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LES TAPISSERIES CHEZ LES ANCIENS PEUPLES

Il serait bien difficile d'assigner, même d'une manière approximative, l'époque où l'on inventa l'art admirable dont nous allons parler.

Déjà, au chapitre xxvie du livre de l'Exode, Moïse nous donne les détails les plus précis sur les diverses tentures ornées de figures nombreuses qui servaient à la décoration du Tabernacle. Parmi ces tentures, il y en a d'abord dix qui sont désignées comme devant être faites de fin lin retors d'un fil bleu, écarlate et cramoisi , et de plus parsemées de figures de chéru-

bins ; et Fauteur inspiré ajoute que ce travail doit être un travail d'artiste. C'est là, en effet, le vrai sens du mot hébreu num. Il indique, selon l'interprétation de M. Cahen, de véritables « tableaux faits sur la toile en la tissant avec la navette au moyen de fils de trame de diverses couleurs fOpus polymitariumj, art trèscultivé en Égypte, et dont les tapisseries des Gobelins nous donnent une idée. Cet art est différent de la broderie qui se fait à l'aiguille, et qui est désignée en hébreu par le mot api. Le tissage avec le fil d'une seule couleur, laine ou lin, se nomme aia. »

Cette interprétation est d'accord avec celle des Septante, qui ont rendu ces mots par l'expression toute semblable : ipyaaia uçavxou, opère textoris, La Yulgatea dit dans le même sens: Variatas opère plumario, ouvrage varié, brillant, de diverses couleurs comme les plumes des oiseaux. Quant à la paraphrase chaldaïque, elle emploie l'expression même de M. Cahen : Travail d'artiste, opère artificis.

Nous trouvons ensuite, dans ce même chapitre (v. 31), une autre tapisserie du même genre : c'est celle qui servait de séparation entre le Saint et le Saint des Saints. Elle est de laine bleue, d'écarlate, de cramoisi et de fin lin retors; c'est aussi un travail d'artiste (avec le mot hébreu indiqué ci-dessus), et elle est ornée également de figures de chérubins.

La tenture destinée à l'entrée du Tabernacle (v. 36) est, au contraire, un ouvrage de moindre valeur. Elle est désignée par le mot que nous avons vu toutà-l'heure signifier une broderie, et les Septante ont

eu soin d'indiquer cette différence par l'expression : ipyov ttoixiXtou, opus variatoris.

Il serait facile de citer bien d'autres textes de la Bible où il est fait mention d'ouvrages analogues; contentons- nous de mentionner deux passages du livre de Job. Ils sont d'autant plus précieux que sans doute l'auteur écrivait avant Moïse, et l'art dont nous commençons l'étude se trouve ainsi avoir une origine ancienne clairement constatée.

Le premier de ces passages est au chapitre vu (v. 6) ; il y est fait mention de la navette et de l'art du tisserand ; on y trouve le troisième des mots indiqués ci-dessus, celui qui désigne le tissu proprement dit.

Le second est au chapitre xxvme (v. 16). La plus ancienne explication de ce livre, la paraphrase chaldaïque, rend ce texte comme la Vulgate et lui donne le sens d'étoffes de l'Inde, teintes de diverses couleurs. Voilà donc, dès le temps de Job, des procédés d'ornementation fort semblables à ceux que l'on retrouve encore aujourd'hui dans le même pays.

Le mot Polymitarius, dont nous parlions plus haut, est d'ailleurs beaucoup plus explicite encore, et on le trouve mentionné dans quatre chapitres de l'Exode, autres que celui que nous avons déjà indiqué. Voici comment Dom Calmet en précise le sens :

« Ce mot répond à l'hébreu Choscheb, qui signifie proprement un ouvrier qui invente et qui travaille de l'esprit et de l'imagination (ce que M. Cahen appelle avec raison un artiste) .11 paraît, par l'examen des passages où il se trouve, qu'il signifie un tapissier, un

ouvrier qui fait des voiles de différentes couleurs et d'une tissure de différents fils. C'est la vraie signification de Polymitarius , qui dérive du grec et qui signifie à la lettre un ouvrier qui travaille à des ouvrages de plusieurs couleurs, comme les tapissiers, tant ceux qui travaillent à la haute et à la basse lisse, que ceux qui font des tapis de Turquie ou autres. Ces ouvrages s'appellent aussi Phrygia ou Phrygionica, Babylonica, Alexandrina et même Plumaria, à cause de la ressemblance de l'art du brodeur et du tapissier.

