LES SYSTÈMES SOCIALISTES. 1 G
porter atteinte à l'autonomie des entreprises. Il n'en est rien cependant, et l'action collective, si générale à notre époque, si féconde en résultats bienfaisants dans le monde agricole, ne paraît nullement appréciée dans la petite bourgeoisie. Ignorée dans la plupart des pays, la coopération entre artisans ou commerçants ne fait aucun progrès là où elle a été tentée; tout au plus peut-on constater quelques succès dans le domaine du crédit coopératif.
L'étroitesse de l'borizon habituel, l'esprit individualiste, l'inertie, la méfiance réciproque, sont sans doute les causes de cette faiblesse. Certes, la mentalité ordinaire du paysan ne semble pas plus favorable à l'association que celle de l'artisan ou du boutiquier; mais les intérêts des cultivateurs d'une même région ne sont pas antagonistes comme ceux des petits industriels ou des petits commerçants d'une même ville, la concurrence ne les oppose pas les uns aux autres de la même manière. Il faut ajouter qu'en agriculture, les intérêls sont solidaires non seulement entre petits exploitants, mais même entre petits et grands, de sorte que bien souvent ce sont les grands propriétaires et agriculteurs qui ont pris l'initiative des syndicats et qui les ont soutenus. Les artisans et débitants ne pouvaient trouver le même appui chez les grands industriels ou négociants, leurs concurrents directs et leurs adversaires naturels. Loin de là, ce sont les fabricants et fournisseurs qui combattent avec le plus d'acharnement les sociétés d'artisans, et qui les écrasent avant même leur naissance en menaçant les adhérents de leur supprimer tout crédit.
Aussi les petits exploitants de l'industrie et du commerce ne sontils guère sortis de leur isolement. L'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Belgique sont à peu près les seuls pays où l'on ait essayé d'introduire la coopération sous d'autres formes que les banques populaires , pour fortifier la position de la petite industrie et du petit commerce. Parmi ces coopératives, les unes ont pour objet l'achat collectif des matières premières et instruments de travail, ou des marchandises de commerce; il s'agit, en effet, d'affranchir l'artisan ou le détaillant de l'étroite dépendance des grands industriels et des négociants en gros; mais ces sociétés ne sont possibles que si les associés ont besoin de marchandi.ses uniformes. D'autres ont pour but la création et l'entretien d'un atelier collectif, où les sociétaires trouvent le local, certains instruments d'un usage commun, parfois môme la force motrice, sans être cependant associés pour la production et la vente comme dans une coopérative de production. D'autres, enfin, établissent un magasin social pour l'exposition et la vente des
produits de leurs membres. Ces diverses associations peuvent rendre de réels services aux détaillants, aux artisans indépendants, et même aux travailleurs de l'industrie à domicile plus ou moins subordonnés aux fabricants et négociants.
Ainsi, dans certaines villes d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie et de Belgique, des boulangers se sont associés pour leurs achats de bois et de farine, des cordonniers pour le cuir, des tailleurs pour les étoffes, des menuisiers et ébénistes pour l'achat du bois et l'établissement d'un atelier. Des ébénistes, des horlogers ont fondé des magasins de vente où ils exposent leurs produits, qui sont vendus pour le compte de chacun ; des bouchers sont associés pour la vente des sous-produits. On cite encore des ateliers collectifs chez les tailleurs à Zurich, Genève et Lausanne, chez les ouvriers en pipes et en boutons à Vienne, des sociétés d'achat et de vente fondées par des philanthropes pour certaines catégories de travailleurs à domicile, cloutiers d'Hermeskeil près Coblentz, fabricants d'ustensiles en bois de la Forêt Noire, brodeurs du Salzkammergut. Mais ces sociétés ne sont ni nombreuses, ni importantes; en Allemagne, on en compte 300 tout au plus, et malgré les appuis qu'elles ont rencontrés, elles n'ont fait aucun progrès depuis l'origine (1865). En Hongrie, les coopératives d'artisans rendent des services incontestables, mais il leur faut les subventions de l'État. Quant à la coopération de production, elle a totalement échoué parmi les travailleurs de l'industrie à domicile, qui paraissent incapables de s'entendre pour répartir les commandes et exécuter le travail dans des conditions uniformes '.
