Boissard, Le syndicat mixte, Rousseau, 1897, in
victimes d'une grève \ Si l'organisation est factice et sans racines dans la classe ouvrière, elle ne peut être de longue durée. Sans doute, des associations indépendantes qui se forment en dehors de la fédération ouvrière la plus militante et ne veulent pas s'y inféoder peuvent avoir néanmoins un caractère réellement ouvrier; en Allemagne, en Belgique et ailleurs, les syndicats ouvriers se divisent en plusieurs courants et n'obéissent pas tous à un même mot d'ordre. Ils représentent tous cependant les vrais intérêts ouvriers, et savent, dans les circonstances graves où ces intérêts sont engagés, marcher à l'unisson; ils suivent une marche parallèle sur les questions professionnelles; aucun d'eux ne consentirait à fournir des remplaçants pour faire échouer une grève entreprise par une organisation rivale. Ainsi, dans la grande grève des mineurs de Westphalie en 1905, tous les syndicats ouvriers, aussi bien chrétiens et libéraux que socialistes, ont marché d'accord. L'épreuve est décisive, et permet de distinguer les véritables syndicats ouvriers indépendants des organes qui sont alimentés pour trahir la cause ouvrière.
Bien que l'appareil des unions et fédérations ouvrières se présente sous un aspect déjà imposant, il est encore de création trop récente dans la plupart des pays pour ne pas avoir ses faiblesses.
Certaines catégories importantes de salariés échappent à peu près complètement à l'action syndicale. Les simples manœuvres, les déchargeurs et les matelots, malgré la modicité de leurs ressources, commencent à entrer dans le mouvement; mais les femmes, les ouvriers à domicile et les ouvriers agricoles y sont restés généralement étrangers.
Pour les femmes, il est rare qu'elles forment des syndicats distincts, ou même qu'elles entrent dans les syndicats ouvriers; en dehors des syndicats de l'industrie textile, où elles figurent d'ailleurs en nombre relativement restreint, même en Angleterre, leur participation est assez faible.
Chez les travailleurs à domicile, les unions sont également difficiles à constituer, à cause de leur faiblesse et de leur dispersion. On cite bien quelques grèves parmi les tailleurs des grandes villes, et même chez certains ouvriers disséminés à la campagne tels que les rubaniers de la région de Saint-Etienne ; mais les associations fortes et durables, comme celle des ouvriers gantiers de Bruxelles, sont infiniment rares dans l'industrie à domicile.
Pour des raisons analogues, les ouvriers agricoles sont encore
1. P. Manloux et M. Alfassa, La crise du trade-unionisme, p. 194 et «., Rousseau, 1003, in-S».
inorganisés. Les domestiques à l'année, logés et nourris à la ferme, vivant rapprochés de leur employeur, dans une situation à la fois stable et dépendante, n'ont ni le moyen, ni généralement la pensée d.' s'associer pour défendre leurs intérêts collectifs; et les journaliers e.ix-mèmes n'ont guère l'occasion de se réunir par grandes masses et de se concerter. En France, les jardiniers, les bûcherons et les ouvriers de la viticulture sont à peu près les seuls qui aient tenté de se grouper; encore l'initiative est-elle partie des Bourses du travail urbaines, tant pour l'organisation des ouvriers vignerons du Languedoc que pour celle des bûcherons du Cher depuis 18U9. En Angleterre, où la grande culture capitaliste semble offrir des conditions favorables à l'association des salariés, les unions d'ouvriers agricoles, après un développement éphémère provoqué par l'ardente propagande de Joseph Arch, sont tombées dans le néant (1 800 membres en 1900). Quant à la grève, elle ne suppose pas nécessairement l'existence du syndicat. Des deux grandes agitations agraires qui ont soulevé les journaliers agricoles dans ces dernières années, celle d'Italie en 1901-1902 et celle de la Galicie orientale en 1902, la première seule s'appuyait sur une organisation syndicale permanente. En France, les grèves morcelées qui ont éclaté chez les bûcherons du Centre en 1891, chez les vignerons du Midi en 1903 1904, chez les ouvriers agricoles de la Brie et les résiniers des Landes en 1906, ont été plutôt l'origine que la conséquence des syndicats d'ouvriers agricoles; ces syndicats sortis de la grève semblent d'ailleurs s'atrophier en dehors des périodes de conflit ^
