Karl Marx, Le capilul, trad. Roy, liv. I. p. 27'J
phase préparatoire d'un nouveau krach mondial d'une violence inouïe '.
Quant à M. Kautsky, auquel il faut toujours revenir pour avoir le dernier état de la doctrine, son attitude est assez ambiguë. D'un côté, il nous dit que la théorie de l'écroulement n'a pas été formulée par Marx et Engels, et que le mot est de Bernstein. Mais il déclare aussi que la surproduction générale sera le dernier terme du régime capitaliste. Après un passage où il semble reprendre à son compte les thèses vieillies de la sous-consommation des masses et de l'abais sèment progressif de leur capacité d'achat, il nous dit que le mode de production capitaliste devient impossible du jour où le marché ne s'étend plus dans la même mesure que la production et où la surproduction devient chronique. Or la surproduction chronique, longtemps retardée par l'ouverture et l'extension du marché international, pèse déjà sur certaines branches de l'industrie anglaise, industrie textile, agriculture, bientôt aussi industrie métallurgique, par le fait de la concurrence des autres nations exportatrices. Surproduction chronique et stagnation générale, voilà donc l'avenir du régime capitaliste, lorsque les pays neufs sauront se suffire à euxmêmes et cesseront de recevoir le trop-plein des nations industrielles. « On doit en venir fatalement à une telle situation, si l'évolution économique continue de progresser comme elle l'a fait jusqu'ici; car le marché extérieur comme le marché intérieur a ses limites, tandis que l'extension de la production est pratiquement illimitée. » Non pas qu'une énorme crise universelle doive survenir très prochainement, ni que le mode de production capitaliste ne puisse tomber avant qu'il en soit arrivé à la période de décomposition ; mais « la surproduction chronique irrémédiable représente l'extrême limite au delà de laquelle le régime capitaliste ne peut plus subsister » ^
Il s'agit donc maintenant, comme dernière hmite, non plus d'une crise aiguë et d'une catastrophe soudaine, mais d'une stagnation telle que le mode de production capitaliste devient insupportable pour la masse de la population. Cette perspective d'une surproduction chronique est fondée sur l'idée que le marché, tant intérieur qu'extérieur, a ses limites, qui vont en s'élargissant peut-être, mais jusqu'à un certain point de saturation absolue.
On s'étonne de rencontrer une vue aussi courte chez un penseur comme M. Kautsky. Le marché est évidemment limité en étendue,
1. Note d'Engels dans Karl Marx, Le capital, trad. Borchardt, liv. III, 2" partie, p. 33.
2. Kautsky, Le marxisme et son critique Beinstein, p. 83, 233 et suiv., 202.
puisque le monde est physiquement borné; mais il ne l'est certainement pas en profondeur, parce que les besoins de l'homme sont infinis, et qu'ils s'étendent et se diversifient par le progrès de la civilisation. Sur cette base psychologique, il reste vrai que les produits s'échangent d'autant plus facilement entre eux qu'ils deviennent plus abondants et plus variés. Les nations n'ont rien à perdre, sauf quelques anciens monopoles, au développement économique des pays qui leur servent de débouchés; leurs produits d'exportation s'écouleront d'autant mieux que les autres pays pourront leur fournir une contre-partie plus forte.
La théorie de J.-B. Say paraît donc juste en principe. On peut seulement lui reprocher d'être pratiquement incomplète, et de ne pas tenir compte suffisamment de l'écart qui existe, par l'intervention de la monnaie et du crédit, entre les deux opérations constitutives de l'échange des marchandises.
Il faut reconnaître, en effet, que si la théorie des débouchés a rencontré quelque scepticisme dans divers milieux scientifiques et dans le monde des affaires, c'est qu'elle paraît en contradiction avec certains faits d'observation courante. Il serait assurément difficile de citer des périodes de véritable surproduction générale, pendant lesquelles les produits de toute nature, agricoles et industriels, dépassant d'une façon absolue la capacité du marché, seraient restés invendus en masse. Mais on a constaté, à différentes reprises, des crises graves et généralisées pendant lesquelles une partie de la production ne trouvait pas d'écoulement à des prix rémunérateurs.
Il est entendu que les crises ne peuvent avoir pour origine une surproduction générale; les seuls excès de production qui puissent entraîner des crises sont des surproductions partielles, correspondant par ailleurs à des insuffisances de production. Mais il faut convenir que ces crises se sont singulièrement aggravées et multipliées à la suite de la révolution industrielle, depuis que les producteurs, pourvus de moyens puissants et disposant de toutes les ressources du crédit moderne, ont élargi le cercle de leurs affaires et entrepris de produire pour des clients inconnus sur des marchés éloignés. On créede nouvelles entreprises, on accumule les stocks, sans s'inquiéter si la somme des produits similaires n'excède pas les besoins relatifs de la consommation. Le marché est restreint, on le sait pertinemment, mais on se flatte d'y conquérir une place aux dépens des autres. Par la recherche individuelle du profit et sous l'empire d'une force supérieure, les producteurs provoquent donc eux-mêmes la surproduction
dont ils auront à souffrir, avec l'espoir d'échapper personnellement à ses conséquences.
