‹ Les talons rougesChapitre 11 sur 13 · LA ROSE ET L'ÉTOURNEAU · texte numérisé non relu

LA ROSE ET L'ÉTOURNEAU

L'aimable fille du printemps, La rose, à qui tout rend hommage, Vit au nombre de ses amants Un é(ourneau du voisinage :

Sans regret, il avait quitté De ses frères la troupe errante, Pour ranger son âme inconstante Sous l'empire de la beauté.

Perché sur un buisson d'épine,

Et vous le savez, la petite vérole est contagieuse.

Eh! bien, monsieur ?

Vous avez pénétré dans la chambre de madame

Où la rose tenait sa cour.

Il ne cessait à sa voisine De jurer un fidèle amour:

— Mille autres amants, lui dit-elle, Chaque jour m'en jurent autant; Mais si je cessais d'êlre belle, Aucun d'eux ne serait constant.

— Ah ! dit l'oiseau, vous verriez naître En moi des feux toujours nouveaux ; J'ose en prendre à témoin le maître Des roses et des étourneaux.

Le petit Dieu dans sa volée

Entendit faire ce serment ;

Il retint son souffle au moment,

Et la nature fut glacée.

La rose en perdit ses appas;

Son éclat, sa fraîcheur passèrent;

Zéphirs, papillons délogèrent;

L'étourneau ne délogea pas :

— Calmez, lui dit-il, vos alarmes;

Si mon cœur suffit à vos vœux.

Il vous reste bien plus de charmes

Qu'il n'en faut pour me rendre heureux.

Sans faire une épreuve nouvelle,

L'amour, étonné du succès,

A la fleur rendit ses attraits,

Et l'oiseau seul fut aimé d'elle.

De la rose facilement

On devine la ressemblance;

C'est moi qui suis l'oiseau constant,

Mais je n'ai pas sa récompense.

d'Hénin ; je ne vous demande pas si vous y êtes resté longtemps, car une seconde suffit pour...

— Pour?... articula celui-ci avec une angoisse qui eût âû faire perdre tout sang-froid à Lauraguais.

— Une seconde suffit pour gagner cette maladie si subtilement épidémique.

— Quoi ! vous croyez?... vous pensez?...

— Cela n'est pas, il faut l'espérer, mais cela peut être ; et, en supposant que vous en portiez en vous le germe, la terreur de mademoiselle est fort explicable. Pour nous comme pour elle, elle tient à conserver et sa fraîcheur, et sa beauté... et ses jours : on en meurt quelquefois.

— Eh bien ! oui, cher prince, s'écria Sophie en tombant sur ses genoux et en croisant ses deux mains d'une façon à attendrir un rocher. M. de Lauraguais a dit vrai, je me meurs de frayeur! J'essaierais en vain de vous le cacher ; tant que vous demeurerez là, je ne vivrai pas ! Songez donc ! à vingt ans ! car je n'ai que vingt ans,

monsieur! devenir laide, abominable! vous ne

m'aimeriez plus!... oh! celte idée seule!... si vous m'avez jamais aimée, partez! partez !... Mon Dieu! il me semble que déjà !... oh ! vous m'auriez tuée !

— Mais c'est me condamner à l'exil au moment où je croyais toucher...

— Ne me touchez pas, ne me touchez pas ' fit-elle en sautant sur le cordon de la sonnette, qu'elle ne cessa d'agiter qu'à la vue de sa camériste, accourue au bruit.

— Que veut mademoiselle?

— Des sels, des sels, apportez des sels !

— Mademoiselle se trouve mal ?

— Oui, oui , mais dépêchez, dépêchez ! — Monsieur

de Lâuraguais, an nom cin ciel, cette fenêtre,., vite, vite... renouvelez l'air... — Oh! monsieur le prince, pourquoi êtes-vous venu ! pourquoi êtes-vous venu ! vous n'ignoriez pourtant pas!... oh! c'est mal! c'est ,bien mal!... moi qui ne suis point inoculée!

^~ Mais, mademoiselle, pouvais-je petiser?...

Lâuraguais s'approcha de lui et lui dit à mi-voix.

— liUe a l'esprit frappé, l'imagination est tout quelquefois ; ce serait assez pour développer le mal. . . voyez datis (}Liel êtàt elle est ; croyez-moi, par pitié pour elle, retirez-vous.

— Me retirer, me retirer.,.

— Aimez-vous mieux qu'elle ait un jour à vous Reprocher ?...

M. d'Hénin hésita un moment.

— Allons, je m'en vais, finit-11 par dire en poussant un soupir. Mais au moins, jusqu'à qUand durera mon exil?

Le comte se retourna vers Sophie :

— Mademoiselle, le prince se soumet; mais, en partant, il vous adresse une requête qui me semble de toute justice. Lorsque le juge condamne un coupable (et le priiice ne l'est, lui, que d'implrudencè), il lui fixe là durée de sa peine. C'en est une bien rude que vous lui infligez; quel en sera le terme?

Au lieu de répliquer directement à celte question, mademoiselle Arnould interpella le prince du Ion le plus solennel^ le plus dramatique et le plus tendre :

— D-'Hénin, lui dit-elle de sa voix vibrante et passionnée, m'aimez- vous ?

— Si je l'aime!

— Point de phrases. Voyons : est-ce pour vous ou pour moi que vous m'aimez?

— Cruelle ! vous savez bien que je donnerais mille fois ma vie pour complaire au moindre de vos caprices,

— S'il en est ainsi, donnez-moi votre parole de gentilhomme de vous soumettre à ce que j'exigerai de vous.

— Parlez, je vous la donne.

— Eh bien ! c'est de ne remettre les pieds ici que lorsque je vous écrirai : Viens !

— J'ai promis d'obéir, j'obéirai... répliqua-t-il de son air le plus digne.

— Oh ! c'est maintenant que je suis bien sûr qu'il m'aime I Mon Dieu ! je donnerais tout ce que je possède pour pouvoir lui sauter au cou I... Un seul mot, prince, el coûte que coûte, je me précipite dans vos bras!

Sophie savait bien ce qu'elle faisait en prononçant cette dernière phrase ; elle était certaine d'avance que ce modèle des amants n'abuserait pas de la sublimité de son abnégation. La réponse du prince fut digne des plus beaux temps de la chevalerie.

— Je vous le défends, Sophie. Je serai raisonnable pour deux. Adieu! lorsque vous croirez pouvoir me rappeler sans danger, écrivez-moi deux lignes et je volerai à vos pieds. Jusque-là, je vous jure de nouveau, quel que grand que soit le sacrifice, de désapprendre le chemin qui conduit à votre porte.

— C'est beau ! c'est bien beau ce que vous faites là, ô le meilleur des princes ! et croyez-le, je ne l'oublierai de ma vie !

— En voilà plus qu'il n'en faut pour me donner de la patience. Adieu, Sophie.

— Adieu ! soupira l'odieuse fille en se laissant tomber et presque défaillir sur son sofa.

La camériste s'empressa de lui passer un flacon sous le nez pour mettre fin à cette syncope factice ; le prince s'enfuit d'un air désespéré.

Mademoiselle Arnould se releva aussitôt et congédia lestement la soubrette et ses odeurs.

— Enfin, m'en voilà débarrassée, ce n'est pas malheureux!... Mais il faut convenir, Lauraguais, que vous êtes un officieux compère ; je vous remercie de votre bonne intervention.

— Cela n'en vaut pas la peine; acharne de revanche, au reste.

— Je ne demande pas mieux, et si je puis vous être utile à quelque chose...

— Je. ne dis pas non, et d'ici à peu de temps, il est possible qu'on mette votre amitié à l'épreuve.

— Parlez, de quoi s'agit-il?

— Ah ! nous n'y sommes point encore. Mais, j'y songe, nous pourrions fort bien nous entendre ; vous avez congédié le d'Hénin ; or, il lui faut un successeur, et j'ai ce qui vous convient.

— Vraiment. Et qui donc?

— Le chevalier du Roure.

— Qu'est-ce que c'est que ça''

— C'est un chevalier delà religion qui jette son cœur à qui veut le prendre, un charmant cavalier qui fait le siège de mademoiselle Robbe, et que la mère a prudemment mis à la porte.

— Ah! je comprends. Je vous rendrais service en vous débarrassant du ciievalier de Malte?

— Parbleu, c'est le mot. C'est un beau garçon qui chasse sur les mêmes terres que moi, et dont la mine est inquiétante... jusqu'à un certain point; mais enfin, je serais ravi de n'avoir plus à m'en occuper.

— Je le conçois, M. le comte, répondit Arnould sèchement, mais je ne me pourvois pas d'amants par intermédiaire.

— Comme vous le voudrez, ma chère. Vous connaissez mon ordonnance : un amant, de toute nécessité un amant, et celui que je vous propose a son prix, physiquement parlant, car je ne pense pas qu'il brille à l'endroit des finances. Au surplus, cela vous regarde, mettez que je n'ai rien dit, et retournez-vous du côté qui vous conviendra.