» Il paraît par Moïse que les tapissiers, Polymitarii, qui travaillaient au tabernacle dans le désert, employaient non-seulement les laines de couleur de pourpre, d'hyacinthe ou bleu céleste et de cramoisi, mais aussi for en fil : incidit bracteas aureas, et extendit in fila ut possent torqueri cum priorum colorum subtegmine (Exode, 39-3). Nous ne savons pas distinctement comment ils filaient leur or, mais on ne peut douter qu'il n'y en eût dans le tissu du pectoral du Grand-Prêtre. »

Voici comment M. Cahen traduit ce passage fort curieux : « On étendit des lames d'or qu'on coupa par filets pour les travailler dans la laine bleue, l'écarlate, le cramoisi et dans le fin lin : ouvrage d'art. » Il ajoute ces mots en note : « Après avoir aplati l'or en lames, on coupait celles-ci en fils, on mêlait ces fils métalliques aux fils en lin et en laine. » On verra plus tard pourquoi nous insistons sur ces détails.

Dès le début de notre travail nous trouvons, on le voit, de nombreux et intéressants documents dans

les Livres saints, et nous pourrions facilement en citer beaucoup plus que nous n'en citons ici. Voyons maintenant ceux qui nous sont fournis par diverses autres sources.

Hérodote a un texte qui nous donne une haute idée de l'industrie patiente des Égyptiens. C'est au 3e livre de son histoire, ou Thalie, n° 47. Il y est question d'un corselet qu'Amasis, roi d'Egypte, envoyait en présent aux Lacédémoniens. « Ce corselet était de lin, mais orné d'un grand nombre de figures d'animaux tissues en or et en coton. Chaque fil de ce corselet mérite en particulier notre admiration. Quoique très-menus, ces fils sont cependant composés chacun de trois cent soixante autres fils, tous très-distincts. Tel est aussi cet autre corselet dont Amasis fit présent à Minerve de Lin de. »

Ailleurs, il parle de l'industrie des peuples qui habitent le Caucase. C'est au n° 203 de Clio, ou livre 1er de son histoire. « On assure, dit-il, que ces peuples ont chez eux une sorte d'arbre dont les feuilles broyées et mêlées avec de l'eau, leur fournissent une couleur avec laquelle ils peignent sur leurs habits des figures d'animaux. L'eau n'efface point ces figures, et, comme si elles avaient été tissues, elles ne s'usent qu'avec l'étoffe. »

Voici d'ailleurs un bon résumé de ce qui concerne cette précieuse industrie, en même temps que cet art véritable, chez les anciens habitants de l'Égypte. Ces lignes, extraites de l'ouvrage de M.Ghampollion-Figeac sur l'Égypte, ont l'avantage de nous dire en même

temps ce qui se faisait à Babylone, et dans l'Inde, et dans la Phénicie ; nous y trouvons ainsi un tableau fidèle de cet art à son origine si reculée.

« Les fabriques de toiles de coton, de lin ou de laine, grossières pour un emploi plus commun, ou d'une finesse égale à celle des plus parfaits ouvrages de l'Inde en ce genre, brochées ou brodées, blanches, teintes ou peintes, pouvaient abondamment fournir à toutes les classes de la société, et les pays étrangers se faisaient pour cet objet encore les tributaires de rÉgypte. »

Les étoffes babyloniennes, peintes avec V aiguille y comme le disaient les anciens, furent célèbres dès la plus haute antiquité historique. La rivalité contemporaine des étoffes égyptiennes n'est pas moins remarquée par les historiens, et ils distinguaient les toiles peintes de couleurs diverses fabriquées à Babylone, des toiles tissées de couleurs non moins riches et non moins variées fabriquées en Égypte. Amasis envoya en présent aux Lacédémoniens, etc. (Ici, M. Champollion-Figeac cite le récit d'Hérodote que nous avons donné plus haut, puis il continue) :

« Cette abondante production de tissus et la richesse des costumes reproduit sur plusieurs de nos planches, prouvent que Fart des teinturiers devait être aussi perfectionné en Égypte que celui du tisserand. L'Égypte possédait les principales substances colorantes, elle rivalisait en ce point avec Tyr, Babylone et l'Inde, et Ton sait que les principaux commerçants tyriens avaient un établissement à Memphis.

» Pline parle avec admiration d'un procédé singulier employé par les Égyptiens pour peindre sur les tissus, et, avec son goût habituel pour l'antithèse, il dit que ce n'est pas avec des couleurs qu'ils peignent de cette manière, mais avec des drogues qui détruisent les couleurs. L'étoffe est plongée dans le liquide chaud, elle en est retirée d'une seule couleur, et bientôt elle se trouve ornée de plusieurs. Nous pensons qu'il s'agit ici d'un procédé qui fut de tout temps connu dans l'Inde, qui est communément mis en pratique par l'industrie européenne, et qui est connu sous le nom de dessins réservés. On imprime, en effet, ce dessin même sur l'étoffe en un mastic inattaquable par une teinture liquide chaude ou froide, et d'une couleur quelconque. L'étoffe plongée dans cette teinture en sort d'une seule couleur, et elle se trouve ornée de plusieurs, dès qu'un lavage de l'étoffe dans un autre liquide composé a détruit le mastic qui préservait de cette teinture le fond primitif de l'étoffe, ou même d'autres dessins préalablement imprimés.

