‹ Les Tapisseries d'ArrasChapitre 16 sur 18 · COURTIN A COLBERT · texte numérisé non relu

COURTIN A COLBERT

D'Amiens, ce 17 octobre 1664.

H y a présentement dans Arras des ouvriers que les

sieurs de Lelés et Parent ont fait venir d'Oudenarde, avec lesquels ils confèrent pour l'établissement d'une manufacture de tapisseries ; et quand cela sera fait , l'un d'eux aura l'honneur de vous porter leurs propositions. Pour ce qui regarde les habitans , je ne vois point d'aparence , tant qu'ilz seront chargés du logement d'un grand corps de troupes, qu'ilz puissent rien entreprendre avec succès ; car il n'est pas vraysemblable que les ouvriers qui sont establis dans les bonnes villes de Flandre,

où les bourgeois sont les maistres, et où il n'y a point de garnison, viennent demeurer dans Arras , qui en est extrêmement chargé , à moins qu'ilz n'y soient attirés par des gens riches , comme les sieurs de Lelés et Parent; et c'est la raison pour laquelle les députés des Estatz supplieront S. M. de faire bastir des cazernes, comme un préalable nécessaire pour restablir le commerce dans les villes.

A Tesgard de celle-cy, on a commencé à y faire depuis peu de jours des bourracans comme à Valenciennes.,..

L'année suivante vit un essai de résurrection de nos manufactures de tapisseries. Colbert forma , aux frais de l'État , une société composée de MM. Bouquei , Delaire, Chasse, Camp et Bon Lallart. Une ordonnance royale, rendue tout exprès pour cet objet important, et signée Le Tellier, parut le 7 avril 1665. Déjà nous l'avons citée parce qu'elle constate l'état de prospérité relative de nos manufactures lors du siège de 1640. Cet essai n'eut pas de succès remarquable. Yoici toutefois une lettre de Colbert qui montre que les efforts étaient sérieux :

A St-Germain, le 31 octobre 1670.

J'ay receu avec vostre lettre un mémoire sur la visite des manufactures d' Arras ; et comme toutes les villes des pais conquis sont fort adonnées à leur augmentation, je ne doute point que nous ne les voyions multiplier à vue d'œil ; mais il faut s'appliquer à faire en sorte qu'elles attirent les manufactures qui sont establies dans les païs estrangers et qu'elles ne travaillent pas à se destruire Tune l'autre en attirant celles qui

sont establies dans les villes qui sont de l'obéissance du roy : ce doibt estre là tousjours votre principale application. Je crois qu'à vostre retour vous connoistrez parfaitement tout ce qui peut se faire pour l'augmentation du commerce et des manufactures de ces villes-là ; mais surtout ayez toujours en veue qu'il faut que nous employions tous les moyens que nous avons en mains pour y attirer les manufactures qui se font en Flandres et en Hollande , et pour faire en sorte de fournir toutes les villes de Flandres qui sont demeurées soubz l'obéissance du roy catholique, de toutes les marchandises et denrées dont elles ont besoin par les villes des païs conquis, en diminuant tousjours, autant qu'il se pourra , le commerce qu'elles ont avec la Hollande.

Le 6 novembre.

Vous trouverez à Beauvais le sieur Isnard, tousjours

affamé et désirant de nouvelles grâces. 11 faut examiner à fond la conduite de cette manufacture , parce que je crains fort , et que même je vois toutes les apparences du monde, qu'elle périra, parce qu'il a toujours voulu et veut encore vendre ses tapisseries trop cher

(Instructions et lettres de Colbert à Bellinzani, dans le 5e vol. de la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, citée plus haut).

Les archives générales du département du Pas-de- Calais contiennent un certain nombre de documents concernant cette époque et le sujet que nous traitons. Voici ce que nous y avons trouvé de plus intéressant, notamment dans la liasse n° 146, copies de vingt-six

pièces rendues au Magistrat d'Arras , le 10 octobre

1° On rappelle les 1500 métiers qui se trouvaient à Arras lors du siège de 1640 ;

2° Depuis 1640, il n'en est resté que sept à huit, à cause des guerres et de la désertion des maîtres et des ouvriers, dont la plupart se sont retirés en Flandre et en Hollande, et beaucoup en la ville de Lille, et au bourg de Roubaix, où ils ont formé des établissements.

3° On rappelle l'arrêt du Conseil de commerce du 7 avril 1665 'portant exemption de droits d'entrée pour ce qui sort des fabriques d'Arras, et on rappelle aussi les actes de 1407, 1481, 1522, 1571 , 1586 et 1594, émanées des rois de France et relatifs au commerce et aux manufactures d'Arras.

4° Cet arrêt de 1665 a été exécuté jusqu'en 1679 où les commis des bureaux y ayant apporté du trouble, Sa Majesté, sous le ministère de M. de Louvois, a rendu un deuxième arrêt, le 2 juillet 1685, confîrmatif du premier.