Le comte ne demeura pas davantage, il se retira en rappelant encore à son ancienne amie l'urgence de trouver le placement de son cœur le plus prompt et le plus avantageux, d'un air de désintéressement qui devait enlever à celle-ci tout espoir.

C'était le jour des visites. Quelques minutes après, Armand annonça M. de Nivernais.

Dans le malheur, les amis sont toujours les bienvenus, et Sophie savait qu'elle pouvait compter sur le duc. D'ailleurs, en ce moment, la soliludo était ce qu'elle redoutait le plus ; c'était donc son bon génie qui lui envoyait le consolateur affectueux devant lequel elle pourrait du moins pleurer à son aise. Çlle lui tendit la main avec une indolence pleine de charme et lui indiqua près d'elle une place sur le sofa.

— Le bruit court dans tout Paris, liii dit-il, que vous êtes agonisante ; ce n'était pas la peine de sortir de la Bastille pour apprendre une pareille nouvelle. Heureusement, Lauraguais, que je viens de rencontrer, m'a-t-il rassuré un peu, et j'ai ri de bon cœur au récit de la délicieuse comédie que vous avez jouée devant cet infortuné prjnce. Il parait que vous vous êtes tirée de votre rôle comme un ange. Vous avez une manière tout à fait originale de congédier les gens sans qu'ils s'en doutent, car le cher prince est à cent lieues de prendre cela pour un congé; aussi, le reverrez-vous.

— Oh! que nenni. Je lui ai fait donner sa parole de gentilhomme de ne revenir que lorsque je le rappellerai : il attendra longtemps.

— Enfin, vous voilà comme je voUë voulais : libre.

— Libre, oui, répondit la pauvre Sophie avec un soupir.

— C'est de ma partie cas ou jamais de parler, et je ne remettrai pas à demain ce que j'ai à dire ; souvent demain est trop tard. Ma chère Sophie, ce n'est pas positivement la première fois que je cède à Tattrait de vous avouer mon amour; je vous eusse caché cela, d'ailleurs, que c'eût été au fond absolument la même chose : vous avez trop de finesse pour ne pas comprendre jusqu'au silence de vos adorateurs. Bref, je vous aimais hier, je vous adore aujourd'hui. Je ne suis pas un cadet de Gascogne, aussi, en vous offrant mon cœur, j'entends Lien ne pas faire moins que mes devanciers. A quoi bon avoir des rentes, si ce ri'ést pour les manger avec une maîtresse qu'on aime et dont on peut être aimé? Franchement, me voulez-vous pour amant? Songez qu'un amant est

un meuble nécessaire, un meuble qui meuble plus ou moins bien, mais indispensable au premier chef. Je vous demande la préférence. Quel bon coup de pied ce serait donner à ce pauvre d'Hénin ! Vrai, vous devriez faire cela rien que pour mettre le comble à la mystification.

Sophie sourit tristement :

— Mon cher duc, votre proposition est si séduisante que vous ne devez guère vous attendre à un refus. Ce sera pourtant ma réponse à des offres que je ne puis accepter. Oh! veuillez m'écouter^ je vous en prie, et je suis bien certaine que mon refus ne vous blessera pas. Promettez-moi d'abord de ne pas rire à l'aveu que je vais vous faire : J'aime toujours Lauraguais !

— Sérieusement!

— Oui, sérieusement, et il fallait l'abime qui nous sépare à jamais l'un de l'autre pour m'y faire voir clair dans mon propre cœur. On vous a dit que je me mourais, c'était trop dire, quoique je me consume à petit feu; mais ce qui est exact, c'est que l'état où vous me trouvez ne provient que des chagrins d'un amour désormais sans espoir.

— Et Lauraguais sait-il?...

— Il ne le saura jamais ! il en aime une autre.

— Qui cela?

— Ah! c'est vrai, vous sortez de la Bastille, vous; vous n'êtes au courant de rien de ce qui se passe depuis six semaines. Eh bien ! c'est une demoiselle Robbe, un assez beau brin de fille qui vient de débuter ces jours derniers. Le comte aime les primeurs ; il veut goûter de celle-là; et, comme la prison lui a laissé le loisir de

faire des économies, pas de doutes que la belle ne se jette à son cou bien promptement de peur qu'il ne se ravise. Ça n'est point encore conclu, mais c'est tout comme. Tenez, si vous m'aimez, faites une chose.

— Quoi?

— Vous la lui enlèverez ; une surenchère et elle est à vous.

— Quelle plaisanterie 1

— Mais, au bout du compte, le marché ne serait pas si mauvais. Toute.jalouse que je sois, je suis franche : le morceau est friand, parole d'honneur!

— Vous me tentez.

— Je ne veux pas vous vendre la marchandise sans que vous la voyez. Allez ce soir à l'Opéra et venez ensuite me dire ce que vous en aurez trouvé ; je serai dans ma loge.

— Je vous le promets.

— Faites cette conquête, mon cher duc, et l'infidèle me revient. Dans ce cas-là, à vous toute ma reconnaissance, et n'en faites pas fi, elle vaut cent fois mieux que mon amour, car le temps ne peut rien sur elle. A ce soir donc.

L'espoir est comme la fièvre, il a ses intermittences, il s'envole et revient presque sans cause, par cela seul qu'il n'est pas plus dans notre nature de désespérer sans cesse que d'espérer toujours. M. de Nivernais, dès lors qu'il acceptait le rôle que lui imposait Sophie, était l'homme qui pouvait lutter avec le plus d'avantages dans ce combat amoureux dont mademoiselle Robbe, autre Chimène, allait être le prix. C'était un grand seigneur et un bel esprit qui, plus tard, marcha dans la même voie

que La Fontaine, avec un peu moins de succès bien entendu, et qui occupa l'un des fauteuils des Quarante, ce qui ne prouve rien, il est vrai. Quant aux séductions infinimejit supérieures qu'apporte avec elle la fortune, cette bonne déesse, il avait la possibilité d'être aussi magnillquo que son spirituel concurrent. Partant, avec l'aide de mademoiselle Arnould, la campagne promettait d'être rude et de longtemps duref âVâtit d'eu arriver au coup décisif; et, en amour comme en guerre, temporiser, c'est déjà triomplier. Fabius fut le sauveur de Rome et il n'usa pas d'une autre tactique à l'égard d'Annibal.

La conviction d'avoir taillé à sott infidèle assez de besogne pour retarder au moins la conclusion qu'elle redoutait tant, rendit à celle-ci toute sa force pour faire face à l'orage. Pauvre fille! quelques années après, elle se railla bien à l'endroit de ces grandes douleurs d'amour, de ces désespoirs sérieux qu'elle ne Concevait plus. Le cœur s'use si vite! et lorsque le cœur est éteint, l'on se moque des folies qu'il faisait faire, quand on devrait regretter et pleurer amèrement ce bon temps de candeur et d'ignorante naïveté. Mais, après tout, le trésor disparu, que peut-il arriver de mieux que le mépris pour des richesses que rien ne saurait rendre? Il est une grâce d'élat pour chaque âge de la vie; Dieu, en créant le monde, a tout prévu !

Mademoiselle Arnould tenait à reparaître avec éclat à l'Académie-royale de Musique, où on la croyait expirante. C'était le cas ou jamais d'être belle et de faire une toilette recherchée, ce qui n'était point une mince occupation aune époque oii toute jolie femme tnmsformait son cabinet en Un atelier depeinture, Sophie, alors dans

toute sa fraîchem*, avait trop d'esprit pour dédaigner ces petits secours étrangers dont la bcaulô no se trouve jamais plus mal, et qui jouent le rôle des épices à l'égard des sauces.

La Révolution a fait tomber le rouge, et bien autre chose avec le rouge, et, depuis, les visages pâles et poitrinaires sont devenus fort à la mode. Mais, du temps de Soplue, il fallait avoir des couleurs impossibles (impossible est une tournure, en trouvait qui voulait chez son parfumeur). C'était alors le règne de l'impossible, à commencer par les talons des chaussures, les paniers dont la taille était si grotesquement entourée, et les perruques qui dérobaient, les profanes ! des trésors de chevelure. L'amour de l'impossible était dans tous les esprits, et il est fort à parier que Watteau, Lancré et Boucher fussent demeurés parfaitement inconnus, s'ils n'avaient commis à outrance des bergers impossibles, des vaches et des loups impossibles, des arbres, une verdtire impossisibles, en un mot une peinture impossible. Les historiens vénitiens font mention de la naïve admiration du peuple à la vue des chevaux couverts des pieds à la tête de draperies, de panaches et de rubans flottants dont on le régalait dans les grandes solennités; il se demandait si ces bizarres accessoires faisaient ou non partie de l'être curieux offert en pâture à son œil avide. Très-certainement, une de ces ravissantes marquises, que nous ont transmis le pinceau de Fragonard et les pastels de Latour, transportée par une îéêvie que nous vous laissons le soin d'arranger à votre guise, au milieu d'une peuplade de ces hommes â l'état de nature que nous appelons sauvages, n'eût point été l'objet d'un

moindre ébahissement et d'une moins grande incertitude sur sa conformation réelle. Que de degrés la fantastique imagination des couturières de tous les temps avait dû franchir pour arriver, de la tunique primitive à ce costume sans nom, aussi incommode que grotesque, que nos grand'mères portèrent, et sous lequel elles charmèrent nos grands-pères... et bien d'autres encore ?

