‹ Les talons rougesChapitre 9 sur 13 · TS · texte numérisé non relu

TS

le prince d'Hénin, par une raison absolument identique ; aussi ne put-il se défendre, malgré sa bonne envie d'être toujours de l'avis de M. de Lauraguais, d'exprimer son extrême et douloureux étonnement. Il pressentait que s'il lui fallait intervenir dans un débat entre l'un et l'autre, de quelque côté qu'il se tournât, il y avait des dangers à courir pour sa peau ,• et, dans son for intérieur , il n'estimait pas moins sa peau qu'aucune chose au monde.

— M. le comte, hasarda-t-il d'un ton doucereux, il ne se peut faire.,. M. le prince d'Hénin est un personnage trop considérable... pour admettre...

— Qu'il soit un sot? Pardieu ! je m'aperçois bien que vous ne le connaissez pas ! Au reste, peu importerait, si la nature de sa sottise était inoffensive, mais c'est qu'il n'en est point ainsi. Il n'est pas possible que vous n'ayez entendu parler de ces arbres dont l'ombrage perfide fait passer, sans autre transition, du sommeil dans les bras de la mort?...

— Je me souviens d'avoir lu cela quelque part.

— Eh bien ! je ne saurais mieux comparer le prince qu'à l'un de ces arbres. Aussitôt qu'il parait, le charme opère, on bâille à se dépendre la mâchoire, et plus le tête-à-tête se prolonge, plus le phénomène devient alarmant. Encore si la rareté de ses visites permettait au patient de secouer, lui parti, l'impression d'ennui qu'il a laissée! Mais il n'est que trop démontré que le bourreau veut la mort de la pauvre fille ! Il s'est installé chez elle à poste fixe, comme un meuble de sa maison ; rien n'est capable de l'en déloger, ni dédains, ni quolibets, ni sarcasmes j il ne veut rien comprendre! Ma-

demoiselle Arnould est encore en chenille qu'il est déjà là; sort-elle, il s'accroche à ses jupes; va-t-elle à l'Opéra in (iocchi, même ténacité ; enfin, il se cramponne à elle avec une cruauté de tigre : et, comme bien vous le pensez, l'ennui est de toutes les parties, un ennui

écrasant, un ennui de plomb, un ennui intolérable !

Voilà le sort de mademoiselle Arnould, monsieur, depuis que M. d'Hénin a eu la triste idée de la poursuivre de sa fatale affection... Elle sèche, elle dépérit, ses yeux ont perdu leur éclat, son teint est devenu livide, en un mot, monsieur, il est clair qu'elle se meurt et qu'il est grand temps d'y mettre ordre, si l'on tient à la sauver... Ce M. d'Hénin n'est point un homme, c'est un vampire.

— Mais, monsieur, en admettant cela, et il faut qu'il en soit ainsi puisque vous le certifiez, que voulez-vous y faire ?

— Ce que je veux y faire ? mais porter remède au mal, et cela, aujourd'hui plutôt que demain, à l'instant même plutôt que dans une heure !

— Je ne vois pas en quoi je pourrais vous servir dans cette circonstance.

— Je ne puis rien sans vous, au contraire. Je viens donc vous trouver avec des pièces qui attestent toute la justice, toute l'urgence de ma requête et demander qu'il soit enjoint audit prince dorénavant de s'abstenir de toute visite chez mademoiselle Arnould, ses visites étant pour elle d'une si fâcheuse conséquence.

Le bonhomme devint pâle comme son linge.

— Quoi I monsieur le comte , vous prétendez que j'aille signifier à M. d'Hénin lui-même, en son hôtel. >»

— Sans doute.

— Mais il me ferait sauter par la fenêtre !

— Quelle folie !

•— Oh ! oui c'en serait une, et je ne m'y exposerai certes pas !

La légalité des exigeances du comte ne lui paraissait pas tellement démontrée qu'il dût, pour complaire au requérant^ s'exposer à un péril aussi certain que celui qu'on voulait qu'il courût. La peur a son courage d'inertie comme la bravoure a cet autre courage qui marche en avant. Sirebeau, placé entre l'alternative de résister aux désirs du comte ou d'affronter la fureur pfbvoquée du prince , optait pour la première ; Entre deux maul il est naturel de choisir le moindre.

Mais M. de Lauraguais, qui devinait bien tout ce qui se passait en lui, n'était pas homme à abandonner la partie, quels que fussent leis obstacles dont sa route fût semée.

^- Ce n'est pas, ce ne peut être votre dernier mot, M. Sirebeau, fit-il d'un ton ferme. Vous êtes un magistrat consciencieux et résolu, prêt, quoi que vous disiez, à immoler jusqu'à votre vie à votre devoir. Mais tranquil^ lisez-vous, il ne vous sera pas enlevé un seul cheveu de la tête. Vous semblez répugner à vous présenter à l'hôtel de M. d'Hénin; faites mieux : à quelque heure du jour que ce soit, le prince est établi chez mademoiselle Arnould qu'il ne quitte pas plus que son ombre ; que ce soit chez elle que vous lui signifiez la requête en question. Je vous le répète, vous n'avez rien à crain* dre ; et si, par impossible, oubliant l'inviolabilité de votre caractère, il osait... je vous donne ma parole de

genlilliomme de le forcera vous respecter... Eh bien ! monsieur, refuseriez-vous encore?..,

— M. le comte, je suis désolé, désespéré

Le bonhomme se donnait un mal infini à formuler un refus qui n'offensât pas trop M. de Lauraguais; celui-ci ne le laissa pas achever.

— Et moi aussi, M. Sirebeau, je suis désespéré, et ce n'est pas, croyez-le bien, sans une vive répugnance

que j'ai pris ce parti extrême, mais il le fallait ! Je

verrais quelqu'un tomber à l'eau que je ne resterais pas sans lui porter secours ; c'est ce que je me suis dit pour mettre fin à toute hésitation, et c'est ce que vous vous direz également.... Pensez un peu aussi, pour vous reconforter, à deux beaux yeux mélancoliques qui se reposeront sur vous avec une expression enchanteresse de reconnaissance et de gratitude infinie... — Ah! j'oubliais! où avais-je donc la tête? Je vous parlais de la reconnaissance de mademoiselle Arnould ; tenez, elle veut que vous en ressentiez par avance une partie des effets, et voici ce qu'elle m'a chargé de vous remettre.

Durant cette tirade, Lauraguais avait eu le temps de tirer de sa poche un rouleau de louis qu'il glissa dans la main du commissaire de police.

— Monsieur!,., balbutia le pauvre homme qui tenait à jouer quelques scrupules.

— Prenez garde, mon cher monsieur, mademoiselle Arnould est femme, elle veut bien ce qu'elle veut, et en refusant, vous vous en feriez une mortelle ennemie, ce que je ne vous conseille pas.

Le brave commissaire fit semblant d'hésiter et de ne se rendre qu'à une importunité.

— Puisqu'il en est ainsi.... C'est égal, monsieur, je sens que je fais mal, cette faiblesse de ma part est répréhensible, très-répréhensible.

— Quel enfantillage! Mademoiselle Arnould a plus de plaisir à vous offrir cette misère que vous n'en avez à l'accepter.

M. Sirebeau, dans son for intérieur, trouva l'assertion assez hasardée. La fin de l'entretien avait changé les choses de face.

— Au fait, se dit-il, j'ai là l'attestation de ces quatre médecins, c'est concluant.

— Eh bien : monsieur, qu'avez-vous décidé ?

— Monsieur le comte, me donnez-vous votre parole de gentilhomme que vous me protégerez envers et contre tous?

