ENTRE ENTREPRISES INDÉPENDANTES
Envisageons maintenant la coopération pratiquée par des entreprises ; il s'agit ici de sociétés coopératives ou syndicats — peu importe la forme juridique — qui groupent les individus en leur qualité d'entrepreneurs de production ou de commerce.
§ I. — La coopération agricole.
La croissance et la multiplication des associations agricoles est certainement l'un des événements les plus inattendus et les plus considérables de la fin du xix" siècle. Sous l'empire des mêmes causes et des mêmes nécessités, elles ont surgi spontanément partout. Sans parler ici des anciennes sociétés agronomiques d'un caractère plutôt académique, ni des comices agricoles, ni des grandes ligues agraires plus modernes et plus bruyantes, comme les BauernverfÀne allemands, qui sont des partis organisés pour la lutte politique et la défense des intérêts généraux de l'agriculture, considérons les associations formées dans le but de rendre à leurs membres des services matériels, les seules qui aient un caractère vraiment coopératif.
Déjà existaient d'ancienne date des associations de propriétaires ruraux, ayant pour objet l'exécution de travaux d'amélioration foncière, drainage, irrigation, curage, endiguement, etc. Mais dans les vingt dernières années du xix*^ siècle, ce sont les cultivateurs euxmêmes qui ont créé un vaste courant d'association. Achats en gros d'engrais, semences, fourrages, bestiaux et instruments de culture, usage commun de machines et de matériel agricole, élevage et amélioration du bétail, usage commun d'animaux reproducteurs, vente et exportation de produits agricoles, préparation industrielle et écoulement de produits tels que le beurre, le fromage et le vin, crédit agricole sous forme d'avances et d'escomptes, assurances agricoles contre l'incendie, la grêle, les accidents, la mortalité du bétail, il n'est pas un service, pas une fonction, pas une branche de l'activité agricole où la coopération n'ait pénétré, à l'exception toute-
fois de la fonction la plus importante, la culture proprement dite, qui est restée presque partout œuvre individuelle. Et non seulement les cultivateurs ont su s'associer pour retirer de la coopération des avantages matériels, mais dans nombre d'associations, ils ont fait une place à des services d'ordre intellecluel et moral, comme l'enseignement agricole et l'assistance mutuelle. Puis les associations locales, pour multiplier leur puissance, se sont agglomérées en fédérations; de vastes unions, formées entre sociétés similaires ou même différentes, ont étendu leurs rameaux sur toute la surface d'un paj's, comme une végétation naturelle librement sortie du sol; et déjà l'on a pu créer, en 1907, une Confédération internationale des sociétés coopératives agricoles pour l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse et l'Italie.
C'est que les mêmes causes, progrès des méthodes scientifiques, concurrence des pays neufs et crise des prix, ont partout déterminé le mouvement. Pour sauver le profit menacé, il a fallu faire de la culture rationnelle et intensive à base d'engrais, employer des machines, pratiquer la sélection des animaux et des plantes, perfectionner les procédés d'élaboration des produits ; dans ces circonstances, l'exploitant isolé ne se suffisait plus à lui-même comme au temps de l'économie naturelle et de la culture routinière; l'association s'imposait pour les achats de matières et instruments, pour le traitement industriel des produits et l'organisation de la vente, comme pour le crédit et l'assurance.
A ce mouvement universel d'association, le petit cultivateur a participé comme le gros fermier et le grand propriétaire; il s'y est même engagé plus avant, parce que l'association lui était plus nécessaire encore pour écarter certaines causes d'infériorité tenant à l'exiguïté de son entreprise. Quels sont en effet les pays où s'épanouissent les associations agricoles? Ce n'est pas l'Angleterre, pays de grande propriété; c'est la France, l'Allemagne (17 000 sociétés agricoles), l'Italie du Nord, c'est la Belgique et la Hollande, le Danemark et l'Irlande, pays de petite culture. Là, le paysan, souvent guidé et entraîné par des hommes d'initiative, en tout cas poussé par la nécessité, est sorti de son isolement traditionnel pour entrer dans la voie de la coopération. Le monde agricole subit actuellement une longue et profonde commotion; sous l'influence de l'enseignement, de la presse et de l'exemple, il s'opère dans les masses rurales une lente, mais sûre transformation des habitudes et des méthodes, dont nous ne pouvons aujourd'hui mesurer pour l'avenir l'étendue et les conséquences.
