CHAPITRE XIV
La Coopération.
Les sociétés coopératives, si variées dans leur forme, leur objet et leur composition, présentent toutes cependant un caractère commun qui les distingue des sociétés capitalistes : les associés ne se contentent pas de fournir les capitaux, d'élire les administrateurs, de voter dans les assemblées et de courir les risques de l'affaire; ils participent aussi personnellement à la fonction entreprise par la société, ils coopèrent à son œuvre, lui fournissent leur concours ou profitent eux-mêmes de ses services; en conséquence, après l'allocation d'un intérêt fixe au capital, ils se répartissent les bénéfices au prorata des opérations effectuées par chacun d'eux comme coopérateur.
Pour apercevoir plus nettement l'influence de la coopération dans le régime capitaliste, il convient de distinguer les sociétés coopératives suivant quelles sont ou non formées entre des entrepreneurs.
Certaines coopératives groupent les individus à un tout autre titre que celui d'entrepreneur; leurs membres y participent en qualité de travailleurs, de consommateurs, etc. Telles sont les sociétés de production industrielle, de consommation et de construction. Les sociétés d'assurances mutuelles entre non-producteurs et les sociétés de secours mutuels, qui pratiquent aussi la coopération dans le domaine de l'assurance et de l'assistance, peuvent elles-mêmes être rangées dans cette catégorie de la coopération simple.
Lorsque ces sociétés prennent de vastes dimensions, elles constituent des cas de concentration pure et simple, au même titre que les grandes entreprises capitalistes. Non sans doute qu'elles rentrent dans le cercle de la concentration capitaliste, puisque chez elles le
caractère capitaliste se trouve exclu par le mode de répartition des profits, au moins tant qu'elles restent attachées aux principes rigoureux de la coopération. Mais ces coopératives, quand elles se développent, restreignent le champ des petites entreprises individuelles comme peuvent le faire les grands magasins et autres exploitations capitalistes de grande envergure; à cet égard, leur croissance agit exactement de la même manière que la concentration capitaliste.
D'autres sociétés coopératives groupent des individus, ou même des sociétés, en qualité d'entrepreneurs; ce sont, en quelque sorte, des fédérations d'entreprises indépendantes qui, sans perdre leur individualité, s'unissent pour créer une entreprise distincte, dans le but d'accomplir en commun l'une de leurs fonctions essentielles ou annexes.
A ce type appartiennent les sociétés ou syndicats agricoles d'achat et de vente, les coopératives agricoles qui ont pour objet l'élaboration des produits du sol, les sociétés d'assurances mutuelles entre producteurs, les associations entre artisans et débitants pour l'achat des matières premières et des outils, l'usage commun des instruments de production, l'emmagasinage et la vente des marchandises. Les sociétés coopératives de crédit à la production, caisses rurales et banques populaires, présentent un caractère semblable. On peut même considérer certains cartels, ceux qui fondent une entreprise distincte sous forme de comptoir de vente, comme une variété capitaliste de la coopération, et les ranger dans cette catégorie de la coopération complexe.
Ces sociétés coopératives d'agriculteurs, d'artisans ou de commerçants, lorsqu'elles sont considérables, sont bien aussi, en elles mêmes, des cas de concentration. Toutefois, à les considérer dans leurs éléments constitutifs et dans leur influence sociale, on se rend compte que leur développement agit dans un sens directement opposé à celui de la concentration capitaliste. A part les comptoirs de vente, dans lesquels la coopération vient renforcer l'action capitaliste, les associations dont il s'agit, loin d'être des instruments de conquête écrasant les petites entreprises dans une lutte inégale, sont au contraire le moyen pour les entreprises indépendantes, même les plus petites, de se fortifier et de défendre leur existence en se procurant, par leur union, certains des avantages de la grande exploitation. Si donc on trouve, dans ces associations coopératives, un mode collectif de la production et même, dans une certaine mesure, de l'appropriation, du moins doit-on reconnaître que le collectivisme qu'elles représentent laisse subsister les petites entreprises individuelles, et contribue même à les maintenir dans leur intégrité.