— Je vous la donne.

— Alors, monsieur, dans une demi-heure, je serai au domicile de mademoiselle Arnould.

— C'est bien, M. Sirebeau, je vous y précéderai.

Il prit alors congé du commissaire de police qui l'accompagna jusqu'à son carrosse avec force révérences. Lorsqu'il traversa la première pièce, le scribe se leva et se courba profondément, tout en dardant ses petits yeux fauves comme pour lui arracher le secret de cette longue et mystérieuse audience.

— Chez mademoiselle Arnould, dit Lauraguais à son cocher qui savait le chemin.

Le comte était rayonnant. Quelle bonne folie ! comme la cour etla villealkiientriredeoe tour de page! M. d'Hônin, très-probablement, ne rirait pas, mais c'était bien là le cadet de ses soucis. M. d'Hénin était sa bête noire : il ne pouvait le souffrir, tout inoffensif qu'il fût; il le harcelait de ses sarcasmes, de ses brocards, de ses perpétuelles facéties. Outre le tort d'être ennuyeux, le prince en avait un autre qui n'était que relatif, si le premier était malheureusement trop absolu : Il aimait mademoiselle ArnouldetPaccablaitde ses monotones assiduités, bien qu'il n'ignorât pas qu'elle appartint à M. de Lauraguais.

Ce n'est pas que le comte lui fit l'honneur de le trouver redoutable; le prince d'Hénin, que Champcenetz appelait le nain des princes, était un piètre homme et n'avait rien personnellement qui pût captiver ; mais on revanche, et parce qu'il avait probablement l'instincl vague du peu qu'il valait. Il était magnifique, ce que lui permettait, du reste, une fortune immense, tant de son côté propre que du côté de sa femme. Il se faisait un pont d'or jusqu'au cœur des plus rebelles, et grâce à une prodigalité vraiment princière, il devenait souvent

l'acquéreur par surenchère de ces jolies choses qui se donnent au village et se cotent à l'Opéra, on dit même à la cour.

A ce compte, M. d'Hénin devenait un personnage dangereux, qui n'avait que trop de chances de succès et qu'il était urgent d'évincer au plus tôt et à tout prix. Il faut rendre justice à mademoiselle Àrnould. Jamais femme de théâtre n'aima mieux et aussi longtemps : elle devait à Lauraguais l'éveil de son cœur et de ses sens, et elle ne cessa de lui porter un vif attachement, une tendresse passionnée et profonde, mais un peu à la façon de Manon Lescaut. Aussi leur longue union eut-elle ses lacunes comme les plus beaux jours ont leurs heures d'orage.

Is s'aimaient comme deux tourtereaux, et tout allait pour le mieux, quand la fatale idée vînt au comte d'entreprendre le voyage de Genève. Il travaillait depuis longtemps, dans ses moments perdus, à une Clytemnestre, et , en vrai poëte courtisan, il voulut soumettre sa tragédie au patriarche de la littérature. Mademoiselle Arnould fit l'impossible pour le retenir : elle versa toutes les larmes de ses yeux, elle le supplia les mains jointes de renoncer à son projet, elle lui jura qu'il la trouverait morte à son retour. Mais il fut inflexible; Ferney n'était pas au bout du monde, c'était tout au plus une séparation de quelques semaines. Enfin, sa chaise de poste l'emporta, malgré les cris désespérés de sa Sophie. Le malheureux! l'histoire des deux pigeons eût dû lui inspirer un effroi salutaire. C'est une dangereuse chose que de voyager, surtout lorsqu'on laisse des affections derrière soi ; on court grand risque de ne rien trouver quand on revient.

Une belle affligée ne manque jamais de consolateurs.

Ce fut à qui l'emporterait de l'épée, de la robe ou de la finance. Nous omettons le clergé, et c'est un grand tort, car alors il ne crachait pas sur ces vanités-là et ne s'égarait que trop volontiers dans les petits sentiers qui mènent à Cythère. Sophie perdit la tête : elle était indignée, exaspérée de poser en Ariane, le dépit lui donna le change sur ses vrais sentiments ; si bien qu'elle finit par se persuader qu'elle n''aimait plus M. de Lauraguais. Par malheur, celui-ci n'était pas là pour lui prouver le contraire. Elle prétendait se venger, et ce fut M. Bertin qu'elle choisit pour l'instrument de sa vengeance. M. Bertin était de l'Académie des belles-lettres, auteur de Vile des fous et trésorier des parties casuelles. Nous devons dire que ce dernier titre était son meilleur (1).

Le cœur de M. Bertin était alors en disponibilité, tout saignant encore d'une blessure que l'amour seul pouvait fermer, car l'amour est comme la vipère, il porte en lui le remède des maux qu'il cause; il ne s'agit que de vouloir guérir. Le trésorier des parties casuelles voulait oublier mademoiselle Huss, son indigne maîtresse, il fut éloquent à la manière des financiers, ce qui est en pareil cas la meilleure et la plus sûre manière; et mademoiselle Arnould, émue, bouleversée, éblouie, ne se sentit pas le courage de repousser plus longtemps un homme qui parlait de payer des dettes que M. de Lauraguais n'avait pu combler, et de se charger de l'établissement de sa jeune sœur. Comment résister à d'aussi séduisantes offres? D'ailleurs, il fallait bien marier sa sœur.

(1) Les demoiselles de l'Opéra l'appelaient Bertinus, sans doute pour le distinguer de M. Bertin, ministre et secrétaire d'Etat.

Mademoiselle Huss avait habitué M. Berlin à faire les choses grandement, et, pour s'en convaincre, il n'est besoin que de citer le chiffre de son mobilier qu'on évaluait à 500,000 livres, lors de leur rupture. 11 ne fut pas moins généreux envers la volage Sophie ; il n'épargna rien pour acheter la tendresse de sa nouvelle maîtresse : quand le comte revint de son voyage de Ferney, mademoiselle Arnould coûtait déjà au trésorier 20,000 écus.

Croyez-vous à la fatalité? Non? Moi, j'y crois. Ce pauvre Berlin était né pour être trahi, comme M. de Létorières pour être adoré des femmes; le premier vidait ses coffres et ne faisait que des ingrates, l'autre ruinait et trompait ses maîtresses, sans en être moins chéri. Et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles? 0 Pangloss!

A peine le comte reparaît-il, que l'infidèle sent son amour, qui n'était qu'endormi, se réveiller, sa passion renaître de plus belle; un bandeau tombe de ses yeux, elle compare l'infortuné trésorier des parties casuelles à son beau et galant gentilhomme; la comparaison était écrasante : celui-ci en fut quitte pour ses 20,000 écus et une déception de plus. Mademoiselle Huss et mademoiselle Ârnoold pouvaient se donner la main, la perfidie de l'une valait bien la perfidie de l'autre ; n était-ce pas à maudire tout le sexe et à se faire chartreux? M. de Rancé se fit trappiste pour beaucoup moins.

Voilà les deux amants réunis. Tout est pardonné, oublié : Mademoiselle Arnould promet d'avoir désormais les deux oreilles bouchées à toutes les séductions; le comte, lui, instruit par cette école, s'engage à ne revoir Voltaire que lorsqu'il phiira au philosop'ie de quitter

Ferney pour Paris; et celte belle flamme se ranime avec plus d'ardeur que jamais. A l'instant où nous sommes, dix-huit mois ont passé sur elle sans l'éteindre, sans l'altérer visiblement : on eût cherché en vain à l'Opéra et à la Gomédie-Française un pendant à ce couple fidèle. Cela devenait scandaleux à force d'être honnête.