Corporations de métiers. — Bien que les corporations de métiers ne soient pas des sociétés coopératives, et qu'elles présentent plutôt le caractère d'associations professionnelles, j'en dirai quelques mots ici même, pour grouper les diverses institutions qui tendent au relèvement des métiers.
En Autriche, en Allemagne, en Belgique et en Suisse, des efforts ont été faits par la petite bourgeoisie commerçante et industrielle, et,
l.Voir Brants, La petite industrie contemporaine, Paris, Lecoiïro, 1902, in-12; Un organisme de la vie moderne dans la petite industrie, Réforme sociale, 1" mars 1902. — Schwiedland, La répression du travail en cfiambre, Revue d'économie politique, 1897; Die Gewerkschaftsateliers zur Bekamp/'ung der lleimarbeit, Jarhb. f. Gesetzg. de SchmoUer, 1901, p. 609. — Pyfîeroen, La petite hourgeoisie aux Pays-Bas, p. .5.3 et suiv., Ministère de l'industrie et du travail de Belg-ique, Bruxelles, 1902,10-8°. De Rocquigny, Le mouvement coopératif en Hongrie. Musée social, Mémoires, juil. 1905. — Voir aussi Ilausinduslrie und lleimarheil in Deutschland nnd Osterreich, Schrift. d. Ver. f. Soc. pol., t. LXXXIV à LXXXVII, pour les travailleurs à domicile cités au texte et pour quelques autres, cloutiers de la région de Coblentz, cordonniers de Trebitsch, ébénistes de Breslau, etc.
à côté d'elle, par les partis conservateurs, pour obtenir des pouvoirs publics des mesures propres à soutenir la situation ébranlée des classes moyennes; c'est la Mittelstandpolitik. Des ligues se sont formées, des congrès se sont réunis pour défendre cette politique et discuter les questions qui intéressent le petit commerce et la petite industrie : concurrence des grands magasins et des coopératives, concurrence par le colportage, la vente à l'encan des marchandises neuves et les liquidations fictives, extension du crédit populaire, régime légal des faillites, etc. En général, les ligues du petit commerce, qui existent dans tous les pays, réclament surtout des lois fiscales rigoureuses et des mesures restrictives à l'égard des grands magasins et des coopératives; leur influence sur la législation a été particulièrement sensible en Allemagne. En outre, le parti des métiers a inscrit dans son programme deux points principaux : la corporation obligatoire, et la preuve de capacité à l'entrée du métier. Il a triomphé, au moins partiellement, en Allemagne et surtout en Autriche.
En Autriche, la corporation obligatoire fonctionne depuis 1883; dans les circonscriptions oîi elle est formée, elle comprend tout le personnel d'un ou plusieurs corps de métiers; mais ce sont les maîtres qui l'administrent; les ouvriers, simples adhérents, ne participent à la gestion que d'une façon très limitée, par l'intermédiaire de quelques délégués. Les fonctions de la corporation consistent à réglementer l'apprentissage, à instituer des tribunaux d'arbitrage, des oftices de placement, des caisses de secours, des institutions économiques comme les sociétés coopératives, et à organiser l'enseignement professionnel. Pour l'accès de la maîtrise, on n'exige pas d'examen de capacité; mais il faut avoir exercé le métier pendant un certain nombre d'années. Certains statuts établissent même une proportion fixe entre le nombre des apprentis et celui des compagnons.
En Allemagne, il existait en 1896 de nombreuses corporations et associations libres de métiers. Dans les congrès tenus par ces associations, on réclamait la corporation obligatoire. La loi de 1897, tout en laissant subsister les corporations libres, a donné aux autorités administratives la faculté d'instituer des corporations obligatoires sur la demande de la majorité des intéressés, à la condition qu'elles soient composées de métiers semblables ou connexes, et qu'elles comprennent un nombre de membres suffisant. En outre, la loi introduit la preuve de capacité sur examen, mais sans en faire une condition d'accès du métier; le titre de maître est purement honorifique. Les
attributions sont les mêmes qu'en Autriche, à quelques légères diffJrences près; mais les ouvriers ont une participation plus larg-e à la gestion des services communs. Enfin la loi établit des groupes plus étendus, comités locaux de corporations différentes, chambres de métiers, union de corporations d'un même métier, qui doivent gérer des services centralisés '.
En Allemagne, il paraît que la constitution des corporations obligatoires présente de grosses difficultés, et qu'elle se heurte à la résistance ou à l'inertie des intéressés, principalement dans l'Allemagne du Sud et de l'Ouest, où l'on préfère l'association libre; en 1899, l'Union des corporations libres y comptait 705 corporations et 83 000 membres.
