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à celtu infernale étreinte. Puis il sauta sur son chapeau, fit un bond dans le boudoir en vrai désespéré et disparut avant que le prince eut eu le temps de sortir de l'état d'abrutissement où l'avait plongé cette grotesque et ébouriffante pasquinade.
Quant à Arnould, elle était outrée. LauraguaiS;, au lieu d'aller tout bonnement dans une prison d'État, eût porté sa tête en place de Grève , qu'il ne lui eût pas arraché une larme.
— Aimez-les donc ! se dit-elle, voilà comme ils vous regrettent et quels pleurs ils versent en vous perdant !... Oh ! les hommes ! les hommes !
Nous sommes forcé de convenir que mademoiselle Arnould choisissait un étrange moment pour semblable réflexion. Le prince, en recouvrant ses facultés agissantes (intellectuelles ne serait pas trop le mot), promena des yeux furibonds autour de lui, comme pour chercher une proie à sa vengeance. Le papa Si rebeau eût bien fait son affaire ; mais le brave homme , aussitôt qu'il avait été question de lettre de cachet, sentant que son soutien naturel lui était enlevé, s'était éclipsé sans qu'on y prît garde et sauvé à toutes jambes, dans la crainte d'exposer des épaules qui lui étaient chères à quelque cuisante et très-présumable mésaventure.
Le spleen.
Le (Jomicile de mademoiselle Arnould se trouvait, comme celui de la plus grande partie de ces demoiselles de l'Opéra et d'ailleurs, sur le jardin du Palais-Royal, au fond de la grande allée. Le duc de Chartres n'avait point alors réalisé ses projets d'agrandissement qui ont fait du Palais-Royal actuel une merveille qu'on chercherait vainement autre part, et qui lui valut pourtant par nuées les quolibets, les calembours et les pontsneufs. Elle logeait à peu près dans les combles, ce qui ne veut aucunement dire qu'elle n'eut pas l'appartement le plus mignon qu'on pût voir, appartement qu'elle possédait encore en 1173, et d'où elle tira un feu d'artifice à l'occasion de la naissance de M, le duc de Vçilûis, G'esl là que le lecteur sera assez bon de nous suivre, deux mois et plus, après la lettre de cachet qui assignait la citadelle de Metz pour prison à M. de Lauraguais.
Il est deux heures d'après midi environ ; le salon de la cantatrice est encombré de virtuoses, les uns armés de violons, les autres d'altos, ceux-ci de basses, ceux-là de hautbois. Il s'agit d'un opéra de Gluck qu'on est en train d'étudier, et, comme mademoiselle Arnould n'aime point ù se déranger, c'est chez elle qu'on répète. On le voit,
elle tranchait de la souveraine, et, plus tard, au petit Trianon, lorsqu'il prit idée à Marie-Antoinette de quitter les talons rouges pour les sabols de Marlon, on ne se courba pas plus servilement devant les caprices de l'Auguste soubrette. Mais l'Opéra alors était une sorte de gouvernement où trônaient despotiquement deux ou trois reines telles, entre autres, que mademoiselle Gui mard, la rivale de Sophie en faveur et en puissance, sinon tout à fait en beauté.
Le chevalier Gluck, qui tenait à ce qu'on rendit judaïquement sa pensée, malgré sa haute opinion de l'intelligence de la cantatrice, l'avait priée de vouloir bien répéter sous ses yeux ; et cette requête était trop légitime pour n'être pas octroyée surtout au maître chéri de la Dauphine. Mademoiselle Arnould avait demandé qu'on se réunit chez elle, et le compositeur allemand n'avait fait aucune difficulté de se transporter à son appartement du Palais-Royal. Sophie, pour n'être point obsédée par ces curieux chamarrés qu'on ne peut mettre à la porte, s'était bien gardée de parler de cette séance, et, grâce à cette discrétion fort prudente, M. de Nivernais était le seul profane qui s'y trouvât.
Depuis l'incarcération de Lauraguais, le duc, au vif déplaisir de M. d'Hénin, était à toutes les heures du jour fourré chez la volage maîtresse du comte. Sous le règne de son ami, il avait fait à la belle un doigt de cour, sans que ses assiduités eussent d'autre caractère qu'une aimable et innocente galanterie. Après la trahison dont celui-ci avait été la victime, ses scrupules cessant d'avoir une cause, il ne songea plus qu'à venger le malencon-. treux champion de la vaccine ; l'amitié lui en imposait
le rigoureux devoir, et quand les devoirs n'ont pas moins d'attrait que celui-là, on trouve toujours les gens empressés à les remplir. Vous devinez bien, au reste, de quelle vengeance il est question.
Au moment où nous franchissons le seuil de ce temple de l'amour transformé en temple de l'harmonie, Sophie, un papier à la main, chante de sa belle voix, de sa voix si merveilleusement dramatique , une de ces mélodies larges, simples comme la muse antique, mais empreintes de cette énergie puissante et profondément passionnée, de cette vérité saisissante et presque palpable dont Gluck eut le secret et qui le rendirent si supérieur à Piccinni, son rival.
Mais jamais, il faut le dire, compositeur ne trouva un interprète dont le génie s'identifiât autant au genre de sa musique que ne le fit mademoiselle Arnould à l'égard des créations parfois sauvages , toujours graves et majestueuses du maître allemand. Ardente et folle, véritable courtisane dans sa vie privée, sur le théâtre elle était une pythonisse inspirée, une radieuse divinité, jetant au cœur de ces indicibles émois sous lesquels palpitait une salle entière avec la spontanéité d'un seul homme. On n'eût pas rencontré en elle de ces tours de force, de ces gazouillements d'oiseau qui étonnent plus qu'ils n'impressionnent, cette souplesse de gosier, enfin, le plus notable côté du talent de mademoiselle Lemierre. Elle aima bien mieux être l'actrice la plus naturelle, la plus onctueuse et la plus tendre, ce qu'il n'est pas inutile de constater, après tout ; car une chanteuse ne laisse guère qu'un nom derrière elle, et qui saurait, hélas ! aujourd'hui le nom de mademoiselle Arnould,
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sans les anas remplis de ses licencieux calembours?
Sophie, dont la voix suivait toutes les inflexions que semblait lui imprimer le doigt magique du maître, n'avait jamais été plus belle. Le génie de Gluck s'était infiltré tout entier en elle , elle était bien la réalisation de ce rêve sublime qui attend de rexécutant son complément indispensable. La froide et austère figure du chevalier s'était insensiblement illuminée de l'orgueil de l'nrchangc lorsqu'il entra en lutte avec l'Éternel ; ses yeux humides brillaient d'enthousiasme, toute sa physionomie, si placide d'ordinaire, révélait une prodigieuse et presque fantastique mobilité : on eiit dit d'un de ces personnages mystérieux, étranges, comme on eh rencontre dans les romans dHoffman.
Au milieu dune phrase d'un merveilleux effet, l'affreux bruit de la porte qu'on ouvrait avec fracas intervint de la façon la plus déplorable : c'était la réalité hideuse brusquant l'évanouissement du songe.
Gluck bondit sur sa chaise. C'était M. d'Hénin.
Sophie s'était vivement interrompue ; l'orchestre dés orienté s'arrêta court.
Le virtuose allemand s'écria d'une voix terrible, en frappant des deux poings sur son pupitre :
— Pour Dieu ! continuez, continuez, continuez !
Dominé par cet accent colère et suppliant à la fois, l'orchestre et la cantatrice reprirent.
Le prince ne s'attendait pas à rencontrer tout ce mondé , et il trouva fort mauvais qu'on ne l'eût pas préalablement consulté. Mais ce qui l'exaspéra, ce fut le cri de l'Orphée germanique qui demeura sur sa chaise, sans paraître même se douter de sa présence. Un homme
d'esprit eût attendu un moment plus o|)porlun pour reprocher au musicien son impolitesse, si impolitesse il y avait; M. d'IIénin, lui , sans égard pour cette voix enchanteresse dont les vibrations passionnées remplissaient derechef l'élégant et somptueux salon, sans respect pour cette mélodie céleste que M. de Nivernais écoutait a\ec d'indicibles tressaillements, se mit à dire de façon à tout interrompre et d'un air de stupide arrogance :
— Mais il me semble que l'usage en France, lorsque quelqu'un, et surtout un homme de considération, entre, est qu'on se lève.
Le visage de Gluck devint blême :
— Monsieur, lui répondit-il d'une voix de taureau, l'usage en Allemagne est de ne se lever que pour les èens qu'on estime !
— Monsieur!... balbutia le prince en quête de quelt^iie injure.