Mais Lauraguais ne s'endormait pas dans son bonheur. Il ne fermait jamais qu'un œil à la fois, et, tout en la déguisant, sa surveillance n'en était pas moins active. Il savait bien que son trésor était l'objet de la convoitise de mille envieux qui n'attendaient qu^un moment favorable pour le lui enlever. Sa position était délicate. Le moindre prétendant avait sur lui une foule d'avantages à la tête desquels on pouvait compter l'attrait si friand de la nouveauté et du fruit défendu, et probablement aussi une bourse mieux garnie que la sienne. Il est vrai que, s'il était obéré, Sophie y était bien pour quelque chose ; mais les femmes sont de nature oublieuse et perdent de vue volontiers les services passés devant l'impuissance présente d'en rendre d'autres.

Sophie songeait-elle à le quitter après l'avoir mis dans le cas d'une orange dont on a exprimé tout le jus? Certes, il ne pensait pas cela, il connaissait ou croyait connaître son cœur; mais il craignait sa tête. Depuis quelque temps, l'humeur de sa maîtresse était allérée ; cela tenait aux criailleries des créanciers, et le comte avait peur que, dans un moment d'exaspération, elle ne se jetât dans les bras du premier homme qui la débarrasserait de cette vermine.

Et cet homme-là était tout trouvé : c'était M. d'Hénin, que les rigueurs de la cantatrice ne rebutaient

pas ; il semblait compter sur les dégoûts d'une existence malaisée dont elle se lasserait un jour ou l'autre. Lauraguais ne s'abusait pas ; tout sot qu'il fût, le prince était à la veille de le débusquer, si lui-même ne prévenait le coup en lui fermant la porte de sa maîtresse. Mais comment? Un duel? C'eût été s'avouer jaloux, et, pour rien au monde, le comte n'eût voulu se donner ce ridicule. 11 fallait avoir recours à un autre expédient. Mais, lequel ? Il avait le génie inventif, il n'en eut pas pour longtemps à se creuser la tête.

— Parbleu! voilà qui est admirable! s'écria-t-il ea se frappant le front, s'il n'est pas terrassé du coup à ne jamais se relever, s'il n'est pas coulé à fond, je ne suis qu'une grue ! Je veux qu'il soit tellement bafoué, honni, conspué, qu'il n'ose plus se montrer nulle part, chez mademoiselle Arnould surtout. Je prétends le couvrir d'un si énorme et si monstrueux ridicule que Sophie ne puisse le prendre pour amant, en eût-elle eu un instant l'idép. Je sais ce qu'il me restp à faire pour y parvenir. Mais, vite à VfBuyv^ : demain, qui sait? il pourrait être trop tard.

Le lecteur est au fait maintenant de l'étrange mystification réservée à M. d-'Hénin; qu'il consente à suivre le comte avec pous chez sa maîtresse, où va se dénouer cette petite comédie.

Arrivé à sa porte, il sauta de voiture avec la légèreté d'un jeune chevreuil et entra dans le boudoir sans demander si on était ou non visible. Ces précautions n'étaient pas faites pour lui.

Sophie était en chenille, mollement étendue sur un sofa; le prince, comme notre académicien, s^y atten-

dait, etétait déjà à son poste, le bras appuyé surle dos du siège, de telle sorte que sa main devait immanquablement, au moindre geste, caresser le cou de la chanteuse, ce que Lauraguais remarqua avec une colère secrète.

Du reste, ils n'étaient pas seuls : un troisième personnage, assis à quelque distance d'elle, rendait leur tèteà-tête plus qu'innoceni. Celait le duc de Nivernais, homme plein d'esprit et de grâces, l'ami de Lauraguais, et un peu l'adorateur de la divinité du lieu.

A l'aspect du survenant, une subite rougeur monta au visage de la belle; les deux hommes se levèrent: M. d'Hènin adressa au comte un salut assez impertinent; le duc alla au-devant de lui, lui serra la main avec cordialité et trouva le moyen de lui glisser rapidement ces mots à Toreille :

— Il y a du nouveau ici.

— Je vous en réponds, attendez un peu et vous allez rire, répliqua Lauraguais, que sa ténébreuse machination occupait trop pour qu'il fût bien attentif aux paroles du duc.

M. d'Hénin, en se rasseyant, affecta de reprendre la même posture. C'était la première fois qu'il se donnait de ces airs en présence du comte; M. de Lauraguais se sentit démangé de l'envie de lui donner une leçon de tenue, mais une idée le calma : sa patience ne devait pas être soumise à une longue épreuve, la Vengeance pouvait être au bas de l'escalier ou dans la rue voisine tout au moins; dans quelques minutes, M. Sirebeau serait là et la mystification avec lui.

Sophie paraissait être mal à l'aise, sa gêne était visi-

ble; il n'y avait qu'une manière de l'interpréter : l'inconvenance du prince lui faisait redouter une altercation dont les premiers effets eussent été son incarcération à elle, au fort-Lévêque, en attendant l'arrêt du tribunal des maréchaux qui eût statué sur le différend des deux gentilshommes. On ne procédait jamais autrement, et l'on conçoit la répugnance de mademoiselle Arnould à faire une retraite dans ce couvent de son ordre. Mais, si telles étaient ses craintes, et la cause de l'embarras étrange qui lui coupait jusqu'à la parole, elle avait bien grand tort. Le comte était décidé à ne pas se formaliser des allures conquérantes de ce rival, qui ne se doutait guère de la charmante surprise qu'on lui ménageait.

M. de Lauraguais fit comme si le prince n'eût pas été là. Il entama la conversation avec M. de Nivernais. Le duc avait l'esprit du temps, un esprit fin, léger, caustique: sa phrase se terminait toujours comme les couplets de nos vaudevilles par un trait, par une allusion vive et maligne; tant pis pour ceux qu'elle atteignait, ce n'était qu'une piqûre d'épingle, mais qui s'enfonçait jusqu'à la tête, et d'autant plus cruelle qu'il fallait rire sous peine de passer pour un sot: il est vrai que cette sorte d'obstacle n'eût pas arrêté le prince, qui, de ce côté, n'avait rien à perdre.

Entre deux pareils hommes, ce dernier ne devait pas se trouver fort à l'aise. Comme ils ne lui adressaient ni l'un ni l'autre la parole, il prit le parti assez résolument de leur tourner le dos et de causer avec mademoiselle Arnould. Cette impertinence augmenta le trouble de la pauvre femme, peu rassurée d'ailleurs sur la placidité équivoque du comte.

Tout en parlant, M. de Nivernais examinait ayec étonnemeiU la contenance de son interlocuteur. Il n'y concevait rien; à sa place, il eût prié fort poliment ce grand corps, maigre et blême, de choisir entre la porte ou la fenêtre; sa longanimité le déroutait entièrement. Il ne savait pas que, dans l'esprit du comte, M. d'Hénin jouajt de ses restes.

Au fond, Lauraguais commençait terriblement à s'impatienter. Il trouvait que M. Sirebcau ne se pressait guère: il eùl dû être ici depuis une heure, à quoi songeait-il donc? Si sa peur de la vengeance du prince l'eût repris? Si, à la réflexion, il eût changé didée? Le bonhomme ne semblait pas mordre beaucoup à une mission qui avait ses dangers, en admettant qu'elle eût aussi ses bénéfices, et il était fort à appréhender qu'un retour de prudence ou de couardise vînt modifier sa première résolution.