5° Malgré ces arrêts et les promesses, aisances et facilités données aux maîtres et aux ouvriers , on n'a pas pu les attirer. Aussi en 1709, le 4 octobre, le ministre, M. Desmaretz, fait-il une nouvelle tentative et il y a eu amélioration d'abord , mais depuis quelques années que ces manufactures ont cessé, il ne s'est point fait d'envoi.

6° On constate que plusieurs bons maîtres, capables de ranimer ces manufactures , se présentent maintenant, mais ils auraient besoin d'une confirmation des

deux arrêts de 1665 et de 1685, afin d'être sûrs des avantages d'exemption de droits d'entrée et du respect des plombs de la ville d'Arras. On sollicite cet arrêt du concours de Monseigneur le Controlleur- Général , et on fait valoir l'exemple des siècles es plus reculés, et l'histoire bien célèbres des produits d'Arras, dans toute l'Europe. Il y a aussi une autre considération , celle de l'intérêt de la couronne de France , dans le cas où la guerre recommencerait et où Lille viendrait à retomber sous une autre domination. En outre, on emploierait plusieurs milliers de personnes à travailler les laines du crû de l'Artois et on empêcherait les voisins de s'enrichir à nos dépens.

La copie de l'arrêt du 2 juillet 1685 est dans la même liasse. (C'est une confirmation de celui de 1665).

Il y a une défense du Magistrat de vendre les étilles ou de les transporter hors d'Arras, à peine de confiscation de ces étilles et de trente livres d'amende. Cette défense est du 18 mai 1689.

Donnons encore la pièce suivante , qui a quelque rapport au sujet qui nous occupe, et qui montre une fois de plus combien on fît d'efforts , sans toutefois aboutir à aucun résultat bien sérieux»

Monsieur,

Le Roy aprouve la proposition faite de remettre au corps de l'hostel de ville la marque de la manufacture nouvellement rétablie à Arras, l'intention de Sa Majesté est que tous les ans, un jour que la nomination se fera des Magistrats , il soit choisi un d'entre eux le plus capable par sa connoissance et sa probité

pour tenir cette marque , vous aurez soin de tenir la moin à l'exécution de l'ordre de Sa Majesté.

Je suis, etc.

Signé Desmaretz.

Adressée à M. de Bernage, le 4 octobre 1709.

Suit un arrêté conforme du Magistrat de la ville d'Arras.

Les deux lettres suivantes , extraites des Archives municipales par M. Lecesne , offrent un véritable intérêt. Elles nous montrent un digne descendant des anciens artistes en tapisseries de haute-lisse , exerçant son art avec courage , mais dans des conditions financières qui devaient malheureusement le faire échouer.

A Paris, le 7 février 1758.

J'ai lu, Messieurs, la réponse que vous avez faite à la requête qui m'a été présentée par le nommé Plantez, manufacturier de tapisseries établi dans votre ville , auquel vous avez retiré la pension de 200 livres que vous lui aviez ci-devant accordée. Ce particulier prétend qu'il a rempli toutes ses obligations ; que, depuis 1 746 jusqu'en 1 756 , il a toujours eu avec lui tantôt deux ouvriers et un apprenti, et que, depuis 1757, il a deux excellents ouvriers, deux apprentis et trois métiers battans. Tous ces faits sont aisés à vérifier; et, s'ils sont exacts, je ne vois pas quelle raison vous pouvez avoir de discontinuer la pension. Il est certain que, lorsque vous avez engagé Plantez à venir s'établir à Arras, vous connaissiez ses facultés : il étoit ouvrier chez M. Vernier à Lille ; sa femme faisoit un petit

commerce de mercerie; il ne pouvait par conséquent établir une manufacture fort brillante. La beauté de ses ouvrages a pu seule vous engager à lui accorder 200 livres et le logement, et vous ne l'avez assujetti à aucun nombre de métiers battans. Le fond du petit commerce qu'il faisoit à Lille et une partie de biens qu'il dit avoir vendus, ont été employés en assortiment de dessins. Il assure en avoir actuellement pour quatorze pièces de tapisserie de différentes grandeurs et de différents goûts, et plus de cent trente tableaux en figures et en animaux. Je compte, Messieurs, que vous ne différerez pas à me faire part de vos observations sur tous ces faits, afin que je sois en état de statuer sur les représentations de Plantez, en pleine connoissance de cause.

Je suis très-parfaitement, Messieurs, etc.

Gaumartin.

Messieurs les Mayeur et Echevins de la ville et cité d'Arras.

Arras, le 14? février 1758.

Monseigneur,

Dans le temps que nous avons ôté une pension au sieur Plantez , manufacturier de tapisserie , il paroissoit qu'il ne travailloit plus; mais depuis ce temps-là nous avons vérifié qu'effectivement il a plusieurs ouvriers et des métiers battans , et qu'il travaille actuellement. Nous ne pouvons , Monseigneur , disconvenir qu'il est très-bon ouvrier ; c'est ce qui nous a porté à l'engager à rester en cette ville; mais son peu de fortune

l'empêche de faire des ouvrages sans qu'on lui en fasse les avances.