Mais le chevalier s'était déjà jeté sur son chapeau :
— Mademoiselle , continua-t-il en s'adressant à Sophie, puisque vous n'êtes pas maîtresse chez vous, je vous quitte et je n'y reviens plus.
Arnould tenta d'apaiser la fureur de l'Allemand, mais 6'était tenter l'impossible. Il sortit impétueusement , réfusant de rien entendre.
Cette scène s'était passée en moins de temps que îious n'en mettons à la raconter. Sophie rentra avec la fece d'une Euménide.
— Monsieur, fit-elle violemment, quelle était votre intention en invectivant M. GlUck ?
— Comment, moii intention? Mais c'est lui qui...
— Il a bien fait de vous dire ce qu'il a dit !
— Mademoiselle! vous oubliez...
— Quoi, monsieur le prince?...
— Vous oubliez...
— Veuillez être intelligible, si c'est possible, monsieur.
— Enfin, mademoiselle, je m'entends.
— C'est une occasion, monsieur le prince, dont je VL'UX profiter de peur qu'elle no se rencontre plus. Expliquez-vous donc.
— Mademoiselle, pour cela, je choisis mes heures.
— Et serait-ce de l'indiscrétion de s'informer quelles sont les heures de monsieur le prince ?
— Mademoiselle, ce ne sont toujours pas celles où votre salon est encombré d'importuns et de fâcheux.
Celte remarque suffisamment brutale s'adressait aux pauvres diables de virtuoses que la sortie, l'entrée pour mieux dire, de mauvais goût de M. d'Hénin avait plongés dans une stupeur profonde. Comme ils ne pouvaient ignorer à quel titre le prince parlait aussi haut, chacun d'eux resserra son instrument à la hâte et effectua nue retraite qui avait tout l'air d'une vraie déroute.
Des joueurs de violon et de flûte congédiés assez lestement, il n'y avait pas à cela, pour employer un dicton passablement trivial, de quoi fouetter un chat; par malheur, M. de Nivernais se trouvait là et avait le droit de prendre sa part du compliment. Il se pouvait que le prince ne l'eût pas remarqué et, dans tous les cas, n'eût pas eu l'intention de l'englober dans le cercle d'importuns qui, selon lui, l'empêchaient de s'expliquer plus explicitement : mais sa phrase n'excluait personne. Le
duc, au fond, en était ravi : il se leva du fauteuil où il était resté sans souffler mot, et, s'adressant à lui :
— Monsieur d'Hénin, vous avez été impertinent envers le chevalier qui, pardieu, ne vous a pas marchandé ; vous ne l'avez pas moins été envers de pauvres artistes que leur condition condamne à tout souffrir sans se plaindre. Mais daignez observer que , n'ayant pas spécifié qui vous teniez pour importuns, je suis parfaitement fondé à me croire compris dans cette catégorie de fâcheux. Si c'est là votre idée, je n'y puis rien, les opinions sont libres, et il n'est pas plus à ma disposition de changer votre manière de voir, qu'il ne vous serait possible, à vous, monsieur, de m'enlever de la tête l'idée que vous êtes le plus merveilleux sot que j'aie jamais rencontré.
Nivernais avait débité ce chapelet d'un ton calme et serein à faire pouffer de rire. Un sourd, à sa mimique, eût supposé qu'il adressait un compliment au prince. Lorsqu'il eût fini, il fit une pirouette, salua de la main la cantatrice et disparut.
On a pu voir que M. d'Hénin ne brillait pas par l'improvisation ; la pensée, chez lui, était aussi lente à sourdre que la formule dont il l'habillait tant bien que mal. Le duc devait être fort près de l'arbre de Cracovie, qu'il était encore, la bouche ouverte, les bras pendants, littéralement anéanti par celte stupéfiante allocution.
Cependant, il semble se réveiller en sursaut, il s'élance hors du salon et vole sur les traces du duc , qu'il réussit à rejoindre.
— Monsieur, vous m'avez insulté.
— Si c'est là votre opinion, tilonsicur, je suis trop votre serviteur pour être d'un avis contraire.
— Alors, mohsieur...
— Fort bien, je vois ce que vous voulez dire : une promenade pbui" demain à travers la forêt de Vincennes? Votre heure, bien entendu, sera la mienne ; mais je vous avouerai '(\i\'e dix heures du matin serait une heure délicielise; plus tôt Sérail trop tôt poUr de mauvais sujets, des coureurs de nuit comme vous et moi. Nous en serons quittes pour pénétrer plus avant dans le bois ; au reste, je sais où il fait bon. Je connais un charmant petit endroit où nous serons à ravir; vous m'en ferez conipliment. Cela vous convient-il?
— Parfaitement.
— A demain donc, cher prince, à demain. Mademoiselle Arnould, désespérée de cette esclandre,
fit iiiettre les chevaux à sa voiture. Elle sentait tout le tort que cette sotte aventure pouvait lui faire à la cour où elle devait jouer sous peu de jours, et dans l'esprit de madame la Dauphine qui n'entendait pas raillerie à l'endroit de son maitre de musique. Elle donna ordre au cocher de s'arrêter à la porte du chevalier ; elle tenait au moins à lui faire comprendre qu'elle n'était pour rien dans Timpertinence du prince, et à le calmer un peu, si c'était possible. Mais il n'était pas rentré, et elle dût retourner chez elle sans l'avoir vu.
Tout cela l'avait désagréablement émue. Elle était d'une nature nerveuse et irritable ; elle courut s'enfermer dans son boudoii', se jeta sur un sofa et fondit en larmes comme une Madeleine. La mystification arrangée par M. de Lauraguais était bien, sans qu'il s'en doutât, une
prophétie dont l'accomplissement ne s'était guère fait attendre. Depuis deux mois, Sophie séchait d'ennui, toute hyperbole exclue. Il est vrai que ses dettes étaient payées en totalité, et que la générosité de M. d'IIénin l'avait remise sur le meilleur pied. Mais, hélas I c'était le seul beau côté de sa nouvelle position. Avec tout son luxe, avec un train à faire ctevèr d'envié ses pareilles, la pauvre fille, sans cesse |)oursuivie paHa face blême du pririce comme don Juan pdr la statue du Commandeur, se débàtlâit en tain sôiis l'atmosphère de plombquil'écràsaiit.M.d'Hénin lieliii laissait pas un seul iiistant de liberté : il là suivait à sa loge à l'Opéra, l'accompagnait aux bois, dans les prorriëriadés, lui iniposàiit la tyrannie de ses soins, sa lourde gàlaiiterie et sa trisplate et très-odifeiisè persoriiiè avec cette gtàcfe d'état à\x sot qui ne sent pas ses infirmités.
Mademoiselle Ârnould n'avait pas tsirde âk'apercevoir que l'argent et l'opulence coûtent qùelcjliefoià trop cHéK Àù demeurant, qu'avàit-elle gagné à se donner au prince? la disparition de ses créanciers qui s'abattaient chaque riiatiii comme un troupeau de corbeaux à sa porte t Mais, ces créanciers, une consigne sévère les empêchait de parvenir jamais jusqu'à elle ; pai'tant, n'étaitce pas à peu près comme s'ils ri'eussent point existé? Et, afin de se débarrasser d'une obsession qui n'était réelle (jue pour ses gens, elle s'était condàhiriée à une torture de toute les minutes, à un créaticier unique, qu'elle devait payer en amour, et auquel elle ne pouvait refuser sa porte comme aux auttes ! N'était-ce pas ùii vrai marché de dupe qu'elle avait fait là ?
Et puis aussi, elle avait perdu .trop au change. Des
bras d'un homme d'un merveilleux esprit, d'un homme qu'elle aimait, tomber au pouvoir d'une brute, avec laquelle elle passait des journées en tête à tête sans entendre quatre parole^ qui, en tous cas, eussent infailliblement été quatre platitudes! Si Sophie eût été simplement une courtisane sans intelligence, n'ayant d'autre passion que celle de l'or et du luxe, si Sophie, en un mot, eût été ce que fut mademoiselle Duthé, la plus jolie et la plus sotte des filles de Paris, M. d'Hénin eût été la trouvaille des trouvailles. Mais elle n'en était pas là : c'était la saillie personnifiée, les fusées de Torré étaient cent fois moins brillantes que ses boutades les moins réussies ; el l'on conçoit qu'avec une pareille verve l'on ait toujours besoin d'un cercle, d'un public pour battre des mains et applaudir.