Lorsque Sophie parut dans sa loge, la nouvelle s'en répandit aussitôt dans toute la salle ; sa porte fut assiégée. Bien que ce concours l'obsédât au fond, elle eut pour chacun un mot gracieux, un sourire : parfois une épigramme se faisait jour à travers ses réponses doucereuses, car ses instincts de chatte avaient peine à se résigner à l'inaction; le besoin de jouer des griffes la démangeait de telle sorte qu'il fallait bien, malgré ses projets d'être bonne, sacrifier à ce péché d'habitude. Toutefois, il entrait trop dans ses intérêts d'opérer une levée en masse d'adorateurs pour négliger de mettre en branle la formidable artillerie de ses séductions. Lauraguais devait être là, et comme les hommes se laissent prendre avant tout par la vanité, cela pouvait produire quelque effet sur son volage amant.

La reprise de Daphnis et Alcimadure avait dépassé les espérances. Les danses plus que caractéristiques des ballets étaient d'un appât friand pour une jeunesse galante et licencieuse, que les débuts de mademoiselle Robbe attiraient tout autant et plus, à vrai dire, que l'opéra rajeuni de Mondonville.

La toile levée, les papillons de cour prirent congé de la cantatrice, qui poussa à leur retraite un soupir d'allégement. Elle chercha le comte des yeux dans toute

la salle, sans l'apercevoir. Cependant, il n'était pas admissible qu'il eût manqué cette occasion de contempler son idole; mais où était-il? Cela était aisé à deviner : dans la loge, pardieu, de mademoiselle Robbe ! Sophie, à cette pensée, sentit une sueur froide ruisseler sur tout son corps. Au reste, cette appréhension jalouse dut la quitter à Tapparition de sa rivale, qu'un tonnerre d'applaudissements accueillit , bien avant qu'elle eût joué des jambes. Elle l'enveloppa d'un regard acéré; elle eût donné dix ans de sa vie pour lui trouver une imperfection. Mais la jeune danseuse sortit triomphante de ce méticuleux examen. Sophie se vit forcée de convenir, à part elle, qu'on ne pouvait pas être plus jolie. La malheureuse était sous le poids d'un morne accablement, quand la présence de M. de Nivernais vint faire diversion à sa douleur.

— Mais, c'est qu'elle est charmante ! s'écria-t-il en s'asseyant à côté d'Arnould.

— N'est-ce pas ?

— C'est tout le bout du monde si elle a seize ans ; joignez à cela un air passionné et Agnès tout à la fois I C'est un fruit bon à cueillir, mais qui est à cueillir. Ce coquin de Lauraguais aurait trop de bonheur si on ne la lui disputait pas ! Vrai Dieu I c'est un prodige !

La pauvre Sophie se mordit la lèvre, mais ce fut la seule manifestation d'impatience qu'elle se permit.

— Allons, vous voilà pris, vous aussi, mon cher duc, convenez-en ? lui dit-elle avec un sourire forcé.

— Pris? Non. Mais je lâche de me monter la tête, puisque vous voulez absolument...

— Et vous avez raison. Il faut de toute nécessité que

CQlte pulUe devienne votre conquête. Quaad je vous disais que le service qu'on l'éclamait de vous a'élailpas de ceux devant lesquels l'imploré recule !

— Il est positif que celle enfant-là vaut bien la peine qu'on tente la fortune.

La conversation alla son train entre Nivernais et Arnould tout durant le second acte et la danse des amazones, acte et danse assez languissants après la verte allure de l'acte précédent. Un peu avant le troisième, Lauraguais vint souhaiter le bonsoir à son ex-maîtresse.

— Eh bien ! comment vont les amours ? lui dit-elle d'un air dégagé.

— Mais, pas trop mal.

— Vous me ravissez. On vous veut du bien, à ce qu'il parait ; l'on vous sait gré de votre recherche et l'on grille d'envie de se rendre à discrétion.

— Oh ! nous n'en sommes pas là. Songez donc que la poulette en est encore à savoir ce que c'est qu'un amant. Sa mère jusqu'ici l'a gardée en femme qui sent quel trésor le ciel lui a confié.

— Mais alors?...

— Je suis fort bien avec la chère dame, répondit le comte avec une adorable fatuité.

— Ah! je comprends. C'est une femme d'esprit ; elle fait comme ces fermiers duBessin, qui engraissent leur bétail pour le vendre ensuite un prix fou.

Lauraguais se mit à sourire :

— Sophie, vous aurez donc toujours une langue de .vipère?

— Tout simplement, parce que j'appelle les choses par leur nom ?

— Enfin, n'importe. Une seule chose me chiffonne.

— Qu'est-ce ?

^- C'est ce méchant chevalier de Malle dont je vous ai déjà parlé.

— Ah ! ah I

— Rien ne décourage ce garçon-là. La porte de mademoiselle Robbe lui a été fermée par sa mère ; eh bien! tant que la journée dure, le chevalier passe ses heures sous les fenêtres de son adorée, et, le soir, comme tout le monde du reste il vient la contempler tout prosaïquement au parterre pour ses vingt-quatre sous. Tenez, le diable m'extermine! c'est parbleu ! bien lui que j'aperçois !

— Vraiment 1 montrez-le moi..

— C'est facile. Voyez-vous au premier rang, à gauche, un jeune garçon tout rose, les deux mains appuyées sur sa canne, etbraquant ses yeux ardents sur la scène?

— Parfaitement. C'est là votre chevalier du Roure?

— Le mien ? J'aimerais mieux que ce fût le vôtre, je serais plus tranquille ; car la petite est assez ingénue pour se prendre à ses beaux airs de ténébreux.

— Je conçois vos craintes, mon cher comte ; un chevalier de Malte I cela' fait, par état, la guerre aux infidèles (1).

(i) Ce joli mot est trop connu pour que nous ayons besoin de dire qu'il appartient à Sophie. Du inoins on peut citer celui-là. La décence n'était pas le caractère distinctif de ses saillies habituelles. Ses bons mots étaient de ceux qu'on se répétait \oIontiers à l'oreille, mais qu'il ne serait guère possible d'écrire, le plus souvent.

Lauraguais, pour lequel celle épigramme n'avait pas de sens, regarda fixemenl mademoiselle Arnould.

Ce cri lui était parti avec une spontanéité qui lui avait enlevé toute réflexion ; elle devint rouge comme du sang. Fort heureusement pour elle, le lever du rideau la délivra de l'embarras d'une explication qu'elle n'eût donnée pour rien au monde. Les partisans de mademoiselle Robbe, et ils étaient nombreux, attendaient avec des tressaillements d'impatience le troisième acte, dont elle et d'Auberval faisaient le succès immense. Sophie n'eût pu assister de sang-froid à une ovation qui la blessait comme artiste et comme femme jalouse ; elle quitta son siège aussitôt et pria le duc de la laisser passer.

— Quoi ! vous partez, et au troisième acte, comme l'autre jour ! s'écria Lauraguais. C'est inouï I Que vous a fait ce pauvre troisième acte pour le bouder ainsi ? Est-ce parce qu'il est le plus beau des cinq ? Quelle étrange femme vous êtes !

— Mais voilà qui est plaisant ! riposta celle-ci avec aigreur. Est-ce que je vous empêche d'y assister, si tel est votre bon plaisir ? Le mien est de m'en aller ; il me semble que j'en suis bien la maîtresse.

Et elle détala sur ces derniers mots. Au reste, elle rentra plus tranquille : Lauraguais, quelles que fussent ses chances, ne triomphait point encore. M. de Nivernais paraissait très-disposé à lui disputer cette toison d'or, et elle espérait bien que, dût-il arriver à son but, il rencontrerait plus d'un obstacle sur sa route : le duc était un adversaire digne de lui.

Trois journées s'écoulèrent pleinement, sans que ma-

demoiselle Arnould entendit parler ni de Tun ni de l'autre.

— Bon signe ! se répétait-elle, cela prouve au moins que la place n'a point été prise d'assaut.

Dans la matinée du quatrième, elle reçut une lettre qu'elle décacheta vivement.

— Du duc ! Oh ! voyons ce qu'il me dit !