Dans la grande industrie elle-même, les ouvriers syndiqués ne sont encore qu'une minorité. Cette minorité, il est vrai, peut avoir une importance prépondérante si elle forme un groupe cohérent, riche et discipliné. Mais, sur le continent, beaucoup de syndicats ne sont guère qu'un assemblage d'éléments instables autourd'un noyau
1. Roblin, Les bûcherons du Cher et de la Nièvre, leurs syndicats, Imp. du Mouvement socialiste, 1903, in-S". — Augé-Laribé, Les ouvriers de la viticulture lanfjuedocienne et leurs syndicats, Musée social, Mémoires, nov. 1903 et déc. 1904, et Annales, fév. 1904, p. 39 et s. ; Le problème agraire du socialisme; la viticulture industrielle du midi de la France, 3° partie, Giard, 1907. — Hœcker, Les y rêves des ouvriers agricoles en Galicie, Mouvement socialiste, 15 sept. 1902. — Ghio, Les dernières agitations agraires dans l'Italie du Nord, Musée social, Mémoires, fév. 1903. — De Rocquigny, Ligues et grèves de paysans, p. 56 et cli. iv, Rousseau,
1904, in-12. — Mazzoldi, Le syndicalisme rural en Italie, et Bled, Le mouvement des ouvriers agricoles de la Brie, Mouvement socialiste, janv. et fév. 1907. — En
1905, il y avait en Italie 982 ligues de paysans, comprenant 222 000 adhérents, ouvriers (73 p. 10) du total), métayers, fermiers et petits propriétaires; sans compter les sociétés catholiques. La plupart de ces ligues se rencontrent dans i'Émihe et la Sicile [Bull, de VOffice du travail, sept. 1906, p .932).
d'hommes fidèles et dévoués, une union précaire et dénuée de ressources plutôt qu'une corporation solidement assise; il y manque l'esprit de discipline et de solidarité, la pratique des hautes cotisations réguhèrement acquittées, les méthodes d'administration qui ont porté si haut la puissance des unions anglaises.
Ces lacunes et ces faiblesses ne peuvent être contestées; mais elles sont inévitables dans un mouvement qui est encore à ses débuts partout ailleurs qu'en Angleterre ; et s'il y a lieu de s'étonner, c'est plutôt de la force qu'il a prise si rapidement que des infirmités qui l'accompagnent. Au point de vue du nombre, la croissance des syndicats ouvriers a pris une allure accélérée depuis une vingtaine d'années. Entre 1890 et 1904, le nombre des ouvriers syndiqués a passé, en chiffres ronds, de 1 million et demi à 2 millions en Angleterre, de 140 000 à 800 000 en France, de 3.^0 000 à 1 oOO 000 en Allemagne, de 800000 à 2 000 000 aux Etats-Unis; et si nous possédions des chiffres pour l'Australasie et le Danemark, la progression nous y apparaîtrait sans doute aussi forte. Dans certaines professions, industrie houillère, typographie et quelques autres, les associations ouvrières s'étendent à la majorité, ou môme, en Angleterre et aux Étals-Unis, à l'ensemble des ouvriers de la profession.
Au point de vue des méthodes administratives et financières, il semble aussi que l'exemple des unions anglaises commence à porter ses fruits. Certains syndicats, en Allemagne, en Belgique et en France, ont senti la nécessité de fortifier l'autorité du comité central, et d'assurer la continuité de la direction en rétribuant convenablement leurs agents et en prolongeant leurs pouvoirs. Ils se rendent compte, en même temps, que c'est par des cotisations élevées, donnant droit à des allocations de chômage et de maladie, qu'un syndicat parvient le mieux à retenir ses membres et à grossir leur nombre.