Et qu'était-il arrivé? c'est que le prince, dont l'apparition seule opérait aussitôt le vide chez son infortunée maîtresse, faute d'un autre rôle, avait joué celui d'éteignoir : le moyen de faire de l'esprit pour le plaisir d'en faire, quand on sait n'être point écoutée? Sophie, aussi, depuis deux mois se mourait de calembours et de jeux de mots rentrés; encore un peu et elle donnait raison à la consultation extorquée à la bonne foi des docteurs Fumé, Petit, Bordeu et Vernage. La bêtise a des émanations contagieuses et délétères qui peuvent avoir toutes les conséquences du poison lent, le dépérissement... et la mort ! Cela n'est pas une plaisanterie, je vous prie de le croire.
Elle demeura chez elle, avec des vapeurs, le reste de la journée. Elle se demanda si elle ne devait pas profiter de la mauvaise querelle que le prince avait cherchée au
chevalier pour rompre avec lui. C'eût été d'autant plus le cas que le dernier mémoire de ses fournisseurs avait élu par lui acquitté. Ce qu'elle avait fait une fois avec M. Berlin, le trésorier des parties casuelles, pourquoi ne pas le répéter à l'égard de M. d'Hénin? L'occasion était admirable, et le supplice avait déjà trop duré pour qu'il pût lui venir aucun scrupule.
Toutefois, cela exigeait qu'elle y réfléchît. Ah ! Laurnguais eût été là, que ce n'eût pas fait un pli; elle se fût élancée à son cou, et il eût bien fallu qu'il lui pardonnât une trahison expiée de resle, et qu'elle saurait faire oublier à force d'amour ! Mais Lauraguais était prisonnier d'Etat, et Dieu seul eût pu dire le terme de sa captivité. Rien sans doute n'est déplorable, à propos de sentiment, comme la réalité et les exigences matérielles qu'elle traîne à sa suite; Sophie n'était pas femme à vivre de l'air du temps, et, pour peu que la détention du comte se prolongeât, elle était bien forcée de convenir à part elle qu'en congédiant M. d'Hénin, elle étranglait la poule aux œufs d'or.
Les mêmes préoccupations et les mêmes incertitudes la retinrent chez elle le lendemain, et elle ne mit le pied dehors que pour se rendre à l'Opéra où elle chantait ce soir-là. En entrant dans le foyer des acteurs, elle rencontra sa camarade, mademoiselle Chevalier, artiste de mérite qui avait créé, entre autres, le rôle d'Armide avec une rare perfection. Celle-ci l'aborda avec l'air d'une hypocrite compassion .
— Pauvre chère, que je vous plains!
— Grand merci. Et pourrait-on en connaître la cause?
— Dieu du ciel ! vous ne savez donc rien ?
— Noh vraiment, et vous me rendriez service...
— Mo promettez-vous d'avoir du courage?
— Je vous promets tout ce que vous voudrez, pourvu que vous vous expliquiez.
— Vbtis êtes veuve, ma chère!
— Veille? De qui?
— Voilà une question ! Il y en à donc plusieurs?
— Ma chère atiiîe, entre nous, vbiis savez qii'on en a autanlqu on peut, et je vous dirai que votre éionnement est maladroit, il donnerait à eiitendre...ce qui n'est pas, j'eii siiis sûre.
— Vous avez de l'aigreur ce soir, mademoiselle, mais il faut bien pardonner quelque chose aii malheur ; seulement, cela me pijrie à croire que Vous eh savez pliis long que vous ne voulez le pài-àitre.
— Oh ! l'iiidigne femme ! Quand je vous dis que de- |)iiiâ hier je ne siiis pàé sortie et que je n'ai reçu personne.
— Allons, je vous crois, là. d'Hénin et le duc de Nivernais ont été arrêtés parles gardes des maréchaux de France, aii mortieht ou ils niettaient l'épée à la rhain, ce matin, aii bois de Vincennes. Vous deviez àù moins prévoir cette rencontre, car il parait que leur querelle a eu lieu chez vous.
— Eh bien ! jusqu'ici je îie vois pas le grand malheur. L'intervention des g^desdela connétablie, il nie semble, était fort opportune, au contraire; elle a empêché toute effusion de sang.
— Assurément, et ce serait pour le mieux, si cela se bornait là. Mais nos seigneurs les maréchaux voudront juger, et, quelle que soit la bénignité de leur sentence,, il
est à craindi'e qu'ils ne vous privent pour un bori mois au moins de votre prince.
— N'est-ce qile cela ?
— Comment! c'est bien assez, je pense. Et vous ne vous arrachez pas les cheveux, et vous ne vous couvrez pas d'un ciiice 1 Qu'est-ce donc qiie cela veut dire?
— Que votre mauvaise nouvelle esit délicieuse , et que je ne puis résister au désir de vbUs embrasser pour votre peine ! Vous êtes ma meilleure aiiiie, Chevalier !
Mademoiselle Chevalier la regarda d'un air ébahi ; Sophie lui éclata de rire au nez et courut s'habiller. Elle trouva sur sa roule Gluck qui heUi-tait à la loge de Pillot, le successeur indigtie dèGéliotte ; elle ^'accrocha à son habit, et l'entraina cliez elle,
— M'en voulez-vous encore ? lui dit-elle.
— Nôii, répondit le Compositeur, je suis trop Hëut-euî pour conserver la moindre rancune.
— Diable! tout le monde est donc heureux aujourd'hui ! (Jue vbùs est-il arrivé; cher maître ?
— Un billet de quatre lignes, pas davantage.
— Ce n'est pas trop! Et c'est d'une feihme, bien entendu ?
— Et d'une très-jolie femme encore !
— Qui vous veut du bien ?
— Oh! beaucoup de bien ; je vous en fais juge : lisez,, Mademoiselle Arnould prit le billet qu'il lui tbiidait.
— De madame la Dauphine ! s'écrià-t-elle èti apercevant la signature de Marie-Antoinette.
— Oui, elle a appris ce qui s'est passé entre M.d'Hénin et moi ; elle m'assure que justice sera fëite. Est-il vrai que le prince soit à l'Abbaye ?
— J'ignore où il est, mais ce qui parait certain, c'est que le prince et M. de Nivernais ont été arrêtés par ordre de ia connétablie, à la suite d'une querelle où le duc a pris chaudement votre parti. Je n'en sais pas davantage, et ces renseignements, je les tiens de Chevalier; si vous en voulez plus long, questionnez-la.
— Je vous quitte, j'ai à parler à Pillot.
— Allez, mais sans rancune, n'est-ce pas?
— Sans rancune. Toutefois, quand nous répéterons, ce ne sera plus chez vous. Vous avez trop d'adorateurs, pour que cela soit possible,
Sophie joua comme un ange ; jamais elle n'eut plus de verve et de passion : on donnait ce soir-là Y Amour et Psyché ; naturellement elle faisait Psyché. En rentrant chez elle, elle trouva une longue épître du prince; il se donnait un mal bien inutile pour la consoler. Comme cette missive ne contenait rien autre chose que ce que le lecteur sait déjà, nous nous dispenserons de faire figurer ici ce billet qui, on s'en doute, était loin d'être un chef-d'œuvre épislolaire.
Ainsi que l'av-ait prévu mademoiselle Chevalier, la connétablie appela les deux champions à sa barre, et, quatre jours après, elle rendait un jugement qui condamnait MM. d'Hénin et de Nivernais à une prison de six semaines. L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés fut désignée comme le lieu de détention du premier, et la Bastille pour le second.
Le veuvage de mademoiselle Arnould attira dans son appartement du Palais-Royal toute la jeunesse de la cour. Dès le lendemain de l'embastillemenl du prince, son salon ne désemplissait pas. En fait d^amour, les absents
sont des gens morts, et c'était à qui succéderait au défunt. La concurrence devait naturellement établir une hausse énorme ; les offres montèrent progressivement à un taux fabuleux.
— Jamais, disait plaisamment Sophie, je n'avais été estimée autant.
Et cependant, à l'étonnement de tout Paris, à chaque ouverture, la cantatrice secouait négativement la tête de façon à ne laisser aux poursuivants que bien peu d'espoir. On savait quelle fine mouche elle était ; on crut d'abord ces refus une amorcepour élever les enchères. Cependant, comme elle tenait bon, il fallut bien, de guerre lasse, admettre la sincérité d'une résolution qui ne se démentait point. Mais c'était à faire appréhender l'approche de la fin du monde, A quoi attribuer un semblable désintéressement? On avait beau chercher, on ne trouvait aucune réponse raisonnable à une question qu'on s'adressait comme bonjour dans la rue ou au foyer de l'Opéra. Comme c'est assez l'habitude en pareil cas, on supposa tout, excepté ce qui était vrai. Mais qui, diable ! se fût imaginé qu'elle pensât encore à ce pauvre Lauraguais dont l'arrestation avait occupé tout le monde huit jours durant, et auquel, à l'heure qu'il est, on ne songeait pas plus que s'il n'efit jamais existé?