Elle se mit à lire, le cœur palpitant d'angoisses :

« Du courage, chère amie, du courage ! Il n'y a plus » d'espoir, le comte a joué au plus fin, celte coquine de » mère est du complot, le temple est tout disposé pour )' recevoir l'idole, et je ne jurerais pas que la petite, » à l'heure où je vous écris ces lignes, ne fût dans les » serres du vautour. Ne m'en veuillez pas, je n'y ai » pu rien, je suis arrivé trop tard, et mes tentatives » n'auront servi qu'à rehausser la gloire de ce Laura- » guais. C'est humiliant! Mais imitez-moi, oubliez aussi » facilement l'infidèle que j'oublie ma défaite, et vengez-

» vous comme se vengent les femmes en en aimant

» un autre. Encore une fois, voulez-vous que je sois cet » autre? Si c'est oui, mandez-le-moi, et je cours me » jeter à vos pieds.

» Nivernais. »

Sophie ne lut que la première ligne. Son arrêt était prononcé ; elle poussa un cri de douleur et se laissa glisser sans connaissance sur les coussins de son sofa.

L'heure du berger-

Il était onzo heures du malin ou peu s'en fallait. Le comte de Lauraguais procédait à sa toilette en chantonnant selon son habitude lorsqu'il y avait quelque anguille sous roche, et s'interrompait à chaque seconde pour reprocher à son valet de chambre sa lenteur ou sa gaucherie et même toutes les deux à la fois. Quand il fut coiffé, il se débarrassa de sa robe et sonna fortement : un autre valet se présenta; il donna l'ordre de faire atteler et de prévenir le cocher qu'il eût à être prêt dans cinq minutes; puis, il endossa son habit, se regarda complaisammenl dans un magnifique glace de Venise et parut assez satisfait de cet examen , consciencieux autant que peut l'être un examen qui a soi pour objet.

Tout cela semblait annoncer de grands projets, et effectivement, le comte préméditait un coup de main sur la gravité duquel nous prions le lecteur de ne s'alarmer aucunement; celte expédition était de l'espèce de celles qui ne compromettent nulle existence, et dont recueil sç trouve être bien plutôt dans l'inconvénieftt tout contraire. Lauraguais fit plusieurs tours dans sa chambre en passant les doigts sur son menton fraîchement rasé. Les cinq minutes octroyées pour mettre le carrosse en état commençaient à lui paraître démesurément longues ;

d'énergiques jurons voltigeaient déjà sur ses lèvres et présageaient un de ces emportements sans raison auxquels sont sujets les caractères vifs et ardents, quand on vint fort à propos l'avertir que le cocher n'attendait plus que lui pour fouetter ses coursiers et le mener au bout du monde, si tel était son bon plaisir. Cette nouvelle le calma entièrement : il descendit et fut en un clin d'œil dans l'élégant et somptueux véhicule. Il glissa à l'oreille de son valet de pied l'indication du lieu où ils devaient se rendre, et celui-ci le communiqua de la même façon à l'automédon, dont les chevaux partirent avec la rapidité d'une flèche.

— Je veux aller comme le vent, avait-il dit, et que Lajeunesse ne cède le pas à qui que ce soit, fût-ce même au roi, sinon je lui promets de lui rompre ma canne sur le dos, qu'il ne l'oublie pas.

Lajeunesse était de l'opinion des chiens à l'endroit du bâton, et, pour éviter une correction de ce genre, il eût été homme à crever tous les chevaux de son maitre. Aussi, ceux-ci, stimulés par d'énergiques coups de fouet, semblaient-ils avoir des ailes. Tout se passa sans encombre, d'abord : les roues brûlaient le pavé, le malencontreux piéton qui se rencontrait dans leur voisinage en était quitte pour recevoir sur ses habits la flaque d'eau boueuse chassée violemment du ruisseau par le sabot des deux vigoureux quadrupèdes de l'élégant académicien des sciences ; entin c'était au mieux.

Lauraguais, voluptueusement assis au fond de son carrosse, savourait par avance les ivresses d'une conquête assurée et couvrait, en idée, de baisers ardents la jolie enfant qui devenait sa proie. Sa pensée surexitée par

l'espérance, nageait dans un vague délicieux, étrange, indéfinissable, que ne contribuait pas peu à accroitre cette course presque fantastique à travers Paris. Ce n'est pas qu'il fût très-amoureux au fond ; le désir plus que la passion le poussait vers cette gracieuse et charmante jeune fille dont la beauté l'avait ébloui comme un rayon de soleil, chose très-naturelle après trois mois de jeûne et d'abstinence. Mais quel est l'amour, je parle du plus éthéré , chez lequel le désir n'entre pas pour une bonne moitié ?

Le comte fut tout à coup enlevé à sa rêverie par un choc terrible qui le rejeta rudement dans l'un des angles de son carrosse:

— Ce butor aura accroché quelque voiture ; il n'en fait jamais d'autres ! s'écria-t-il en glissant le doigt sur son jabot un peu froissé par cette secousse imprévue.

Tant que Lajeunesse n'avait eu à parcourir que la rue Saint-Honoré, malgré la vitesse féerique qui l'entraînait, il lui avait été facile de diriger sa barque ; mais, à mesure qu'il avançait, l'espace s'était rétréci; il avait dû s'engager dans la cité, dont les rues étroites, courtes, tournoyantes, semblent être une protestation muette du peuple à pied contre l'aristocratie en voilure. Cependant Lajeunesse était un cocher habile, et il fût inévitablement sorti de ce mauvais pas à son honneur, si un carrosse pesant et massif n'eût débouché à l'improvisle d'une rue voisine et ne fût tombé sur lui comme la foudre, avant même qu'il eût eu le temps de l'apercevoir.

On en fut quitte, des deux parts, pour les désagréments de la secousse ; seulement, comme la voie se refusait au passage simultané des deux voitures, il était

de toute nécessité que l'une d'elles reculât juqu'à la rue voisine. Lajeunesse, qui n'avait point oublié les recommaiidalions de son maitre et qui ne se souciait pas de faire connaissance avec la canne en question, cria arrogammeni à son confrère de rétrograder. A la livrée sévère et maigre de l'équipage, il vit qu'il avait affaire à des gens de robe, et, en aucun cas, M. de Lauraguais ne pouvait céder le pas à un robin.

De son côté, le cocher de la voiture sombre, soit qu'il fût irrité de la morgue de Lajeunesse, soit que l'heure du palais lui interdit une pareille concession, répondit qu'il n'en ferait rien et parut très-décidé à tenir parole. Lajeunesse commença par lâcher la bride à la belle collection de jurons dont il était propriétaire ; son adversaire se piquant d'âmour-propre, ne demeura pas en reste: ce fut à qui des deux agoniserait le camp opposé de plus grosses et inénarrables invectives. Lauraguais impatienté d'un retard si inopportun dans la circonstance présente, dit à son cocher :

— Lajeunesse, mon ami, coupe de ton fouet la figure de ce maraud et verse ces bonnes gens, puisqu'ils ne veulent pas reculer ; je suis pressé.

C'était là un ordre plus aisé à prescrire qu^à exécuter. D'abord, Lajeunesse, au lieu de couper la figure de son adversaire dont les colossales proportions donnaient de sa vigueur la meilleure opinion, pouvait tout aussi bien se faire rouer sur place. Quant à verser le làcheux véhicule, la difficulté n'était pas moindre : la voilure du comte était une plume auprès du char pesant qu'il s'agissait d'étendre sur le flanc. Aussi Lajeunesse ne se pressait-il pas d'obtempérer à la volonté du comte. Lau-

ragiiais, exaspéré, allait lui adresser une nouvelle injonction, quand une énorme perruque se montra parla portière ennemie :

— Je trouve fort étonnant, s'exclama magistralement la tête qui se cachait dessous, qu'on ne veuille pas me laisser passer. Si l'on ignore à qui l'on s'attaque, je suis M. de Barentin, avocat-général au parlement

— Et moi, monsieur, je m'appelle le comte de Lauraguais.

— Ce n'est pas une raison, monsieur, pour me barrer le chemin.

— Monsieur, je vous demande infiniment pardon, ce n'est pas moi qui vous barre le chemin, c'est vous qui m'empêchez d'aller à mes affaires, ce qui n'est pas bien delà part d'un avocat-général, M. de Barentin.

— M. le comte, quelles que soient vos affaires, le service du roi doit aller avant elles. Je devrais déjà être à mon poste ; je suis en retard de quelques bonnes minutes.

— C'est comme moi, monsieur, je vais à un rendezvous que m'octroie une femme adorable ; et je suis en retard d'un gros quart d'heure,

— Monsieur, le service du roi I...

— Monsieur, les égards que mérite unejolie femme!..

— Monsieur, faites reculer vos gens !

— Monsieur, je n'en ferai rien.

— Monsieur, je me plaindrai au ministre !

— Monsieur, vous en êtes entièrement le maiire.

— Mais c'est une indignité !

— Mais, c'est insupportable I

— L'on ne pourra rien faire là-bas en mon absence 1

— Cette pauvre femme m'accusera de perfidie et se mourra d'impatience et d'inquiétude ! et vous en serez cause, M. de Barentln, vous en serez cause !

