Voir Annexe YII
2. Il parait difficile de considérer les ouvriers anglais comme des facteurs politiques sans importance, venant à cet égard bien après les ouvriers de Russie. Tel est cependant le point de vue de M. KauLsky, qui se représente les ouvriers anglais comme de petits bourgeois sans idéal, frappés de décadence morale et intellectuelle, employant sottement leurs heures de loisir au football et aux courses, et n'ayant d'autre objectif que les livres sterling (tCautsky, Réformes sociales et révolution soc/aie, Mouvement socialiste, 13 octobre 1902, p. 1890). On devine le motif de cette antipathie; les ouvriers anglais n'ont pas la conscience révolutionnaire. La classe ouvrière en Angleterre sait pourtant défendre ses droits quand ils sont méconnus, et porter la lutte même sur le terrain politiciuc; on le voit bien aujourd'hui; mais elle le fait sans se convertir au socialisme révolutionnaire.
La méthode du contrat collectif, si largement pratiquée dans la grande industrie anglaise, reçoit également des applications fréquentes aux Etats-Unis depuis quelques années. On la signale notamment dans la construction des machines et la métallurgie, où le système d'une échelle mobile des salaires a été essayé dès 1865; dans les mines, dans l'industrie du bâtiment depuis la grève de Chicago en 1900; dans l'industrie du coton, la verrerie, la cordonnerie mécanique, etc. \ En Australie et en Nouvelle Zélande, le régime du contrat collectif s'est généralisé, sous l'influence des grandes unions ouvrières et de la législation sur l'arbitrage obligatoire \
Mais, dans la plupart des autres pays, le contrat collectif n'a été pratique que d'une façon toute fait exceptionnelle et incomplète. En France, on a quelques exemples de conventions établies par l'arbitrage d'un tiers à l'occasion d'un conflit. Les tuUistes de Calais et les mineurs du Pas-de-Calais ont même, à diverses reprises, conclu directement des accords avec les représentants des patrons; mais il n'est pas sorti de ces accords l'institution de comités permanents de conciliation ^ A l'inverse, les conseils d'usine, que l'on rencontre dans certains établissements de France, de Belgique, d'Allemagne et d'.\utriche, sont bien des organes fixes de conciliation, des « chambres d'explication » composées de délégués du patron et des ouvriers ; ils ont bien pour fonction d'aplanir les différends individuels, et même de conclure des accords collectifs pour l'avenir; mais ils sont particuliers à un établissement, et ne peuvent que difficilement régler les questions de salaires, parce que les salaires sont liés aux conditions générales de la concurrence. Quant aux conseils syndicaux institués dans les syndicats mixtes du Nord et du Pas-de-Calais, ils ne semblent pas faits pour discuter et conclure des conventions collectives.
En Allemagne, la méthode du contrat collectif s'est introduite dans l'industrie'*; le Congrès général des Geiverk$chaften socialistes
1. Yig-ouroux, La coîicenlration des forces ouvrières dans V Amérique du Nord, p. 101. 205 et s., Colin, 1899, .in-12. — Willoughby, Uarbitrage et la conciliation aux États-Unis, Musée social, septembre 1901 ; Les associations patronales pour !es relations avec le travail aux Étals-Unis, Mémoires, sept. 1905. — Deux importantes conventions, conclues en 1899 et 1900 dans l'industrie sidérurgique et ia construction mécani(iue, ont été dénoncées depuis lors par les syndicats patronaux.
2. Office du travail, Métin, Législation ouvrière et sociale en Australie et Nouvelle-Zélande, 1901, in-8°.
3. Office du travail, Les associations professionnelles ouvrières, t. I, p. 388, et t. II, p. 427 et 445. — Raynaud, Le contrat collectif de travail, p. 80, Rousseau, 1901, in-8".
4. Kulemann, Die Gewerkschaftsbewegunr/, p. 624 et s. — Dupin, Du mouvement
réuni à Francfort en 1899 s'y est même montré favorable. En quatre ans, on a compté près de 4000 de ces Tarif ver Iràge, s'appliquant à 3 millions et demi d'ouvriers.