Sociétés d'achat. — La forme la plus simple et la plus répandue de la coopération agricole est la coopération d'achat, qui fait l'objet essentiel des syndicats agricoles. Ces syndicats ont atteint en France un développement considérable depuis vingt ans; 600 000 cultivateurs sont groupés dans 3000 syndicats, d'importance d'ailleurs fort inégale, puisque les uns se restreignent à une commune, tandis que dautres, comme ceux de la Sarthe, de la Vienne et de la Charente-Inférieure, s'étendent à un département tout entier, comptent 10 000 à loOOO membres, et font des achats d'engrais, matières et instruments pour 1 ou 2 millions; plusieurs d'entre eux possèdent de nombreux dépôts et magasins, où ils fabriquent parfois les engrais composés. Au total, on estime les achats ainsi réalisés par les syndicats français à 200 millions par an.
Ce régime d'associations du premier degré se complète, et c'est là son caractère le plus remarquable, par une organisation fédérative très étendue et très souple, qui embrasse l'immense majorité des syndicats et leur rend le service de centraliser les achats en gros, sans cependant porter atteinte à l'autonomie des sociétés locales. Un réseau de 10 grandes fédérations régionales, dont les plus importantes, celles du Sud-Est et celle de Bourgogne et Franche-Comté, réunissent 100 000 et oO 000 cultivateurs; au sommet, l'Union centrale des syndicats des agriculteurs de France, qui groupe les syndicats et unions régionales les plus importants, puisque le chiffre de ses adhérents s'élève à oOOOOO; auprès de ces différentes unions, des sociétés coopératives filiales qui font les achats en gros par millions; tel est le magnifique ensemble qui s'est constitué spontanément au sein des populations rurales, sur la base solide des syndicats locaux '.
Dans les autres pays, les sociétés agricoles d'achat ne sont ni aussi nombreuses, ni aussi importantes qu'en France; elles jouent cependant un rôle très notable dans l'économie générale en Allemagne, en Belgique, en Hollande et en Suisse. Il faut d'ailleurs observer que d'autres associations, les caisses rurales et les Kornhauser en Allemagne, Autriche et Hongrie, les comices agricoles en Italie et en Belgique, opèrent également les achats collectifs pour leurs membres. En .Allemagne, les sociétés d'achat se rattachent à un vaste système fédératif qui fait la force des associations agricoles de ce pays. La plupart d'entre elles appartienjient à la grande fédération nationale, le (( Reichsverband der deutschen landwirtschaftlichen Genossen-
1. De Ilocquigny. Les sjjadicats agricoles et leur œuvre, 2" é<\. Colin, lÛOfi, iii-12.
schaften » ; à un échelon intermédiaire, elles sont groupées en fédérations d'État ou de province et en sociétés centrales, qui possèdent, comme les unions françaises, leur société d'achats en gros et leurs magasins. Les syndicats belges ont une organisation analogue. De même, l'Union des sociétés agricoles de la Suisse orientale possède un magasin central, dont les achats en gros montent à plusieurs millions.
Ainsi, de quelque côté que nous portions nos regards, nous voyons les agriculteurs, comme les consommateurs eux-mêmes, s'organiser pour leurs achats, relier en fédérations leurs groupes primaires, concentrer le service des achats en gros dans des sociétés centrales, de manière à obtenir par leur union des rabais plus considérables et des garanties plus sérieuses pour la pureté des produits qui leur sont nécessaires. C'est ainsi que le petit cultivateur, dans ses achats les plus minimes, s'assure des avantages qu'il n'aurait jamais pu obtenir isolément, et qui semblaient réservés à la grande exploitation.