Or ces crises de surproduction, partielles à l'origine, prennent une gravité particulière lorsqu'elles frappent des industries capitales, principalement celles qui fournissent aux autres leurs matières essentielles, la houille, la fonte et l'acier. Elles se répercutent alors sur de nombreuses industries connexes ou dérivées, sur les banques et le marché financier, et finalement sur les branches de production les plus indépendantes et les plus éloignées, qui se trouvent atteintes elles-mêmes, d'une façon indirecte, par la restriction de consommation qu'entraîne la réduction d'un grand nombre de revenus. Par ces incidences multipliées, la perturbation peut être telle dans les débouchés des autres industries et dans le mécanisme fragile du crédit, que l'organisme économique s'en trouve momentanément paralysé; la crise, issue d'une surproduction partielle, se transforme alors en crise générale.
Même situation possible, lorsqu'à la suite de spéculations excessives éclate une crise financière exceptionnelle qui désorganise le crédit et affecte par contre-coup les diverses branches de la production. Il arrive d'ailleurs fréquemment que les deux causes se combinent, et que la crise résulte à la fois des excès de la production et de la spéculation. Mais peu importe la distinction; une crise violente, quelle qu'en soit l'origine, se manifeste sous les mêmes formes: lorsqu'elle est assez grave à son point de départ pour avoir des répercussions prolongées, la stagnation se généralise, les stocks des différentes marchandises restent en magasin, et la situation se présente sous l'apparence bien définie d'une surproduction générale.
La surproduction générale, ou au moins généralisée à de nombreuses industries, apparaît donc aux périodes aiguës des grandes perturbations non jamais comme la cause, mais comme la conséquence extrême de la crise. Sans parler des raisons profondes de psychologie collective qui expliquent leur périodicité, la cause première des crises, c'est toujours une surproduction partielle ou un excès de spéculation financière; la cause immédiate de la surproduction généralisée, c'est le détraquement général du système de la circulation et le resserrement du crédit, c'est-à-dire la crise elle-même. Bien que tous les éléments de la richesse subsistent intacts dans leur existence matérielle et que les besoins de la consommation soient toujours aussi pressants, les machines s'arrêtent, les établissements se ferment, les marchandises restent accumulées dans les magasins, le lien est rompu entre producteurs et consommateurs, prêteurs et
emprunteurs, employeurs et salariés; en un mot, la vie économique semble momentanément suspendue, parce que les organes de la circulation sont désaccordés.
Telle paraît être la liaison naturelle des causes et des effets dans le processus des grandes crises, autant du moins qu'on en peut juger dans un sujet aussi délicat et aussi obscur, où les causes premières des phénomènes visibles échappent généralement à l'observation, et ne peuvent guère être saisies que par le raisonnement.
Mais, pensera-ton, qu'importe cette dissertation théorique sur l'origine des crises? A quoi bon démontrer que les crises ne peuvent être engendrées par une surproduction absolue, s'il existe en fait des crises générales, issues d'autres causes peut-être, mais tellement graves qu'elles présentent à peu près les mêmes caractères et aboutissent en fin de compte à la surproduction générale? La société n'est-elle pas, dans tous les cas, menacée de la même catastrophe au cours d'une crise particuhèrement violente?
Il importe beaucoup, au contraire, d'établir que les crises ne sont pas des maladies constitutionnelles inhérentes au régime actuel de la production et de la répartition. Car s'il en était ainsi, les crises seraient non seulement inévitables, mais fatalement destinées, avec l'extension du capitalisme, à s'aggraver progressivement, peut-être même à s'établir un jour en permanence, et à corrompre tout le régime jusqu'à entraîner sa chute. Si au contraire les crises, même les plus violentes, ont pour origine exclusive des erreurs partielles de la production et de la spéculation, si elles ne se généralisent que par l'effet indirect des troubles de la circulation, elles ne constituent que des accidents, funestes sans doute, mais susceptibles peut-être de s'adoucir et de se raréfier, sinon de disparaître totalement.
Or il n'est pas douteux, pour tout observateur attentif, que des facteurs nombreux interviennent dans le monde moderne pour écarter ou atténuer les causes de perturbation. M. Bernstein invoque très justement en ce sens l'accroissement universel des richesses et le perfectionnement du crédita La production s'accroît parallèlement en tout pays et dans toutes ses branches. La production agricole, dont l'insuffisance a été jadis une cause si fréquente de surproduction industrielle, se développe en surface et en intensité; elle se régularise en même temps, grâce à l'immense extension de l'aire cultivée, assez vaste aujourd'hui pour que les variations des récoltes
1. Bernstein, Socialisme théorique et socialdémocratie pratique, trad. Cohen, p. 115 et suiv., Stock, lUOÛ, in-12.
sur les différents points du globe se compensent à peu près. La production houillère et minérale, celle des textiles et des autres matières premières, suivent docilement la marche ascendante de l'industrie. Les métaux précieux eux-mêmes sont extraits en assez grande abondance pour que le progrès des transactions n'entraîne pas une contraction monétaire. Bref, il ne peut résulter de cet accroissement parallèle des diverses productions qu'une plus grande facilité dans les échanges nationaux et internationaux, et une diminution des risques de surproduction partielle.
Une crise vient-elle néanmoins à éclater? Ses effets sont amortis par l'influence de la richesse acquise. Grâce aux épargnes antérieures, aux subsides fournis par de puissantes associations, aux crédits accordés à la consommation, la crise affecte moins gravement la capacité d'achat de ceux qu'elle atteint. Ses effets sur la consommation devenant moins restrictifs, ses répercussions sont aussi moins violentes et moins lointaines.