Les unions américaines sont largement entrées dans cette voie depuis 1880; ainsi les unions des typographes, des cigariers, des machinistes et chauffeurs, dépensent ensemble o millions de francs par an pour les secours. Les syndicats socialistes allemands ont presque tous haussé leur cotisation depuis une dizaine d'années, et ils affectent aujourd'hui plus du tiers de leurs ressources à l'assistance mutuelle. Les syndicats autrichiens distribuent, de leur côté, des secours de chômage importants. En France, les caisses de secours syndicales, encore médiocrement alimentées, il est vrai, sont assez nombreuses dans certaines professions telles que la typographie, l'industrie des métaux et celle du vêtement. Les mineurs belges n'ont pu reconstituer leurs syndicats en décadence qu'en
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majorant la cotisation ; la tendance en Belgique est de donner aux unions ouvrières, comme en Angleterre, la double fonction de résistance et de mutualité; là où jadis on ne parvenait plus même à recouvrer des cotisations de cinq ou dix centimes par mois, on perçoit aujourd'hui sans difficulté des contributions mensuelles de 1 franc, 2 francs et même plus. La hausse des salaires, qui paraît être la conséquence naturelle des progrès de la production dans la grande industrie mécanique, permet aux associations ouvrières dexiger de leurs membres des impositions d'une importance croissante ; et par un effet en retour, l'accroissement de leurs ressources permet aux syndicats d'accélérer le mouvement de hausse des salaires.
Ainsi donc, dans tous les pays industriels, les syndicats ouvriers parcourent les mêmes étapes que l'unionisme anglais. Le monde du travail tend partout à s'organiser et à prendre une conscience collective ; le courant est universel, irrésistible, il surmonte tous les obstacles, non seulement la faible digue des restrictions légales ou des tracasseries judiciaires, mais même l'entrave autrement sérieuse des antagonismes politiques, religieux et nationaux. A un phénomène aussi général doit correspondre une cause également générale d'ordre économique ; cette cause ne peut être que la transformation industrielle subie par les pays civilisés dans le cours du xix^ siècle.
Serait-ce donc, comme on l'a maintes fois répété, la machine qui aurait créé cet état de choses? 11 est incontestable que la machine y a beaucoup contribué, en précipitant la concentration des masses ouvrières autour des moteurs mécaniques. Par ailleurs, le machinisme a exercé une influence profonde sur l'esprit des associations ouvrières. En révolutionnant les anciennes formes de la production, et en ouvrant l'accès des métiers aux faibles et aux ouvriers non exercés, le machinisme, partout où il a dominé le travail, a ruiné les antiques prétentions des corporations ouvrières au monopole de leur métier. Les traces de l'ancien esprit particulariste, les exigences relatives à la limitation des apprentis, l'hostilité contre les machines, les conflits avec d'autres associations ouvrières au sujet du droit au métier, n'apparaissent plus que dans les professions où la machine n'a pas encore accompli son œuvre révolutionnaire.
Mais, en y regardant de plus près, les meilleurs observateurs ont reconnu que la concentration des forces ouvrières était moins une conséquence du machinisme en particulier que du régime capitaliste dans son ensemble.
Le capitalisme, en détruisant le régime du pelit atelier et en
agglomérant les travailleurs dans les manufactures dès avant l'introduction du machinisme, a disjoint les éléments réunis dans la corporation d'autrefois, et opposé aux chefs d'industrie une armée sans cesse grossissante de travailleurs salariés, destinés à rester tels, et conscients de leurs intérêts de classe. Est-ce nécessairement la guerre de classes qui doit sortir de cette division? C'est une question à réserver; mais il résulte au moins de cet état de fait une oppo sition d'intérêts qui détermine des groupements séparés.