Un grand quart d'heure s'écoula ainsi. Le comte ne laissait rien percer de son anxiété, et, pour trouver le temps moins long, il s'évertuait à lancer des pierres dans le jardin du prince, qui ne comprenait pas ou faisait tout comme. M. de Nivernais, voyant son ami prendre son parti de si bon cœur, se dit qu'il aurait tort d'être plus susceptible, et se mit à faire chorus avec lui et à tirer à boulet rouge sur M. d'Héniq.

— Quelles nouvelles ? demanda-t-il à r9mant de Sophie.

— Ma foi, je n'en connais aucunes.

— Quoi! pas le petit bout d'une? Voyons, Lauraguaj§, vous devez savoir quelque chose, vous, le grand gazetier.

— Le sac est vide.

— Oh! pas tout à fait, tâtez-le encore et fouillez bien.

— Je fouille.

— Eh bien?

— Rien, rien, absolument rien... qu'une misère; ça ne vaut pas la peine d'être raconté.

— Contez toujours.

— Je vous répète que c'est pitoyable.

— Tant mieux.

— Il s'agit d'un prince étranger.

— Bahl

— Et dont l'existence est un tissu d'amertume.

— De quoi a-t-il à se plaindre? de notre accueil?

— Un peu, mais ce n'est pas ce qui l'afflige.

— Quoi donc? M- de Beaùmont aurait-il entrepris sa conversion ?

— Non. Le malheureux ne peut trouver un cœur qui veuille du sien.

— Pas possible! Il a donc des vices cachés?

— Les mauvaises langues prétendent, au contraire, qu'ils sont fort apparents.

— Il ne parle peut être pas français ?

— Entre nous, il l'écorche horriblement.

— C'est un étranger, d'où vient-il ?

— De Laponie.

— Ah bah ! C'est donc un Lapon ; il doit être bien petit?

— Ce n'est pas un grand sire, il faut être juste.

— C'est un nain ?

— Mais les Lapons ont toujours été considérés comme tels.

— Et vous le dites prince?

— Il passe pour cela.

— Ah! c'est donc?..

— Monsieur le prince d'Hénin, fit une voix dans l'antichambre.

Le nom du prince était si bien ce qu'on voulait mettre au bout de celte facétie, et il se trouvait jeté si à propos par une bouche parfaitement ignorante de sa complicité, que MM. de Lauraguais et de Nivernais partirent d'un éclat de rire, auquel mademoiselle Arnould, malgré sa vive agitation, s'associa pleinement.

M. d'Hénin, qui ne put pas ne pas voir qu'on se moquait de lui^ promena de tous côtés son œil niais, cherchant en quoi il prêtait tant à rire. Il n'avait pas saisi l'allusion, très- diaphane cependant, de l'anecdote du comte et l'atroce calembour qui couronnait l'apologue ; cela déjà dépassait ses forces. Toutefois, ce rire bruyant, dont les éclats se prolongeaient et paraissaient aller crescendo, commençait à le décontenancer, quand la porte s'ouvrit et donna entrée à M. Sirebeau.

Lauraguais tressaillit de joie en l'apercevant.

— Monsieur le prince, dit le valet qui l'escortait, c'est M. le commissaire de police; il prétend avoir quelque chose de très-important à vous communiquer.

— A moi !

— Oui, monsieur le prince... balbutia le bonhomme qui ne se sentait pas fort à son aise. Je suis chargé d'une mission d'une mission délicate, très délicate...

Le comte adressa un signe de tête au bouc émissaire de la mystification pour lui doimer du courage, ce dont le brave M. Sirebeau avait grand besoin. Tout le

mojide s'entre-regarda ; ce début était assez étrange et promettait une aventure. Quant à M. de Lauraguais, il s'était fait un visage impassible,

— Monsieur le commissaire, vous êtes ici chez mademoielle Arnould et nullement chez moi ; pourrais-je savoir, fit M. d'Hénin, pourquoi vous avez choisi le moment où je me trouvais chez elle pour me communiquer ce que vous avez à me dire ?

— Monsieur le prince, on m'a assuré que c'était Tunique moyen de vous rencontrer..,.

M. de Nivernais , prenant cette réponse pour une naïveté, poussa un nouvel éclat de rire qui fit froncer les sourcils du prince.

— Eh bien , monsieur, approchez, et, si mademoiselle le permet, veuillez vous expliquer.

— Sans doute, sans doute, répliqua celle-ci, dont la curiosité était fortement éveillée par ce début.

M. Sirebeau approcha comme on l'y engageait, mais de manière à se faire, au besoin, un rempart de l'académicien des sciences. Un second signe de ce dernier lui inspira quelque résolution. N'avait-il pas sa parole de gentilhomme de le protéger contre la fureur assez présumable à laquelle il allait donner lieu? Il tira lentement un papier de sa poche (c'était la consultation des quatre docteurs); M. de Lauraguais, lui, ôta sa tabatière et se barbouilla le nez de tabac d'Espagne pour dissimuler de son mieux sa forte envie de rire; ces petites lenteurs prolongeaient délicieusement le plaisir qu'il attendait de sa perfidie. Enfin, le commissaire de police dut se résigner, tout en tremblant, à entrer en matière.

— M. le prince, c'est une plainte qui vient de m'être remise contre vous...

— Une plainte!.,, et de quelle nature? Vraiment, voilà qui est fort!... Qui ose se plaindre et de quoi se plaint-on?

— Oh I c'est autant une prière qu'une plainte, une prière, M. le prince, à laquelle vous ferez droit, quand vous saurez...

— Quand je saurai?...

— Qu'il y va de la vie de quelqu'un... pour lequel vous professez une grande estime... une admiration sans bornes....

— Et ce quelqu'un, quel est-il ?

-»- C'est mademoiselle, répondit le papa Sirebeau en désignant Sophie et en s'inclinant devant elle. ■^ Moi! s'écria- t-elle.

— Oui, mademoiselle.

— Et vous dites qu^il y va de ma vie? Peste ! Il n'y a pas matière à plaisanteries ; mais M. le prince ne peut...

— Si fait, mademoiselle.

— Vous voulez que mon existence soit en danger, et que M. d'Hénin ?...

— Oui, mademoiselle.

— Prince, que trouvez vous de cela ?

— J'ai là des preuves de ce que j'avance, mademoiaeile, des autorités dont on ne peut décliner la compétence... Vous êtes plus malade que vous ne le pensez, beaucoup plus malade... Et, si M. le prince ne consent pas... s'il résiste à une considération aussi puissante que celle de votre conservation...

Le duc de Nivernais se pencha à roreille du comte î

— Ce bonhomme est fou.

— Pas si fou qu'il en o l'air, répliqua Louraguais, laissons-le débiter son antienne, il ne faut pas juger les gens avant de les avoir entendus.

— Amen, riposta le duc, qui fut dupe comme les autres de son flegme apparent.

— Je suis malade, moi ! répéta Sophie.

— Oui, mademoiselle.

— Vous m'étonnez, mon cher monsieur; et c'est du fait de M. d'Hénin !

— Cela n'est que trop vrai,

— Et vous dites que vous pouvez me prouver cela ?

— Parfaitement, mademoiselle, parfaitement.

— Je vous écoute, monsieur le commissaire.

Le prince était tellement stupéfait, qu'il eût essayé vainement de desserrer les lèvres. Il écarquillalt ses deux petits yeux comme s'il eut espéré par là y voir plus clair dans le bavardage du bonhomme. M. de Nivernais, lui, commençait à flairer une mystification sans se douter, au reste, que son ami en fût l'auteur.