» Dans tous ces procédés, l'Égypte employait avec succès les moyens perfectionnés de l'art du teinturier, éclairé par les plus sûres expériences de la chimie appliquée à la connaissance des plantes et des métaux colorants. »

On ne sera pas étonné, après cela, de voir les noms des principales étoffes ou des plus riches tissus indiquer cette origine orientale. Ainsi, le terme Sindones, appliqué aux toiles venues d'Orient, signifie les toiles du Send ou de l'Indus ; \eSendal, qu'on trouve

souvent au moyen-âge et dont était faite l'oriflamme de St-Denys, rappelle également le Send. L'Aurifrygium, d'où le mot Orfroi, nous remet en mémoire les draps d'or de TAsie-Mineure, et peut-être le Satin n'est-il pas sans rapport avec Saïd, Seta ou Sidon» ville célèbre par son commerce de riches tissus.

Est-il nécessaire maintenant de citer Homère et les passages, connus de tous, où il fait mention de tapisseries ou d'autres ouvrages analogues ? Mieux vaut assurément imiter ce modèle achevé de toute exposition nette et rapide, et arriver, nous aussi, le plus vite possible, au sujet spécial que nous avons à traiter.

Dans ce chapitre d'introduction nous n'avons pas à faire l'histoire des tapisseries et tissus dans l'antiquité; nous devons dire seulement leur origine reculée, indiquer les pays où ils parurent d'abord, donner une idée de leur richesse comme de l'usage auquel on les employait. Le lecteur ne peut attendre ici autre chose de nous que des indications sommaires, et les développements et les détails ne peuvent commencer qu'avec le sujet spécial de ce livre : Les tapisseries et tissus d'Arras.

Voilà pourquoi nous ne dirons rien ici des textes de Philostrate, d'Apollonius, de Théocrite, de Xénophon, de Cicéron, de Diodore, de Clément d'Alexandrie, de Strabon et de bien d'autres que nous pourrions citer. Ce sont des choses tellement connues en effet, qu'il serait superflu de s'y arrêter plus longtemps,

Les tapisseries étaient un objet d'une renommée populaire chez les anciens. Thémistocle, réfugié à la Cour d'Artaxerces et interrogé par ce roi sur les affaires de la Grèce, emprunte une comparaison à l'œuvre du tapissier pour faire comprendre sa pensée. De même, dit-il, qu'une tapisserie doit être déployée pour que l'œil puisse découvrir les figures qu'elle renferme, de même le discours a besoin d'être développé pour étaler les pensées qui en font l'utilité et la beauté. C'est dans Plutarque, Vie de Thémistocle, que nous trouvons cette curieuse comparaison.

Et si l'on veut avoir une idée de la magnificence de ces produits d'autrefois, il suffit d'entendre Aristote nous raconter, dans son Traité des récits merveilleux, ce qui va suivre :

« On fit, dit-il, pour Alcisthène de Sybaris; une pièee d'étoffe d'une telle magnificence, qu'on la jugea digne d'être exposée dans la fête de Junon-Lacinienne où se rend toute l'Italie, et qu'elle y fut admirée plus que tous les autres objets. Cette pièce d'étoffe passa, dans la suite, entre les mains de Denys l'ancien, qui la vendit aux Carthaginois pour 120 talents (660,000 fr.). Elle était de couleur pourpre, formait un carré de 15 coudées (8 mètres environ) de côté, et était ornée en haut et en bas de figures ouvrées dans le tissu. Le haut représentait les animaux sacrés des Susiens, le bas, ceux des Perses; au milieu étaient Jupiter, Junon, Thémis, Minerve, Apollon et Vénus ; aux deux extrémités, Alcisthène et Sybaris, deux fois reproduits. »

Rome emprunta à Carthage et à la Grèce le goût de ces tissus venus d'Orient. Elle en conserva si bien le souvenir et l'usage que, devenue chrétienne, elle en orna ses églises, comme autrefois elle en avait décoré les habitations de ses empereurs.