En même temps que les entreprises se concentraient, les obstacles à la concurrence intérieure et extérieure disparaissaient ou s'abaissaient par l'abolition des règles restrictives du système corporatif, par la suppression des douanes intérieures et la réduction des droits prohibitifs, et surtout par le progrès des transports. Sous la pression d'une concurrence sans frein, et vis-à-vis d'une clientèle toujours en quête des prix les plus bas, les chefs d'industrie ont dû peser sur les salaires, dans des conditions d'autant plus fâcheuses pour les travailleurs que des perfectionnements mécaniques incessants soumettaient les ouvriers de métier à la concurrence des travailleurs faibles et sans apprentissage.
Ainsi les deux facteurs nouveaux de la société économique, concentration et concurrence, agissaient dans le même sens pour provoquer la formation des associations ouvrières, puisqu'ils avaient ce double effet de faciliter l'entente des salariés en les réunissant par masses, et de rendre cette entente plus nécessaire que jamais pour la défense de leur étalon de vie menacé par la concurrence.
Par le fait de cette évolution économique, l'individualisme atomique a fait son temps; l'isolement individuel a dû cesser en même temps que la pulvérisation des entreprises; la centralisation industrielle appelait nécessairement la coalition ouvrière. Dans un état développé de la grande industrie, la position est trop inégale pour l'ouvrier isolé vis à-vis du patron; les parties en présence, dans la discussion du salaire et des autres clauses du contrat, sont en réalité le capital et le travail : non pas le patron et son ouvrier, non pas même un patron et l'ensemble de ses ouvriers, mais plutôt l'ensemble des patrons d'une même industrie régionale ou nationale et l'ensemble des ouvriers de la profession.
Plus les marchés s'élargissent par le progrès des communications, plus s'étendent les rapports de concurrence et les connexités industrielles, et plus s'impose aux salariés la nécessité d'agrandir la sphère de leurs unions poursuivre le mouvement d'extension des solidarités économiques. Aussi voit on les syndicats locaux s'amalgamer, se
relier aux syndicats de métiers connexes ou d'industries différentes, se former en fédérations régionales et nationales, et même ébaucher aujourd'hui des fédérations internationales.
C'est au prix de luttes douloureuses et d'efforts incessants que la classe ouvrière parvient à réaliser les formes de concentration qui sont en harmonie avec le développement industriel. Le malaise dont souffrent les États modernes tient en grande partie à la survivance des rapports individuels de l'ancien régime économique, qui so/il incompatibles avec l'état nouveau de la grande industrie moderne. Car l'évolution capitaliste des entreprises précède toujours celle des unions professionnelles; l'adaptation ne se fait qu'à la longue, et les métamorphoses se suivent à distance dans les deux séries.
Lorsque la production capitaliste s'établit dans un pays, elle trouve en face d'elle une population ouvrière généralement ignorante et complètement inorganisée. Le travail subit alors toutes les capitulations que le capital lui impose, jusqu'à l'extrême limite d'un minimum nécessaire à l'entretien de la vie physiologique. De loin en loin, dans ces milieux de prolétaires misérables agglomérés sur un même point par les nouvelles formes de la production, des grèves éclatent, soulèvements spasmodiques, révoltes de la faim marquées par des attentats sanglants, réprimées par la violence et suivies d'affaissements plus profonds.
Tel, en Angleterre, avant l'abrogation des lois contre les coalitions en 1824-182o, et même jusqu'en 1842, l'état insurrectionnel de la classe ouvrière réduite à la misère par un capitalisme sans contrepoids. Conspirations, meurtres, bris de machines, terrorisme des sociétés secrètes, répression aussi impuissante qu'impitoyable, ce fut vraiment pour l'Angleterre une période d'anarchie sociale, résultant d'un désaccord prolongé entre l'état centralisé de l'industrie et l'état inorganique des classes ouvrières abandonnées par la législation; les ouvriers étaient restés, suivant les expressions de AL et Mme -Webb, « les serfs batailleurs à demi émancipés de 1825 n^. De cette décomposition primitive devait sortir, en Angleterre, l'ordre unioniste contemporain; mais, aujourd'hui encore, nous retrouvons les mêmes traits dans les insurrections anarchistes de la Catalogne, et, à certains égards, dans les séditions agraires de l'Ukraine et de la Sicile.