— Mademoiselle, toute pleine de santé que vous vous supposiez, répondez, ne serait-il pas très-présumable, même à vos propres yeux, que vous vous abusez sur votre état, si Farrêt des quatre premiers médecins de la Faculté vous déclarait atteinte d'un mal qui peut à la longue devenir mortel?.,.

— Je ne suis pas déraisonnable au point de nier cela. Si la Faculté se prononçait de cette façon à mon endroit, il faudrait bien se rendre,

— Eh bien I mademoiselle, j'ai là, sur ce papier, une

consuUation fort alarmante et qui vous regarde, signée de MM. Petit, Fumé, Bordeu et Vernage.

— Voyons ce qu'elle contient , interrompit Sophie qui arracha plus qu'elle ne prit le papier des mains du commissaire.

— Mademoiselle, fit le prince, veuillez lire tout haut, cela me concerne autant que vous, et j'ai le droit d'en réclamer la communication.

Sirebeau avait eu beau louvoyer, il avait bien fallu que c'eût un terme. Il alla très-prudemment s'abriter derrière le comte, et attendit dès lors plus tranquillement ce qu'il adviendrait de tout cela.

Sophie lut à haute voix la consultation que nous connaissons déjà.

Lauraguais, durant cette lecture, était demeuré impassible; M. de Nivernais avait tout compris et étudiait la physionomie du prince qui n'exprimait qu'une curiosité inquièle : c'était pourtant un peu plus clair qu'une charade, et il fallait toute sa lenteur de conception pour avoir besoin d'un plus ample informé.

Quant à Sophie, son air contraint et embarrassé ne s'expliquait guère. La farce qui se jouait était trop dans son goût, dans sa tournure d'esprit pour ne pas fort la divertir, si elle n'eût pas eu un motif particulier de ne point y applaudir. Mais encore, quel était ce motif? Le comte s'attendait à ce qu'elle se prêterait à un rôle d'ailleurs tout tracé, et il ne fut pas médiocrement désappointé de la voir s'abstenir au lieu de prendre une part des plus actives à une mystification dont la ville et la cour devaient longtemps s'occuper.

— Mais, sauf erreur, monsieur le commissaire, re-

marqua le duc avec une pei-lide bonhomie, vous prétendez donc que mademoiselle se meurt d'ennui ?

— Hélas! monsieur, ce n^est que trop visible; pour s'en convaincre, il n'y a qu'à regarder mademoiselle.

— Effectivement, Tair de mademoiselle... Elle si gaie, si riante naguère encore!... Il faut qu'elle soit bien mal déjà pour ne pas rire en ce moment. N'est-ce pas votre avis, monsieur d'Hénin?

M. de Nivernais s'attira de la part de la cantatrice un regard foudroyant, dont il ne tint compte. Bien que son fervent adorateur, peut-être aussi à cause de cela, il était en ce moment furieux contre elle ; on saura bientôt pourquoi. Si M. d'Hénin n'eût pas été plus sot qu'il n'est permis, il se fût enfin aperçu qu'il était la victime d'une plaisanterie qu'on ne prenait plus la peine de gazer quelque peu ; mais, cette fois encore, il ne vit rien, il crut que M. de Nivernais parlait sérieusement, et, s'adressant à Sophie avec la plus agréable ingénuité :

— Il est vrai, mademoiselle, que vous me semblez souffrir; il faudrait vous soigner... prendre garde à votre santé si précieuse pour le public... si précieuse pour ceux qui vous aiment... si précieuse... pour moi, acheva-t-il en appuyant sur ce dernier mot avec une emphase des plus réjouissantes.

Un mouton ne va pas avec plus de docilité à l'abattoir, pour qu'on l'y égorge.

— N'est-ce pas, monsieur ? continua le duc, et surtout éviter ce qui pourrait accroître ou prolonger indéfiniment un état aussi alarmant?

— Assurément, assurément. Eviter avec un grand soin...

— Je n'en attendais pas moins de votre bon cœur, répondit M. Sirebeau, heureux d'avoir trouvé un officieux compère dans M. de Nivernais, Aussi n'ai-je jamais douté que vous ne vous déterminassiez au sacrifioe indispensable que le» amis de mademoiselle réclament de votre générosité.

— Quel sacrifice, monsieur? Parlez, rien ne me coûtera ! s'écria le prince.

'—C'est... poursuivit le commissaire avec une certaine hésitation, d'interrompre, pour un temps, jusqu'à ce que mademoiselle soit parfaitement rétablie, des visites... qui... lui sont pernicieuses.

— Pernicieuses.., pernicieuses 1... balbutia M. d'Hé'^ nin) comment mes visites?... Je ne vois pas que mes visites...

Lauraguais, qui n'avait encore soufflé mot, regarda le prince d'un air narquois :

— Cependant, c'est assez clair, lui ditMl.

— Eh bien ! alors veuillez me l'expliquer ; répliqua le pauvre prince.

•-^ Voici ce que c'est : mademoiselle Arnould, au lien de se mourir d'amour, se meurt d'ennui... pour vous.

A cette phrase incroyable, M^ d'Hénin devint bleu, blanc, jaune, vert, de toutes couleurs. Il était anéanti, pétrifié, médusé; il semblait réduite l'état de momie. Jamais fureur n'eût un cachet plus bouffon et plus désopilant.

M. de Nivernais n'y tint pas et se mit à rire à gorge déployée.

Mais aussi tiait-il et pour lui et pour ceux qui ne riaient pas. Chose étrange! Sophie, la railleuse et caus*

tique Sophie, ne riait pas; elle était fort sérieuse, au contraire. L'état piteux du prince lui inspirait-il l'une de ces bonnes commisérations de femme en faveur de ceux qu'on accable? Expliquer ainsi son sérieux outre-mesure, eût été une interprétation des plus charitables, mais moins vraisemblable que charitable pour qui l'eût connue. La postérité, qui a conservé ses cruautés de langue, la fortune de nos Anas, sait bien que la sottise la trouvait sans pitié et que, lorsqu'il était question de mystifier, elle se montrait toujours au premier rang.

Lauraguais ne riait pas davantage. Le sérieux étrange de sa maîtresse l'avait glacé; il l'examinait avec un profond étonnement, cherchant une cause à l'embarras de mauvais augure qu'il lisait dans toute sa personne. Le père Sirebeau, lui, ne riait pas, parce qu'il avait également ses raisons qu'on devine mieux, toutefois. Le bonhomme se disait à part lui, en contemplant avec effroi la fage muette du prince, que^ si sa bourse pouvait se trouver bien de tout ceci, il était à désirer que ses épaules ne s'en trouvassent pas mal. Aussi, se tenait-il toujours retranché derrière M. de Lauraguais.

Les choses en étaient là : un incident, sur lequel personne ne comptait, vint apporter une notable modification au dénoûment d'une comédie, qui avait été moins gaie que ne s'y attendait son auteur. Mais ainsi va le train de ce monde : l'homme propose et Dieu dispose.

lia citadelle de Metz.

Armand, le valet de mademoiselle Arnould, entra d'un air effaré dans le boudoir et s'écria en s'adressanl à M. de Lauraguais :

— Monsieur le comte, la maison est envahie par des exempts !

— Qu'est-ce que dit ce butor? des exempts? Rêvestu, animal !

— Oh! monsieur, cela n'est que trop vrai, le sergent était au bas de l'escalier comme j'accourais vous prévenir de ce qui passait et vous supplier de prendre la fuite, s'il en est temps encore,

— Et par oii, niais? Si les exempts occupent l'hôtel comme tu l'assures, ils doivent s'être emparés de tous les débouchés; mais voyons, explique-toi; que sais-tu?

