‹ Les systèmes socialistes et l'évolution économiqueChapitre 47 sur 143 · Voir Annexe V · texte numérisé non relu

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propriétaire ont encore accentué, dans ces dernières années, leur énorme prépondérance.

Sur le travailleur agricole sans propriété, ou possesseur d'une parcelle insuffisante à sa subsistance, le capitalisme produit des effets défavorables. Bien des circonstances nouvelles, en effet, contribuent à rendre plus difficile la condition du simple ouvrier agricole; c'est la disparition des anciens droits d'usage et de parcours, la réduction des communaux et des affouages, la ruine du tissage à domicile et de quelques autres industries domestiques des campagnes (souvent remplacées, il est vrai, par d'autres industries à domicile), les progrès du machinisme en agriculture, notamment des moissonneuses et des batteuses mécaniques, l'extension des pâtures aux dépens des cultures céréales par suite de la concurrence des grains exotiques... Dans ces conditions nouvelles, avec le développement de l'économie monétaire qui réduit un peu partout les applications du salaire en nature et du métayage, avec la disparition des habitudes patriarcales et des engagements à longue durée, le travailleur agricole devient un salarié du même genre que l'ouvrier d'industrie, un prolétaire louant ses services à titre précaire pour un salaire en argent, à la fois plus indépendant et plus instable que jadis.

Aussi la population des ouvriers agricoles diminue-t-elle rapidement; beaucoup, parmi ceux qui ne parviennent pas à la propriété, se détachent de la terre et émigrent vers les villes ou vers les pays neufs, suivant que l'industrie de leur pays leur offre ou non des emplois. Malgré la réduction des bois, des terres incultes et des jachères, malgré les progrès de la culture à base d'engrais, de l'élevage et de certaines cultures aux façons multipliées comme celles de la vigne, de la betterave et des produits maraîchers, malgré le développement des industries agricoles annexes, les campagnes ne peuvent retenir leur population ; l'ouvrier agricole, privé de certaines occupations hivernales et de diverses ressources complémentaires, se porte vers les centres où le salaire en argent est plus élevé.

Il n'est pas de phénomène plus général et plus permanent, dans les sociétés modernes, que la croissance des grandes villes et la diminution de la population rurale par rapport à la population urbaine'. Il est, bien entendu, plus sensible qu'ailleurs dans les pays de rapide essor industriel, comme les États-Unis, la Belgique,

1. Voir Annexe V, 6°A. — Meuriot, Des agr/lomérations urbaines dans l'Europe contemporaine, Belin, 1898, in-S". On trouvera dans cet ouvrage les renseignements les plus complets sur le phénomène, que je me borne à rappeler sans y insister.

l'Allemagne ou la France, et il atteint son maximum d'intensité en Angleterre, où la proportion de la population rurale sur l'ensemble s'est abaissée, dans le cours du xix'= siècle, de o9 à 28 p. 100; mais il se fait sentir partout, jusque dans les pays où l'agriculture a conservé la plus forte prépondérance, en Suisse, en Hongrie et dans les pays Scandinaves, En Allemagne, et surtout en France, la population des campagnes diminue même d'une façon absolue. De 1846 à 1901, la population rurale française a diminué de 3 749000, et sa quote-part dans l'ensemble s'est abaissée de 75,6 p. 100 à 60,2 p. 100. On peut prévoir que la cherté des emplacements, des matériaux et des vivres rejettera certaines grandes industries dans les campagnes, et que les facilités de transport à bon marché contribueront à décongestionner les grands centres. Mais il en résultera bien moins une diffusion nouvelle de la population à travers champs que l'extension des tentacules autour des grandes villes, ou la formation de nouveaux noyaux d'agglomération sur certains points du territoire.

La diminution de la population dans les campagnes ne porte pas sur tous ses éléments sans distinction. Dans les deux pays où les statistiques nous permettent d'analyser le mouvement, en France et en Allemagne, la baisse est imputable exclusivement à la population agricole proprement dite, à celle qui vit de l'agriculture. Dans la population agricole elle-même, celte diminution affecte moins les travailleurs que les membres de la famille agricole qui ne se livrent pas aux travaux des champs; et parmi les travailleurs, elle n'atteint que les salariés K