Lorsque les associations ouvrières commencent à se former, elles
1. Sidney et Béatrice Webb, Histoire du trade-unionisme, trad. Mctin, p. 157, Giard, 1897, in-8\
266 LES SYSTÈMES SOCIALISTES ET L'ÉVOLUTION ÉGONOxMIQUE
ont une tendance, dans beaucoup de pays, à comprendre tous les salariés sans distinction de métier, et à poursuivre des fins idéalistes de transformation sociale. Il en fut ainsi, en Angleterre, de l'Association nationale de 1830 et de la Grand Aalional Trades-Uniov, fondée en 1834 sous l'influence de Robert Owen; ainsi encore du Gewerkschaflsbund créé à Berlin en 1868 par Schweitzer, et même, à une époque plus récente, de l'Ordre des Chevaliers du travail aux Etats-Unis. Les associations ouvrières ne tardent pas d'ailleurs à s'établir sur la base plus solide du métier, dans le but de défendre leurs intérêts professionnels; mais longtemps encore le mouveinent syndical reste lié au mouvement politique, sans être considéré comme ayant sa fin propre et indépendante.
Longues et difficiles sont ensuite les étapes à parcourir avant d'arriver à une coordination durable des forces individuelles. A ses débuts, dans une population ouvrière amorphe et dénuée de l'esprit de solidarité, le syndicat se confond presque avec la coalition éphémère de la grève; c'est une ébauche d'association, groupe instable qui se gonfle au moment de la lutte pour se réduire aussitôt après à un mince noyau d'adhérents fidèles, sans fonds de caisse alimenté par des cotisations suffisantes et régulières. Il est toujours possible de provoquer, par des paroles ardentes, un mouvement convulsif chez des hommes qui souffrent; un concert permanent, impliquant des sacrifices à longue portée, ne peut être que le fruit d'une éducation prolongée.
Tant que les associations ouvrières sont aussi faibles, les relations entre employeurs et salariés restent nécessairement individuelles. Les patrons, dont l'éducation économique est aussi incomplète que celle de leurs ouvriers, sont imbus de l'idée que toute intervention du syndicat dans la discussion des salaires serait une usurpation sur leurs pouvoirs de direction et une atteinte intolérable à leur autorité. D'ailleurs, le syndicat n'est encore qu'une minorité de militants ou une agglomération passagère, menée par des hommes remuants et énergiques, mais souvent exaltés par les souffrances et les rancunes, ignorants des conditions industrielles, parfois même étrangers à la profession, à cause de l'ostracisme dont les chefs d "établissement frappent les ouvriers coupables dune initiative syndicale. Les patrons refusent donc de reconnaître le syndicat et d'entrer en pourparlers avec ses délégués; ils s'obstinent dans leur prétention de ne discuter qu'avec leurs ouvriers pris individuellement ; ils luttent pour briser le syndicat, excluant les chefs de leurs ateliers, organisant contre eux le boycottage des listes noires, obligeant même
parfois leurs ouvriers à se démettre de l'association. Comme ils ne rencontrent pas de résistance sérieuse dans leur personnel, ils ne savent réduire les frais qu'aux dépens de la main-d'œuvre. Nul effort pour sortir de la routine et renouveler Toutillage; l'exploitation des forces de travail à bon marché permet de soutenir la concurrence sans s'imposer les frais d'un matériel perfectionné.