Cette discussion menaçait furieusement de ne pas se clore de si tôt. A cliaque ptirase de l'avocal-général, le comte répliquait par une autre calquée sur la sienne; l'indignation du robin lui déliait la langue, et, un avocat-général une fois en train, qui peut prévoir quand il en arrivera à la péroraison ? Intérieurement, Lauraguais était épouvanté d'une semblable perspective. Si une fausse honte ne l'eût retenu, pour en finir, il eût cédé le pas à la morgue magistrale; mais céder à Un robin, lui, noblesse d'épée, il ne se le fut pardonné de sa vie ! Le pauvre amoureux était secrètement très-embarrassé, les pieds lui brûlaient et il se sentait cloué au sol ! 11 eût gras- . sèment payé l'homme qui l'eût tiré de ce cul-de-sac, l'honneur sauve.

Une intervention qu'il ne soupçonnait guère, devait lui fournir l'échappatoire dont il était en quête. M. de Barenlin se tenait toujours à la portière, les yeux foudroyants, le visage en feu. Tout à coup, obéissant à une force occulte qui l'attirait à elle, l'avocal-général disparut et alla tomber dans le coin opposé de son carrosse. Comme il n'est pas d'effet sans cause, le comte se demandait à quelle influence mystérieuse il fallait attribuer l'évanouissement du magistrat, lorsque de nouveau la portière servit d'encadj-ement à une tête qui vaut bien qu'on la crayonne.

C'était une femme de quarante-deux ou trois ans environ. Le Dieu de la lumière oncques n'éclaira une face humaine plus splendidement hideuse. Imaginez-vous

une tête de mort, des yeux livides, une bouche horrible dont les lèvres relevées laissaient à découvert de longues dents déchaussées, une peau blafarde sur laquelle le rouge jurait comme une faute d'orthographe, une maigreur de squelette ; puis, joignez à tout cela, une coquetterie épouvantable, cette seconde laideur des femmes laides, et vous n'aurez qu'une très-imparfaite idée d'une laideur qui semblait dépasser les. bornes du possible. Quelle était cette femme ? Hélas ! que cela pouvait-il être, si ce n'était madame de Barentin ? 11 eût été odieux de supposer l'avocat-général en bonne fortune ; l'empire d'un contrat conjugal était seul capable de décider un honnête homme à affronter un tel tête-à-tête, ne dùt-il durer qu'un sixième de seconde. M. de Barentin, en tous cas, était bien une preuve vivante qu'il est des courages déplus d'une espèce, et que le courage des camps n'est quelquefois rien auprès de certains courages civils et matrimoniaux.

Comme toutes les femmes laides, madame de Barentin n'avait nullement le sentiment de sa laideur ; tout au contraire, un grand contentement d'elle-même se lisait dans ses moindres gestes et se traduisait par mille minauderies, mille petites façons enfantines propres à faire dresser les cheveux d'épouvante. Sa première idée, au début de la querelle des deux cochers, fui de s'évanouir; mais elle y renonça en entendant le nom de M. de Lauraguais. La réputation de galanterie du comte était une chose trop bien établie pour n'être pas parvenue jusqu'à la chère dame qui, se fiant à l'empire du beau sexe sur ce jeune seigneur, pensa qu'elle n'avait qu'à se présenter pour l'amener à composition.

— Monsieur, fit-elle d'un ton qu'elle chercha à rendre digne en même temps qu'éploré, se peut-il qu'un gentilhomme méconnaisse à ce point les privilèges que tout homme bien élevé nous octroie? Ce irocédé a lieu d'étonner chez le comte de Lauraguais, que tout le monde cite comme un prodige d'urbanité et de courtoisie.

Après cette mercuriale aigre-douce digne du chancelier d'Aguesseau, madame de Barentin se tut ; elle attendit au porl d'armes la réplique qui fut vive et preste :

— Ah! répondit le comte avec un sérieux admirable, que,ne vous montriez-vous plus tôt, madame ? Je vous

assure que moi, mon cocher et mes chevaux t.out

eût reculé !

Puis, s'adressantà son cocher ;

— Lajeunesse ! vile, vite en arrière et rétrograde jusqu'au débouché le plus voisin. Prouve, par ta promptitude, le profond respect que doit inspirer au plus téméraire l'aspect seul de madame.

Et il se laissa retomber sur les coussins de son carrosse comme foudroyé par le regard de la femme de l'avocat-général, qui, dans le fait, lui lança un coup d'œil acéré et étincelant de fureur.

Lajeunesse, que l'alternative d'une lutte avec son confrère avait tant soit peu effrayé, ne demanda pas mieux que d'obéir et se mit en devoir de réaliser cette course à l'écrevisse. Tant qu'elle dura, Lauraguais, poursuivi par l'atroce figure de madame de Barentin, s'abandonna à d'inextinguibles éclats de rire. Mais peu à peu, le souvenir de mademoiselle Robbe effaça de son esprit ce burlesque épisode ; et lorsque sa voilure, après une retraite à reculons de plusieurs minutes, put se dégager

et reprendre sa vélocité primitive, il ne songeait déjà pins qu'à mener à bonne fin l'entreprise amoureuse qu'il allait tenter avec toutes les chances d'un inévitable succès. Inévitable, c'est le mot. Le comte, tout en entourant la fille de protestations d'amour, de promesses enivrantes, des mille séductions enfin propres à éblouir cette jeune tête, n'avait rien négligé pour attirer la mère sous son drapeau. La bonne dame élait trop clairvoyante pour ne pas se dire que ce qu'il s'offrait à acheter, Lauraguais pouvait tout unimentle prendre, et il était à craindre qu'un autre ne fit moins magnifiquement les -choses. Elle ne s'abusaitpas : sa fille lui échappait au premier jour. Par le fait de son incorporation dans la troupe lyrique, mademoiselle Robbe, quoique mineure, se trouvait affranchie de l'autorité maternelle, émancipée, en un mot; sa mère, désormais, perdait tous ses droits sur elle. C'était là un des privilèges du métier ; et lorsqu'une fille, enlevée par un amant grand seigneur, se voyait menacée de rentrer dans le giron de la famille, son séducteur n'avait qu'à obtenir du premier gentilhomme de la chambre un ordre de début : le pauvre père, qui réclamait son enfant séduite, devait dès lors renoncer à arracher la brebis égarée au gouffre sans fond de la débauche et du libertinage. Que voulez-vous? il fallait bien assurer les amours de cette noblesse licencieuse et désœuvrée dont l'épée ne sortait plus du fourreau que pour ses petites affaires personnelles.

Madame Robbe, en femme sensée, voyant la nécessité d'opter, s'était tournée du côlé du plus prodigue, de Lauraguais, pour tout dire. Et, comme ce dernier n'aimait pas à soupirer immodérément, voici ce qui avait

été décidé entre elle et lui. Les tapissiers du comte se multiplieraient pour meubler, dans le délai le plus bref, la petite maison qui devait servir de cage au bel oiseau ; et, aussitôt qu'elle serait en état, l'ex-amant de Sophie proposerait à la fillette de la mener au bois, la mère y consentirait, et, au retour, le carrosse prendrait la direction de l'élégante bonbonnière.

Enfin, sa voiture s'arrête en face du logis de la danseuse. Notre académicien en descend prestement et gravit avec des pieds d'amoureux les quatre étages aboutissant au logis de sa princesse. Ce fut madame Robbe elle-même, et pour cause, qui vint ouvrir. Elle était extrêmement pâle et avait l'air bouleversé.

— Bon Dieu! maman Robbe, qu'avez-vous? Vous avez une figure de déterrée.

-^ Et il y a bien de quoi ! qui eût pu deviner !...

— Quoi ?

— Tout est perdu !

— Comment, tout est perdu ?

— Partie 1

— Vous plaisantez?

— Partie! sauvée! enfuie!... la coquine! la misérable !.,, — Et avec qui!

— Avec qui donc?

— Lisez-moi cela, monsieur le comte, et dites-moi si ce n'est point une enfant dénaturée ! continua la pauvre femme en tirant de son mouchoir de cou une lettre toute froissée et la tendant au comte.

Lauraguais la lui arracha des mains et s'empressa d'en déchiffrer le contenu assez mal griffonné, que nous mettrons en entier sous les yeux du lecteur :

« Ma chère maman,

» Ne soyez pas inquiète si vous ne me voyez pas re- » venir ; il ne me sera arrivé rien de mal, bien au con- » traire. Pour vous tirer de toute anxiété, il faut bien » que vous sachiez la vérité : lorsque vous lirez la » présente, je serai chez le chevalier du Roure, un brave » jeune homme qui m'aime autant que je l'aime, et » qu'aucun obstacle n'a fait chanceler dans la tendresse » qu'il me porte.