Nous avons l'honneur d'être, avec respect, Monseigneur, etc.

Les Mayeur et Echevins de la ville et cité d'Arras.

A Monseigneur de Caumartin, Intendant de Flandres et Artois, à Lille.

Tous ces documents nous conduisent bien près de l'époque de la révolution de 1789. Ils s'accordent avec les renseignements oraux des vieillards encore vivants au moment où nous traçons ces lignes , pour fixer très-peu de temps avant 1789 l'existence de fabriques de tapisseries fournissant encore quelques produits , mais d'une qualité inférieure, et du genre de ce que nous avons vu plus haut désigné sous le nom de verdures. On voit encore aujourd'hui bon nombre de ces tentures qui ne rappellent que de bien loin les anciennes œuvres d'Arras. Souvent même elles ne servent plus à tendre les murailles , elles sont condamnées à couvrir le pavé et font l'office de tapis de pied. On cite comme ayant servi très-tard encore à la confection de ces tapisseries , la maison n° 2 de la rue des Lyons et l'emplacement de la maison actuelle des sœurs de la Charité , rue des Teinturiers. Ce dernier local s'appelait le Turc ou le Grand-Turc.

Un renseignement précis nous est fourni à ce sujet par M. Louis Watelef, nous l'insérons ici textuellement :

« On constate , comme très certain , que Ton confectionnait encore à Arras , vers Tannée 1762, des tissus avec animaux. En effet, une personne très-digne de foi * déclare formellement savoir par tradition que son aïeul maternel**, qui tenait à encourager une industrie locale qui avait donné autrefois tant de renom à sa ville , acheta lui-même en fabrique quatre pièces de tapisseries dont il orna le principal salon de la maison qu'il habitait rue Ste-Barbe.

» Elles y furent tendues en effet et jusqu'en 1836 qu'elles y conservèrent leur place , la petite-fille de l'acheteur remarqua sur l'une des bordures un chiffre qui faisait connaître l'année de la confection et une marque de la fabrique d'Arras qui ne laissait aucune incertitude au sujet de la provenance.

« La personne qui a conservé ces souvenirs se rappelle aussi très-bien qu'un de ses oncles ***, fils aîné de l'acheteur , recommandait sans cesse de ne pas laisser disparaître les signes dont il vient d'être parlé et qui étaient comme le titre de l'origine des tapisseries ; mais il est arrivé qu'au moment où l'on a voulu régulariser la coupe de ces pièces de tissu pour les transformer en tapis de pied , on a détaché une partie des bordures. Ces morceaux ont été gardés jusqu'en 1857, époque où ils ont été brûlés à l'insu de la propriétaire actuelle, qui possède toujours le reste des mêmes tapisseries.

" Mlle Joséphine Watelet.

** M. Gosse de Dostrel, député des États d'Artois.

*** M. Gosse de Dostrel, Chanoine et Archidiacre.

» Une autre preuve qui attestait également l'origine des tentures dont il est ici fait mention, a disparu tout aussi malheureusement. On avait retrouvé , il y a dix ou quinze ans, au milieu de nombreux papiers de famille , la facture donnée par le fabricant , lors de la vente de ces tapisseries de haute-lisse. Ladite facture indiquait la date de la vente et le prix, Ce morceau de papier , auquel on n'attachait aucune importance , après avoir été conservé pendant un temps assez long, a fini par disparaître. »

Jusqu'au moment de la Révolution , on s'occupa toujours, dans le siècle dernier, du rétablissement des manufactures artésiennes. Malheureusement le succès ne répondit pas à ces efforts. L'ancienne Académie d'Arras proposa, en 1785, une question relative à cet objet. Elle était ainsi conçue : « Quelles furent autre- » fois les différentes branches de commerce dans les » contrées qui forment présentement la province d'Ar- » tois , en remontant même au temps des Gaulois? » Quelles ont été les causes de leur décadence et quels d seraient les moyens de les rétablir , notamment les » manufactures de la ville d'Arras ? »

La question fut si mal étudiée et les mémoires envoyés tellement faibles, que deux ans plus tard, l'Académie jugea bon de la remettre au concours. Les mémoires ne furent guère plus forts que la première fois et nous avons pu en juger par nous-même , car les archives de notre Académie actuelle possèdent ces pièces. On y trouve même encore le rapport des commissaires, rapport très sévère même pour des travaux

aussi imparfaits, et l'un des signataires de ce rapport est le trop fameux de Robespierre, alors membre de l'Académie d'Arras. Cette circonstance est assez curieuse pour être ici relatée. C'est du reste le document le plus moderne que nous ayons pu découvrir sur le sujet que nous avons essayé de traiter.

Page 1