Sociétés de vente. — L'organisation collective de la vente, de l'expédition et de l'exportation des produits agricoles présente beaucoup plus de difficultés que celle de l'achat des matières et instruments nécessaires à l'agriculture. Du côté des administrateurs, elle suppose l'art de présenter les produits suivant les goûts de la clientèle, et de les grouper en vue de l'expédition ; la pratique des procédés commerciaux, tels que confection des bulletins de prix courants, envois de prospectus et d'échantillons, emploi de voyageurs et représentants; la connaissance exacte des marchés, des débouchés, des conditions économiques, des tarifs de transport et de douane; en un mot, des capacités et une expérience commerciale qui appartiennent à des négociants de métier bien plutôt qu'à de simples agriculteurs délégués dans ces fonctions. De la part des associés euxmêmes, il faut obtenir la bonne qualité constante et l'uniformité des produits, en imposant au besoin des procédés semblables de culture et de traitement; les associés doivent s'astreindre à fournir des livraisons régulières, et réserver leur production au syndicat pour le prix qu'il est en mesure d'offrir, sans se laisser détourner par des sollicitations étrangères. Ces conditions multiples sont si difficiles à réunir, que les tentatives d'organisation, beaucoup plus rares jusqu'ici pour la vente que pour l'achat, ont fréquemment échoué, soit par incapacité des gérants, soit par indifférence ou mauvaise foi des associés. Les syndicats qui ont essayé de se constituer en organes de ventes sous la forme la plus lâche, se bornant à trans-
mettre les commandes à leurs membres sans contracter personnellement, ont eux-mêmes éprouvé dassez nombreux insuccès.
Toutefois, le mouvement est commencé, et il a déjà donné des résultats appréciables dans divers pays. Sans parler encore des coopératives agricoles de production, si prospères dans certaines branches, on peut signaler bien des sociétés spécialement instituées pour la vente des produits agricoles qui fonctionnent aujourd'hui d'une façon satisfaisante.
En France, les meilleurs résultats ont été obtenus jusqu'à ce jour par des sociétés locales qui ont organisé la vente des produits spéciaux de leur territoire, légumes verts, fleurs, fraises, huile d'olive, vins, cidres, beurres et fromages; des syndicats d'exportation se sont fondés dans les régions qui expédient leurs légumes et leurs fruits en Angleterre. En outre le Syndicat central des agriculteurs de France a établi un office qui sert d'intermédiaire entre ses membres pour les achats et ventes réciproques de semences, fourrages et aliments du bétail. Au Danemark, sous l'influence de sociétés spéciales, qui se sont fédérées pour centraliser le service et renforcer le contrôle de la qualité des produits, l'exportation des œufs a triplé dans ces dix dernières années. Il existe également des syndicats de vente pour les légumes et les fruits en Italie et en Californie, pour les œufs et la volaille en Irlande, pour les œufs en Hongrie.
L'Allemagne est le pays qui a fait le plus d'efforts en ce sens. Nombreuses sont les sociétés agricoles qui ont entrepris la vente du bétail, des œufs, du tabac, du houblon et autres produits spéciaux. Une Société centrale pour la vente des bestiaux a réalisé, en 1902, un chiffre d'affaires de 100 miUions de francs ; elle a créé à Berlin un marché spécial pour le bétail, et elle s'efforce d'étendre les débouchés au dehors; mais l'absence d'organisations locales est pour elle une source de faiblesse. Quelques sociétés régionales ont entrepris la vente du beurre sur une petite échelle; d'autres se sont formées pour la vente du lait; pendant plusieurs mois, en 1904, l'association des paysans du Brandebourg a soutenu à Berlin la lutte contre les commerçants, dans le but de maintenir des prix rémunérateurs et d'atteindre directement les consommateurs. Des cultivateurs de betteraves se sont également syndiqués pour défendre leur position de vendeurs contre le cartel du sucre.
Ces tentatives, si intéressantes soient-elles, ne sauraient avoir une portée considérable; pour qu'une profonde transformation économique s'ojjéràt, il faudrait que les agriculteurs parvinssent à organiser la vente collective d'une denrée de très large consommation
comme le blé. Les Allemands n'ont pas reculé devant les difficultés du problème.
Dans diverses régions de l'Allemagne et de l'Autriche, des magasins de blé [Kornhàuser] de contenance variée ont été construits par des sociétés coopératives isolées ou affiliées aux grandes fédérations agricoles, généralement avec le concours du budget de l'Etat. Le blé, déposé par les associés, est nettoyé, séché, classé, mélangé suivant un type uniforme propre à la vente. Les sociétés n'obligent leurs membres à apporter au magasin la totalité de leur récolte que dans les régions de grande propriété. Les unes achètent et revendent le blé à leur compte; les autres se bornent à le recevoir en dépôt et à servir d'intermédiaires pour la vente, sauf à consentir des avances aux déposants. Dans les régions exportatrices du nord et de l'est, les Kornhàuser ionim\Q\xx encore; ils entreprennent eux-mêmes l'exportation, quand elle leur paraît nécessaire pour dégager le marché intérieur.