» Vous lui aviez interdit votre logis, il a trouvé le moyen » de me faire parvenir des lettres si pleines de passion et » de désespoir, que pour le sauver de lui-même, j'ai dû me » faire enlever par lui. Que voulez-vous? je le préfère, » malgré sa pauvreté, à votre comte de Lauraguais,qui » a toujours l'air de vous rire au nez en vous disant » qu'il vous aime. Si j'ai fait une sottise, je la boirai, » cela me regarde.

» Pardonnez-moi, chère maman, d'être partie sans » vous en demander la permission ; vous me l'auriez re- » fusée, et j'étais bien résolue à suivre le chevaUer. Ne " cherchez pas à me convertir, ce serait vainement. » D'ailleurs, le chevalier prétend que je suis libre de » mes actions et que personne n'a le droit d'y trouver à >' redire; cette phrase est de lui.

» Quant à moi, je vous aime trop pour ne point être » tant que je vivrai, chère maman , votre fille soumise » et respectueuse.

» Caithille Robbe. »

— Ouf! cela est clair, au moins! s'écria Lauraguais. La sournoise ! on lui eût donné le bon Dieu sans cou-

fession! Mais aussi, que diable! quand oh a une fille, on la surveille ! Vous n'avez que ce que vous méritez.

— Mais, monsieur le comte, la scélérate a profilé du moment où je sors chaque malin pour les provisions de la journée; lorsqu'on est réduit à se servir soi-même...

— Et à quelle heure a-t-eUe pris sa volée?

— Ce matin, sur les huit heures. J'étais sans défiance: elle se lève fort tard d'ordinaire, et, en rentrant, j'ai eu la bonhomie encore de marcher sur la pointe des pieds pour respecter son sommeil ! Ah 1 la gueuse ! Mais cela ne se passera pas ainsi ! il doit y avoir un moyen de l'arracher (les griffes de son ravisseur...

— Pas le moindre. En enrôlant votre fille dans le corps de ballet de l'Opéra, vous avez dû renoncer à tout pouvoir sur elle.

— Mais X'.'est affreux !

— Eh ! parbleu ! qui vous dil le contraire ! C'était bien la peine d'éreinter deux chevaux magnifiques pour trouver la cage vide!... Puisqu'il y a trois heures au moins que voti*^ fille est disparue, vous pouviez bien, ce me semble, me prévenir de ne pas me déranger, que diantre ! Oii avez-vous donc la tête ? . . .

— Hélas! monsieur le comte, le sais-jel... Dans de pareils ipoments, on est eî^cusable de ..

— Sans doute, aussi êles-vous tout excusée. Sur ce, ma chère. madame Robbe, je vous salue; portez-vous bien... J'en souhaite autant à votre fille.

— Oh ! monsieur le comte, je ne vous laisserai pas partir sans avoir obtenu de vous la promesse de me la rendre !

— Qui cela? Votre fille? Et comment, s'il vous plait?

--Ce chevalier ne doit avoir aucun aboutissant; avec votre crédit, monsieur le comte, il vous serait facile de vous procurer une lettre de cachet qui sauverait ma fille et vous débarrasserait d'un rival... Ce chevalier est gueux comme un rat d'église ; elle mourra de faim avec lui.

— Ma chère madame Robbe, ne comptez pas sur moi. Ce ne sont pas là précisément mes armes, et je n'emploie de tels moyens ni contre mes ennemis, ni contre mes rivaux. D'ailleurs, ce n'est pas ainsi que je songeais imposer mon amour à votre fille : la violence n'est point mon fait; puisqu'elle en aime un autre, je n'5' puis rien, et pour tout l'or du monde je ne consentirais à chagriner cette enfant, par la seule raison qu'elle ne m'a pas trouvé de son goût. Il est désagréable, j'en conviens, de sortir aussi matin pour le roi de Prusse, mais c'est un malheur dont je prends mon parti, imitez-moi ; il ne vous reste au demeurant que cela à faire.

La Robbe ne se tenait pas pour battue et allait tenter de nouveau de vaincre cette détermination généreuse; mais il lui tourna brusquement le dos, et redescendit furieux les quatre étages qu'il avait gravis bien inutilement.

— Chez moi, dit-il à Lajeunesse d'un ton bourru. Lauraguais était hors de lui. Joué, mystifié par une petite fille et un adolescent dont la joue n'offrait encore nulles traces de barbe I Comme on allait le railler, le persifler , le harceler d'épigrammes I Celait à ne plus oser mettre le pied nulle pïirt. Mais quelle Sainte- Nitouche que celle petite Robbe, qui se laissait prendre le menton, baiser la main, conter des fadeurs sans mot

dire, à l'heure même où elle complotait de se faire enlever par son chevalier ! La perfidie n'est point un vice que les femmes acquièrent : les femmes naisseol perfides, cela est incontestable.

viir

Une surprise.

M. de Lauraguais n^était pas au bout de son chapelet de malédictions contre tout le sexe en général, et contre mademoiselle Robbe en particulier, lorsque son valet de pied vint ouvrir la portière. Il se disposait à s'enfermer à double tour pour continuer tout à son aise d'envoyer au diable la plus belle moitié du genre humain, mais il dut remeltre à plus tard cette fantaisie d'amant dupé ; un des gens de la comtesse lui dit qu'elle le priait de passer chez elle et l'attendait dans son appartement. Cette circonstance le surprit : que lui voulait-elle ? Si c'étaient des reproches, elle choisissait mal le moment, et il se sentait peu d'humeur à écouter patiemment ses doléances d'épouse délaissée. Toutefois, ses craintes n'avaient que peu de fondement. Si les infidélités de son mari l'avaient blessée au cœur, elle avait toujours gardé sa souffrance pour elle , et , jusqu'alors, pas la plus faible plainte , pas la moindre parole amère n'étaient sorties de ses lèvres.

Madame de Lauraguais était bien la plus parfaite créature qui fût au monde , et méritait mieux qu'un mari comme le sien. Issue des Middelbourg, l'une des premières familles de Belgique , elle lui avait apporté en dot, avec des biens considérables, un trésor de candeur et de tendresse que le volage comte méconnut toute sa vie. Le désenchantement commença tôt [)our elle : à peine quelques mois de mariage s'étaient-ils écoulés , que toute illusion s'était déjà envolée. Française, elle eût pris assez allègrement son parti, et confié à la galanterie le soin de la consoler d'un amour dédaigné , trahi ; mais l'éducation rigide qu'elle avait reçue avait trop fortement gravé en elle le sentiment de ses devoirs , pour que les torts du comte lui parussent des droits plausibles à l'oubli du respect qu'elle devait à son nom et à elle-même. Peu de femmes allièrent autant de sens, de droiture à une résignation sans bornes. Elle comprit qu'il était de sa dignité d'ignorer les écarts de Lauraguais ; et si celui-ci ne pouvait douleur qu'elle en fût instruite, celte conviction , l'expression mélancolique et triste de son visage , lo trace récente de larmes furtives qu'on se hâtait d'essuyer à son aspect , avaient pu seules la lui donner. En un mot, c'était un ange de douceur et de générosité que Lauraguais eût dû adorer à genoux et dont il abreuvait l'existence d'amères et poignantes douleurs (1).

En posant le pied dans la chambre à coucher de sa femme , Lauraguais fut tellement surpris du spectacle

(1) La pauTre femme devait plus tard porter sa tête sur l'ccliafaud. De quel crime l'accusèrent donc ses bourreaux?

qui s'offrait à lui , qu'il demeura quelques instants immobile sur le seuil de la porte. Elle était assise sur une bergère, en baigneuse , enveloppée dans un vaste peignoir blanc , les pieds dans de jolies pantoufles brodées. Elle tenait sur ses genoux un charmant petit garçon dont les cheveux bouclés couronnaient la face rose et rebondie, qu'elle couvrait de baisers tendres ; tandis qu'un autre enfant, un peu plus âgé, se jouait près d'elle sur un moelleux coussin de satin bleu à ramages blancs.

Rien de plus complètement angélique que ce tableau qui, pour Lauraguais, avait toutes les conditions négatives d'une charade en action ; car le malheureux jusqu'alors avait eu bien d'autre soin que de faire des enfants à sa femme , et il se demandait en vain où elle était allée dénicher ces deux petits amours qu'elle contemplait avec une sympathie toute maternelle. Cela composait un groupe si gracieux, un ensemble si suavement harmonieux que le comte, en dépit de sa légèreté habituelle, se sentit vivement ému. Il se tenait toujours, sans avancer, sur le seuil de la porte ; la comtesse, à laquelle le hasard fit tourner la tête de son côté, l'arracha , en l'interpellant , à cette sorte d'extase admirative.

— Arrivez donc, monsieur le comte, lui dit-elle d'un ton d'aménité enchanteresse, nous vous attendions tous les trois avec une vive impatience.

— Tous les trois? Quels sont donc ces deux petits chérubins, et comment se trouvent-ils là, l'un sur vos genoux, l'autre à vos pieds?