En comparant ces résultats, on est tenté de croire que l'état d'équilibre et de paix industrielle réalisé par le contrat collectif est un régime propre aux pays anglo-saxons, et qu'il a peu de chances de s'acclimater ailleurs. Il est possible, en effet, que le succès des unions anglaises, américaines et australiennes s'explique en grande partie parle caractère particulier des ouvriers anglo-saxons. Toutefois, il faut noter que le pays du continent européen où les associations ouvrières sont les plus fortes, le Danemark, est celui, dit-on, où le contrat collectif s'est le mieux établi. 11 est également remarquable que les typographes, dans tous les pays avancés, pratiquent le système des ententes; ils concluent avec les patrons des accords sur les tarifs de salaires et les délais de dénonciation, et établissent des organes permanents de conciliation. Ce n'est pas seulement en Angleterre et aux Etats-Unis que les imprimeurs recourent à ces procédés; c'est aussi en Allemagne, où le tarif commun s'appliquait, en 1901, dans 3372 maisons employant 34000 ouvriers; c'est encore en Autriche, en Belgique, et dans une certaine mesure en France'. Or, les typographes comptent certainement parmi les ouvriers les plus intelligents, les plus instruits et les mieux payés; presque partout, leur profession est celle où l'on relève la plus forte proportion de syndiqués, et leurs corporations sont les plus riches et les mieux organisées. Ils sont donc, en tout pays, les pionniers de l'idée nouvelle, et tout porte à croire que le régime qu'ils ont su établir dans leurs rapports avec le patronat s'étendra, sans distinction de race, aux diverses couches de la classe ouvrière à mesure qu'elles atteindront le même niveau de culture^.
syndical dans l'industrie allemande, p. 291, Rousseau, 1902, in-8°. — On peut même citer des exemples isolés du contrat collectif dans l'industrie à domicile : chez les fabricants de lames d'acier de Solingcn, les tailleurs de limes de Hemscheid, les fabricants de rubans de Berg; on en signale aussi chez les batteurs <l'or fin de Dresde, les maçons de Berlin.
1. Kulemann, Die Gexi:erkschaflsbewequng, p. 106, 27G, 597, 024. — Ilandwôrt. d. Staatswiss., 2° éd., v° Gewerkvereine, Deidschland, p. 004 et s., par le même. — Dupin, Du mouvement syndical dans l'industrie allemande, p. 280 et s. — Raynaud, Le contrat collectif de travail, p. 91 et s.
2. Une combinaison particulièrement intéressante des deux formes d'entente professionnelle, le cartel ci le contrat collectif de travail, a été tentée sous le nom (TAUiances induHrielles dans l'industrie des objets métalliques à Birmingham, sur l'initiative d'un fabricant, M. Smith. Un cartel était formé entre fabricants pour maintenir des prix assurant un juste profit; à ce cartel, les ouvriers venaient se joindre, en s'engageant par contrat à ne travailler que dans les mai-
sons faisant partie de l'Alliance et observant ses clauses; les patrons, de leur côté, s'engageaient à n'employer que des ouvriers unionistes, à les payer suivant un tarif conventionnel calculé pour leur réserver une part des profits du cartel, et à les soutenir dans les grèves statutaires dirigées contre les maisons réfractaires. Mais la Fédération des Alliances industrielles ne put jamais comprendre la totalité des fabricants, et elle a dû se dissoudre dernièrement après une existence de quelques années (Raoul Jay, Une nouvelle forme cV organisation du travail par les groupements professionnels, Revue d'économie politique, 1901, p. 270. — Macrosty, Trusts and the State, p. 165. — P. Mantoux et M. Alfassa, La crise du trade-unio- 7iis)ne, p. '217 et s.). La combinaison avait cependant déterminé, à certains moments, une hausse des salaires de 40 p. 100. Les ouvriers s'étaient d'ailleurs montrés modérés; ils avaient refusé leur assentiment à des hausses de prix qui auraient pu, dans leur pensée, restreindre la consommation ou émouvoir l'opinion publique (Report of the Industrial Commission U. S., 1901, t. XVIIL, Industrial Combinalions in Europe, p. 36). On signale encore, en Angleterre, quelques autres Trade- AUiances dans l'impression des étoffes et dans la poterie.
A rapprocher, de l'échec des Alliances de Birmingham, celui de la Fédération des brodeurs de Saint-Gall en Suisse (Raoul Jay, Éludes sur la question ouvrière en Suisse; une corporation moderne, Larose, 180.3, in-12). Mais cette Fédération présentait le caractère d'un cartel entre commerçants et sous-entrepreneurs (fabricants et petits patrons d'ateliers à domicile); les ouvriers employés par les sous-entrepreneurs n'étaient pas intervenus dans la convention.