Les ventes ont déjà acquis une certaine importance, puisqu'on 1902 on les évaluait, pour l'ensemble des 170 sociétés coopératives se livrant à la vente des céréales, au chiffre de 6 millions de quintaux. Bien que ce chiffre ne représente encore qu'une petite fraction du commerce des céréales en Allemagne, il est loin d'être négligeable. Dès à présent, ces sociétés rendent à leurs membres le service de les affranchir du commerce; elles participent directement aux adjudications les plus importantes; grâce à leurs achats fermes ou à leurs avances, les petits propriétaires, en Bavière et ailleurs, échappent à la nécessité de vendre à tout prix après la récolte; grâce à elles également, les cultivateurs, là où elles fonctionnent, reçoivent des prix de vente locaux qui ne sont pas inférieurs aux cours cotés en bourse.
Pour l'avenir, elles espèrent réussir à former un jour un vaste cartel qui dominera le marché intérieur, libérera l'agriculture de la spéculation, régularisera les cours à l'abri des tarifs douaniers, et réglementera souverainement les emblavures suivant les besoins présumés de la consommation. Espérance lointaine, si l'on considère les difficultés de tout genre, le grand nombre et la dispersion des producteurs, la concurrence du blé étranger, l'ampleur de l'entreprise, les charges financières qui pèsent sur les sociétés existantes, leur petit nombre et leur défaut de cohésion; une organisation collective sérieuse de la vente des produits agricoles ne pourrait se réaliser que par la multiplication des coopératives locales reliées entre elles par un cartel. Mais cette espérance suffit à soutenir les agrariens allemands dans leurs efforts; quelques-uns rêvent déjà d'une
organisation internationale de la vente du blé. De fait, on signale des magasins coopératifs en Autriclie et même aux Etats-Unis, où il existe un grand nombre d'elevators coopératifs à côté des grandes entreprises capitalistes d'emmagasinage'.
Sociétés d'assurances, d'élevage, etc. — En dehors de l'achat et de la vente, la coopération, en agriculture, s'applique encore à de multiples objets. C'est ainsi que l'assurance mutuelle fait de rapides progrès dans les campagnes, principalement l'assurance contre la mortalité du bétail. Les petites mutuelles agricoles sont très nombreuses en France, où elles forment généralement un service annexe des syndicats d'achat. Aux États-Unis, 2 millions de farmers font partie de ces sociétés. En Belgique, les sociétés d'assurance mutuelle contre la mortalité du bétail (842) qui assurent une valeur de 75 millions de francs, se relient dans les grandes fédérations agricoles à des caisses centrales de réassurance.
Des syndicats se sont encore constitués, en France et à l'étranger, pour mettre à la disposition de leurs membres des machines coûteuses : batteuses à vaoeur, charrues défonceuses, trieurs à grains, matériel de vinification, looulins à huile, etc. D'autres ont pour but la défense commune contre certains fléaux de l'agriculture : phylloxéra et autres maladies de la vigne, insectes nuisibles, etc. Les syndicats d'élevage, en France et Ci? Suisse, visent à améliorer les races d'animaux par le choix des reproducteurs mis à la disposition des associés; ils tiennent des registres généalogiques qui assurent aux sujets inscrits une plus-value certaine. Aux États-Unis, les sociétés agricoles pour l'adduction de l'eau, le transport par eau des céréales et des fruits, le téléphone et l'éclairage électrique, se chiffrent par milliers.
Sociétés agricoles de production. — Les coopératives agricoles de production ont un tout autre caractère que les coopératives de production industrielle. Ce ne sont pas des associations de travailleurs fournissant à la société leur travail manuel, comme pourraient l'être du reste, en agriculture même, des sociétés de cultivateurs fusionnant leurs exploitations pour pratiquer la culture en commun 2; ce sont des entreprises annexes, fondées par les cultivateurs en dehors de leurs exploitations agricoles restées indépendantes, dans le but
1. Souchon, Les carlells de f agriculture en Allemagne, p. 39 et s. — Musée social, Annales, juillet 1902, — L'organisation coopérative de la vente des céréales en Allemagne et en Autriclie, .Ministère de ^agriculture, Bulletin mensuel, avriljuin 1904.
2. On signale toutefois en Corse, en Algérie et surtout en Italie des essais récents de coopératives de travail prenant à bail un domaine pour le cultiver,
de donner à leurs produits une certaine élaboration industrielle et de les écouler sous leur nouvelle forme. Ici donc, la coopération consiste, de la part du sociétaire, non pas à fournir son travail — le cas est exceptionnel, — mais à livrer ses produits et à profiter des services rendus par la société.
