, quand il ne sait pas leur opposer une défense collective.
La terre étant entrée dans le commerce, le capital s'est porté sur clic comme sur les autres placements lucratifs; depuis la disparition du bail héréditaire ou à très long terme, le bail temporaire a permis au capitaliste d'en tirer un revenu en argent sans exploiter lui-même. L'exploitation par propriétaire reste encore le mode dominant dans la plupart des pays, sauf en Angleterre où les fermiers cultivent 86 p. 100 du sol, et en Belgique, où ils sont 72 p. 100 des exploitants et occupent la moitié du territoire agricole. Mais, dans beaucoup de régions, le faire valoir direct recule devant l'exploitation par fermier '.
En France, les exploitations directes diminuent en nombre et en superficie; elles ne sont plus, en 1892, que 74,6 p. 100 de l'ensemble, au lieu de 79,7 p. 100 en 1882, et n'occupent plus que 52,8 p. 100 du sol cultivé (moins les bois) au lieu de 59,7 p. 100. Le métayage recule également en superficie, de sorte que le bail à ferme s'étend aux dépens des autres modes d'exploitation, passant de 9 millions d'hectares environ à 12 000 000 dans l'espace de 10 ans. En Allemagne, en Hollande, les exploitations directes restent stationnaires ou augmentent légèrement en nombre, mais leur proportion diminue vis à-vis des exploitations par fermier; il est vrai qu'en Allemagne les premières s'accroissent en surface plus rapidement que les secondes. En Belgique, les exploitations par propriétaire cèdent peu à peu, tant en nombre qu'en superficie, devant les cultures par fermier. Aux Etats-Unis, les exploitants propriétaires ne sont plus que 64 p. 100 du total en 1900, au lieu de 74 p. 100 en 1880. 11 n'y a, pour faire exception à ce mouvement général, que le Danemark, et, dans une moin're mesure, la Suède, où les exploitations par