En Autriche, d'après un rapport de M. de Philippovich, professeur à l'Université de Vienne, en 1897, lerésultat est franchement négatif. Les corporations, destinées à entretenir l'esprit de corps et le sentiment de Ihonneur du métier, ne rencontrent guère que l'indifférence. Loin de comprendre tout le personnel des métiers, dans beaucoup de régions, elles ne sont même pas formées; ailleurs, elles sont minuscules; la plupart se composent de métiers différents qui n'ont pas d'intérêts communs; toutes disposent de ressources très médiocres; aussi n'est-il pas étonnant qu'elles montrent peu d'activité. Il y avait, en 1894, 5 317 corporations, renfermant 554 000 maîtres, 518 000 ouvriers et 174 000 apprentis; mais, sur ce nombre, les trois cinquièmes seulement des corporations avaient organisé des assemblées d'ouvriers et des tribunaux d'arbitrage, un cinquième avaient institué des caisses de secours ; les écoles professionnelles et offices de placement étaient très rares, et les institutions économiques à peu près nulles. Quant à l'apprentissage, il est délaissé; les corporations négligent de protéger les apprentis contre les maîtres, qui les transforment trop souvent en manœuvres ou en garçons de courses. L'ancien esprit d'exclusivisme se manifeste sous les mêmes formes que dans l'ancien régime : conflits de compétence entre les métiers, droits élevés exigés de ceux qui veulent ouvrir un nouvel atelier, faveurs accordées aux fils de maîtres, etc. Dans ces dernières années, il est vrai, des progrès ont été accomplis, grâce aux instructeurs corporatifs, et aux encouragements donnés à l'enseignement tech-
1. Handwôrterbuch der Staatswissenschaften, 2' éd., v° Gewerbegeselzgehung, Handwerk et Innungen. — Rapport du docteur Hitze au Congrès du Verein fur Socialpolitik à Cologne en 1897, Schr. d. Ver. f. Soc. pol., t. LXXVI, p. 33. — Brants, divers articles dans la Réforme Sociale, 16 juillet 1897, IG avril et IG mai 1898, 16 mars et 1" juillet 1900. — La corporation obligatoire a été établie également en Hongrie (1884) et en Roumanie (1902J.
nique et aux coopératives. Mais le placement, l'assistance, la juridiction professionnelle fonctionnent en dehors de la corporation; l'institution reste inerte, incapable de soutenir le métier contre la fabrique *.
Néanmoins, le parti de la petite industrie en Autriche ne se tient pas pour battu. Si la restauration a échoué, c'est qu'elle est incomplète; il faut faire entrer la grande industrie dans la corporation, et exiger de tous la preuve de capacité ; il faut interdire absolument l'industrie à domicile; après cela, les corporations pourront régler la production, organiser le marché et régir les prix. On rêve de cartels embrassant à la fois l'échoppe du savetier et la grande usine mécanique de chaussures.
En somme, ni la corporation obligatoire, ni la coopération libre n'ont réussi dans la petite industrie; l'éducation des intéressés nest pas faite. Seule, l'association libre entre petits commerçants pour la défense de leurs intérêts paraît avoir été pratiquée avec succès, parce qu'elle n'implique pas coopération effective en vue de fonder et d'entretenir une institution commune.