Remarquons aussi que M. d'Hénin n'avait pas peu contribué à donner un notable relief aux brillantes et séduisantes qualités du comte : l'on perd ou l'on gagne à toute comparaison, et la valeur réelle de ce dernier ne rejaillissait que plus éblouissante devant la complète nullité de son successeur. Lorsqu'elle rompit avec lui pouj" les causes que nous savons, elle l'aimait ; mainte-
rtant, ce n'était plus de ramoiir, c'était de l'idDlàtrie. Et piiiSj il était niollieureux, persécuté, emprisonné ; et puis, malgré l'apparence dégagée avec laquelle il avait appris sa perfidie, il en avait été froissé au cœur, et elle brûlait de réparer un tort dont elle avait été, du reste, la victime première. El puis enfin, l'absence, une séparation d'un mois ou deux avaient plus que suffi pour chasser de sa mémoire les petites taches et ne laisser subsister que les points lumineux. Sophie pleurait son Lauraguais comme Héloïse pleurait Abeilard au fond de son cloitre.
La claustration quasi monacale à laquelle, depuis l'emprisonnement du d'Hénin, elle s'était volontairement condamnée, ne se démentit point ; elle ne paraissait â l'Opéra que pour jouer ; la porte de sa loge était défendue aussi bien que celle de son appartement. On s'épuisait de plus en plus en hypothèses, se demandant ce qu'une ardente et joyeuse fille comme elle pouvait faire, sevrée de plaisirs et d'amour. Ses femmes, dont on déliait bien la langue à prix d'or, ne pouvaient dire que Ce qu'elles voyaient, et les renseignements se réduisaient à ceci : Mademoiselle a des vapeurs, elle pleure sôtjvent, et sa seule distraction est de gronder, de se mettre en fureur à propos de rien. Ces bulletins étaient peu satisfaisants, et la curiosité publique, en dépit de ses efforts pour sortir de l'ornière, eût pu demeurer longlenips dans le Statu quo, sans une circonstance qui changea les Choses du tout au tout.
Mademoiselle Arhould avait été désignée pour chanter à la cour. Elle dût partir pour Versailles avec ce que rOpéfë comi)lait alors de meilleurs sujets : Pillot. Gélin,
Laf rivée pour le chant; et pour la danse, bièrt supérieure alors au chàflt ': V.eslris, Laval, Lyonnais et mesdemoiselles Lany, Vestris, Guirtiard et Allard. La troupe voyageuse prenait ses ébats sous la conduite de Rebel, tout Pécemment fait cordon de Saint-Michel. Ce fut \e Dardanus de Rameau (Sacchini ne devait traiter le même sujet que longtemps après) que Ton choisit poiir être exécuté devant ce public chamarré.
Louis XV était souffrant et rte devait pas paraître, et, partant, madame Dubarry. LaDauphine, aux divertissements de la cour, allait donc jouer le rôle de souveraine, tout comme s'il n'y eût eu a Versailles ni roi ni favorite; c'était prendre un avant-goût des honneurs par lesquels elle avait à passer pour arrivera l'échafaud. Mais qui eût prévu cela alors? Les fleurs obstruaient la gueule de l'abîme \eri lequel chacun se précipitait en chantant;, le rire aux lèvres, dans le plus Complet aveuglement. A la représentation de Dardànus, la Dauphine parut dans sa loge accompagnée de Mesdames filles du Roi et de madame de Noailles, si connue depuis sous le nom de madame Y Etiquette.
Le directeur Rebel avait fait en sorte que le spectacle ne fût point trop indigne de l'illustre auditoire deVaût lequel ses artistes allaient jouer. Chacun rêpOhdit à son attenté; Sophie la surpassa. Il y avait dans le personnage de Céphise un rapport si frappant avec Télat de soh àme, Dardànus devait si naturellement lui rappeler Lauraguais, son Dardànus à elle, elle s'identifia tellement avec un rôle qui était une perpétuelle allusion à ses peines secrètesj è sa douleur cachée, qu'elle fUt sublime de pathétique et d'inspiration. Garrick qUi, plus tard, lors
qu'il vint en France, la proclama la première tragédienne de Paris, s'il eût assisté à cette représentation de Dardanus, l'eût proclamée la plus grande tragédienne du monde. La sensation qu'elle produisit fut si profonde que, malgré la présence de la Dauphine, malgré l'usage qui interdisait d'applaudir aux spectacles de la cour, toute l'assemblée trépignait d'enthousiasme ; Marie-Antoinette n'était pas la moins émue.
— Madame de Noailles, dit-elle à celle-ci, vite, claquez des mains ; cette actrice est merveilleuse, et voilà une salle entière qui grille d'envie d'applaudir, et qui n'ose !
— Mais, madame. Votre Altesse Royale ignore donc que l'étiquette?...
— Je sais, je sais... Mais vraiment mademoiselle Arnould mérite bien une exception. Voyons, c'est donc bien difficile ce que je vous demande?
— Je supplie Son Altesse Royale d'observer...
— Ah ! madame, répliqua la Dauphine avec une visible impatience, vous êtes de glace ! Mais, si vous avez si grand'peur de pécher, je battrai des mains moimême.
— Votre Altesse n'y pense pas! s'écria la duchesse épouvantée, puisqu'elle l'exige, j'obéirai.
Et elle se mita applaudir. On ne pouvait se méprendre sur cette manifestation isolée, partie de la loge de la Dauphine et venant d'une femme aussi réservée et aussi formaliste que madame de Noailles. Cela fut regardé comme un signal ; toute la salle retentit aussitôt d'applaudissements et de cris frénétiques, au grand scandale des vieux courtisans qui n'avaient jamais assisté à aussi
énorme inconvenance. Ces transports n'eurent d'autre fin que celle de la pièce,
Sophie, étendue sur une bergère, couverte encore du vêtement de Céphise, était comme accablée sous le poids de cette ovation si flatteuse par son étrangeté et la qualité de l'auguste auditoire auquel elle la devait. Elle n'était pas encore revenue de sa première émotion,qiiand on lui annonça dans sa loge la visite de M. de Saint- Florentin.
— Mademoiselle, lui dit le ministre, c'était bien mon intention de vous remercier du plaisir infini que vous nous avez fait à tous et à moi personnellement. Mais je dois d'abord m'acquitter d'une mission que je me sens doublement heureux de remplir. Madame la Dauphine m'envoie vous féliciter de sa part et vous assurer de sa protection toute spéciale.
— Monseigneur, je ne sais comment reconnaître...
— Et maintenant que j'ai parlé au nom de Son Altesse Royale, si je pouvais vous être utile en quelque chose...
— Eh bien ! monseigneur, vous le pouvez ! s'écria Sophie en se précipitant à ses genoux.
— Dieu du ciel ! à mes genoux, mademoiselle ! relevez-vous, je vous en prie, quoique cette posture ait un charme que je ne saurais exprimer : on jurerait que vous recommencez une scène de votre rôle de Céphise.
— Hélas ! monsieur le comte, vous dites plus vrai que vous ne pensez. C'est encore un scène de Céphise, de Céphise qui redemande aux dieux et aux hommes son Dardanus.
— Ah ! je comprends : M. le prince d'Hénin...
Sophie fit un geste tellement significatif, que le comte vit à merveille qu'il était à côté de la vérité.
— C'est donc le duc de Nivernais? reprit-il aussitôt.
— Mais pas d'avantage, monseigneur.
— Alors, mademoiselle, je vous avouerai que je n'y suis pas du tout.
-- Je le vois bien, monseigneur, ajouta-t-elle en souriant, et je vous étonnerai fort en vous disant son nom,
— J'écoute de mes deux oreilles.
-^ C'est... M. de Lauraguais.
— Lecomle de Lauraguais!..Mais,sijene me trompe...
— Monseigneur, je l'aime toujours!
— Je vous jure, mademoiselle, que je ne m'en serais jamais douté ; il me semblait...
— Vous avez raison, monseigneur, mais je n'ai pu l'oublier, quoi que je fisse... Oh! rendez-le-moi, monsieur le comte, rendez-le-moi ! Songez qu'il y a trois grands mois qu'il se meurt d'ennui à Metz... N'a-l-il pas suffisamment expié les torts qui lui ont valu les rigueurs de Sa Majesté?-..
— Mademoiselle, les torts du comte sont plus graves que vous ne les supposez. Je veux bien croire que la plume de M. de Lauraguais soit plus rapide que sa réflexion, mais cela ne peut passer pour une excuse ; le mal n'en est pas moins fait. Dernièrement encore, la liberté du comte a été refusée à sa famille et à sa femme... et vous concevez qu'après de pareils refus, il ne peut vous la devoir.