— Vous le saurez. Mais il faut bien que votre curie-

silé vous coûte quelque chose ; me promettez-vous de me répondre oui à la prière que je vais vous adresser?

— Je vous en donne ma parole.

— El je vous en remercie, comte.

— Maintenant que désirez-vous?

— Faire comme la fille de Pharaon , recueillir ces deux frêles créatures abandonnées , et être pour elles ce que l'auteur de leurs jours ne veut ou ne peut être.

— C'est-à-dire, madame, que vous renchérissez sur la belle action de la fille du monarque égyptien ; elle ne se chargea que d'un Moïse, vous vous en mettez deux sur les bras.

— Me refuseriez-vous ?

— Dieu m'en préserve !

— Ce n'est pas tout...

— Ah ! il y a un post-scriptum ?

— Leur... mère existe, et je désirerais. ..je souhaiterais lui constituer deux mille écus de rente viagère... pour la payer du cadeau qu'elle me fait en me cédant ces deux anges.

— De mieux en mieux. Vous verrez que je serai forcé d'obtempérer à cette folie pour savoir le mot de l'énigme.

— Vous consentez donc ?

— De tout mon cœur, puisque cela vous est agréable.

— Je comptais sur cette réponse, aussi avais-je déjà griffonné une lettre par laquelle j'apprenais à celte mère que ses deux fils ne me seraient pas moins chers que s'ils étaient véritablement les miens. Je lui marquais , en outre, que vous lui constituiez la rente en question ,

dont le contrat lui serait envoyé dans quelques heures. Je vais donc lui faire tenir cette lettre sur-le-champ, puisque vous ne vous y opposez pas. Vous êtes près de la sonnette, monsieur le comte, veuillez sonner. Lauraguais intrigué obéit; une femme parut aussitôt.

— Vous passerez dans mon cabinet , lui dit la comtesse, vous trouverez une cassette, vous la remettrez à Julien avec cette lettre , et il portera le tout à l'adresse indiquée. Recommandez-lui de faire diligence.

La soubrette partie, Lauraguais implora de nouveau l'explication de tout ce mystère.

— Il est dans ce papier , répondit-elle en tirant une autre lettre de son sein ; je ne vous la livrerai qu'à une condition.

— Laquelle ?

— C'est , répliqua-t-elle d'une voix grave et triste , cette fois, que vous ne la lirez que de retour chez vous.

— Quelle bizarrerie ! pourquoi cette dernière condition?,..

— Monsieur le comte, vous ne pouvez pas lire cela ici... devant moi, articu!a-t-elle avec un certain brisement dans la voix.

— Soit. Je la lirai donc chez moi , puisque vous y tenez absolument.

La comtesse la lui tendit alors ; il s'en empara avidement et courut voir ce que tout cela signifiait.

— De Sophie ! s'écria-t-il au comble de l'étonnement en jetant les yeux sur la signature.

Voici cette singulière épitre dont nous nous garderions bien de retrancher un iota.

« Madame la comtesse,

« Je vous paraîtrai sans doute bien osée de vous )• adresser la présente, mais tout m'en fait une loi. Si » je voustii offensée, je suis assez punie; M. de Laura- » guais m'a abandonnrc pour un autre objet dont le rè- » ^ne sera court probablement, car la constance n'est » pas dans sa nature. La seule chose qui pourrait m'ex- » cuser à vos propres yeux , madame, c'est Taffeclion I) sincère que je lui portais et qui fera le malheur du » reste de ma vie... Mais j'arrive au motif de ma lettre : » J'ai l'intention de me retirer du théâtre, de mettre fin » à cette existence que j'ai maintenant en horreur, et » d'aller terminer mes jours dans un cloitre, y pleurer » mes erreurs et , pardonnez-moi ce mot , madame la » comtesse, y pleurer aussi le seul amour que j'aie ja- » mais ressenti!... J'ai deux fils de M. de Lauraguais, » deux frêles créatures qui n'ont guère pu connaître » leur mère; on vous dit la bonté même, madame, » servez-leur de la mère qu'ils n'auront plus, et prenez » ces deux orphelins sous votre patronage... Je vous » les adresse dans le carrosse dont monsieur le comte » m'avait fait don, et j'y joins tous les bijoux que j'ai » reçus de lui ; il m'a retiré son cœur, je ne veux ni » ne dois conserver rien de ce qui me rappellerait un » amour qui n'est plus!... Si vous octroyez ma prière, » vous vous acquerrez, madame la comtesse, des droits » éternels à la reconnaissance de celle qui n'ose se » dire votre très-humble servante.

» Sophie Arnould. »

Lauraguais appela son valet de chambre ; il était fort agile :

— Les chevaux sont-ils à la voilure ?

— On est en train de dételer.

— Qu'on les y remette.

— Oui, monsieur le comte.

— Mort-Dieu ! ce devrait être fait déjà.

Quelques minutes après, la voiture du comte rasait de plus belle les rues de Paris.

Mais, cette fois, au lieu de s'engager dans la cité, elle s'arrêta dans le voisinage du Palais-Royal.

Lauraguais, en un clind'œil , eut grimpé les étages successifs qu'il fallait franchir pour arriver chez mademoiselle Arnould. Tout était sens dessus dessous, meubles déplacés, fauteuils, chaises en désordre ; cela ressemblait fort à un déménagement, si ce n'en était un. Il traversa plusieurs pièces sans rencontrer personne ; il poussa plus avant et alla droit à la chambre à coucher où il trouva enfin celle qu'il cherchait , les joues pâles, les yeux rouges, dans un état à faire pitié. Elle était en train de lire une lettre qui n'était autre que la réponse de la comtesse, qu'elle venait de recevoir avec les bijoux qu'on lui retournait par la même voie.

Elle tressaillit de tout son cor|)s en apercevant Lauraguais. Un éclair d'espérance brilla sur son visage, mais cet espoir était trop beau pour n'être pas chimérique : ce n'était pas l'amour qui l'amenait, c'était , à n'en pas douter, la juste indignation qu'avait dû lui causer sonimpudente démarche auprès de madame de Lauraguais. Cette hypothèse passa à l'état de conviction , lorsqu'elle vit son ancien amant tirer de sa poche la

lettre adressée à la comtesse , et la lui tendre avec une émotion qu'elle attribua à une colère trop légitime, elle le comprenait maintenant.

— Est-ce bien vous , mademoiselle , qui avez écrit cette lettre ?

— Oui, monsieur le comte.

— Et dans quel but ?

— Vous ne l'avez donc pas lue ?...

— Si fait.

— Mais alors..,

— Je vous demande , ajouta-t-il avec un geste d'impatience, le but de cette comédie.

— Une comédie I s'écria Sophie.

— Qu'est-ce , sinon une comédie des plus impudentes , je vous prie ? Vous écrivez à la comtesse que le désespoir causé par mon abandon vous pousse à une détermination, au moins étrange dans une personne de votre caractère. Mon abandon ! voilà qui est fort! Mais dites- moi lequel a trompé l'autre, lequel a été à deux reprises victime de la plus noire trahison ? Si c'est déjà pour vous un souvenir confus , on pourrait aller aux renseignements près de M. Berlin et du prince d'Hénin... El, dans votre inconcevable épitre à madame de Lauraguais, vous êtes l'amante délaissée ; moi, je suis l'amant inconstant dont le reste de votre vie ne suffira pas pour pleurer la perte 1... Je sais, mademoiselle, que vous avez infiniment d'esprit et que vous vous entendez admirablement bien en plaisanteries ; mais il faut vous pénétrer d'une chose : je mystifie quelquefois, mais on ne m'a point encore mystifié impunément, entendez-vous !

Sophie le laissa parler, sans chercher à l'interrompre, avec un élonnement douloureux. Lorsqu'il eut achevé, elle reprit d'une voix qu'elle ne put réussir à rendre ferme :

— Monsieur de Lauraguais, j'attendais tout de vous, car j'ai tout mérité, excepté ce reproche. Une comédie ! vous avez pu supposer !... Je me flattais que vous me connaissiez mieux. Enfin, vous exigez une explication, c'est votre droit, et je vais vous la donner dans toute la sincérité de mon âme. Vous avez dû remarquer, en entrant, les mille indices non suspects d'un prochain départ; ce soir, au plus tard, j'aurai demandé un asile aux religieuses du couvent de Sainte-Anastasie de Neuilly. Maintenant, voici ma confession, je vous serai reconnaissante de vouloir bien Tentendre : ce me serait trop amer de vous laisser de moi un souvenir odieux. Écoutez-moi, Louis, Quoique cela puisse vous paraître une plaisanterie, je vous jure que je vous ai toujours aimé, même au moment où je vous trahissais ! Et ne pensez pas que je cherche à excuser ma

conduite, non; pour avoir intérêt à vous tromper, il faudrait que j'eusse conservé quelque espoir, et je sais trop qu'à l'heure où je vous parle, vous êtes l'amant de cette... de mademoiselle Robbe. Je vous disais, Louis, que je n'ai jamais cessé de vous aimer... Mais, il y a trois mois, si vous vous en sôiivenez, j'étais assailiieparune nuée de créanciers qui m'obsédaient sans trêve, qui me menaçaient d'huissiers, de saisies, que sais-je? Et vous ne pouviez alors venir à mon secours, vous ; votre bourse était vide, vous vous étiez obéré à cause de moi... C'eût dû être, sans doute, un motif de

sijpi)orler avec courage cul état de gêne, d'angoisses, de continuels liarcèlenients... Hélas! au plus fort de la crise, on fit briller à mes yeux le moyen d'en sortir, on s'offrit à payer ces dettes qui m'empêchaient de dormir ; les offres furent telles que je dis : Oui !