SociiHés de crédit : banques populaires. — Toutefois, il est une forme de la coopération qui a mieux réussi que les autrc«s dans les milieux de petite bourgeoisie; c'est la coopération de crédit. L'accès du crédit à un taux modéré est d'une importance capitale pour les petits industriels et commerçants qui veulent se procurer un capital d'exploitation, ou qui font escompter leurs effets au cours de leurs opérations commerciales; le crédit à bon marché leur est nécessaire pour soutenir sans trop de désavantage la concurrence des grandes entreprises. Nul d'entre eux ne peut se passer d'un certain capital, surtout dans les villes, oii la moindre exploitation suppose un magasin, des approvisionnements de matières et de marchandises, et un certain fonds de roulement. Or, bien souvent, le petit industriel ou commerçant ne peut guère fournir d'autre garantie que ses aptitudes, son travail et son honnêteté. De là le besoin de recourir à l'association, pour fournir aux bailleurs de fonds la garantie d'une responsabilité collective. Dans les sociétés coopératives de crédit, les
i. Rapport de M. de Philippovich au Congrès du Verein fur Socialpolitik de Cologne en 1S97, Schr. d. Ver. f. Soc. pol., t. LXXVI, p. 72 et suiv., et 120. — Urants, Les corps de métiers en Autriche après vingt ans, Réforme sociale, mars 1905. — V. aussi Annexe VI, 1°, Autriche. — M. Pyfferoen {La petite bourgeoisie d'après une enquête officielle à Gand, Réforme sociale, 16 fév. 1899, p. 306) signale encore des associations libres d'artisans et petits commerçants en Suisse, fédérées dans le Gewerbeverein de Zurich; elles ont organisé l'enseignement professionnel, des expositions et salles de vente, tribunaux d'arbitrage,
associés se procurent des avances oti font escompter leurs effets à des conditions moins onéreuses que chez le prêteur sur gage, ou môme que dans les banques ordinaires; par là, ils s'initient à la pratique du compte courant et des effets domiciliés en banque.
Nulle part on ne voit des sociétés de crédit mutuel composées exclusivement d'artisans et de petits commerçants; leur champ d'action serait trop étroit. Ainsi en Allemagne, où le crédit populaire a pris la plus grande extension, l'Union générale des sociétés Schulze- Delitzsch, qui réunit 542000 adhérents dans ses 960 banques populaires, n'en compte que 26 p. 100 dans la petite industrie (au lieu de 37 p. 100 en 1871), et 10 p. 100 dans le commerce; les autres sont agriculteurs ou appartiennent à des professions diverses. La proportion est certainement beaucoup plus faible dans le Reichsverband, dont les caisses ont un caractère presque exclusivement rural. La petite bourgeoisie ne participe donc que dans une mesure assez restreinte à l'immense développement du crédit coopératif en Allemagne.
La situation est à peu près la même dans l'Italie du Nord, oîi les banques populaires, nombreuses et prospères, ne recrutent guère qu'un quart de leurs membres dans la petite industrie et le petit commerce. Toutefois, la proportion est dépassée dans quelques institutions coopératives de crédit; à la Banque coopérative milanaise, les artisans et détaillants forment les quatre cinquièmes des sociétaires et détiennent les deux tiers des actions; à Bologne, la Banque populaire fait le tiers de ses opérations avec des associés de cette catégorie. Ces sociétés, établies dans les villes principales, créent des succursales dans les petites localités, et forment des unions régionales qui se fédèrent elles-mêmes; le montant annuel de leurs avances et escomptes dépasse 800 millions; dans la plupart des sociétés, la moyenne par opération reste néanmoins assez faible, attestant ainsi le caractère populaire de l'institution.
En dehors de l'Allemagne, de l'Italie, peut-être aussi de l'Autriche et de la Belgique, le crédit coopératif joue un rôle rnsigniliant dans la petite industrie et le petit commerce.
cours professionnels, caisses de secours et bureaux de placement. Le personnel des corporations suisses était de 20 000 associés en 1898. — Aux États-Unis, un certain nombre de Arts nnd Crafl Socielies ont institué récemment des ateliers, exposilions et salles de vente pour les métiers artistiques; mais ce mouvement, inspiré par les théories esthétiques et sociales de Ruskin et de W. Morris, n'a pas un but de défense sociale (Hanger, The revival of handicrafts in America, Bull, of the Bureau of Labor, nov. 1004).
2i8 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE SectioiN III. — Relations entre les différentes branches de la
Quelque incomplet que soit le tableau qui vient d'être présenté, il permet de jeter un coup d'œil d'ensemble sur le mouvement coopératif. La coopération ne rencontre pas partout un terrain favorable; certaines couches de la population y sont réfractaires, certains pays y restent encore étrangers, et ceux mêmes qui marchent à la tête du mouvement pour certaines formes de la coopération restent en arrière pour d'autres. Mais que de résultats obtenus, surtout depuis vingt ans! Quelle puissance de vie chez ces associations, dans les pays où elles ont atteint leur plus haut développement ! En Angleterre, ce sont les sociétés de consommation, les Building Socielies, les Friendbj Societiei; aux États-Unis, les Building Socielies; en Allemagne et en Autriche, les caisses rurales ; en Italie, les banques populaires; en France, les syndicats agricoles d'achat ; au Danemark, les laiteries coopératives; en Suisse, les syndicats d'élevage; en Belgique, les sociétés de tout genre, urbaines et rurales. Chaque pays, suivant le caractère propre de ses habitants et la nature de ses productions, donne l'exemple aux autres dans l'une des branches de la coopération. Et partout, ce sont les individualités les plus faibles, au moins dans les classes placées au-dessus du niveau de la misère, qui recourent à l'association, parce qu'elles comprennent mieux tous les jours la vérité du vieil adage. Les associations, à leur tour, le comprennent comme les individus; elles se fédèrent suivant leurs affinités pour accroître leur puissance économique.