Le mouvement coopératif appartient tout entier à l'époque contemporaine ; ses débuts remontent à un demi-siècle environ, mais son essor ne date guère que des vingt dernières années. Or, au commencement du xx^ siècle, on compte approximativement, dans les pays civilisés, 66 000 sociétés coopératives de toute nature et 12 millions de coopérateurs. Bien que les coopératives paraissent encore disséminées au milieu des entreprises capitalistes, leur croissance rapide atteste leur vitalité, et permet d'entrevoir l'importance qu'elles sont appelées à prendre dans l'avenir ^
Section i. — Sociétés coopératives simples et leuks fédérations.
Sociétés de production industrielle. — Les sociétés de production entre ouvriers industriels sont peut-être celles qui ont éveillé, à leurs débuts et en 1848, les plus grandes espérances, mais qui ont aussi causé les plus vives déceptions. Certes, il n'est pas de meilleure école de solidarité que ces associations, dans lesquelles des travailleurs manuels unissent leurs ressources et leurs efforts pour entreprendre la production à leur compte en s'affranchissant du patronat; à ce point de vue, elles sont même bien supérieures aux sociétés de consommation. Maison sait aussi les multiples difficultés qui entravent le développement de ces entreprises coopératives : défaut de capital, de discipline et de clientèle. On sait aussi combien est fréquente la déviation de celles qui réussissent, et comment les ouvriers de la première heure, quand ils ont surmonté heureusement les difficultés du début, se transforment aisément en petits patrons capitalistes, emploj-ant des auxiliaires salariés et gardant pour eux-mêmes tout le profit de l'entreprise. Les sociétés qui conservent le m.ieux leur caractère égalitaire sont les coopératives de production à base syndicale, dont le capital a été fourni et les statuts rédigés par le syndicat ouvrier de la profession; mais ces ateliers coopératifs communs à tous les syndiqués d'un métier sont encore rares.
Aussi les sociétés de production tiennent-elles une place insignifiante dans l'industrie contemporaine; inconnues dans beaucoup de pays, elles sont, partout ailleurs, rares et peu importantes. En Allemagne et aux Etats-Unis, celles qui figurent dans les statistiques ont
1. Voir Annexe VI, 1°, et les sources de renseignements statistiiines qui y sont citées: principalement Ch. Gide, Rapports du Jurj' international de l'Exposition universelle de ÎOÛÔ, Introduction générale, Economie sociale, Imp. Kat., 1902, g"* in-S".
un caractère coopératif plus ou moins altéré, et ne peuvent être, pour la plupart, considérées comme de véritables associations ouvrières. En Angleterre, les sociétés de production tirent une force particulière de l'appui que leur prêtent les sociétés de consommation, en capital et en clientèle; mais les sociétaires qui travaillent pour l'association ne fournissent qu'une petite partie du capital social, et ne sont pas aussi nombreux que les auxiliaires salariés. C'est en France que les coopératives de production ont pris le plus grand développement depuis une quinzaine d'années, et qu'elles ont le mieux conservé leur caractère démocratique. Encore ne s'agit-il que de 300 sociétés, d'importance généralement médiocre; plusieurs d'entre elles ne se soutiennent que grâce à des appuis extérieurs et artificiels. Très rares sont celles qui, comme la Verrerie ouvrière d'Albi et la Société des mineurs de Monthieux, ont abordé la grande industrie. Les plus nombreuses et les plus prospères se rencontrent dans l'industrie du bâtiment, où elles peuvent avoir la clientèle des administrations publiques. L'esprit coopératif est entretenu par des organes communs comme la Chambre consultative, la Construction coopérative et la Banque coopérative des associations ouvrières de production.
Quel que soit l'intérêt qui s'attache à ces efforts, on ne saurait donc, en aucune manière, considérer la coopération de production, telle qu'elle se présente ici, comme une forme destinée à libérer la classe ouvrière du salariat et à transformer la société capitaliste; tout au plus peut-elle prospérer dans les métiers où le travail joue un rôle prépondérant. L'avenir de la coopération, même au point de vue de la production, n'est pas là.