D'autre part, les capitaux accumulés ont pris une puissance énorme. Maniés par des banquiers internationaux, les capitaux se portent de toute leur masse sur les points menacés ; attirés par la hausse du taux de l'intérêt, ils viennent y maintenir l'élasticité du marché financier. Cette influence préservatrice ou modératrice du crédit par la fluidité des capitaux s'est exercée à maintes reprises dans les trente dernières années; on a vu notamment plusieurs fois, à des époques de tension, certaines Banques nationales prêter leur appui au marché intérieur ou à des banques étrangères. Aussi les crises locales par disette de crédit sont-elles aujourd'hui beaucoup plus rares ; elles se trouvent arrêtées avant d'avoir pu étendre leurs effets. Le développement du crédit, qui, à certains égards, peut favoriser les crises en fournissant aux entreprises le mo} en de produire à l'excès, est en revanche le préservatif le plus efficace contre les crises financières.
Des circonstances nouvelles interviennent encore pour limiter les crises, au moins à l'intérieur des marchés nationaux. Les brusques irrégularités de la production industrielle trouvent un frein dans la réduction de la journée de travail et l'interdiction légale du travail de nuit. L'intégration qui s'accomplit dans certaines industries permet d'ajuster aux besoins de la production industrielle celle des matières premières et des produits demi-ouvrés; elle écarte donc, à mesure qu'elle se réalise, l'une des causes les plus actives des crises partielles de l'industrie. Les trusts et les cartels, et même, dans une certaine mesure, les coopératives de consommation qui fabriquent
elles mêmes leurs articles, savent limiter la production au niveau des besoins de la consommation intérieure, tandis que les droits protecteurs tendent à écarter les causes extérieures de surproduction. Il est vrai que ces restrictions ont un effet limité au marché national, et que les droits protecteurs peuvent avoir pour résultat d'aggraver la surproduction sur le marché international. Dans le même sens, les cartels et les trusts, multipliant les effets extérieurs de la protection, viennent jouer un rôle perturbateur en jetant au dehors le trop-plein de leur production à des prix qui couvrent à peine leurs frais. Mais ces organisations peuvent devenir un jour assez puissantes dans certaines industries pour dominer le marché international, et pour régulariser l'allure de la production dans le monde. Dès aujourd'hui, les États ont le moyen de se protéger contre les prix différentiels des trusts étrangers par le jeu de leurs tarifs douaniers.
Toutes ces causes agissent effectivement. Les crises brusques et aiguës, marquées par de nombreuses banqueroutes et par une perturbation générale du crédit, sont devenues beaucoup plus rares depuis 1870. Après les krachs financiers de Vienne en 1873 et de Paris en 1882, les crises les plus récentes ont eu pour origine la surproduction dans certaines industries importantes, et l'excès des spéculations financières sur les valeurs industrielles. Celles-là ont éclaté principalement dans des pays brusquement envahis par la grande production capitaliste et saisis d'une fièvre de spéculation; c'est la crise Baring, provoquée par la spéculation sur les valeurs de l'Amérique du Sud en 1890; c'est la crise australienne et américaine en 1893; c'est encore, dans une certaine mesure, la crise allemande de 1901. Mais les pays qui ont une production industrielle déjà ancienne sont moins exposés à ces excès et à ces désastres. Ceux qui possèdent un ensemble complexe de productions, ceux dont la prospérité ne dépend pas trop étroitement de leurs exportations, réalisent un état d'équilibre assez heureux qui réduit au minimum les risques de crise générale. Or, toutes les nations tendent aujourd'hui à créer ou conserver chez elles les industries les plus essentielles, et à réaliser plus ou moins complètement cet état d'équilibre.
Dans les pays de civilisation économique avancée, les crises ne sont pas seulement plus localisées et plus rares, elles sont aussi moins contagieuses et moins aiguës.
En Angleterre, on n'a pas revu depuis 1866 les paniques qui jusque-là bouleversaient périodiquement le monde des affaires. Il est vrai que les crises aigui's ont été remplacées par des alternatives d'expansion et de dépression économique; mais c'est justement
ainsi que le mouvement se régularise. Les phases de contraction économique ont aussi des répercussions sociales moins pernicieuses qu'autrefois. On a observé qu'en Angleterre l'influence des crises sur le nombre des mariages, sur le paupérisme, sur la mortalité et la criminalité, si nettement visible dans les statistiques des districts industriels pendant les second et troisième quarts du xix" siècle, était à peine sensible depuis 1880; et si les crises ont encore pour effet d'étendre le chômage, elles n'ont plus celui d'abaisser notablement les salaires '.
L'observation, aussi bien que la théorie, vient donc infirmer la thèse de la nécessité organique des crises, et de leur aggravation fatale jusqu'à la catastrophe finale dans laquelle sombrerait le régime capitaliste. L'hypothèse révolutionnaire d'un effondrement ne s'appuie pas mieux sur le déterminisme économique que sur la présomption d'une action volontaire des hommes.
§ IL — La thèse évolutionniste.