Mais ce n'est pas tout de former des liens fédératifs entre sociétés coopératives du même genre; il est aussi important d'en établir entre les différentes branches de la coopération, et même entre les coopératives, mutualités, caisses d'épargne et syndicats professionnels. Le mouvement en ce sens est plus ou moins avancé suivant les pays; il est intéressant d'en noter les symptômes, fussent-ils encore peu accentués, parce que ces premières ébauches d'un régime fédératif complexe sont peut-être grosses d'avenir.
Dans la forme la plus simple, l'union des différents modes coopératifs se réalise lorsqu'une société se charge de plusieurs services mutuels. Ainsi les syndicats agricoles français, dont le but essentiel est l'achat en commun des matières nécessaires à l'agriculture, organisent aussi parfois des services de crédit agricole, d'assurance
mutuelle contre les maladies du bétail, d'assistance mutuelle en cas de maladie. En Allemagne, beaucoup de caisses rurales se chargent des achats et ventes collectifs pour leurs membres, les sociétés pour la vente du blé distribuent le crédit agricole, etc.
D'autre part, il est très fréquent que les associations d'une certaine catégorie provoquent, par leurs encouragements et leur concours financier, la création de coopératives d'une autre sorte. Ainsi, dans les pays où les caisses rurales ont pris une grande importance, c'est elles qui forment la base de toutes les autres sociétés agricoles; avec les dépôts dont elles ne trouvent pas l'emploi dans leurs opérations de crédit ordinaire, elles organisent et créditent d'autres coopératives, sociétés d'achat et de vente, syndicats pour l'usage des machines agricoles, magasins de blé, laiteries, caves coopératives. Ailleurs, où les syndicats agricoles ont été la première forme de l'association rurale, c'est eux qui ont créé des sociétés distinctes de crédit et d'assurance; tel est le cas pour la France. De même, les sociétés de consommation anglaises emploient une grande partie de leurs fonds dans d'autres sociétés coopératives, de construction et de production; elles possèdent ainsi les deux cinquièmes du capital des sociétés indépendantes de production. Dans certaines villes du continent, les syndicats ouvriers sont l'assise sur laquelle reposent les sociétés de consommation; les syndicats fondent des magasins coopératifs, leur procurent la clientèle, et les chargent de gérer certains services syndicaux comme l'assistance en cas de maladie et de chômage (Union ouvrière d'Amiens).
L'Italie a su établir entre les diverses branches de la coopération, de l'épargne et de la mutualité des liens multiples et entre-croisés. Là, les caisses d'épargne et les sociétés de consommation fournissent des capitaux aux banques populaires ; les sociétés de secours mutuels fondent aussi des banques populaires et autres coopératives; les caisses rurales et banques populaires, à leur tour, contribuent, comme les caisses d'épargne et autres sociétés, à créditer les coopératives de production agricoles et industrielles et les sociétés de construction; toutes ces institutions, par des encouragements, des avances et des escomptes, se prêtent un mutuel appui, parce qu'elles poursuivent en commun le double but d'améliorer la condition des travailleurs au moyen de l'association, et d'employer les épargnes locales dans la région où elles ont été recueillies.