— Eh bien 1 monseigneur, qu'il la doive à la clémence du roi! Il a été puni ; son châtiment serait-il donc sans
fin? 11 eût conspiié conlre l'État au lieu do. persifler la Sorbonne, qu'on n'eût i»u le frapper d'avantage.
— Tenez, mademoiselle, ne parlons pas politique, si vous m'en croyez, répondit le comte avec un sourire, Toutefois, vous avez eu raison de beaucoup compter sur la clémence du roi ; elle est infinie, et M. de Lauraguais pourrait bien s'en ressentir.
— Serait-ce un engagement, monseigneur?
— C'est du moins une espérance.
— Oh ! non, oh ! non, monsieur le comte, c'est bien là une promesse, une promesse de gentilhomme : M. de Lauraguais serait à cette heure en liberté, que je ne seraispasplus tranquille. Je vous remercie, monseigneur.
M. de Saint-Florentin sourit de nouveau et disparut en adressant un geste protecteur à la cantatrice.
Mademoiselle nobbo.
Un soir, quelques jours après son succès inouï à la cour dans la tragédie lyrique de Rameau , Sophie était renfermée au fond de son boudoir, impatiente, l'oreille au guet , écoutant à chaque instant si l'on n'ébranlait point la sonnette d'entrée. Toute sa soirée se passa de la sorte ; personne ne se présenta.
— Il sera sans doute allé, se disait-elle, à l'Opéra, croyant m'y rencontrer. Il viendra après.
Le mortel fortuné si vivement attendu , vous supposez qui c'est ? Oui, c'est lui, lui-même, Lauraguais, devant qui les portes de la citadelle de Metz se sont enfin ouvertes ! Cet heureux événement est le miracle de l'amour seul, et le comte ne peut l'ignorer. La prière de Sophie a été plus puissante auprès du ministre que celle de la femme légitime et de tous les Brancas ; M. de Saint- Florentin a été fidèle à l'espèce de promesse qui lui avait été arrachée : Lauraguais est libre à l'heure où nous sommes, Lauraguais est à Paris !
A Paris, c'est-à-dire à quelques pas d'elle ; et il n'est pas encore venu la voir ! Assurément, il l'aura crue à l'Opéra ; et pourtant , il n'avait qu'à parcourir l'affiche pour se convaincre du contraire. Mais la liberté devait immanquablement lui avoir tourné la tête , cette mauvaise tête, cause déjà de tant de folies, et qui lui en ferait tant commettre encore !... Enfin, c'était quelques heures d'ennui à dévorer : le spectacle achevé, il volerait chez elle. Elle donna l'ordre de ne laisser entrer qui que ce fût, Lauraguais excepté.
Quel charmant chapitre d'amour elle prévoyait ! El ce maudit Opéra, qui était éternel ! L'heure oii d'habitude l'Académie-royale de musique fermait ses portes était plus qu'arrivée. Il est vrai que , ce soir-là, une débutante dans l'art de Terpsichore tentait le sol mouvant des planches , ce qui motivait , de reste , cette lenteur qui la désespérait. Son seul soulagement était de maudire la pauvre fille dont le sort se décidait en ce moment:
— Cette Robbe ne pouvait pas choisir un autre jour ! Je donnerais de bon cœur cent louis qu'elle fût huée du parterre aux quatrièmes loges, la peste !
N'y pouvant tenir davantage , elle envoya un de ses gens s'assurer où en était le ballet. Le valet revint quelques instants après ; tout était fini depuis une grande demi-heure. Sophie devint pàlC;, et deux larmes se suspendirent à ses longs cils bruns. Elle devait renoncer à l'espoir de voir le comte, qui n'eût pas attendu jusqu'à cette heure à se rendre chez elle , si tel eût été son projet. Hélas ! sa soirée allait se passer tout autrement qu'elle ne l'avait arrangé dans sa tête 1 La vie n'est qu'une amère et lourde chaîne de déceptions , que la philosophie apprend à porter avec insouciance ; Sophie regrettait bien en ce moment de n'être pas philosophe. Plus tard elle ne le fut que trop ; mais l'avenir ne nous regarde point.
Malgré la vanité manifeste d'une plus longue attente, elle fut une heure encore sur le qui-vive, entassant des montagnes de raisonnements pour se persuader que rien n'était perdu. Mais la pendule de Boule de son salon dissipa sa dernière lueur d'espérance. Sophie sonna sa camériste, se fit déshabiller et se coucha l'âme navrée. Elle eût été trop heureuse de pouvoir dormir, mais l'inquiétude la tint les yeux ouverts tant que la nuit dura.
Rien n'était plus naturel, cependant , que Lauraguais consacrât à sa famille sa première journée de liberté ; c'était même une de ces nécessités de convenance dont le comte eût été impardonnable de s'affranchir. Que Sophie laissât donc passer la totalité du lendemain ; jus-
que-là elle était une folle do s'alarmer immodérément. Il était à craindre, il faut bien l'avouer, que Lauraguais n'eût conservé quelque rancune do sa trahison. Nous disons rancune, car Famour ne s'envole pas pour si peu, et un antécédent devait jusqu'à un certain point rassurer la pauvre Arnould ; cet antécédent , vous ne l'avez pas oublié , était sa liaison épisodique avec M. Berlin des parties casuelles , durant le voyage du comte à Ferney. Mais toute celle glace fondrait sous le feu de ses ardentes caresses et de ses baisers. Elle savait que l'homme le plus invulnérable a son côté faible ; chez Achille, c'était le talon, et Lauraguais, qui n'était pas le fils d'une déesse, n'offrait que trop de points at^ taquables à un ennemi intelligent et rusé.
Après s'être tourmentée outre mesure, sa pensée changea de cours , et l'espérance revint de plus belle. L'aurore avait chassé la nuit devant ses teintes azurées, Gt avec elle, cette agitation fébrile , fille de l'ombre et de la nuit. La lassitude ferma tout à fait sa paupière lourde de sommeil, et elle s'endormit, non sans peine, vers le malin. Aussi, la première moitié du jour s'étaitelle écoulée lorsqu'elle quitta le lit. Comme elle tenait fort à n'être pas prise à l'improvisle, bien qu'à son âge un négligé fût plus dangereux pour le visiteur que pour elle-même, elle se fit coiffer, habiller avec une extrême recherche. Dans le cas où Lauraguais se présenterait, il fallait qu'il n'en réchappât point. Il n'avait donc qu'à jouer serré, en supposant qu'il fût déterminé à s'arracher aux enchantements de la sirène, qui, par deux fois , avait si complètement méconnu l'amour qu'elle avait su inspirer.
Elle était encore à sa toilette, dans une atmosphère d'essences et de parfums , lorsqu'on vint lui annoncer la visite... Avait-elle bien entendu? De Lauraguais ! Elle se le fit répéter ; mais c'était bien lui qui attendait dans le salon que la divinité du lieu consentît à l'admettre près d'elle. Le salon n'est fait que pour les indifférents ; c'est une pièce sans poésie où l'on ne reçoit pas ceux qu'on aime. Sophie commanda d^introduire le comte dans son boudoir, comme autrefois. Et quoiqu'elle ne fût qu'à demi vêtue (peut-être parce que, car les femmes savent toujours ce qu'elles font dans leurs plus grandes extravagances ) , elle suivit de près le valet auquel elle avait donné ces derniers ordres; de telle sorte qu'elle pénétrait dans cet étroit et délicieux arcane, par une porte différente^ il est vrai, aussitôt que M. de Lauraguais.
Sophie sentit son cœur bondir dans sa poitrine ; son premier mouvement fut de s'élancer à son cou. L'air froidement affectueux du comte l'arrêta au moment où elle allait céder a cet élan qu'elle réprima à temps.
— Bonjour, ma chère Sophie. Je m'aperçois (JUe ma visite est indiscrète à force d'être matinale ; mais il faut bien excuser quelque chose d'un pauvre prisonnier que trois mois de réclusion ont presque totalement désorienté sur la vie qu'on mène ici. C'est pardieu vrai ! Je reviendrais du Monomolapa que je ne serais pas plus neuf. C'est inouï comme on fait du chemin à Paris en aussi peu de temps I Enfin , hier soir, par désœuvrement, je vais à l'Opéra ; que vois-je ? La plus délicieuse créature qui soit au monde !
— Qui cela?
— Eh ! la débutante donc! mademoiselle Robbe.
— Comme vous en parlez ! quel feu I on jurerait...
— Et on n'aurait pas tort. C'est une divinité que cette fille-là. La connaissez-vous?
— Je ne l'ai pas même vue, répondit sèchement Arnould.