Les collectivistes se défendent aujourd'hui d'appuyer leur système sur la théorie de la catastrophe ; ils sont donc eux-mêmes bien plus évolutionnistes que révolutionnaires. Dans leur doctrine de l'évolution, ils se montrent très attachés au déterminisme historique; mais ils sont déterministes sans être fatalistes, et admettent plus ou moins libéralement que la volonté humaine, d'ailleurs déterminée par les motifs tirés des circonstances, joue un rôle important parmi les forces qui dirigent l'évolution. Pour eux, la nécessité historique ne doit pas être identifiée avec la contrainte économique exercée par des facteurs purement objectifs; la nécessité du socialisme se fonde non pas sur des forces simplement mécaniques, mais sur l'organisation, la puissance et la maturité du prolétariat (d'ailleurs uni et discipliné par le mode de production capitaliste), et sur l'ensemble des facteurs moraux compris dans l'expression : lutte de classes. La conception matérialiste de l'histoire s'élargit et s'assouplit, elle admet les idées morales parmi les agents de l'évolution, et le débat auquel donne lieu l'interprétation du matérialisme historique ne porte plus, parmi les marxistes, que sur la dépendance plus ou moins étroite des facteurs idéologiques vis-à-vis des facteurs économiques.
Quels que soient ces tempéraments, l'idée d'évolution déterminée
1. Tugan-Baranowsky, Studien ziir T/ieorie iind Geschichte dm- Ihindelskvisi'n in Etigland, 2' p., chap. i, léna, Fisclier, l'JUl, in-8°. — Sur l'enseiiible, Lescure, Des crises générales el périodiques de surproduction, Larose, 1907.
par les conditions objectives du mode de la production reste dominante dans les milieux marxistes K Nous savons ce qu'il faut penser du prétendu développement de l'antagonisme entre les forces productives et la capacité du marché. Mais ce n'est pas là, pour les collectivistes de l'école de Marx, la seule antithèse qui provoque le mouvement historique, ni même la principale. A leurs yeux, la nécessité du socialisme se fonde surtout sur la centralisation croissante des entreprises, parce que cette centralisation accentue la contradiction immanente entre le mode collectif de la production capitaliste, qui réclame la coopération de forces toujours plus nombreuses, et le mode individuel de l'appropriation dos produits ; elle développe les antagonismes de classes par l'extension du prolétariat, et prépare enfin la socialisation ultérieure des moyens de production.
Il faut reconnaître que des faits nombreux et importants viennent à l'appui de la thèse collectiviste. Partout la concentration fait des progrès rapides, non seulement dans l'industrie manufacturière, mais dans l'industrie des transports, le commerce de détail, la banque, etc. La petite industrie à domicile paraît, il est vrai, se développer sur certains points, dans les métiers où elle n'est pas en concurrence avec la macliine; mais elle n'est, elle-même, qu'une forme d'industrie capitaliste. Aussi observe-ton dans tous les pays progressifs un accroissement du nombre des salariés, ou plus généralement de ceux qui se trouvent directement ou indirectement sous la dépendance du capital. Les sociétés de capitaux et surtout les coalitions de producteurs, cartels et trusts, sont la forme extrême de ce mouvement de concentration, qui place les plus grandes affaires industrielles sous la domination d'un petit nombre de financiers. Ce courant général n'atteste-til pas que Marx a vu juste, lorsqu'il a annoncé la diminution progressive du nombre des potentats du capital, et la facile métamorphose de la propriété capitaliste ainsi concentrée en propriété sociale?
Mais les prophètes grossissent facilement par imagination certains faits remarquables du monde moderne, comme les grandes sociétés et les trusts, qui se détachent avec vigueur sur la trame du fond, sans considérer que cette trame est encore constituée par d'in-
1. CeUe idée est exclusive, semble-t-il, chez Engels. ■< L'abolition des classes, comme tout autre progrès social, devient praticable, non par la simple conviction, dans les masses, que l'existence de ces classes est contraire à l'égalité, ou à la justice, ou à la fraternité, non par la simple volonté de les détruire, mais par l'avènement de nouvelles conditions économiques. » Engels, Socialisme ulopiqiie et socialisme scientifique, p. 31. — Voir aussi la préface d'Engels dans la Misère de la philosophie de K. Marx, p. 12, Giard, 1806, in-12.
nombrables entreprises individuelles qui paraissent douées d'une force de résistance considérable.
En agriculture principalement, aucun signe ne nous fait prévoir la disparition ni même le recul des petites exploitations; les statistisques nindiquent à cet égard que des mouvements sans importance sérieuse, qui se produisent en sens opposés dans les différents pays ; elles n'ont donc pas de signification précise, et ne viennent aucunement confirmer l'hypothèse d'une décadence de la petite culture. On sait la raison de cette stabilité : en agriculture, les grandes entreprises capitalistes ne jouissent pas, comme dans l'industrie, d'une supériorité décisive sur les petites exploitations. Le développement des sociétés agricoles marque bien une tendance de l'agriculture vers les formes collectives. Mais c'est un mouvement qui, loin d'écraser ou d'absorber les faibles, fortifie au contraire les petites entreprises et assure leur existence; il agit donc directement en sens contraire de la concentration.
L'évolution capitaliste de l'agriculture, si elle respecte les petites exploitations, modifie cependant d'une façon sensible la condition des personnes. Elle affecte assez gravement les ouvriers agricoles, même ceux qui sont possesseurs d'une parcelle de terre. Dépouillés de certains avantages de l'ancienne économie rurale, les ouvriers émigrent des campagnes, et viennent souvent tomber dans les couches inférieures du prolétariat industriel. Mais si par là augmente le nombre des salariés de l'industrie, celui des salariés agricoles diminue en même temps. Le prolétariat décroît dans l'agriculture, et l'importance des exploitants indépendants s'y accroît d'une façon relative et absolue. Les paysans propriétaires forment un bloc résistant que n'entame pas le mouvement contemporain. Déclarer quils sont destinés à tomber en masse dans le prolétariat, c'est découvrir trop ingénument les vices de méthode d'une doctrine qui a besoin de généraliser les phénomènes de concentration et de prolétarisation pour conclure à la nécessité historique de la propriété collective.