En Allemagne, ces relations entre coopératives de diverses sortes sont d'autant plus étroites que les grandes Unions sont composées de sociétés de toute espèce. Ainsi l'Union générale des sociétés Schulzc-
2o0 LES SYSTEMES SOCIALISTES ET L EVOLUTION ECONOMIQUE
Delitzsch, qui a un caractère plutôt urbain que rural, compte à la fois des banques populaires, des sociétés de consommation, des sociétés de construction et quelques autres, au total près de 1 500 sociétés, qui se fournissent naturellement une aide réciproque. Dans l'ordre ag-ricole, depuis la fusion des grandes Unions de Neuwied et de Darmstadten 1905, le Reichsverband comprend 16 000 sociétés coopératives de toute nature avec 1 400 000 membres ; dbS milliers de caisses rurales, sociétés d'achat et de vente, laiteries et autres coopératives agricoles, groupées dans cette immense fédération, sont en rapports réguliers les unes avec les autres et se soutiennent mutuellement. Il en est de même en Autriche, oîi 3 600 sociétés agricoles, groupées en unions par nationalité, se trouvent réunies dans l'Union générale des sociétés coopératives agricoles. C'est ainsi encore que l'Union des sociétés agricoles de la Suisse orientale comprend à la fois des syndicats agricoles et des sociétés de consommation, de sorte que son magasin de gros de Winterthur fournit autant de denrées et articles de ménage que de semences et engrais.
Mêmes groupements composites en Belgique. Chez les populations urbaines, les organisations socialistes et catholiques présentent toutes ce caractère d'amalgamation complexe. Les fédérations régionales socialistes, dont la Fédération ouvrière gantoise est le type, relient entre elles toutes les institutions coopératives, mutualistes, syndicales et autres du parti socialiste dans une ville ou une région. Les gildes locales catholiques ont une constitution analogue, et la grande Ligue démocratique belge, qui compte 115 000 membres, se compose de 700 sociétés catholiques de tout genre. Pour les populations rurales, la Ligue des paysans de Louvain et les autres fédérations agricoles régionales réunissent des gildes rurales ou sociétés d'achat, des caisses rurales, des laiteries coopératives, des sociétés d'assurance contre la mortalité du bétail, des syndicats d'élevage, etc. ; elles ont institué, à l'usage de leurs groupes locaux, des services centralisés pour l'achat en gros des matières nécessaires à l'agriculture, pour le crédit et la réassurance; cette puissante organisation fédérative, formée sous les auspices du parti catholique, date de quelques années et se fortifie tous les jours.
11 paraît naturel qu'un courant régulier d'affaires s'établisse entre sociétés de production ou de vente et sociétés de consommation, les unes fournissant aux autres les denrées et articles fabriqués qui peuvent entrer dans la consommation populaire. En fait, ces rapports existent déjà sur certains points. Les sociétés de consommation anglaises ne se contentent pas de produire pour leur compte; elles
sont aussi les meilleures clientes des sociétés de production, auxquelles elles fournissent capitaux et débouchés. Elles sont aussi les clientes de certaines sociétés agricoles de production étrangères; nous savons que les laiteries coopératives danoises envoient une grande partie de leur beurre à la Wholesale anglaise. En Allemagne, les Winzervereine, les laiteries coopératives et syndicats agricoles de vente fournissent les sociétés de consommation de Berlin et de Westphalie. En France, les sociétés coopératives de la région parisienne s'adressent aussi à des syndicats viticoles pour leurs achats de vin ; la Verrerie ouvrière d'Albi, dont les actions ont été souscrites par les diverses associations ouvrières, trouve chez elles sa clientèle la plus sûre.
Toutefois, ces relations entre sociétés de production et sociétés de consommation sont encore rares. Est-ce, comme on l'a dit parfois, à cause des divergences naturelles qui existent entre ruraux et citadins? Faut-il attribuer le fait à l'incapacité commerciale des administrateurs dans les sociétés agricoles, au défaut de loisir ou à l'indifférence des gérants dans les sociétés de consommation? La vraie raison, c'est que l'organisation parallèle des deux groupes n'est pas encore assez avancée. En Angleterre, ce sont les associations rurales qui font défaut; sur le continent, ce sont les sociétés urbaines de consommation qui sont en retard. Mais le jour où des fédérations se seront solidement constituées de chaque coté, avec un organe central chargé des opérations commerciales, il est inévitable que ces organes se rapprochent et établissent entre eux des rapports d'affaires permanents.
Le mouvement coopératif ne peut pas être provoqué artificiellement de haut en bas par une centralisation prématurée ; il faut avant tout que les groupes élémentaires croissent et se multiplient, pour qu'ils deviennent capables de communiquer la vie à des groupes de plus en plus complexes. Ainsi se forme, par la marche naturelle des choses, un réseau entre-croisé d'associations qui se combinent, se superposent, s'unissent par des liens contractuels, et réalisent tous les jours un peu mieux le fédéralisme coopératif.