— Diable! c'est fâcheux, je vous aurais priée de m'être en aide pour certains projets... Mais, parlons de vous. Comment vont les amours?... Allons, je suis un étourdi, j'oubliais la mésaventure du cher prince ; sincèrement, je vous plains. Heureusement, sa détention à lui sera moins longue que la mienne de moitié, elle touche à sa fin. Fait-il bien les choses, au moins ?
— Très-bien, monsieur le comte.
— J'en suis enchanté. Et Nivernais est à la Bastille aussi. C'était encore un de vos adorateurs, celui-là. Diantre ! l'État en veut à vos amours ! — Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas hier à l'Opéra ? j'espérais vous y trouver.
— J'avais une migraine affreuse.
— Tant pis , tant pis , vous auriez vu une créature qui joue un peu bien des hanches et des jarrets... Elle est vraiment céleste ! Des yeux noirs longs comme mon doigt ; une bouche créée pour l'amour ; un sourire adorable, et une taille!... Rien que sa taille vaut...
— Quoi, monsieur le comte?
— Tout le royaume de France. S'il était à moi, pardieu, je le mettrais à ses pieds sans hésiter. Madame du Barry ne serait pas digne de lui nouer son cothurne.
— Vous m'en direz tant de bien , mon cher comte , que je finirai par croire que l'abstinence prédispose sin-
gulièrement à trouver exquise la première chose qui tombe sous la dent. Votre mademoiselle Robbe serait encore une merveille, n'eût-elle que le dixième des attraits que vous lui attribuez.
— Vous croyez ! Eh bien ! allez demain à l'Opéra ; elle dansera dans la pastorale de Daphnis et Alcimadure, vous me direz ensuite si ce n'est pas la grâce et la volupté personnifiées.
— Vous piquez ma curiosité ; je n'y manquerai certes pas.
— C'est entendu. J'irai vous baiser la main dans votre loge.
Le comte se leva sur ces derniers mots.
— Vous partez déjà ?
— Oui, vous sentez, le lendemain d'un retour, on ne s'appartient guère. Mais pour rien au monde je n'eusse voulu retarder celte visite-ci. Je sais tout ce dont je vous suis redevable , ma bonne Sophie. Si vous n'êtes pas fidèle en amour, vous l'êtes au moins en amitié, et c''est à vous seule que je dois attribuer un élargissement qui pouvait traîner longtemps encore. Soyez sûre que je ne l'oublierai jamais.
Et il disparut, laissant la pauvre fille anéantie d'un pareil accueil, elle qui, en idée, avait imaginé un tête à tête bien différent et un peu plus passionné. Tout était fini, il ne l'aimait plus ! Il ne l'aimait plus , et cela ne faisait pas un doute ; il avait pris le soin de l'en instruire lui-même ! 11 n'était de retour que de la veille , et déjà sa rivale était toute trouvée. Une pirouette de mademoiselle Robbe lui avait tourné la têle ; et Sophie le connaissait assez pour savoir qu'il remuerait ciel et
terre, afin de cueillir ce fruit tout neuf dont les feux torrosifs de la rampe n'avaient point eu le temps de dévorer la fraîcheur.
— Parbleu ! il faudra voir cette huitième merveille ! Malheur à elle si je découvre daiis son œil la hioindre paille, j'en ferai une t)oulre ! Après tout, le chei™ comte ne la lient pas encore ; il n'en est qu'aux désirs, et ce n'est pas suffisant pour faire désespérer de la partie.
Le lendemain soir, mademoiselle Arnould n'eUt garde de ne point se trouver à la pastorale de Daphnis et Alcimadure; elle avait une loge à elle dti elle trônait assidûment lorsqu'elle ne jouait pas , et où se réunissait tout ce que Paris et Versailles avaient de ronéâ et d'élégants.
La pièce en question était originairement , patois et musique ( car elle fut d'abord exéciitée en patois languedocien ) , de la composition de Mondonville , dont la musique religieuse faisait alors la fortune des concerts spirituels ; avec Géliotte , Latour et mademoiselle Fell, tous trois Languedociens , pour interprètes. Le succès qu'elle avait eu d'abord avait suggéré l'idée de la reprendre , en y apportant certaines hiodificalions , entre autres celles d'un langage plus naïf qti'intelligible. Et l'on comptait beaucoup sur cette œuvre rhabillée par l'abbé de Voisenon , le grand arrangeur de l'époque.
Qu'on se rassure, nous ferons grâce au lecteur de l'analyse de cette bergerie, que le public accueillit avec des applaudissements tels que (ce qui ne s'était point encore passé à l'Opéra), les acteurs et la musique furent obligés de suspendre leur exécution pour donner un
libre cours aux bëttertienls de mains. Qu'il suffise de savoir que le rôle d'Alcimadure était tenU par rriadame Larrivée, celui de Daphnis par Le Gros , auquel, âarlS celte fctéatibti, tiri pbUvait reprocher de n'avoir pas la vérité, la slluplicilé charmëlite et là tendresse ingéniie qu'y avait, ori s'en souvenait eiieore, déployé Géliolle.
Mais de furent les daiîseâ qui firent lé grand succès lié 6ëtté paêlbralë, par leUr allUre pluâ que VolUptiiëù'se.
Eiès le preiliier acte, la débutarltè dvail à s'escrimer danà Un pas de cinq avec Gardel, d'AUberval, mesdemoiselles Guimard et Pesliii. A peine parut-elle, qu'elle fut saluée par un tonnerre de bravos. C'était sa figure qu'on applaudissait.
Mademoiselle Robbe était uUe belle brune avec des yëux lotigs comme le doigt, poiir ne pas louchët à l'èxpressioii de Lauraguais, une bouche aussi colorée et aussi fraîche qu'une grenade encore inondée de rosée, iih irtientoh ravissant et de petites joues rondelettes, sur lësqueli^ s'épanouissait une légère couche de fard dont elles eussent fort bien pu se passer.
Mais, pour une danseuse, le visage n'est que le visage, et ne saurait dispenser du reste, tout céleste que vdus le supposiez. Celle-ci était taillée en Vénus : épaules adrinrables, quoique ce fût une enfant, bras délicieusement arrondis, hanches vigoureuses et saillantes, jambes parfaites; un vrai morceau de roi, pour tout dire. (Il est fort à parier que cette locution date de Louis XV et de son Parc aux Cerfs).
En la voyant paraître, Arnould pâlit sous son rouge :
— Si ce n'est pas une sotte, je suis perdue ! murmura-t-elle entre ses dents.
Le succès qu'elle obtint dans le pas de cinq ne fit que donner plus de corps à cette mentale appréhension. Une femme jalouse s'abuse peu. Comme ses réflexions ne sont que pour elle, elle sait mettre tout amour-propre de côté et estimer le fort et le faible de sa rivale. Sophie, en ce moment, pouvait être quelque peu injuste envers elle-même; mais, en tous cas, mademoiselle Robbe avait l'avantage de l'inconnu, avantage immense contre lequel il devient bien difficile de lutter, avec un amant d'une nature aussi inflammable que Lauraguais.il est des choses qui pour certaines gens seront de véritables liens, et qui pour d'autres auront l'effet contraire. Lauraguais avait vécu avec elle en mari, beaucoup plus en mari qu'avec sa propre femme, vertueuse et digne créature qui souffrait sans se plaindre des dédains de son volage époux ; beaucoup plus, répétons-nous, car il avait de Sophie deux beaux enfants que la cantatrice faisait élever aux portes de Paris : et Àrnould connaissait assez l'homme pour s'effrayer de ce qui, avec tout autre, eût été un motif de sécurité, une attache presqu'indissoluble.
Mademoiselle Robbe se tira à merveille de ce qu'elle avait à faire dans cette pantomime lascive, qu'on accueillit avec un enthousiasme voisin de la frénésie. Elle enchanta même auprès de mademoiselle Guimard, ce qui n'est pas peu dire, et donna la plus haute idée de son avenir chorégraphique. La pauvre Sophie parut anéantie de ce triomphe plus que suffisant pour monter une tête moins ardente que celle du cher comte. La porte de sa loge s'ouvrit brusquement. Elle se retourna au bruit et aperçut Lauraguais dont le visage reflétait la jubilation.
— Eh bien ! fit-il sans autre exorde. Comment la trouvez-vous?
— Mademoiselle Robbe?
— Parbleu ! qui donc?
— Mais c'est un début heureux, et ce sera une doublure agréable de mademoiselle Allard.
— C'est tout ce que vous avez vu, vous?
— Que voulez-vous que j'aie vu de plus ?
— Ecoulez, ma chère Sophie, quand on est jeune et aussi jolie que vous l'êtes, on a très-grand tort d'être injuste envers les autres. La beauté de mademoiselle Robbe ne peut vous empêcher de dormir, rassurez-vous ; cela admis, voyons, soyez sincère : n'est-elle pas adorable?