A côté des sociétés de production, il convient de signaler des associations de travailleurs qui pratiquent également la coopération, mais sans capital, et qui prennent des travaux à l'entreprise en fournissant uniquement la main-d'œuvre. Cette combinaison du contrat de travail et de l'association coopérative, que MM. de Molinari et Yves Guyot considèrent comme la forme de l'avenir, est ancienne dans certains pays; c'est Vartèle en Russie, l'association de braccianli en Italie. Elle trouve quelques applications en France et ailleurs, principalement dans la métallurgie et la verrerie, dans la typographie où elle porte le nom de commandite, dans la viticulture du Languedoc, etc. Peut-être est elle appelée à s'étendre dans la grande industrie avec le développement des syndicats, comme une forme perfectionnée et complète du contrat collectif de travail '.
1. De Molinari, Les bourses du travail, p. 177 et s., Guillauinin, 1893, iii-12-,
Sociétés de consommation. — Tandis que la coopération de production reste stationnaire, les sociétés de consommation ne cessent de s'accroître et de se fortifier ; elles forment de puissantes fédérations, et accomplissent, par le groupement de leurs ressources, des œuvres qui auraient paru chimériques il y a vingt-cinq ans. Si les Pionniers de Rochdale datent de 1844, le mouvement ne s'est réellement dessiné qu'à partir de 1860, et n'a pris de l'ampleur que depuis 1880. Aujourd'hui, on compte dans les pays civilisés plus de 10 000 sociétés de ce genre ; les sociétés réunies de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la France, de l'Italie et de l'Autriche comptent 4 millions de membres et font un chiffre d'affaires de 2 milliards. Ces résultats sont d'autant plus remarquables, que les débuts de la plupart des sociétés sont modestes et de date récente. En dépit de certains échecs, des divisions politiques et religieuses, de l'opposition des intérêts menacés, en dépit des lois hostiles et des mesures fiscales prises contre elles dans certains États, les sociétés de consommation grandissent et manifestent une force d'expansion dont le terme paraît encore éloigné.
Dans cette voie, l'Angleterre dépasse de beaucoup les autres pays, avec ses 2 millions de coopérateurs répartis dans un nombre relativement restreint de sociétés, qui emploient un capital de 880 millions de francs et réalisent un chiffre de ventes annuel de 1 450 raillions. Pour utiliser leur capital, elles subventionnent des sociétés de production indépendantes, ou bien elles entreprennent elles-mêmes la production ; beaucoup d'entre elles construisent des maisons pour leurs membres (38 000 maisons, représentant un capital de 200 millions de francs). Depuis 1880, la progression est énorme; non pas que les sociétés se soient beaucoup multipliées — leur nombre est stationnaire depuis dix ans, — mais elles ont presque quadruplé leur effectif et leur chiffre d'affaires. Une seule société, celle de Leeds, compte 50 000 membres et fait un chiffre d'affaires de 38 millions de francs. C'est qu'en Angleterre les sociétés de consommation évitent de se faire concurrence; celles qui sont situées dans un même centre s'amalgament, elles étendent leurs opérations en créant des succursales dans les petites localités; la tendance à la concentration est donc très sensible dans la coopération anglaise.
La guerre civile du capital et du travail. Journal des Économistes, sept. 1890.
— Yves Guyot, Les conflits du travail et leur solution. Charpentier, 1903, in-12.
— Ce système coopératif est également usité en Nouvelle-Zélande pour l'exécution des travaux publics (Office du travail, Métin, législation ouvrière et sociale en Ausiralie et Nouvelle-Zélande, p. 128 et s.).
Le mouvement coopératif, sans être aussi prononcé sur le continent, suit une progression régulière. En France, le nombre des sociétés de consommation a doublé depuis dix ans, et le chiffre de leurs membres s'est élevé à 570 000. Sur les 1900 sociétés existant en 1904, il n'en est pas plus d'un dixième qui soient antérieures à 1880. Nombreuses sont les boulangeries coopératives, même dans les campagnes, où les cultivateurs fournissent la farine pour retirer en échange une certaine quantité de pain. On compte 24 sociétés dont le chiffre d'affaires atteint ou dépasse le million, et l'on estime à 180 millions le chiffre total des ventes pour l'ensemble des sociétés françaises; certaines sociétés parisiennes, fortes de plusieurs milliers de membres, réalisent 3 millions de ventes par an, et l'Association des employés civils de l'Etat, avec ses 18 000 membres, évalue son mouvement d'affaires à 6 millions. La coopération de consommation, sans être encore généralisée dans notre pays, est donc loin d'y rester une quantité négligeable.
