ACTE TROISIÈME
JORDANE.
Tu as entendu madame de Jordane... Répondras-tu à Geneviève qu'elle s*est trompée et que tu ne Faimes pas?
RAOUL
Je ne répondrai rien. Je la trouve charmante. Je ne voudrais pas coûter une larme à Geneviève ; ne comprendra-t-elle pas elle-même que je serais un mari détestable ?
CLARISSE
Une femme se croit toujours assez forte pour retenir celui qu'elle aime, et, pour que nos illusions tombent, il faut qu'on nous les arrache !
RAOUL
Mais vous, madame, vous qui me connaissez bien et qui connaissez Geneviève, dites si je suis le mari qu'elle mérite !
JORDANE.
» Qui de nous peut penser qu'il est pour sa femme le mari qu'elle avait mérité !
CLARISSE
Nous trouvons toujours qu'on nous mérite quand on nous aime. . . et le mariage, Raoul, ne doit pas vous .effrayer beaucoup. Vous devez voir par des exemples que ses chaînes ne sont pas bien lourdes à porter I
JORDANE.
Écoute-moi, Raoul. J'ai toujours été pour toi un ami plutôt qu'un père, et je t'ai habitué à avoir en cet ami une confiance absolue.
RAOUL
Oui, mon père !
JORDANE.
Je ne prendrai pas avec toi les allures d'un moraliste
i86 LES TAPAGEURS
ou d'un sage; elles ne me conviennent pas. Mais tu ne douteras pas de ma sincérité si je te dis : Raoul, épouse Geneviève, aime bien ta femme, essaie de t'en faire aimer, et ne cherche pas le bonheur autre part, il n'y est pasl
- RAOUL
Vous me parlez avec des larmes dans la voix. Tu viens de ressentir une grande douleur I N'est-ce pas, madame?
JORDANE.
C'est en pensant à toi et à ton avenir que je suis ému... Tu sais comme je t'aime ?
RAOL'L.
Oui, mon père, je le sais. Je sais aussi quel homme vous êtes. Voulez-vous me dire, madame, ce qui s'est passé, et pourquoi mon père souffre ainsi?
CLARISSE
Je ne suis pas dans tous les secrets de M. de Jordane.
JORDANE.
Madame de Jordane ne peut pas comprendre ce qui se passe en moi. (a Raoul.) Je devine à tes hésitations quels liens te rattachent à l'existence que tu mènes.
RAOUL
Des liens !. .. je n'en ai pas.
JORDANE.
Je te vois troublé à l'idée d'épouser une jeune fille qui serait le charme de ton foyer. Je te sens effrayé de ce calme que tu ne connais pas, et je me demande si j'ai été pour toi le père qu'il aurait fallu.
Quel père eût été meilleur et plus tendre? Ne te repro-