— Adorable.
— N'a-t-elle pas le plus charmant visage du monde?
— Le plus charmant visage du monde, répéta Sophie avec une docilité de faux aloi bien propre à le faire sortir des gonds.
— Vous êtes, corbleu, insupportable ce soir! Vous me feriez damner !
— Combien vous êtes déraisonnable ! Je parle comme vous et vous vous fâchez.
— Oh! sans doute, mais vous seriez désespérée qu'on prit à la lettre ce que vous dites.
— Qui vous le fait penser?
— Ce n'est pas assez évident :
— Cette petite vous a tourné la tête.
— Je ne m'en défends pas, mais convenez qu'on la perd tous les jours pour beaucoup moins.
Sophie se leva avec un geste de fébrile impatience, mais que Lauraguais ne remarqua point.
— Vous partez ?
— Oui, je rentre.
— Quoi ! vous ne restez pas? Il paraît qu'au troisième acte, elle dansera un pas délicieux dont elle s'est supérieurement tirée aux répétitions.
— Il faudrait avaler la danse des amazones du second acte, et je ne m'en sens nullement le courage. Êtes-vous homme à me sacrifier mademoiselle Robbe et à m'accompagner? Nous causerons.
— Eh bien! franchement, non. Je tiens à mon troisième acte, on m'en a dit tant de bien que ma curiosité est au comble; et puis, l'Opéra pour moi, après une abstinence de trois mois, devient du fruit tout nouveau...
— Dont je serais désolée de vous priver. Au revoir donc.
— Au revoir.
Mademoiselle Arnould effectua sa retraite et poussa derrière elle la porte de sa loge avec une fureur comprimée. Elle était trop exaspérée* pour que sa colère ne rejaillit pas sur quelqu'un ou sur quelque chose ; en rentrant elle brisa des Sèvres dont M. d'Hénin lui avait fait cadeau; elle gronda, chamailla ses gens, et l'épuisement seul mit fm à ce besoin immodéré de taquineries à l'égard de ses domeâtiques^ de destruction à l'endroit de ses meubles.
Le surlendemaiUj au foyer où elle rôdait avant d'entrer en scène, le bruit généj;al courait que, de tous les prétendants aux faveurs de mademoiselle Robbe, le
comie était celui qui avait le plus de chances, ot Ton ne faisait pas un doute qu'il ne l'emportât sur ses nombreux concurrents. C'était le plus charmant vaurien et le plus magnifique souteneur do filles de tout Paris, et il avait dû mettre de côté un trimestre entier le temps qu'il avait langui dans sa citadelle de Metz.
A chaque pas, elle entendait répéter le même refrain : c'était la nouvelle du jour. Si la danseuse semblait hésiter encore, ce n'était qu'un manège assez grossier de la mère (elle avait une mère) dont personne n'était dupe. Ce soir-là, Sophie apporta dans son chant une mé^ lancolie si vraie, un désespoir si profondément senti, que chacun se retira , l'âme serrée, les yeux gonflés. On fit honneur de ce succès de larmes au talent de l'actrice ; qui pouvait deviner qu'elle dût toute cette éloquence à la secrète affliction qui la mordait au cœur ? On l'applaudit à outrance, mieux eût valu la plaindre.
La semaine s'écoula pour elle dans un grand accablement. Elle se dit malade pour se dispenser d'aller à l'Opéra, et s'enferma opiniâtrement chez elle sans chercher à échapper aux noires vapeurs dont elle était la proie. Sa porte était murée pour tous ; Lauraguais seul avait été épargné dans cette exclusion générale.Mais l'ingrat ne paraissait pas se beaucoup soucier de jouir des faveurs de l'exception : il l'avait tout à fait oubliée! Que lui importait qu'elle souffrit ou non? Il ne pouvait ignorer cependant son état officiel, et quand toute la cour s'inscrivait chez elle, lui seul s'affranchisait de celte banale manifestation d'intérêt ! Ce n'était pas seulement de Tindifférence, c'était de la cruauté. Il fallait qu'elle fût bien folle de se préoccuper davantage de l'abandon
de celte âme froide, sur le compte de laquelle elle s'était si complètement abusée.
Si Sophie eût voulu quelque peu raisomier, elle n'eût accusé qu'elle-même de la déserlion do son amant. Il faut une affection bien robuste pour survivre à deux trahisons, efLauraguais était plus qu'excusable de ne point s'exposer à une troisième. Mais ce n'était point là le sentiment de mademoiselle Arnould, qui était loin de partager le préjugé général sur ces sortes d'énorrnités. Aussi, à ses yeux, le comte était-il un monstre de légèreté et d'ingratitude digne d'être voué aux dieux infernaux, et méritait-il l'atroce châtiment que firent éprouver les bacchantes à Orphée, ce Gluck des temps mythologiques.
Un matin, que la pauvre Sophie se désolait de plus belle, la tête enfouie dans les coussins de son sofa, on vint lui annoncer Pinfidèle.
— C'est donc tout de bon que vous êtes malade? — Qu'avez-vous, ma chère enfant?
— Je souffre.
— Où cela?
— Partout
— Mais enfin, où cela? Partout n'a jamais été une réponse.
— A votre aise; mais je ne puis vous répondre que cela.
— Je comprends, vous avez vos vapeurs.
— Soit, vous devez mieux vous y connaître que moi, vous qui faites de la médecine et qu'on a envoyé à Metz pour en avoir trop fait. Puisqu'il en est ainsi, il ne me reste plus qu'à vous demander un remède.
— Voyons le pouls.
— Le voici.
— De la fièvre? — Un repos absolu.
— Merci du remède ! Depuis huit mortelles journées, c'est ma seule tisane. Vraiment, vous méritiez être docteur.
— Alors, c'est de la distraction qu'il vous faut.
— Bravo ! jainie mieux cela. Vous êtes plus près de la vérité, car je m'ennuie terriblement.
— J'en étais sûr.
— Vous êtes si perspicace 1 Et quelle distraction, s'il vous plail"? Je^vous préviens d'abord que tout m'est insipide, qu'il n'est pas un plaisir qui ne me soit fade jusqu'au dégoût!... Maintenant, j'attends l'ordonnance.
— Vous croyez m'embarrasser? Ce qui vous ennuie, c'est d'avoir un cœur dont vous ne sachiez que faire ; en un mot, la cause unique de cette atonie momentanée, c'est de n'avoir pas d'amant. Avec un amant, vous reconquérez, et votre teint de rose, et votre gaité, et votre entrain. L'ordonnance, la voilà.
— C'est admirablement bien raisonné. Cela une fois, admis, vous vous chargez de m'en trouver un ?
— Que diriez-vous s'il était tout trouvé ou retrouvé, pour m'exprimer plus rigoureusement?
— Retrouve! s'écria Sophie qui crut comprendre.
— Retrouvé.
— C'est donc un... ancien?... un infidèle?
— Infidèle? Non. S'il vous a quitté, cela n'a certes pas dépendu de lui.
— De quoi donc?... fit-elle toute palpitante.
— Des quatre murailles d'une prison d'Etat.
— l-4li —
Le cœui" de la canlatrice dansait des sarabandes dans sa poitrine.
Lauraguais lui revenait au moment même où sa dernière lueur d'espoir s'était envolée. Il avait donc voulu, avant de lui pardonner, lui faire endurer une partie des souffrances que son infidélité à elle lui avait causées ; mais ce n'était, au fond, qu'une épreuve, qui, à ses yeux mêmes , avait assez duré, et à laquelle il était temps de mettre fin... Ce bon Louis !
Elle attendait un mot, un seul pour se jeter dans ses bras. 11 était évident qu'il s'amusait à prolonger son incertitude. Elle lui dit, la rougeur du tjpnheur au front, avec ces ineffables tressaillements de l'amour heureux ou près de l'être :
— Et... son nom?
— Parbleu ! vous ne devinez pas?
— Non, je vous jure, répondit-elle avec une adorable hypocrisie.
— Diantre ! le chiffre des prisonniers que vous avez aimé est donc bien considérable que vous ayez peur de Bepas tomber juste?
Elle prit cette boutade pour une dernière vengeance. Elle l'accepta avec résignation, comme un châtiment mérité, après lequel le pardon n'allait pas longtemps se faire attendre.
— Eh bien ! ajouta-t-elle, le nommerez-vous ?
— Puisque vous ne comprenez pas à demi-mot , c'est M. d'Hénin.
Sophie devint pâle comme une morte.