— Hélas! monsieur le comte, je n'ai pas perdu mon temps à les questionner. J'ai appris le danger qui vous menace, et, sans en demander davantage, je me suis empressé...

— Mais, as-tu entendu prononcer mon nom?

— Oui, monsieur le comte.

— C'est que ce pourrait être tout aussi bien vous, monsieur le prince, que moi. Le gouvernement étend sur tous ses sujets une si admirable sollicitude qu'il

serait bien capable, pour sauver la vie de mademoiselle que vous compromettez fort, de vous faire enlever et confiner, jusqu'à parfait rétablissement d'icelle, dans une prison d'État.

M. d'Hénin fit un geste furieux; il n'avait pas encore retrouvé la parole.

— Lauraguais, vous plaisanteriez sur un volcan ! interrompit vivement M. de Nivernais. Il me semble que la chose est assez grave pour qu'on songe à aviser. — Mademoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à Sophie, ce boudoir doit avoir quelque porte secrète ? Où donne celle-ci ?

— Dans un cabinet; mais il est sans issue.

— Je suis pris comme dans une souricière.

— Monsieur le comte, fit le valet, on approche. On a sonné... On marche dans l'autre pièce.

— Eh bien ! que veux-tu que j'y fasse ?

— Cachez-vous au moins, s'écria mademoiselle Arnould, entrez dans mon cabinet.

— Où ça me mènerait-il? — Armand, ouvre la porte et fais entrer le quidam.

— Y pensez-vous 1 interrompit Sophie.

— Il faut bien que je sache ce que tout cela signifie.

— Et si vous couchez ce soir à la Bastille? objecta M. de Nivernais.

. — Ce ne sera pas gai, mais je n'y serai ni plus ni moins mal que tant de braves gens qui l'ont visitée ; j'espère bien, en tous les cas, qu'on ne m'y laissera pas moisir. Allons, fais-tu ce que je t'ordonne, toi, drôle?

Armand ne se le fit pas dire davange ; il sortit et revint avec l'exempt.

— C'est à moi que vous avez affaire? demanda M. de Lauraguais à ce dernier.

— Oui, monsieur le comle.

— Quels sonl vos ordres?

— Les voici, monsieur; notre missron est de vous conduire à la citadelle de Melz.

— Diable! cela me contrarie, je préférais la Bastille ; du moins ainsi je ne sortais pas de Paris. Dit-on pourquoi?

— Monsieur le comte doit bien se douter...

— Sur l'honneur, je n'y suis pas du tout.

— Comme notre mission se borne à conduire mon* sieur le comte à Metz, on n'a pas pris la peine de noua instruire de la cause des rigueurs qu'il s'est attirées ; aussi, ne serai -je que l'éclio des bruits publics en lui avouant qu'on attribue sa disgrâce, à son mémoire sur l'inoculation.

— Ah! parbleu, c'est cela même! La logique de la Sorbonne, à ce qu'il paraît, a besoin pour triompher d'arguments de cette nature. Vraiment, je suis un grand niais de ne pas l'avoir deviné; c'est pourtant assez ses façons habituelles.

C'était en effet son mémoire qui lui valait la citadelle de Metz. Du reste, en le publiant et en répandant les singulières lettres qu'il avait adressées au comte de Saint-Florentin et à MM. de Bissy et de Noailles, il devait bien s'attendre à quelque chose de pareil. Les conséquences de celte équipée étaient inévitables, et les mesures de répression du ministre n'étonnèrent que lui. Mais son imprévoyante légèreté était telle qu'il n'avait jamais supposé qu'il en pût résulter rien de fâcheux.

Tout enthousiaste qu'il fût de l'inoculation, ce n'avait été pour lui qu'une occasion de faire de l'esprit, de lancer des lardons de droite et de gauche ; il avait cru, au pis aller, n'être qu'un mauvais plaisant, et l'on n'est pas criminel d'État pour si peu.

Son voyage récent à Londres lui avait tourné la têle. Il en était revenu imbu des mœurs libérales de ce peuple qui, si voisin, était alors séparé de nous, comme institutions, par tout un monde (1). De retour en France, en posant le pied sur le sol d'un gouvernement absolu, il eût dû se dire que ce qui n'était que naturel sur les bords de la Tamise, pouvait devenir dangereux à Paris; mais comme il était tout de prime-saut, ses actions ne se ressentaient que trop d'une spontanéité qui paralysait le peu d'idées saines que la réflexion eût amenées. Une épigramme incisive de Louis XV eût dû cependant refroidir notablement cet engouement pour les idées anglaises. Quelques jours après son retour, le comte alla, suivant l'usage, faire sa cour à Versailles. Sa Majesté, le rencontrant sur son passage, lui demanda d'où il venait : « — D'Angleterre, sire. — Et qu'êtes-vous allé faire là? — Apprendre à penser. — Des chevaux? fit le rot qui lui tourna brusquement le dos. »

Le bon côté des caractères légers, s'ils sont destinés à essuyer de ces sortes de mésaventures qu'un esprit plus prudent saurait éviter, c'est leur inébranlable insouciance, quand arrive la tempête qu'ils ont témérairement

(1) II publia, à Londres, une brochure de 137 pages în-8°, ayant pour litre : Extrait du Droit public de la France, par Louis Brancas, comte de Lauragnais.

biULiUli :-v

provoquée. Le xviii' siècle affecta d'appeler cela de la philosophie. A ce compte, en aucun temps, on ne rencontra plus de philosophes en France. Vous faisiez votre Pont-Neuf sur madame Dubarry, l'abbé Terray ou Lavrillière, puis, l'on vous mettait à la Bastille ou bien à Saint-Germain-des-Prés, et vous sortiez de là philosophe. La recette était commode, et tout le monde l'employa. Tant qu'il ne faudra que chansonner et rire pour être philosophe, le peuple français sera le peuple le plus philosophe de la terre. Pauvre peuple français !

Lauraguais avait au plus haut degré cette philosophielà. Il reçut cette fâcheuse nouvelle avec la même sérénité que s'il se fût agi de l'homme qui l'eût le moins touché, de M. d'Hénin, par exemple. D'ailleurs, on ne pouvait avoir eu d'autre idée que de réprimer par cette leçon son intempérie de langue et de plume, et la leçon serait bien rude pour peu qu'elle dépassât un mois ou deux de claustration. Tout bien considéré, il n'y avait pas de quoi se désespérer. Cette absence imposée ne durerait pas plus qu'un voyage deFerney; et, pour une aussi courte séparation, mademoiselle Arnould eût été inexcusable de s'arracher son ondoyante chevelure et d'éteindre dans les larmes l'éclat de ses beaux yeux.

Telles étaient les insinuantes consolations qu'il se préparait à adresser à sa maîtresse, pour tromper sa douleur et éviter une scène d'adieux déchirante. Hélas! le pauvre Lauraguais avait grand tort de tant s'inquiéter sur le compte de la belle. Elle n'en était déjà plus à chercher comment elle passerait V intérim. On trouve si aisément des Bertin, de par le monde! M. d'Hénin, sans aller plus loin, était-il autre chose?

— Monsieur l'exempt, reprit Lauraguais, vous êtes bien convaincu, n'est-il pas vrai, que, le voudrais-je, je ne pourrais vous échapper? Veuillez me laisser quelques minutes et m'attendre dans l'autre pièce; je vous rejoins à l'instant.

— Rien n'est plus juste, monsieur le comte.

— Rassurez-vous, je ne vous demande que le temps de prendre congé de tout le monde, ce sera l'affaire de rien.