A cette phase du mouvement ouvrier, la résistance à la pression patronale affecte volontiers la forme sournoise du (( bousilluge » ou ((sabotage » individuel; et lorsqu'elle se traduit par un soulèvement collectif, la grève, sans être nécessairement violente et insurrectionnelle, reste encore tumultueuse et chaotique. Au lieu d'être décidée après mûre réflexion par les syndicats, elle éclate d'une façon impulsive, et se propage par entraînement ou par crainte devant les injonctions de bandes anonymes. Les grévistes ne savent ni choisir le moment où les circonstances économiques sont favorables, ni présenter un programme de revendications précises. De leur côté, les patrons luttent isolément, et tentent d'obtenir la reprise du travail par des concessions individuelles. Satisfait d'un avantage souvent apparent, le personnel d'un établissement cesse la grève, sans songer à stipuler des garanties pour l'observation des conditions mal définies qui lui sont faites verbalement, tandis que les autres ouvriers de la même industrie, affaiblis par cette défection ou entrés plus tard dans la lutte, sont obligés de se soumettre sans conditions. Dans ces mouvements spontanés, nulle pensée directrice et nul plan d'ensemble; des chefs improvisés, incapables d'imposer une ligue uniforme, un plan raisonné d'attaque et de défense, doivent céder aux mouvements irréfléchis de la foule. Aussi les quelques avantages qui ont pu être obtenus par surprise s'émiettent-ils au jour le jour sous l'action de la concurrence que les travailleurs se font à eux-mêmes, lorsque la période de fièvre est passée ; les grèves partielles se multiplient et se renouvellent à bref délai, perpétuant l'état d'instabilité dans lequel se débat l'industrie à cette phase d'associations rudimentaires.
C'est l'histoire des rapports du capital et du travail dans la plupart des métiers de l'Europe continentale. Cette période chaotique a pu prendre fin dans les pays dont l'évolution industrielle est la plus avancée; elle est moins prolongée chez certains peuples que chez d'autres, grâce à des qualités de race particulières et à diverses circonstances ; mais aucun peuple ne peut la franchir sans s'y arrêter, parce que nulle population ouvrière ne peut passer brusquement de la misère et de l'abaissement à la maturité. Il faut que le syndicat sorte de la grève et se fortifie par de longues épreuves, avant de dt/venir
l'union résistante qui représente réellement le travail vis-à-vis du capital.
Lorsque les associations ouvrières sont puissantes par le nombre de leurs adhérents, la permanence de leur personnel et l'ampleur de leurs ressources, elles n'ont plus besoin de lutter pour l'existence, et savent se faire reconnaître comme une représentation sérieuse et durable des travailleurs. Sous la direction de chefs expérimentés, exactement renseignés sur l'état du marché et soucieux de leur responsabilité, hostiles à toute aventure dans laquelle les fonds sociaux seraient inutilement compromis, les associations n'engagent la lutte qu'à bon escient. Les statuts d'un syndicat national centralisé ne permettent une grève locale que si elle a été autorisée par le comité central, après épuisement des moyens ordinaires de conciliation. Les grèves sont donc plus rares et plus pacifiques ; mais elles sont aussi plus étendues et plus prolongées, se propageant chez tous les ouvriers d'une même industrie et des industries connexes, et se poursuivant pendant de longues périodes grâce aux ressources considérables des deux parties '.
Vis-à-vis des unions ouvrières, les patrons doivent à leur tour constituer des associations de même nature. Entre les deux groupes peuvent alors [intervenir des accords, de véritables traités réglant pour l'avenir les conditions du travail. D'abord conclues par des négociateurs improvisés ou des arbitres de circonstance pour prévenir un conflit menaçant ou terminer une grève, ces conventions finissent par entrer dans la pratique courante de l'industrie. Des organes permanents, des comités mixtes ou séparés, composés de délégués des deux parties, sont établis pour débattre et arrêter, avant toute cessation de travail, les clauses du contrat; parfois même, un arbitre est désigné à l'avance pour le cas où les plénipotentiaires siégeant dans le comité ne parviendraient pas à s'entendre. Le contrat, valable pour tous les établissements d'une même industrie dans une région déterminée, porte non seulement sur les salaires, mais sur la durée du travail et les conditions accessoires de sa prestation. Il établit des tarifs minima de salaires au temps et aux pièces
1. La grève des mécaniciens anglais en 1897-98 a duré 7 mois; elle a fait chômer plus de 100 000 ouvriers, et coijté 11 millions de francs aux caisses des unions. La grève des dockers de Londres en 1889 avait concerné environ 180 000 travailleurs. Plusieurs grèves de mineurs anglais ont été aussi considérables; celle de 18!):i s'est même étendue à 422 000 ouvriers et a duré 4 mois 1/2. Certaines grèves, aux États-Unis, ont atteint des proportions semtjlables; la grève de 1902 dans les mines d'anthracite a fait chômer 147 000 mineurs et a duré 5 mois. Celle de Weslphalie en 190o a fait chômer pendant o semaines 195 000 mineurs sur 268 000.