La coopération de production est encore rare, parmi les agriculteurs, pour la fabrication du pain et la préparation de la viande de boucherie. Les boulangeries coopératives rurales sont nombreuses, mais elles ont pour but de distribuer le pain à leurs membres, et doivent être par conséquent rangées parmi les sociétés de consommation. Quant aux moulins coopératifs établis par des cultivateurs de blé pour la vente aux consommateurs, ils n'ont pris quelqu'extension qu'en Prusse. Du côté des éleveurs, les tentatives faites pour créer des abattoirs et des boucheries coopératives vendant la viande au détail ont généralement échoué, à cause de l'indifférence des associés ou de l'indélicatesse des gérants. Pour les deux articles les plus importants de l'agriculture et de l'alimentation, le pain et la viande, les producteurs ne sont donc pas encore parvenus à établir des relations directes avec les consommateurs.
De même, les coopératives agricoles sont encore peu nombreuses dans certaines industries dérivées telles que la brasserie, la féculerie, la fabrication des conserves, de l'huile, du sucre, de la chicorée, etc. Les distilleries coopératives, il est vrai, paraissent s'accroître dans certains pays; mais il en est peu qui soient de véritables entreprises coopératives formées par des producteurs agricoles.
Au contraire, la coopération s'est appliquée avec un plein succès à la production du beurre et du fromage. La concentration de l'industrie du beurre dans les laiteries coopératives est une conséquence de l'introduction des écrémeuses centrifuges à vapeur. Du jour, en effet, où la fabrication du beurre est devenue mécanique, elle a dû sortir de la sphère des préparations domestiques qui se font à la ferme; elle réclamait un mode de travail collectif, et des capitaux qui ne pouvaient se détourner de l'agriculture; elle cessait donc d'être une occupation accessoire des cultivateurs pour devenir une industrie distincte. Mais comme elle n'exigeait pas des capitaux aussi considérables que la fabrication du sucre, elle convenait parfaitement à la coopération.
soit en commun {affitanze coUeltive a conduzione iinila), soit par lots divisés («/". col. a conduzione divisa). On en compte une centaine en Italie; les bénéfices sont faibles, mais le but principal est de procurer du travail aux associés (Hitier, Chronique agricole. Revue d'économie politique, mars 19(J7).
Pour la fondation d'une laiterie, un certain nombre d'herbagers s'associent; ils apportent leurs capitaux, ou bien ils empruntent le surplus nécessaire; ils s'engagent à fournir tout leur lait à la coopérative, et, après avoir fixé la rémunération du capital à un taux invariable, ils se répartissent l'excédent du bénéfice au prorata du lait quils ont livré. Cette combinaison est éminemment favorable aux petits cultivateurs; grâce à l'association, ils produisent le beurre suivant les procédés les plus perfectionnés, en réalisant de notables économies; ils utilisent les sous-produits dans des porcheries annexes; ils organisent la vente et les envois à l'étranger. La société coopérative contrôle la qualité des livraisons, garantit la pureté des produits, et agit sur ses membres pour l'amélioration du bétail et des pâtures.
Aussi les laiteries coopératives sont-elles devenues, depuis une vingtaine d'années, un organe essentiel de leconomie rurale dans tous les pays de pâturages, principalement pour les petits cultivateurs possédant une ou deux vaches. En France, leur groupe principal se trouve dans les Charentes et le Poitou, où elles se sont réunies en Association centrale pour les achats collectifs ; l'Association se compose de 50 000 cultivateurs possédant chacun deux vaches en moyenne, et réalise un chiffre de ventes de 24 millions; mais elle n'a pas encore su organiser l'exportation. En Belgique, les laiteries coopératives comprennent 47 000 sociétaires, et vendent pour 22 millions de produits. En Irlande, elles ont 24000 membres et font un chiffre d'affaires semblable. En Allemagne, elles sont très nombreuses; un millier d'entre elles, 1200 sur 2 542, réunies dans le Reichsverband, comptent 110 000 adhérents, et leur paient dans Tannée 125 millions de francs pour le lait qu'elles en reçoivent. On les rencontre encore en Suisse, dans l'Italie du Nord, au Tyrol, en Hollande, en Hongrie, en Suède et Norwège, en Finlande, aux États- Unis, au Canada, jusqu'en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Sibérie. Partout elles s'ingénient à trouver des débouchés; elles fondent des agences et magasins de vente, installent des services frigorifiques pour le transport, et cherchent généralement, avec l'appui des pouvoirs publics, à conquérir le marché anglais.