— Faites, monsieur, faites, nous attendrons ce qu'il faudra attendre. Sauf le service du roi, nous vous sommes tout dévoués, veuillez le croire.

L'exempt salua respectueusement l'assemblée et sortit avec Armand.

Lauraguais avait un visage riant et épanoui ; on aurait juré qu'il se rendait à quelque bonne fortune.

— Monsieur d'Hénin, fit-il en se retournant vers le prince, me voilà sur la route de Metz et je ne sais quand je reviendrai. Vous n'ignorez pas combien mademoiselle Ârnould m'est chère, combien je prends intérêt à ses jours; promettez-moi, au nom du ciel, de souscrire à une requête dont sa vie dépend!... Votre vanité doit être suffisamment flattée de l'influence dévastatrice que votre présence opère ; heureusement, s'ils sont assez communs dans le mariage, l'amour produit rarement de ces effets-là, à un point pareil surtout. Soyez généreux, soyez magnanime! épargnez votre victime, et le monde entier n'aura pas assez d'actions de grâces, assez de bénédictions pour récompenser ce trait d'héroïsme!.. Mais votre récompense, la plus belle de toutes, ne la trouverez-vous pas dans votre propre cœur? Vous vous

direz : Elle me doit la vie! je n'avais qu'à rester et elle périssait infaillibleinonl... (infailliblement est le mot, monsieur le prince). Je suis parti, je l'ai sauvée!... Faites cela et vous serez aussi grand que Scipion le fut à regard de Sophonisbe... Connaissez-vous l'histoire de Sophonisbe, monsieur d'Hénin î

— ]\Ionsieur!

— Non ? Mon Dieu ! il n'y a pas de mal à cela. Sophonisbe était une charmante femme, moins jolie pourtant que mademoiselle, à laquelle Scipion renonça avec un incomparable désintéressement. Vous imiterez ce héros qui sut commander à son cœur, à ses passions... et l'histoire un jour apprendra à nos petits-neveux que le prince d'Hénin "fut le plus grand des princes I

— Monsieur, balbutia ce dernier avec un rire niais^, que me demandez-vous là? Vous parti, qui consolerait mademoiselle ?

— Mais ce n'est pas vous, je pense.

— Hé! hé! j'ai pourtant bien l'envie d'essayer.

— Vous entendez, Sophie, et vous ne remerciez pas le prince?

Sophie avait les yeux cloués à terre ; elle laissa sans réponse l'interpellation de son amant. Cette posture n'était que trop tristement significative, et un homme moins fin que Lauraguais eùl compris à merveille quelle conséquence déduire de ce silence. M. de Nivernais s'approcha alors de son ami et lui dit à l'oreille :

— On vous trahit, ils sont d'accord; c'était arrangé quand vous êtes venu.

Lauraguais feignit de n'avoir pas entendu.

Ce qu'il voulait empêcher était arrivé, son indigne

maîtresse le sacrifiait à cette brute. Israël se .vouait au culte du veau d'or, et le pauvre comte, venu pour mystifier, devait être joué et par la Sorbonne et par sa maitresse, et, — ô comble d'ignominie ! — par celui-là même qu'il s'était promis de livrer à la risée et au mépris de toute la cour! Pouvait-on tomber de plus haut? Toutefois, il sut assez se posséder pour ne laisser rien percer de ce qui se passait en lui. Jamais homme d'esprit ne s'était trouvé peut-être dans une position plus ardue. Il avait été battu et c'en était fait de lui, si le brillant de la retraite ne donnait pas le change sur sa défaite. Il fallait qu'il pût dire comme le roi chevalier : Tout est perdu, fors l'honneur !

— Est- il possible, Sophie, s'écria-t-il aussitôt, que vous ne vouliez pas survivre à notre séparation ?... Oh I je n'ai jamais mérité d'être aimé à ce point!. . Les femmes du Malabar se précipitent sur le bûcher et mêlent leurs cendres aux cendres de leur époux ; et vous, aussi fidèle, tout aussi passionnée, vous prétendez donner à la terre un exemple trop héroïque pour avoir de nombreux imitateurs... En France, on ne brûle que les sorcières, c'est une moit infâme, vous ne pouviez finir ainsi; à l'Opéra, tous les soirs, vous mourez par le poignard ou par le poison; en tranchant de celte façon le fil de vos jours, vous eussiez eu trop l'air de répéter un de vos rôles : le feu, l'arsenic et le poignard vous étaient interdits, il ne vous restait qu'une manière de mettre un terme à une existence dès lors insupportable, et vous l'accueillez à cœur joie ! M. d'Hénin vous tiendra lieu de tout cela... Malheureuse fille, vous n'y songez pas!... Mais je vois bien que votre parti est ir-

révocable, que j'essaierais en vain de vous dissuader... Prenez donc de M. d'Ilénin à grandes gorgées... Hélas ! vous n'en aurez que pour bien peu à souffrir ! C'est terrible à penser, que tant de beauté, de grâces, de sagesse, tout ce qui est vous enfin, sera dans quelques jours!... Mon Dieu, pourquoi ai-je à vous reprocher de l'avoir créée un modèle d'amour, de constance et de désintéressement ?...

Lauraguais avait prononcé cette tirade avec une bouffonne véhémence ; il continua sur le même ton, en apostrophant cette fois M. d'Hénin , qui se démenait comme un possédé et ne réussissait qu'à pousser des sons confus et inarticulés.

— Et vous bourreau, vous qui voulez sa mort, faites-la souffrir le moins que vous pourrez, ne prolongez pas indéfiniment son supplice !... Restez près d'elle du matin au soir, ne la quittez pas plus que son ombre, attachez-vous, cramponnez-vous à elle, ne lui accordez pas un seul instant de trêve et tout sera bientôt

dit. Je m'en rapporte à vous pour ne pas la laisser languir!

— Monsieur ! monsieur ! balbutia le prince qui écumait.

— C'est bien, monsieur, c'est bien. Plus tard, quand, par la grâce de Dieu et du roi, je sortirai de la citadelle de Metz... Mais, en ce moment je ne puis être à autre chose qu'à une séparation qui sera... qui devra être éternelle. Ne me disputez pas ces dernières lueurs d'un bonheur qui va s'éteindre. Sophie! Sophie! dans mes bras pour la dernière fois !

Il n'était que trop vrai; la perfide, éblouie par les of-

fres de M. d'Hénin, n'avait pu résister aux chatoyantes fascinations des richesses auxquelles on la mettait à même de puiser. Cette fois, et pour deux motifs, la faute était énorme : d'abord, c'était une récidive, puis elle n'avait plus à alléguer la nécessité de marier sa sœur, M. Bertin s'étant chargé de ce soin. Sa seule excuse peut-être eût été dans les tracasseries de ses créanciers qui étaient devenues intolérables. Pour l'instant, Lauraguais était à bout de ressources, ses coffres étaient vides, ses dettes personnelles se montaient à un chiffre monstrueux ; il ne pouvait combler le déficit qui existait dans les finances de mademoiselle Arnould. La situation ne laissait pas que d'être fort critique, l'intervention de M. d'Hénin devenait presque indispensable, du moins Sophie le pensa ainsi. Elle faisait peau neuve, payait tout le monde et renouvelait sa maison : c'était bien à considérer. Les conditions, il est vrai, étaient dures, mais qu'y faire ? Le prince ne lâchait pas sa bourse sans son cœur, rien pour rien dans ce bas monde ; force était donc de prendre l'un pour avoir l'autre.