communs à toute l'industrie, ou des tarifs types destinés à servir de base aux conventions particulières des groupes locaux. Il fixe la période de validité, prévoit les délais de dénonciation, et remet à des experts-arbitres le soin de trancher les difficultés d'application et d'interprétation qui pourraient provoquer des contestations individuelles ou collectives pendant la période d'exécution. E/ifin il interdit, bien entendu, l'emploi de travailleurs quelconques, même non syndiqués, dans des conditions inférieures à celles de la convention, et il établit des garanties d'exécution particulières, telles que le dépôt d'une somme d'argent qui répond de l'observation des engagements réciproques.
Tel est le contrat de travail collectif, par opposition au contrat individuel. C'est le seul mode de relations entre employeurs et salariés qui soit en harmonie avec les nouvelles formes de la production capitaliste, et qui résolve les contradictions inhérentes au contrat individuel dans un régime de grande production. Aux salariés, il permet de traiter sur le pied d'égalité avec les acheteurs de leur force de travail, comme pourraient le faire des vendeurs de matières premières. Au lieu que leur faculté intégrale de travail et leur personnalité tout entière soient livrées à la discrétion de l'employeur par l'imprécision d'un accord verbal et individuel, les prestations de services qu'ils s'engagent à fournir en échange d'un salaire déterminé sont limitées par les clauses précises du contrat collectif. Aux chefs d'entreprise, ce régime assure des conditions stables pendant la durée d'application du contrat, et confère les plus solides garanties contre les malfaçons volontaires et les grèves inopinées. Aux uns et aux autres, il fixe une règle commune qui s'applique à toute l'industrie, et donne un moyen de défense contre les rabais de la concurrence.
Un régime contractuel aussi régulier suppose nécessairement une organisation corporative très forte, aussi bien du côté des patrons que des ouvriers. Car il faut que les unions soient assez riches pour répondre sur leur caisse de l'exécution du contrat; il faut surtout que les représentants des parties aient assez d'autorité, chacun dans leur groupe, pour imposer à tous les membres de la profession, syndiqués et même non syndiqués, l'observation des décisions prises et le respect des conventions arrêtées.
A cet égard, l'arrangement direct entre les parties est bien supérieur à l'arbitrage. Les décisions d'un arbitre de circonstance ou d'une cour d'arbitrage officielle ne sauraient avoir qu'une autorité purement morale, à la merci du caprice des intéressés, sous la seule
sanction de l'opinion publique. La conciliation elle môme n'est réellement efficace que dans certaines conditions. Des comités officiels de conciliation qui se bornent à rapprocher les parties, et même des comités mixtes qui émanent d'elles, mais sont élus au cours d'un conflit par la foule inorganisée, ne sauraient jouer le même rôle ni exercer la même autorité que des comités permanents, délégués par des associations patronales et ouvrières puissamment constituées.