Mais c'est surtout au Danemark que les paysans, associés dans les laiteries coopératives, ont obtenu les plus beaux résultats. Dans ce pays, les petits propriétaires cultivateurs, qui occupent la plus grande partie du sol, sont presque tous affiliés à des sociétés agricoles comme consommateurs ou comme producteurs. Les laiteries coopératives, qui comprennent 150 000 membres, attirent à elles presque tout le lait du pays en offrant les prix les plus avantageux,
et vendent annuellement du beurre pour une somme de 210 millions de francs. Elles ont su faire l'éducation du cultivateur comme herbager et nourrisseur. Elles ont aussi organisé l'exportation sur des bases excellentes ; fédérées dans ce but, elles donnent à leurs produits la garantie d'une marque unique, les préparent suivant les convenances particulières de leur clientèle anglaise, et sont ainsi parvenues à fournir à l'Angleterre près de la moitié du beurre que ce pays demande à l'étranger. Les exportations de beurre danois se sont élevées en vingt-deux ans de 28 à 212 millions de francs; ce succès peut être attribué complètement à la coopération, dont les premiers essais ne remontent pas au delà de 1882.
Il faut mettre en regard de ces résultats ceux qui ont été obtenus par les abattoirs et les fabriques coopératives de salaisons de porc, industrie annexe de celle du beurre : un débit de 60 millions de francs, un même élan donné à l'exportation vers l'Angleterre. Les coopératives agricoles danoises sont devenues les principaux fournisseurs des sociétés de consommation anglaises. Des relations permanentes se sont établies entre les Unions danoises d'exportation et les Wholesales, et leurs marchés portent sur le lait, le beurre, le lard et les œufs par quantités considérables (63 millions de fr. en 1903).
Ce mouvement coopératif au Danemark est d'autant plus remarquable, qu'il est dû à l'initiative des petits cultivateurs; les propriétaires des grandes fermes et des châteaux n'j- ont adhéré que plus tard, sous l'empire de la nécessité. Les laiteries coopératives, en donnant de plus hauts prix et en exerçant un contrôle rigoureux sur les livraisons de leurs membres, ont triomphé des fabriques capitalistes; celles-ci disparaissent peu à peu devant la concurrence coopérative. Le même phénomène s'observe d'ailleurs en Suède, en Belgique, dans l'ouest de la France et aux États-Unis '.
Dans divers pays comme l'Italie du Nord, les laiteries coopératives fabriquent en même temps du fromage; ailleurs, les fromageries coo-
1. De Rocquigny, La coopération de production en agriculture, p. 88, Guillaumin, 1896, in-8'. — Tiéfaine, Les laiteries coopératives e?i France, p. 23, 247, 258, 290, Lille, Robbe, 1901, in-8°. — Destrée et Yandervelde, Le socialisme en Belgique, p. 328, Giard, 1898, in-8''. — Ces faits ne confirment pas les pronostics de M. Rautsky. Après un tableau lamentable de la situation du paysan coopérateur, tyrannisé par l'association, contraint par elle d'améliorer ses procédés de culture et d'élevage, privé par elle du lait nécessaire à son alimentation, M. Rautsky prévoit une crise de l'industrie laitière qui sapera de nombreuses existences d'agriculteurs, et annonce comme fin inévitable des coopératives agricoles de production leur transformation en fabriques capitalistes {La question agraire, trad. Milhaud, p. 419, Giard, 1900, in-8"). Comp. Yandervelde, La coopération rurale en Belgvjue, Revue d'économie politique, fev. 1902, p. 145.
pératives existent à l'état distinct. Ainsi fonctionnent les nombreuses et antiques fruitières de la Suisse et du Jura français, modestes associations qui peuvent se constituer avec un capital très restreint. Des sociétés semblables existent encore en Allemagne, en Hollande et dans d'autres pays. Mais la fabrication du fromage, n'exigeant pas un matériel coûteux, se fait souvent encore à la ferme, et ne réclame pas la coopération comme la fabrication du beurre.