En Allemagne, les sociétés de consommation sont presque aussi nombreuses qu'en France et paraissent avoir plus d'importance, car leur débit annuel est estimé à 300 millions de francs. C'est l'Allemagne qui possède la plus vaste coopérative du monde, la société de Breslau, forte de 87000 membres (32 millions d'affaires). Là aussi, la progression est continue, car le nombre des sociétés a doublé dans les dix dernières années.
Même floraison en Belgique, et plus vigoureuse encore, car, s'il faut en croire certaines statistiques, il y aurait 300 000 coopérateurs, soit 7,4 p. 100 de la population dans les sociétés de consommation, alors qu'en France et en Allemagne la proportion n'est que de 1,4 p. 100, et en Angleterre même de 4,8 p. 100. Tout le monde connaît d'ailleurs les grandes coopératives socialistes de la Belgique, la Maison du Peuple de Bruxelles (18 000 sociétaires), le Voontit de Gand (6 600 sociétaires), véritables bazars de l'alimentation, du vêtement et autres marchandises de consommation populaire, aussi remarquables par leur forte organisation et leur influence politique que par l'importance de leurs affaires (4 à 5 millions à la Maison du Peuple), Les luttes politiques et religieuses, la concurrence entre sociétés catholiques, socialistes et libérales, loin d'avoir entravé le développement de la coopération comme dans d'autres pays, semblent au contraire l'avoir stimulé dans ce petit pays de civilisation intensive.
L'Italie est une terre favorable à la coopération : un millier de sociétés de consommation comptant environ 200 000 membres, et,
LES S 'STtMES SOCIALISTES. *^
parmi elles, une grande société, l'Union de Milan, qui fait 5 millions d'affaires. Au Danemark, la grande majorité de la population rurale pratique la coopération pour sa consommation, comme pour la production et la vente de son beurre. En Suisse, Autriche, Hongrie, Russie, Hollande, dans tous les paj's de l'Europe et jusqu'au Japon, la coopération se manifeste sous cette forme, plus ou moins avancée suivant les régions, mais toujours en progrès d'année en année. Toutefois, les Etats-Unis ne paraissent pas être un milieu propice aux sociétés de consommation ; elles n'y comptent que 60 000 sociétaires, et la plus importante ne dépasse pas, dans ses ventes, le chiffre de 2 500 000 francs.
Partout où la coopération est suffisamment développée, les sociétés se groupent en fédérations, non seulement pour établir entre elles des liens moraux permanents et soutenir la lutte contre les ligues du petit commerce, mais surtout pour réaliser par leur association des bénéfices matériels, soit en effectuant leurs achats par masses considérables, soit même en entreprenant la production pour leur propre compte.
Les Anglais sont arrivés ainsi à des résultats surprenants, que jai déjà eu l'occasion de signaler. Les deux Wholesales de Manchester et de Glasgow, fondées en 1864 et 1868, embrassent la presque totalité des sociétés de distribution de la Grande-Bretagne. Chargées des achats en gros pour les sociétés adhérentes, elles leur font des ventes dont rimportance a quadruplé depuis 20 ans et s'élève aujourd'hui à 653 millions de francs. Elles ont des entrepôts en Angleterre et à l'étranger, envoient des agents au dehors pour leurs achats de denrées, et possèdent même une petite flotille de bateaux à vapeur pour leurs relations avec le continent.