Dans la thèse transformiste du marxisme, la partie la plus faible est certainement l'axiome traditionnel d'une décadence inévitable de la propriété paysanne. Entraînés par l'attrait de la symétrie et les besoins de leur cause, les écrivains du parti ont traité les problèmes agraires par voie d'analogie, au lieu de les considérer en eux-mêmes; ils ont procédé par généralisation hâtive, et transporté en agriculture le procès constaté dans l'industrie, sans s'inquiéter de la différence des phénomènes et des causes fondamentales qui l'expliquent. Karl >t9''x appliquait indistinctement à la production agricole et
industrielle son exposé synthétique des tendances de l'accumulation capitaliste; Eccarius et les marxistes de l'Internationale en 1868, Liebknecht en 1870, Engels en 1894, attribuaient au machinisme une action révolutionnaire dans l'agriculture comme dans l'industrie, et continuaient à présenter la situation du paysan comme désespérée; M. Kautsky lui-même, bien que conduit par les récentes statistiques à abandonner la proposition initiale du manifeste d'Erfiirt et son exégèse antérieure sur la banqueroute nécessaire de la propriété paysanne, a repris en 1898, dans La question agraire, le thème de l'infériorité de la petite culture; et s'il n'en tire plus, comme jadis, sa conséquence logique, du moins s'efïorce-t-il encore de justifier l'idée classique de la prolétarisation du paysan propriétaire en invoquant la pulvérisation du sol, l'endettement de la propriété, et divers phénomènes réunis sous le terme équivoque d'industrialisation de l'agriculture'.
Il serait temps, pour le parti socialiste en quête d'une politique agraire, de renoncer à des dogmes trop simplistes et à d'anciennes illusions sur la marche conquérante de la charrue à vapeur. Comme le constatent, dans le sein même du parti, des observateurs mieux avisés, l'exploitation paysanne est bien vivante; elle s'adapte exactement aux nécessités do l'agriculture intensive, se fortifie par la coopération, et supporte sans faiblir le choc de la concurrence exotique qui ébranle bien des exploitations capitalistes.
Dans le commerce de détail, la position des petits commerçants est restée forme. Ils se multiplient dans certaines branches et se défendent dans les autres, parce qu'ils restent nécessaires pour les articles de consommation journalière. Sur l'ensemble, si les petites entreprises commerciales augmentent moins vite que les grandes, du moins ont-elles assez de vitalité pour augmenter d'une façon absolue.
Par contre, la situation des artisans indépendants paraît plus ébranlée par les progrès de l'industrie capitaliste, grande industrie mécanique ou industrie à domicile salariée. Encore les métiers qui ne sont pas directement en concurrence avec la machine maintiennent-ils leurs positions; parfois même ils s'étendent, lorsqu'ils sont adaptés à des besoin locaux pour lesquels le consommateur doit rester en relations directes avec le producteur. Pour cette raison, la régression de la petite industrie, au total, est extrêmement lente, même dans un pays de rapide évolution industrielle comme l'Allemagne.
1. Karl Marx, Le Capital, liv. I, p. 217, 341 et 342, et liv. III, ch. xxxvii et xlvii. — Kautsky, Das Erfurler Pror/ramm, p. 28, Stuttgart, Dietz, 1892, in-12. — Voir nu surplus, sur cette littérature, supra, p. 61, 62, 210, 219, et Kd. David, Socialisn.i s und Landwirtschaft, t. I, Introd., Berlin, Verl. der Social. Monatshefte, i'Ju:', gr. in-8".
Quant aux cartels et aux trusts, il est incontestable qu'ils ont pris depuis quelques années un développement extraordinaire dans les grands pays industriels, avec une forme particulièrement concentrée chez celui qui tient la tête du mouvement capitaliste. Néanmoins, le phénomène est loin d'être général. La plupart des monopoles connus sont dus à la limitation naturelle des sources de la production, ou à des causes artificielles et légales. En dehors de ces cas déterminés, la supériorité des grands capitaux a pu encore engendrer l'extrême concentration, parfois même le monopole, dans certaines industries métallurgiques, chimiques ou textiles qui exigent un outillage très coûteux, une mise de fonds considérable, et qui produisent des marchandises uniformes pour un marché très étendu. Mais ces conditions sont limitées; pour la très grande majorité des industries, la lutte reste possible avec des capitaux relativement restreints. Dans la plupart des professions industrielles, les moyens et grands établissements se créent si facilement, ils occupent une place si considérable et se développent avec tant de vigueur, qu'on ne peut prévoir sérieusement aujourd'hui leur absorption dans une seule entreprise gigantesque.