1. Voir Annexe V, 6° B, et 7°. — De 1881 à 1891,1a population agricole a diminué en France de 814000 unités (17 433 000 en 1891, au lieu de 18249000). tandis que la population rurale, dans son ensemble, n'en perdait que 544 000 (24 031000 au lieu de 2457.5000); les autres éléments de la population rurale sont donc en augmentation. De même en Allemagne, de 1882 à 189."), la [lopulation agricole perdait 724000 personnes (18 501 000 en 1895, au lieu de 19 225 000), tandis que la réduction de la population rurale était insignifiante. En France, d'aprits la StatUlùfue (iffricole de /^9)^, la population agricole active s'est abaissée en 10 ans de 6913 000 à G 663 000, soit de 3,6 p. 100, tandis que le reste de la population agricole est tombé de 11 336 000 à 10 772 000, soit une réduction de 5 p. 100. En Allemagne, de 1882 à 1895, alors que la population agricole totale perdait 724 000 unités, la population agricole active passait de 8236000 à 8292000. — Dans la population agricole active, en France, pendant que les salariés diminuaient de 394 000 (tombant de 3 452 0')i) a 3038000) les exploitants indépendants augmentaient de 144 000, passant d(> 3 400 000 à 3 604 000. En Allemagne, môme phénomène : réduction de 225 000 cbez les salariés (de 5 948 000 à 5 723 000); accroissement de 280000 chez les indépendants (de 2 288 000 à 2 568 000).

De IS'jG à l'JOl, les recensements de la population en France montrent que le même mouvement continue : la population agricole active, calculée plus large-

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Aussi ragriculture présente-telle, dans ces deux pays, un phénomène très différent de celui qui se constate dans l'industrie; la proportion des chefs d'exploitation dans le total de la population active s'élève, parce que leur nombre augmente tandis que celui des travailleurs salariés diminue. En France, de 1862 à 1892, les exploitants indépendants de l'agriculture ont augmenté de 350000, environ 10 p. 100, et les salariés ont diminué de 1000 000, dans l'énorme proportion de 25 p. 100, de sorte que la proportion des premiers sur l'ensemble des travailleurs agricoles s'est élevée de 44 p. 100 à 54 p. 100. En 5 ans, de 1895 à 1901, le recensement montre que les chefs d'établissement ont augmenté de 383000, et que leur proportion dans la population agricole active a passé de 36,5 à 42,3 p. 100, proportion qui est même de 55,2 p. 100 si l'on tient compte des travailleurs isolés classés comme patrons. En Allemagne, de 1882 à 1895, ce rapport s'est élevé de 28 à 31 p. 100. Les salariés qui abandonnent l'agriculture, quand ils n'émigrent pas à l'étranger, viennent grossir les rangs des ouvriers industriels, des domestiques, des emploj'és de bureau, des agents d'administration, etc. Cet accroissement des salariés du commerce, de l'industrie et des administrations est l'un des effets les plus frappants du capitalisme; mais si l'on considère l'agriculture en elle-même, on ne peut pas dire qu'il s'y opère une prolétarisation croissante des travailleurs; la vérité est en sens contraire. Karl Marx s'est donc complètement trompé lorsqu'il a dit : « Dans la sphère de l'agriculture, la grande industrie agit plus révolutionnairement que partout ailleurs en ce sens qu'elle fait disparaître le paysan, le rempart de l'ancienne société, et lui substitue le salarié. Les besoins de transformation sociale et la lutte des classes sont ainsi ramenés dans les campagnes au même niveau que dans les villes »'.

ment que dans les statistiques agricoles, passe de 8 430 000 à 8 176 000; mais, en laissant de côté les travailleurs isolés, ce sont les salariés qui diminuent, tombant de 3 207 000 à 2 935 000, tandis que les chefs d'exploitation s'élèvent de 3 072 000 à 3 4oo 000.

Les pays oii la proportion de la population agricole est la plus faible sont la Belgique, où elle n'est que de 19 p. 100, et l'Angleterre, où les travailleurs agricoles ne sont que 1o p. 100 de la population active totale. — Généralement, la proportion des exploitants indépendants est plus élevée dans l'agriculture que dans le commerce et l'industrie; elle y est particulièrement forte en Hongrie (GG,6 p. 100) et au Danemark (83,7 p. lOÔ).

1. K. Marx, Le capital, liv. I, trad. Roy, p. 217. — Voir sur toutes les questions abordées dans ce chapitre, la belle discussion de 1897 à la Chambre des Dépalés franijaise, sur Finterpeilation de M. Jaurès relative à la crise agricole (Joiirn. 0//'., Déb. pari., Ch. des dép., 19 et 26 juin, 3 et 10 juillet, 6, 13 et 20 novembre 1897),

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