Et c'était à celte affreuse déception que devaient aboutir le rayon d'espérance, la lueur trompeuse qui, un in-
slant, avaient Ijrillo devanl elle! Elle crut qu'elle allait se trouver mal ; mais la fierté de la femme vint en aide à son courage défaillant ; elle se fût tuée, si elle eût pensé que Lauraguais pénétrait ce qui se passait en elle.
— M. d'Hénin? articula-t-elle de l'air le plus naturel qu'elle réussit à prendre. Mais vous riez; il est à l'Abbaye.
— Il en est sorti ce matin, ainsi que Nivernais de la Bastille.
— En effet, il y a six semaines, tout autant, qu'ils sont incarcérés, par jugement de nosseigneurs les m.aréchaux.
— Et le prince serait déjà à vos pieds , sans une petite circonstance qui ne laisse pas que de lui faire un peu mal au cœur.
— Qu'est-ce?
— Madame la dauphine lui a fait dire qu'elle avait été informée de la scène scandaleuse qui avait eu lieu 3hez vous, qu'elle n'ignorait pas que tous les torts fussent ie son côté ; et, cela étant, elle trouvait convenable que !e prince fit une visite au chevalier Gluck. Lorsqu'un conseil part de si haut, il peut bien passer pour un orire. Votre Médor l'a compris ainsi et s'exécute en ce uoment avec toute la bonne grâce d'un chien auquel on îrrache un os. Mais ne vous impatientez pas trop; de pareilles visites ne se prolongent guère, et je ne serais )as étonné que le cher prince, au moment où je vous )arle, ne montât les marches de votre escalier.
— Qj.i'il s'en dispense , s'écria Sophie. Je vais donner les ordres pour qu'on ne le laisse pas entrer.
— Et pourquoi donc? Ètes-vous folle !
— Pourquoi ?... Vous l'aviez parfaitement bien jugé, sans vous en douter ; cet iiommc-là est capable , trèscapable de faire mourir une femme d'ennui : et je m'ennuie déjà trop pour avoir besoin d'un aide !
— y songez-vous ! mais cela n'a pas le sens commun ! Que diable ! il a droit à des égards... N'a-t-il pas payé toutes vos dettes ?
— Oh ! il y a longtemps que nous sommes quittes ! Seigneur Dieu! je ne passerais pas bail avec lui, étalâtil devant moi tout l'or que charrie le Pactole !
— Sérieusement , c'est à ce point ? Ma requête è M. Sirebeau était donc moins un hors-d'œuvre que je ne me l'imaginais? Quoi! vous ne vous sentez pas le cou rage de garder l'orange jusqu'à ce qu'elle ait exprimé tout ce qu'elle a de jus ! Allons ! un peu de forces !
— Oh ! s'il se présente, ce sera pour recevoir sor congé! C'est une affaire décidée.
— Réfléchissez à mon ordonnance : Un amant, c'es de toute nécessité. Conservez au moins celui-ci jusqu'i ce que vous l'ayez remplacé... avantageusement.
— Monsieur de Lauraguais , je souffre, et cela vou; a dû sauter aux yeux, ce qui ne vous empêche pas d( me persifler sans pitié ; je vous croyais plus généreux
Une soubrette coupa le dialogue en deux par sa brus que apparition :
— Mademoiselle, M. le prince d'Hénin est là qu demande à être introduit près de vous.
— Que vous disais-je ? fit Lauraguais.
— Que faut-il répondre?
Sophie sembla hésiter ; puis , elle reprit avec un air de résolution :
— Faites entrer M. le prince.
liU chasse à l'amant.
L'espérance ressemble à ces plantes vivaces dont les racines, quoi qu'on fasse, sont tellement profondes qu'on ne saurait entièrement en purger le sol qu'elles envahissent. Le ton dégagé de Lauraguais ne rendait guère vraisemblable la supposition d'une secrète jalousie ; quelque amertume eût percé dans son ironie , tout au contraire dénuée du moindre fiel. Mademoiselle Arnould ne se découragea point, néanmoins; elle voulut tenter un dernier effort. Le meilleur moyen de rentrer en grâce était évidemment de remercier le prince avec un éclat qui fût, devers l'amour-propre de celuici, une compensation à la blessure grave qu'avait dû faire l'infidélité de sa maîtresse.
— S'il n'est que piqué, se dit-elle, une rupture définitive avec le d'Hénin peut mêle ramener. Après tout, en [•ompant sur-le-champ, à quoi m'expose je? Dussé-je nendier, je ne serai pas une minute de plus à cet Bxécrable sol. Ainsi donc, au petit bonheur ! Mais si j'ai le l'esprit, c'est ici ou jamais le lieu d'en montrer.
qi
L'arrivée du prince mit fin à ces réflexions. Il se jeta en véritable affamé sur la main de Sophie, qu'il dévora de baisers. Il ne remarqua pas d'abord le comte qui se tenait dans un angle, et ce ne fut qu'après ce premier feu auquel mademoiselle Arnould ne répondit que fort modérément , qu'il s'aperçut de la présence de son odieux rival.
— M. de Lauraguais ! articula-t-il avec la mine la plus bouffonne.
— Vous me supposiez encore à Metz, peut-être? dit celui-ci en souriant. La nouvelle de mon élargissement n'est donc pas parvenue jusqu'à l'Abbaye?
— Si fait, monsieur, mais je ne m'attendais pas...
— A me rencontrer ici? Je le conçois; mais tranqnillisez-vous, monsieur, je n'y suis qu'à litre d'ami. J'ai su que mademoiselle était sérieusement indisposée, et je n'ai pu résister au besoin de m'assurer par moimême de son état.
— Comment, chère amie, vous seriez souffrante ?
— Énormément, monsieur le prince, énormément.
— Vous m'épouvantez! Il est donc écrit que je ne rencontrerai que des gens malades !... C'est comme ma fenune qui...
— Effectivement, interrompit Lauraguais ; j'ai vu hier le chevalier de Coigny qui me paraissait fort alarmé sur la santé de madame d'Hénin.
M. de Coigny était l'amant de la princesse, charmante jeune femme que le chevalier finit par sacrifier, ainsi que la jolie madame de Martinville, femme du fermier général de ce nom. aux exigences jalouse de la duchesse
de Bourbon, s'il nous en fàul croire la chronique de cour.
— Et quelle est la maladie de madame d'Hénin? demanda mademoiselle Arnould, comme elle eût demandé tout autre chose.
— La petite vérole, répondit Lauraguais.
— La petite vérole ! s'écria Sophie en se redressant tout de son haut, elle a la petite vérole !...
— Et la Sorbonne fait des croisades contre l'inoculation ! Rien de tout cela ne serait arrivé, si madame d'Hénin eût été inoculée , dit notre académicien des sciences.
— Et vous êtes-bien sûr que c'est la petite vérole? ajouta-t-elle en s'adressant au prince.
— Elle est en pleine éruption...
— Et vous l'avez vue ?
— En revenant de chez Gluck, que je n'ai point trouvé, je suis passé chez elle; et je l'ai quittée, il y a dix minutes à peine.
— Dites-vous vrai? Est-il bien vrai que vous sortiez de l'appartement de madame d'Hénin? s'écria Sophie d'un air effaré.
— Sans doute ; mais pourquoi cette question ?
— Pourquoi ! pourquoi I Oh ! monsieur le prince, au nom du ciel! si vous m'avez jamais aimée, prouvez-le moi!...
— Je ne demande pas mieux ; mais de quelle façon?
— En vous retirant... sur-le-champ... sans perdre une seconde ! .. . Mou Dieu ! mon Dieu ! qui sait s'il n'est pas déjà trop tard!...
— Veuillez m'expliqiier, mademoiselle, ce que cela
signifie; j'ignore si M. le comte de Lauraguais est plus liOiireux que moi, mais cela me parait de l'hébreu.
— Je crois comprendre, mademoiselle, répartit Lauraguais en souriant.
— Pardieu ! monsieur, puisqu'il en est ainsi, vous me rendrez un véritable service en me mettant au fait.
— Très-volontiers, monsieur le prince. Mademoiselle , non pas tant à cause du danger que pour les ravages qu'elle commet , a une horreur invincible de la petite vérole.
— C'est tout comme Coigny, interrompit naïvement celui-ci; il m'a avoué qu'il ne remettrait les pieds chez moi qu'après la guérison de ma femme (\).
(1) Cette maladie épidémique eftaiouclia aussitôt la nuée d'adoraleiiis qui voltigeait autour de la princesse; jusqu'à son amant, tout le monde prit la fuite. Un seul, peut-être parce qu'il n'était pas amant heureux, eut le courage d'affronter le danger. M. de Lisie. Mais il faut tout dire aussi : c'était un capitaine de dragcns. Et voici les vers qu'il adressait à cette occasion à la triste princesse :