La dispersion individuelle, malgré les progrès de la centralisation, reste donc dominante sur une immense étendue du domaine économique. Si concentration des entreprises signifie évolution indirecte vers le collectivisme, il faut reconnaître que cette évolution est encore peu avancée. Sans doute, le mouvement de concentration est loin d'être parvenu à son terme ; il est destiné, selon toute vraisemblance, à s'étendre et à s'accélérer sur beaucoup de points. Mais supposer qu'il aboutira un jour à supprimer la totalité, ou même la majeure partie des exploitations indépendantes dans l'agriculture, l'industrie et le commerce, c'est bâtir une hypothèse en l'air, en dehors des données de l'expérience; c'est oublier que, sur le champ agrandi de la production, les grandes entreprises peuvent se développer sans nécessairement restreindre la part des petites. Jamais, dans la série des métamorphoses historiques, les formes d'organisation économique ne disparaissent complètement les unes devant les autres; les anciennes conservent toujours leur raison d'être sur certains points où elles subsistent à côté des nouvelles'.
l.La question de la répartition des fortunes, très différente de celle qui vient d'être traitée, ne présente pas la même importance; car, s'il est vrai que le nombre des personnes jouissant d'un revenu capitaliste qui leur procure une aisance relative augmente dans les pays progressifs, il n'est pas moins certain que ce nombre reste encore une minorité assez faible. Sur l'interprétation des statistiques
L'extension des exploitations administratives marque une évolution directe vers le régime de la propriété collective. A ce point de vue, nous avons noté les progrès du socialisme d'Etat et du socialisme communal. L'État moderne socialise de nombreux services; il construit et exploite des chemins de fer et des télégraphes, il gère des offices de banque et d'assurances. Les communes, de leur côté, municipalisent les services d'eau, de gaz, d'éclairage électrique et de tramways; elles construisent des habitations ouvrières, et songent à de nouvelles entreprises dans un but d'hygiène publique. Ce mouvement de socialisation étatiste et municipale, comme le mouvement de concentration capitaliste, est sans doute destiné à se poursuivre. Il est probable que l'État et les villes compléteront leur œuvre dans les domaines où s'exerce déjà leur activité. Peut-être même se lanceront-ils dans des voies nouvelles; il n'est pas impossible, par exemple, que l'État mette un jour la main sur des forces naturelles comme les chutes d'eau, sur les gisements minéraux, sur des entreprises fortement concentrées qui détiennent un monopole menaçant pour le public. Néanmoins, une socialisation intégrale, ou embrassant la majeure partie de la production, reste en dehors des prévi sions que nous sommes autorisés à tirer des faits actuels.
Tant que l'État et les villes se bornent à créer des services jusquelà inconnus ou négligés de l'industrie privée, tant qu'ils se contentent d'absorber de grandes entreprises monopolisées, l'opération est relativement facile; mais si les corps politiques voulaient envahir les positions occupées aujourd'hui par une multitude d'entreprises individuelles, il en irait tout autrement. Brusquer les choses, pratiquer des expropriations en masse, ce serait recourir à la révolution et tenter l'impossible; il est évident, pour tout homme réfléchi, que la socialisation ne peut précéder la concentration. Mais la concentration est lente, et elle a ses limites; attendre que les entreprises privées disparaissent par le cours naturel des événements, c'est rejeter à une époque indéfiniment éloignée la réalisation du collectivisme intégral.
L'État, dans ses envahissements, ne serait pas seulement arrêtf
fiscales, on peut consulter particulièrement : Colson, Cours d'économie politique, t. Il, p. 304 et suiv., Gauthier-Villars, 1903, 2 vol. in-8°. — Paul Leroy-Beaulieu, Traité de la science des finances, 6° édit., t. I, p. 508 et suiv., Guillaumin, 2 vol. in-8°; Essai sur la répartition des l'ichesses, 4° édit., p. 496 et suiv., Guillaumin, in-S". — Voir aussi la discussion à ce sujet entre Bernstein {Socialisme théorique et socialdémocratie pratique, p. 77 et suiv.) et Kautsky {Le marxisme et son critique Bernstein, p. lo3 et suiv.). — Sur les dépôts aux caisses d'épargne dans les différents pays, Bull, de slat. et de le'g. comp., mai 1901, p. 002.
par la masse résistante des petites entreprises privées, il le serait aussi par les bornes de sa capacité administrative. Nous n'avons pas à revenir ici sur les fonctions démesurées que le socialisme intégral, sous l'une ou l'autre de ses formes, attribue aux administrations publiques; mais nous pouvons au moins rechercher dans quelle mesure le perfectionnement qui s'est opéré dans les services administratifs est favorable aux progrès de la socialisation.
A ce point de vue évolutionniste, on peut accorder que l'administration publique, dans nos grands États modernes centralisés, est devenue progressivement une machine colossale d'une extrême complication, qui remplit aujourd'hui sans trop d'irrégularités les fonctions les plus vastes et les plus variées. Dans une moindre mesure, les administrations des grandes compagnies de chemins de fer, de Havigation et de banque, celles des grands magasins, des fédérations coopératives de l'Angleterre, ont grandi successivement par la multiplication et l'extension de leurs services. Ces vastes systèmes, dans lesquels la division du travail se combine avec une direction très centralisée, fonctionnent automatiquement suivant des règles précises qui s'améliorent avec l'expérience. Ce sont là de véritables merveilles d'organisation ; nous sommes trop accoutumés à les voir pour songera les admirer; mais avec un peu de recul, nous pouvons nous rendre compte qu'elles eussent paru chimériques dans les siècles passés.
Il faut donc se montrer très réservé dans ses affirmations sur l'avenir, et ne pas prononcer à la légère qu'une chose est impossible parce qu'elle n'existe pas encore. Mais il est encore plus vain d'affirmer sa nécessité, avec la prétention de s'appuyer sur un& méthode scientifique. Il est aussi trop facile de critiquer impitoj'ablcment, comme le font volontiers les collectivistes, la gestion des entreprises par l'Etat capitaliste, et de s'imaginer que tous les vice& de l'exploitation administrative disparaîtraient, si le pouvoir appartenait au prolétariat.