Mais le côté le plus intéressant de cette organisation coopérative de la consommation, la tentative la plus curieuse et la plus féconde peut-être pour l'avenir, c'est l'organisation de la production par les sociétés de distribution. Celles-ci ne se contentent pas de fournir, sur leurs immenses ressources, une grande partie du capital social des sociétés de production indépendantes; elles fondent elles-mêmes des entreprises de production à leur usage, y emploient 18 000 ouvriers, et y produisent une valeur de 137 millions de francs. Môme développement de la production dans \e& Wholesales: 15 000 ouvriers et 139 millions de valeurs produites, alors que 20 ans auparavant la tentative était à ses débuts. Denrées alimentaires, pain, lard et jambon, conserves, biscuits et confitures, articles d'habillement tels que chemises, lainages, flanelles, chaussures et vêtements confec-
tioniiés; marchandises diverses, tabacs, bougies, savons, papeterie, brosses, meubles, etc., tous ces produits sortent des fabriques coopératives montées par les sociétés de détail ou par leurs Wholesales, et trouvent chez leurs membres un écoulement assuré. La fabrique de chaussures de Leicester, appartenant à la Wholesale anglaise, est la plus importante du royaume et occupe 1 800 ouvriers; les fabriques de la Wholesale écossaise, concentrées près de Glasgow, en groupent 4 000. Toutefois, les Wholesales rencontrent des limites à leur extension; elles ont à peine abordé la production agricole et l'industrie textile, et les grandes industries minières et métallurgiques, celle des transports, qui dépasseraient les besoins de leurs membres, leur échappent complètement'.
Le continent ne peut rien offrir d'équivalent ni même d'approchant; mais en tout pays, les sociétés de consommation se sont fédérées, et leurs fédérations commencent à entrer dans la voie tracée par les Wholesales anglaises. En Allemagne, en Italie, en Autriche, les grandes unions de sociétés coopératives, quoique puissantes par le nombre de leurs membres (248000 en 1903 dans l'Union allemande des sociétés Schulze-Delitzsch), n'ont pas encore entrepris les opérations de commerce, à l'exception toutefois de l'Union centrale allemande des sociétés de consommation socialistes (638 sociétés, 523 000 membres); mais la Fédération des sociétés coopératives du parti ouvrier en Belgique (lOoOOO membres), l'Union des sociétés coopératives suisses à Bàle (115 000 sociétaires), la Fédération des sociétés de consommation danoises de Copenhague, celle de la Hangija à Buda-Pesth (64 000 membres), l'Union des sociétés de distribution à Moscou, toutes ces fédérations possèdent des magasins centraux et des entrepôts régionaux; elles effectuent, depuis peu d'années, des achats en gros pour plusieurs millions de francs ; le magasin de gros de la Fédération danoise à Copenhague, en particulier, avait un débit dépassant 25 millions de francs en 1903. En France également, des fédérations locales, des unions entre sociétés d'employés de chemins de fer, entre sociétés appartenant au parti ouvrier, se sont formées dans le même but.
En Allemagne, la Société centrale d'achats en gros de Hambourg, organe de l'Union des sociétés de consommation socialistes, a déjà obtenu des résultats intéressants. Son chiffre de ventes, qui est de 27 millions de francs environ en 1902, paraît modeste à côté de celui
1. Levelus, Les sociétés coopératives en gros d'Angleterre et d'Ecosse, Revue d'Économie politique, avril 1898.
des Wholesales anglaises; mais elle sait s'inspirer des principes qui ont assuré le succès de ces grandes organisations, en retenant par des appointements élevés les administrateurs les plus capables. Elle traite avec le trust américain du pétrole, avec les syndicats allemands du sucre et de l'alcool, avec la Wholesale de Manchester pour le thé, avec l'Union coopérative suisse pour le fromage, avec les coopératives de production allemandes pour le tabac, la charcuterie et les farines '.
Des relations s'établissent ainsi entre collectivités. Un peu partout, malgré les résistances opposées, dans le sein même des sociétés, par des ambitions déçiies ou par des intérêts moins avouables encore, les fonctions commerciales passent à des organes fédératifs; les achats sont faits à de meilleures conditions, par des administrateurs mieux renseignés, et la gestion des coopératives se régularise à mesure que les intermédiaires deviennent moins nombreux.