Aussi, rien n'est plus facile que de constater, dans les précieux inventaires d'Anastase, le bibliothécaire de l'Église Romaine au IX6 siècle, les tapisseries nombreuses et de diverses sortes qui contribuaient aux splendeurs du Culte dans les premiers âges de l'Église. On y trouve représentées une foule de scènes du Nouveau-Testament et quelques-unes de l'Ancien. C'est la rencontre de St-Joachim et de Ste-Anne à la Porte dorée ; c'est l'Annonciation de la Ste-Vierge, la Naissance du Sauveur, le Massacre des Innocents, la Présentation au Temple, le Raptême, le Miracle de la Multiplication des Pains, l'Entrée triomphale à Jérusalem. On y voit aussi la Passion, la Résurrection, l'Ascension, la Descente du St-Esprit et l'Assomption de la Ste-Vierge. L'histoire des Apôtres et des autres Saints s'y trouve également reproduite. C'est ainsi qu'on y voyait les principales circonstances de la vie de St-Pierre, de St-Jean, de St-Martin, le martyre de St-Laurent, le couronnement de Ste-Cécile par un ange, et enfin, des portraits ou figures séparées de Jésus-Christ, de la Ste-Vierge, des Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs et des Vierges. Reaucoup de ces voiles, tentures, parements d'autels, avaient été exécutés au métier, sans doute par des ouvriers grecs ; plusieurs étaient en simple broderie.

« On sait combien grande était l'habileté des grecs dans tout ce qui touchait au tissage et à la teinture des étoffes. Depuis que le commerce et les manufactures des Ptolémées avaient rendu plus commun dans l'Europe l'usage de la soie, l'art de tisser les étoffes à personnages s'était tellement perfectionné dans la main des Grecs, qu'aujourd'hui même, quelle que soit notre habileté, ses productions ont droit de nous étonner. La toge d'un sénateur chrétien renfermait quelquefois jusqu'à six cents figures : l'adroit artisan y représentait la vie entière de Jésus-Christ, les Noces de Cana, la résurrection de Lazare et tous les autres miracles \ »

C'est donc, on le voit, jusqu'aux sources mêmes des sociétés les plus anciennes que nous devons remonter pour trouver l'origine de Fart que nous allons étudier, et en même temps , nous voyons que toujours cet art s'est transmis de peuple en peuple comme un dépôt précieux. L'Église s'en empare et le cultive avec soin, elle le fait servir à ses hauts enseignements, elle lui donne dans ses temples une place d'honneur. Rome donne l'exemple : aux premiers siècles, les Papes décorent leurs basiliques de ces riches tentures, comme ils le feront au moyen-âge, comme Léon X le fera au XVIe siècle, comme Pie VII le fera encore de nos jours. Les grandes églises, les abbayes célèbres, les cathédrales voudront bientôt, à l'exemple

* M. Fr. Michel — Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des étoffes de soie, d'or et d'argent, etc., t. Ier, p. 20.

de l'Église-Mère, être revêtues de ces splendides parures, et nous dirons, dans les chapitres qui vont suivre, quelles furent les magnificences dont on les vit briller. Nous le dirons avec d'autant plus d'assurance que plusieurs de ces parures existent encore. Les Souverains recherchèrent avec un empressement extraordinaire ces décorations véritablement royales, et c'est aussi dans leurs châteaux ou dans leurs palais que nous irons les étudier.

C'est donc, en réalité, une branche très-importante de l'art, comparable, pour son éclat, aux vitraux de couleur et à la peinture murale et d'un effet plus grandiose à certains égards. Si l'Orient a été le berceau de cet art vraiment magnifique, on peut dire d'ailleurs qu'aujourd'hui encore il est resté fidèle à ses traditions. C'est avec une véritable admiration que l'on a pu voir dans les expositions universelles de Londres et de Paris, ces tapisseries et tapis envoyés par la compagnie des Indes et fabriqués au XIXe siècle de notre ère, avec la même vivacité, la même harmonie de couleurs, le même cachet de distinction particulier au dessin oriental que tant de fois avant nous les anciens ont admirés. Comme richesse, comme goût, comme simplicité de procédés arrivant à d'étonnants résultats, rien n'est au-dessus de ces produits, aujourd'hui encore. Nous essaierons bientôt de faire voir comment, dans notre Occident, et tout d'abord dans notre ville d'Arras, on arriva à perfectionner pourtant ces produits déjà si remarquables , en ajoutant aux qualités éminentes qu'ils possédaient et qu'on imita,

d'autres éléments plus véritablement artistiques, et à l'aide desquels on en fit un art tout nouveau.

C'est de cet art d'Arras que nous allons maintenant parler , après toutefois que nous aurons raconté ses commencements et ses essais relativement faibles , ainsi que ses moyens particuliers d'exécution.

C'est dire que nous aurons à traiter d'abord des premières manufactures de riches tissus établies à Arras, puis des teintures d'Arras et spécialement de la garance , pour arriver enfin à l'œuvre d'Arras , ou Opus Atrebaticum , dont nous montrerons ensuite à nos lecteurs les admirables produits.

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