Sophie dut s'arrêter court, l'émotion lui coupait la voix. Lauraguais gardait le silence,

— Voyons, Louis, en conscience, avez-vous pu croire que j'éprouvasse quelque chose pour M. d'Hénin, je vous en supplie, avez-vous pu le croire ?

— 11 est de fait, mademoiselle, que c'eût été de votre part un tour de force qui eût eu bien son mérite.

— Oh! pas de sarcasmes! ne suis-je pas assez punie?— Voulez-vous à présent une preuve que votre absence n'a fait qu'accroitre et mes regrets et mon amour? Demandez à M. de Saint-Florentin avec quel feu, quelles ardentes prières j'ai réclamé la fin de votre captivité !

— Je le sais, Sophie, je le sais. Comme Ninon, vous êtes de ce petit nombre de femmes qui, l'amour envolé, restent des amies sincères et dévouées. Mais je n'en ai jamais douté.

— De l'amitié! mais si je n'eusse eu que de l'amitié pour vous, eussé-je mis à la porte cet idiot de prince qui, au moins, était, à défaut d'autres qualités, d'une rare magnificence? Eussé-je été dévorée d'une jalousie épouvantable envers cette Robbe aux yeux de laquelle vous vous êtes brûlé?... M'objecterez-vous que l'ennui écrasant que M. d'Hénin traine à sa suite a pu suffire pour me décider à rompre avec lui : Mais alors, pourquoi ne pas accepter les offres de M. de Nivernais?...

— Quoi! Nivernais?

— Cela ne tenait qu'à moi ! Eh bien ! savez-vous ce que j'ai exigé de lui au nom de cet amour que je refusais? Non, n'est-ce pas? Je l'ai supplié de se faire votre rival, de reporter sa passion sur mademoiselle Robbe ;

enfin, je l'ai conjuré de vous l'enlever Et j'ai tant

prié, qu'il me l'a prorais !

A cette singulière déclaration, Lauraguais ne fut pas maître de retenir un éclat de rire.

— Ah! ah 1 ce cher duc!... C'était vous donner une étrange marque d'amour!... Voilà encore un rival que je ne me soupçonnais pas.

— Hélas ! il arrivait trop tard ! ce malin, j'ai reçu de lui un billet qui m'a tout appris. Votre petite maison était toute prête, et c'était aujourd'hui même que vous deviez y transférer votre conquête!... Oh! alors, j'ai perdu la tête, ma dernière lueur d'espérance était éteinte, mon bonheur était brisé à jamais !... J'ai fait mettre les chevaux à ma voiture, je suis allée arracher vos deux fils à leur nourrice, il m'est passé une idée folle, j'ai empaqueté les diamants et les bijoux que je tenais de votre générosité et j'ai envoyé le tout à madame de Lauraguais, avec celle lettre, bien résolue à quitter l'Opéra et à m'enfuir au couvent de Neuilly... Et cette détermination n'a pas changé. Vous le voyez, je fais mes préparatifs de départ ; je remercie le ciel de vous avoir conduit ici pour recevoir mes derniers adieux !

Sophie ne put en dire davantage, ses yeux se gonflèrent de larmes, les sanglots lui coupèrent la voix. Lauraguais n'était pas cuirassé contre une pareille séduction. Jamais l'infidèle ne lui avait paru aussi belle

qu'en cet instant où le désordre de sa loiletle, ses cheveux épars sur des épaules à demi nues, loule sa douleur si profonde et si vraie l'entouraient de cet irrésistible prestige, auquel bien peu d'amants ont le triste courage de résister. Et puis, le moment était des plus favorables à un rapprochement que la pauvre Sophie ne songeait même pas à tenter. La veille, elle l'eût essayé en vain : mais la petite Robbe, en renversant les châteaux de cartes du comte, avait rendu un véritable service à sa rivale. Était-il de meilleur moyen de dépister les rieurs que de se réconcilier avec son ancienne maîtresse ? Ce dénoùment pouvait passer pour une nouvelle rouerie de Lauraguais; et comme il faut toujours à la voracité des plaisants une victime en holocauste, le malencontreux prince d'Hénin n'était-il pas là? L'anecdote de la petite vérole était de volume à contenter les plus exigeants, et l'adroit académicien des sciences, pour donner le change à sa propre méprise, n'avait qu'à répandre l'aventure.

Mademoiselle Arnould sanglotait toujours. Le comte s'approcha d'elle, s'empara de sa main effilée, passa le bras autour de cette taille d'une souplesse d'osier et lui dit d'un accent suffisamment tendre :

— Allons, Sophie, calmez-vous... Prenez garde, au moins; ces pleurs vont gâter cette fraîcheur de pèche que vous ne retrouveriez plus, songez-y!

— Eh! que m'importent ma beauté et ma fraîcheur !... Je n'aurai personne à séduire au couvent de Sainte- Anastasie.

— Sans doute , si vous y allez ; mais qui vous y force?

— Qui ! articula-t-elle en jetant ses yeux au ciel.

— Voyons, que faudrait-il pour vous retenir?

-^ Lauraguais ! Lauraguais ! ayez pitié de moi!.,, ne me regardez pas ainsi ! vous me feriez croire...

— Quoi, Sophie?

— Que tu m'aimes encore I

— Et si cela était?

— Louis, si c'est un jeu, vous me tuez ! fit-elle haletante.

Elle tint ses yeux attachés quelques secondes avec une inexprimable angoisse sur le visage du comte, se demandant s'il parlait sérieusement ou s'il n'avait d'autre but que de prendre sa revanche. Mais cette hésitation fui courte. Celui-ci avait une manière de la regarder qui devait la rassurer. Elle s'élança, ivre d^amour, dans le sein de son amant qui la serra longtemps contre son cœur, tout en dévorant son cou d'albâtre de baisers frénétiques. Combien dura cette étreinte? Je ne saurais vous le dire ; en pareils cas, les heures ne comptent point. Tout à coup, Sophie redressa sa tête noyée à demi dans les ondes abondantes de ses cheveux bruns :

— El elle?

— Qui, elle?

— Elle... cette Robbe !

— Elle vous inquiète donc bien, Sophie?

— Pas d'échappatoires. Je veux connaître mon sort.

— On vous l'immole, mon adorée.

— Bien vrai?

— Très- vrai. Embrasse-moi et tout est oublié. Sophie lui sauta au cou de nouveau, et leurs trans-

ports n'eussent pas fini de sitôt sans l'arrivée d'une soubrette tenant un petit buste dans ses mains.

— Qu'est-ce donc? s'écria Lauraguais en se levant; que voulez-vous?

— Monsieur le comte, c'est un buste qu'on vient de remettre de la part de M. Merchi.

— Tiens, tiens ! une galanterie charmante de ce sculpteur; votre buste, ma chère, parfaitement ressemblant.

— Vraiment?

— Attendez donc! Dieu me damne! il y a joint un quatrain.

— Voyons le quatrain.

— Écoutez bien :

Ce buste nous enchante, ah ! fayez, mes amis, Fuyez, que de périls on court près du moilèle; Je n'ai jamais vu d'tiomme en sa présence admis, Qui n'entrât inconstant et ne sortît fidèle !

— C'est coquet.

— C'est mieux que cela.

— Quoi donc?

— C'est vrai.

— Une preuve, flatteur.

— Eh! mignonne, ne suis-je pas celte preuve-là?

Ce mot valait cent baisers à lui seul. Nous les laisserons prendre et donner sans les dénombrer. Celte sorte de cadastre sentimental finirait par devenir fastidieuse à la longue, et l'on nous en dispensera de reste.

Ici notre tâche se termine. Ce n'est pourtant qu'un épisode entre mille de la vie si pleine de nos deux

amants. Que d'aventures encore à narrer ! que d'histoires incroyables à écrire ! que de chapitres dans ce roman, dans celle épopée autrement fournie que l'Odyssée du bon Homère! Mais pour cette fois, c'en est assez. Le meilleur conte est le conte le plus court, et le nôtre a terriblement duré ; il est grand temps de souffler sa lampe, de se coiffer de nuit, do se reposer et de penneltre au lecteur d'en faire autant, — si c'est encore à faire.

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