Rigoureusement, Sophie eût été libre qu'elle eût pu signer ce singulier marché. Mais s'appartenait -elle ? son amant n'avait-il pas fait assez de sacrifices? ne s'était-il pas assez saigné pour rendre odieuse cette lâche et cruelle défection ? Eh ! sans doute, cela était fort mal, et nous n'essaierons pas de pallier cette infamie. Quant à elle, elle était loin d'envisager ce coup d'État avec la même sévérité. Voyez un peu comme on est ingénieux à se donner le change sur les torts les moins discutables ! A ses yeux elle n'était qu'une victime bien malheureuse. Qui des deux, d'elle ou du

comte, était le plus à plaindre? il souffrirait de cet aban^ don imposé par d'impérieuses circonstances; mais elle, no souffrait-elle donc pas? Mais elle était cent fois plus à plaindre, car elle Taimait et elle allait devenir le bien, la propriété d'un autre!.,. Et cet autre était un niais, un sot, prosqu'un idiot, dont elle n'eût pas fait son cocher! A bien le prendre, elle était admirable de résignation et méritait à tous égards la commisération des âmes sensibles... 11 ne s'en fallait pas de l'épaisseur d'un cheveu qu'elle ne se crût oanonisable et du bois dont 011 fait des reliques.

Lorsque M. de Lauraguais était entré chez elle, sa mystification en tête, tout était dit; le contrat était passé, M. d'riénin était acquéreur. Sophie, qui mourait de honte au fond d'un pareil échange, voulut fermer sa porte; son amant apprendrait par le bruit public cette infidélité où le cœur n'était pour rien, cela éviterait toute explication. Mais ce n'était pas là le compte du prince, trop fier de son triomphe pour en jouir mystérieusement. Sophie espérait informer indirectement M, de Lauraguais du dessous des cartes. Par malheur, le joli tour qu'il méditait l'avait déniché plutôt que de coutume.

Si elle n'eût pas su depuis longtemps à quoi s'en tenir sur M. d'Hénin, la scène préparée par le comte et assez bien jouée par le papa Sirebeau, eût été plus que suffisante pour rédifier à son endroit : le prince était bien véritablement le plus illustre sot du royaume. Mais tout le ridicule dont le couvraient à l'envi son amant et M. de Nivernais, ne purent opérer en elle une réaction favorable au pauvre comte; mademoiselle Arnould

savait bien à quel homme elle se donnait; c'était quelque chose comme un mariage de raison qu'elle faisait^

On ne peut tout prévoir pourtant. Convaincue à part elle, à tort si vous le voulez, que sa rupture avec Lauraguais était une de ces nécessités qu'il faut subir, quoiqu'on en ait, elle s'était bien promis de se façonner un cœur tout d'airain inaccessible à ces assauts de sensibilité, qui parfois coulent dans l'eau les plus beaux projets de fermeté ; et la présence de son amant, si confiant, si tranquille, tout en la navrant, ne réussit point à faire faiblir son courage. Elle était soutenue par cette réflexion qui l'innocentait à ses propres yeux : Son malheur n'est pas plus grand que le mien.

Mais, en un instant, tout changea de face. Ce fut lorsque l'exempt vint signifier à celui-ci la lettre de cachet contenant l'ordre de le transférer sous escorte dans la citadelle de Metz. Oh ! alors, ce qui n'était qu'une inconstance, qu'une simple trahison, en un mot, le malheur de tous les amants et de tous les maris, revêtait aussitôt l'apparence d'une lâcheté sans nom. C'était faire cause commune avec le sort qui le frappait, c'était dire : Voilà l'infortune qui franchit votre seuil, bien le bonsoir ; je reviendrai quand vous l'aurez mise à la porte. Nous l'avons déjà fait observer et nous le répétons, Sophie avait beaucoup de la charmante et trop souvent pécheresse Manon de l'abbé Prévost; en moins de rien, elle eût sacrifié son d'Hénin , et cela avec cette spontanéité qu'on rencontre chez les filles de théâtre, les meilleures ou les pires natures de femme. Elle allait se précipiter dans les bras de son amant et lui crier avec un admirable élan de tendresse : Je croyais pouvoir te

tromper, et je n'en ai plus le courage ; pars, puisqu'il le faut, mais fie-toi à ta Sophie qui te jure que lu la retrouveras fidèle et te chérissant comme au premier jour!

— Elle voulait se pendre à son cou et lui répéter ces douces paroles de ce ton qui ne permet pas le doute au plus sceptique, quand, sans le prévoir, Lauraguais refoula bien avant ce flot de tendresse et de dévouement prêt à déborder. 11 se jugeait un homme trahi sans rémission, et il ne songea plus qu'à dissimuler sous le sourire et le sarcasme du railleur impitoyable, sa secrète et saignante amertume. Ce fut sa perte. Le persiflage dont il les accabla glacèrent un premier mouvement d'entrainement: le comte avait trop d'esprit pour être bien malade ; puisqu'il plaisantait, c'est qu'il ne souffrait pas. Elle avait donc eu grand tort de s'inquiéter pour lui des résultats d'une rupture qui n'inspirait à la victime qu'un badinage empreint du dépit tout au plus d'une vanité blessée ; elle avait craint pour le cœur, et l'amour-propre seul était en cause. L'amère et persistante moquerie du comte avait ces pointes acérées qui enveniment la blessure. La sensibilité de la cantatrice fit comme le flot qui souvent n'envahit que pour rétrograder davantage. La minute d'auparavant, elle était prête à se jeter dans les bras de Lauraguais, maintenant elle en était à mille lieues. Lauraguais, il est vrai, ne pouvait deviner le tort irréparable qu'il se faisait ; il avait cru tout perdu et il avait cassé les vitres.

A son allocution finale, Arnould fit la sourde oreille et demeura immobile sur le sofa, les yeux baissés, le visage pâle et les sourcils contractés par une muette colère

que chaque parole du comte avait le don d'accroilre. Mais c'était sa vengeance à lui , et la vengeance est un fruit acre qui délecte singulièrement un amant qu'pn trahit. Toutefois, il fallait que c'eût un terme ; Texempt attendait et pouvait se lasser d'attendre. Lauraguais se précipite vers l'infidèle d'un air de passion échevelée, la soulève dans ses bras comme un enfant et l'étreint sur son cœur avec une expression de tendresse outrageusement comique :

— Je le disais bien que notre bonheur était trop complet pour pouvoir durer !... Et tu veux mourir! Oh ! je te rejoindrai, va ! Si les destins nous désunissent, la mort, elle, nous réunira!... Et que le ciel me foudroie si je n'observe pas ce serment solennel!... Ta mort sera la mienne ! tu péris par M. d'Hénin, ehl bien, je ne veux pas d'autre mort !... Aussitôt que le roi m'aura fait sortir de sa citadelle de Metz, je m'attache à ses pas, je le supplie de se prêter à mon violent désir d'en finir avec la vie et de te rejoindre... ce sera l'affaire de quelques

jours tout au plus, on meurt vite en sa compagnie

mais il faut nous quitter... celte scène est déchirante... et je sens que ma force... Oh! il faut partir !... adieu ! adieu!... non, au revoir, dans un monde meilleur!... Et vous, prince, à bientôt ! Songez que, lorsque vous l'aurez luée, vous n'aurez accompli que la moitié de votre tâche!... ne l'oubliez pas! au reste, je viendrai vous le rappeler... Sophie, ma Sophie ! encore une fois, adieu ! adieu ! adieu 1

Ce chaleureux et pathétique couplet achevé, il laissa retomber sur le sofa la pauvre Sophie, qui tout durant s'était débattue entre ses bras sans réussir à échapper

Page 1