Dans l'avenir, l'administration publique se perfectionnera sans doute, et deviendra capable de gérer de nouveaux services. Mais sera-t-elle jamais en état de diriger toutes les fonctions économiques d'un peuple? A cet égard, ce ne sont pas les quelques entreprises industrielles dont elle est aujourd'hui chargée, ni même les services administratifs de l'armée, qui peuvent nous fournir quelque lumière. A vrai dire, les progrès réalisés jusqu'ici dans les services de l'armée ne sont pas tels que l'on puisse présumer des administrations publiques qu'elles réussiront un jour à approvisionner une ville de
plusieurs millions d'habitants, à y gérer le service du logement, à y diriger la production industrielle et les échanges. Jusqu'à preuve contraire fournie par l'expérience, une telle conception paraît chimérique. Le socialisme d'État, ou simplement communal, poussé jusqu'à cette extrémité, peut être proposé comme un rêve d'avenir; mais il faut renoncer à le présenter comme un système scientifique, c'est-à-dire basé sur l'observation des phénomènes d'évolution.
L'Etat centralisateur, déjà limité par la résistance des intérêts individuels menacés et par l'impuissance de ses agents à gérer l'économie nationale tout entière, se trouverait encore arrêté par d'autres forces qui se développent au cours de l'évolution. Malgré les efforts ingénieux des constructeurs de systèmes socialistes pour ménager la liberté, toujours et inévitablement elle se trouve atteinte dans ses parties les plus essentielles par une organisation autoritaire de la production. C'est l'individu qui est soumis à la réquisition et au domicile forcé, ou qui tout au moins se trouve astreint, dans ses consommations matérielles et son activité intellectuelle, à n'user que des produits et des services autorisés par l'Etat. Ce sont les groupes professionnels qui sont composés et dirigés par des autorités extérieures, ou qui, s'ils élisent leurs chefs, restent néanmoins subordonnés à une autorité supérieure chargée de leur distribuer les moyens de travail et de leur assigner la nature et la quantité des produits à fournir.
' Or, dans le mouvement démocratique de nos sociétés, le besoin de liberté a grandi non seulement chez les individus, mais aussi chez les collectivités. Pense-ton que les associations de toute nature qui se sont formées de nos jours, syndicats agricoles, sociétés coopératives, mutualités, syndicats ouvriers eux-mêmes, renonceraient volontiers à leur indépendance et accepteraient sans protestation la dure discipline collectiviste, le régime de centralisation bureaucratique qui est au fond de toute organisation socialiste? L'état social nouveau, caractérisé par l'épanouissement et la puissance des associations économiques, offrirait plus d'obstacles encore à la réalisation du collectivisme que l'état d'individualisme inorganique issu de la Révolution française. En vérité, l'idéal collectiviste, malgré la concentration industrielle, paraît aujourd'hui plus éloigné de la réalité, plus contraire à la direction des esprits que l'idéal sociétaire et libertaire.
Si les considérations précédentes s'appliquent à toutes les formes •du collectivisme intégral, au socialisme d'Etat comme au collecti-
visme pur, il en est d'autres qui concernent exclusivement la seconde de ces formes, le régime bizarre caractérisé non seulement par une organisation étatiste de la production, mais aussi par une constitution toute nouvelle de la valeur.
Le collectivisme pur choque tellement l'idée d'évolution, qu'il apparaît comme un simple jeu de l'esprit. Pour lui, aucune origine n'est possible en dehors de la révolution, puisque son mode de la valeur lui interdit de conserver le moindre vestige de la production libre et de l'économie monétaire. Cette incapacité d'une adaptation progressive révèle immédiatement une antinomie fondamentale entre les bases du système et les lois de l'évolution.
Effectivement, quelle que puisse être la concentration capitaliste, il y aura toujours un abîme entre le régime capitaliste et le pur collectivisme. Une société mue par des autorités publiques qui fixent les besoins, dirigent la production et la circulation, taxent le travail et les produits en unités de travail, est aux antipodes d'une société dans laquelle la production, entreprise par les individus et les associations privées à leurs risques et périls, est réglée par eux d'après les fluctuations des prix en monnaie métallique. Il y a, entre ces deux sociétés, opposition radicale; leur pivot, le principe de valeur, est entièrement différent; la réglementation autoritaire de la production sociale sans prix régulateurs n'a aucune racine dans le régime des échanges; la répartition basée sur une fixation autoritaire de toutes les valeurs, sur une balance exacte entre la valeur des travaux et celle des produits, est une combinaison absolument nouvelle qui ne se retrouve, même en germe, dans aucune société présente ou passée.