Il faut que le syndicat patronal représente la majorité des intérêts patronaux. Il faut aussi que l'union ouvrière comprenne la majorité des ouvriers de la profession, et qu'elle ait assez de force, par ses offices de placement, ses secours de route et ses caisses de chômage, pour contrôler efficacement les embauchages individuels. Tant que les patrons et ouvriers « côtoyeurs » restent capables de proposer ou d'accepter des conditions de travail inférieures à celles de la convention syndicale, la pratique du contrat collectif est impossible \
Aussi n'est-elle entrée dans les mœurs que chez des populations très avancées appartenant à la grande industrie. L'Angleterre, pourvue d'ancienne date de ces rouages corporatifs qui font désormais partie de sa constitution sociale, est le pays d'élection des comités permanents de conciliation et du contrat collectif de travail ; c'est chez elle que l'institution a pris naissance par l'initiative de M. Mundclla en 1862, dans la bonneterie de Nottingham.
En Angleterre, dans les métiers où les unions patronales et ouvrières sont fortes, nul ne peut exercer une profession s'il ne se soumet à la règle commune établie par contrat; il y a même des industries où les unions ouvrières, comprenant l'immense majorité des ouvriers, ont assez d'empire pour exclure du métier tout individu qui n'adhère pas à l'union ou n'acquitte pas régulièrement ses cotisations. Chez les ouvriers du fer et de l'acier, mécaniciens, constructeurs de chaudières et de navires en fer, chez les mineurs, les ouvriers du coton et les tullistes, dans l'industrie du bâtiment, dans la cordonnerie mécanique, la poterie, la brasserie et d'autres industries encore, c'est le système du contrat collectif qui domine et régit les rapports du capital et du travail. Dans quelques-unes de ces professions, il existe et fonctionne régulièrement depuis vingt-cinq ans, sans que les changements incessants opérés dans le machinisme soient venus l'entraver ou l'altérer^.
1. Arthur Fontaine, Les (f rêves et la conciliation, Colin, 1897, brochure.
2. Sur le contrat collectif en Angleterre, voir principalement Sidiiey el Béatrice Webb, ladustrial Democracy, W" partie, cliap. n, The .Metliod of collective Hargaining, Londres, Longmans, 1807, 2 volumes in-S". — De Rousiers, Le trade-unio-
Les classes ouvrières sont donc parvenues en Angleterre, dans les métiers organisés, à conquérir leur indépendance et à faire reconnaître leurs droits comme collectivités. Et loin que cette politique ait avivé la guerre du capital et du travail, elle a contribué au contraire à écarter bien des causes de conflit. La pratique habituelle du contrat collectif dans la grande industrie a fait pénétrer la conciliation dans les mœurs; elle a fait naître des organes qui, s'ils ne peuvent pas toujours prévenir les conflits, sont du moins à la disposition des parties pour les résoudre quand ils ont éclaté. Aussi les grèves décroissent elles en nombre et en importance globale. Si l'on compare les moyennes annuelles des périodes 189l-9o et 1901-l90o, on voit le nombre des conflits descendre de 812 à 429, celui des travailleurs atteints par la grève de 370 000 a 14o000, et celui des journées de chômage de 14 millions à 2,7 millions; à la fin de la seconde période, la dégression est encore plus sensible. Tout au contraire, en France, les grèves s'accroissent en nombre et en importance totale, suivant une progression particulièrement rapide dans ces dernières années. Il est légitime d'attribuer en grande partie cette différence à celle des organisations professionnelles'.
Ce n'est pas à dire qu'en Angleterre même, tout soit parfait dans les relations entre employeurs et salariés, ni que les unions ouvrières échappent aux accusations d'adversaires passionnés; il est inévitable qu'il se produise, à certaines époques de crise ou simplement de stagnation économique, des retours offensifs de l'ancien esprit patronal. Mais il faut rendre cette justice à l'unionisme anglais qu'il remplit virilement sa tâche, avec fermeté et modération, et qu'il a la gloire de montrer à tous les peuples la voie par laquelle des classes ouvrières parvenues à un niveau élevé de caractère et de moralité peuvent réaliser pacifiquement la démocratie industrielle ^
nisme en Angleterre, ch. i et passim, Colin, 1897, iii-12. — J. Bruce M° Pherson, Voluntary conciliation and arbitrationin Great Britain, Bull, olthe Dcp. of Lab., Washington, mai 1900.