11 reste enfin à signaler, parmi les coopératives agricoles de production, les caves coopératives, Winzeroereine de l'Allemagne et de la Suisse, Kellereigenossenschaften de la Transylvanie et du Tyrol, Cantine sociali italiennes. Il faut aller dans les vallées de l'Ahr, du Rhin et de la Moselle pour voir, comme au Danemark, ce que peut réaliser le paysan par ses propres efforts, quand il est animé d'un esprit d'association résolu et agissant. Par leurs coopératives, les petits vignerons ont su se contraindre réciproquement à l'amélioration de leurs procédés de culture, créer des caves collectives, appliquer les méthodes scientifiques à la vinification et à la conservation du vin, et obtenir un produit parfaitement sain, durable et homogène*. Ils ont entrepris d'organiser la vente et d'atteindre directement le consommateur; leurs efforts dans cette voie, contrariés par les résistances du commerce de détail, ont été peut-être moins heureux; mais les conventions passées par les coopératives viticoles avec les syndicats de négociants en vins paraissent donner de bons résultats.
Sociétés de crédit : caisses rurales. — L'agriculteur a besoi» de crédit, puisque la culture intensive exige des capitaux; le paysan, jadis opprimé par l'usurier, a appris à s'en procurer par l'association. Dans les caisses rurales, les associés se fournissent mutuellement le crédit, soit en apportant des capitaux, soit en les empruntant sous leur responsabilité collective, limitée ou solidaire. Les caisses locales reçoivent les épargnes en dépôt, font des avances à leurs membres ou escomptent leurs effets; les caisses centrales des unions fournissent parfois aux caisses affiliées le fonds de roulement, réescomptent les effets, et règlent les mouvements de fonds entre les caisses locales suivant leurs besoins particuliers.
Depuis les premières fondations des grands initiateurs, Raiffeisen et Schulze-Delitzsch, qui remontent à un demi-siècle à peine, la coopération de crédit a pris un immense développement dans certains pays. L'Allemagne, qui en fut le berceau, tient la tète du mouve-
1. Berget, La coopération dans la viticulture européenne, Lille, Devos, 1902, in-S".
ment : 13 000 sociétés de crédit, la plupart affiliées au Reichsverband, d'autres à des Unions régionales moins considérables, d'autres enfin, comprenant à la fois des agriculteurs, des commerçants et des industriels, à l'Union générale des sociétés Schulze-Delitzsch ; un personnel de 1 600 000 membres, composé de cultivateurs pour les trois quarts; un capital, actions et fonds de réserve, de 370 millions de francs; un chiffre d'avances, en fin d'année (1903), dépassant 2 milliards; pour compléter le système et fortifier les sociétés locales, des caisses centrales établies par les grandes Unions; au sommet, la Caisse centrale des associations coopératives, créée par l'Etat pour faire des avances à un taux modéré et remplir l'office de banque régulatrice des mouvements de fonds; tel est l'imposant édifice du crédit coopératif en Allemagne.
Aucun pays ne peut rivaliser avec cette vaste et puissante organisation germanique; toutefois, l'Autriche présente elle môme un ensemble considérable de 5 600 caisses de crédit, avec 1 325 000 adhérents et un capital de 165 millions de francs. Partout ailleurs, les caisses rurales jouent un rôle plus modeste; mais si la Suisse et le Danemark n'en comptent qu'un petit nombre, si les pays anglosaxons paraissent décidément réfractaires à cette forme de la coopération, les banques agricoles progressent sensiblement en Hongrie (l 650 sociétés, 367 000 adhérents), en Italie, en Roumanie, en Russie, en Serbie, en Belgique et en Hollande. La France est un des pays où l'organisation du crédit agricole est la moins avancée : 1 500 caisses rurales, la plupart très restreintes, 41 caisses régionales, un chiffre de prêts ne dépassant pas annuellement 05 millions, c'est peu relativement à l'Allemagne et à l'Autriche; mais le mouvement y est encore récent.
§ II. — La coopération dans la petite industrie et le petit commerce.
Sociétés d'achat, de vente, d'emmagasinage, d'atelier. — Si la coopération présente de si grands avantages pour les petits exploitants en agriculture, il semble qu'elle ne leur serait pas moins utile ■dans l'industrie et le commerce; les artisans et détaillants, beaucoup plus menacés que les petits cultivateurs par la concurrence des ;grandes entreprises, devraient même, semble-t-il, montrer plus d'empressement encore à s'associer pour l'achat, l'emmagasinage, la vente et autres opérations qui peuvent se faire en commun sans