Quant à la production, les sociétés coopératives du continent et leurs fédérations l'ont à peine abordée jusqu'ici; tout au plus peuton citer quelques cas isolés : production du vin et confection de vêtements dans certaines coopératives italiennes; fabrication de pâtes alimentaires par l'Union suisse; atehcrs de cordonnerie et de confection du Vooruit de Gand, brûlerie de café, fabrication de chocolat, de sucre et de cigarettes par la Fédération danoise. Mais déjà l'élan est donné, et le but avoué de toutes les fédérations est d'entreprendre à leur tour la production dès que leurs ressources seront suffisantes. Très probablement elles y parviendront, lorsqu'elles se seront fortifiées et enrichies par quelques années de pratique commerciale.
Sociétés de construction. — Dans certains pays, la coopération ne s'est pas bornée à satisfaire les besoins journaliers des consommateurs en denrées et autres marchandises d'usage courant; elle s'est appliquée aussi au logement. Des sociétés coopératives se sont fondées dans ce but; les unes construisent des maisons pour les sociétaires, qui en deviennent soit locataires, soit propriétaires à charge de remboursement par annuités; les autres, plus nombreuses et plus importantes, se contentent d'avancer à leurs membres les fonds nécessaires à la construction ou à l'acquisition des maisons d'habitation; dans ce but, elles reçoivent les épargnes d'une partie de leurs adhérents et empruntent aussi des capitaux à des tiers, principalement aux sociétés de consommation.
1. Mutschler, Le congrès coopératif de Brunschvng et L'union coopérative suisse. Mouvement sociciliste, 17 mai et 14 juin 1902.
Ces sociétés coopératives de construction et de prêts, qui existent en petit nombre sur le continent européen, n'ont pris jusqu'ici une extension considérable que dans les pays anglo-saxons, Angleterre, Australie, Canada, Etats-Unis, où elles constituent la forme principale et préférée de l'épargne dans la classe ouvrière et la petite bourgeoisie. Toutefois, l'Allemagne compte aussi plus de 300 sociétés de ce genre, comprenant 100 000 membres; elles contractent des emprunts auprès des établissements d'assurance contre l'invalidité et la vieillesse; celles qui sont comprises dans l'Union Schulze- Delitzsch ont déjà dépensé 8o millions de francs. En Angleterre, 1 260 millions de francs ont été employés en constructions par les Building Socielies, qui comptent 550 000 membres prêteurs et emprunteurs. Mais les États-Unis tiennent la tête du mouvement dans ce genre de coopération; 1 560 000 coopérateurs, 3 milliards de francs dépensés en constructions parles Building and Loan Societies, 350 000 constructions édifiées par elles, tel est déjà le bilan de leurs opérations. Grâce à elles, des villes comme Philadelphie, la City of Homes, se composent en grande partie de maisons modestes habitées par leurs propriétaires.
Muiualilés. — Si l'on considère enfin la forme la plus ancienne de la coopération, celle de l'assistance, on constate un magnifique épanouissement de la mutualité à notre époque. Dans tous les grands pays, les mutualistes se chiffrent par millions, et la fortune des sociétés par centaines de millions'. En Angleterre, les Friendly Societies et Collecting Socielies sont au nombre de 29 000, comptent plus de 13 millions de membres, et disposent d'un capital de 1 100 millions de francs. Ces sociétés sont groupées en puissantes fédérations, dont quelques-unes, l'Ordre des Forestiers notamment, réunissent 750 000 membres et possèdent un capital de 250 millions. Aux États-Unis, les Frafernal Beneficiary Orders, qui ont surtout pour objet le service des retraites, comptent plus de 5 millions de membres; les 52 sociétés les plus importantes encaissent des primes annuelles pour 270 millions de francs. En France, la mutualité, sans être aussi développée, tient cependant une place importante : 2500000 mutualistes, répartis entre 15000 sociétés, possèdent un fonds de 380 millions et un revenu de 53 millions. Depuis 1902, les sociétés françaises forment 87 unions mutualistes, qui ont fondé 24 caisses de réassurance ; elles se relient à 3 fédérations régionales, et s'unissent au sommet dans la Fédération nationale de la mutualité française.
Même dans les pays dassurance obligatoire contre la maladie, en Allemagne et en Autriche-Hongrie, la concurrence des caisses obligatoires n'a pas tué les caisses libres, qui entrent pour une notable proportion dans le fonctionnement de l'assurance.
Section IL — Sociétés cooi'Ératives complexes forimées