Il faut, pour apercevoir des exemples de sociétés communistes, remonter aux populations primitives; encore le régime patriarcal n'offre-t-il pas, môme sur une échelle minuscule, le modèle du collectivisme. Si la production y est organisée et dirigée par un chef, du moins la répartition s'y fait-elle suivant les besoins ou le rang de chacun, sans que le chef de la communauté fixe les valeurs d'après un principe destiné à régler la répartition des produits dans la proportion du travail fourni par chacun des membres de la famille *. Il
1. Les quelques villages communistes de l'Australie méridionale, créés par le Gouvernement pour occuper des ouvriers sans travail, sont des groupes minuscules, auxquels la jouissance collective de la terre est imposée autant par les nécessités naturelles de l'irrigation que par la responsabilité solidaire des avances reçues de TÉtat. Sont-ce des sociétés communistes, exigeant de chacun un travail égal ou proportionné à ses forces, et distribuant les vivres et autres objets par rations, suivant le nombre des membres de chaque famille? Sont-ce des sociétés
est même difficile de rencontrer quelque part un groupe qui ne pratique pas l'échange en quelque manière, soit dans son sein, soit avec d'autres groupes, et qui ne connaisse pas la valeur d'échange fixée par l'accord des parties, lors même que la production en vue de l'échange n'}^ est pas le mode dominant. Et si l'on descend le cours de l'histoire, on voit que l'évolution, loin d'amener une élimination graduelle des échanges, se poursuit, au contraire, dans le sens d'un développement progressif de la division du travail et de la production pour le marché.
La société moderne, en dépit de la concentration des entreprises, reste toujours une société d'individus et de groupes autonomes pratiquant librement les échanges privés, et réglant la production en conséquence des prix. Le prix d'un produit monopolisé comme le pétrole subit lui-même l'influence de la demande librement exprimée sur le marché, et exerce à son tour une influence sur la production. Le collectivisme radical, au contraire, est exclusif de tout échange entre particuliers, de toute concurrence, de toute valeur fixée par l'offre et la demande. Il remplace le système naturel de la valeur, aussi vieux que le monde, par un S3'stème inventé de toutes pièces; c"est l'inconnu sans précédents, sans un germe quelconque dans le passé ou le présent qui l'annonce pour l'avenir.
Non, le régime des échanges n'est pas en voie de disparaître par le fait de l'évolution. Ni le développement des trusts, des sociétés par actions, des sociétés coopératives et des syndicats agricoles, ni le progrès des exploitations industrielles de l'État et des villes, ne nous fait faire un pas dans le sens du pur collectivisme. Le passage du régime des échanges au collectivisme, au lieu d'être un changement graduel comme le fut le passage de la petite production autonome à la grande production capitaliste, serait une transformation
coopératives de production et de consommation, dans lesquelles chaque associé, en dehors de la jouissance exclusive d'un lot personnel, reçoit un salaire proportionné au travail qu'il fournit à l'association, achète les produits au magasin social, et perçoit en outre une part des bénéfices sur la vente des produits au dehors? Il est difficile de déterminer exactement les caractères de ces petites sociétés, d'après les descriptions assez incomplètes qui en ont été données jusqu'ici. Quoi qu'il en soit, il parait certain que ce ne sont pas des types de collectivisme pur, puisque, dans les villages où le travail est rémunéré, le travailleur revoit un salaire en argent, ou en compte créditeur calculé en argent. Ces établissements ont donné de mauvais résultats financiers, mais ils ont sur certains points étendu la colonisation et procuré à des prolétaires un foyer stable et une occupation constante. (Pierre Leroj-Beaulieu, Les nouvelles sociétés anglo-saxunnrs, p. 1.59 et suiv., Colin, 1897, in-12. — Vigouroux, Z,e5 villayes communistes de l'Australie méridionale, Musée social, mars 1900.)
d'essence et de nature, qu'on ne peut attendre du cours naturel des événements.
Laissons donc de côté cette invention d'une monnaie en bons de travail, ce s^'stème de circulation aussi éloigné des faits qu'irrecevable en théorie, pour ne retenir du collectivisme que le socialisme d'État. Des développements qui précèdent, il ressort que le socialisme intégral se trouve, vis-à-vis de l'évolution contemporaine, dans une position assez analogue, quoiqu'en sens inverse, à celle de l'individualisme radical; la réalité lui est en partie favorable, et en partie contraire. Elle lui est favorable par le progrès incontestable de la centralisation industrielle, commerciale et financière, et par l'extension des entreprises de l'État et des municipalités ; elle lui est contraire par le développement spontané des associations indépendantes réfractaires au joug administratif, par la fermeté inébranlable de la petite culture appuyée sur les sociétés agricoles, par la survivance d'une multitude d'établissements industriels et commerciaux, dont la plupart conservent leur raison d'être à côté des grandes maisons et ne paraissent nullement condamnés à disparaître.
Il est aussi vain de défigurer ou d'exagérer les faits dans un sens que de les dissimuler ou de les nier daiis un autre. Les affirmations tranchantes sur les victoires inévitables du socialisme peuvent avoir une valeur de propagande; mais, à défaut d'une base expérimentale et sans l'appui de la méthode historique, elles ne peuvent passer pour inspirées par l'esprit scientifique. Le but final du socialisme intégral ne paraît pas se rapprocher, et le fameux chapitre du Caplta sur la Tendance hislorique de l'accwnulaiion capitalhte, dans lequel Karl Marx sonne le glas de la société individualiste et annonce l'avènement du régime de la propriété collective, n'eot plus considéré, par les plus fidèles disciples eux-mêmes, que comme un aperçu en raccourci d'un long processus; c'est « la description lapidaire d'une évolution qui met des siècles à s'accomplir » '.
Le système collectiviste, lors même qu'il s'enferme prudemment dans la courte formule : socialisation des moyens de production, établissement du mode de production et d'échange socialiste, n'est donc pas le terme appréciable d'une évolution des réalités présentes; dépouillé du caractère de nécessité historique objective, il est, ni plus ni moins que les utopies des anciens socialistes, une construction systématique sur des principes a jrnori. En cela les socialistes