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LES RICHES ÉTOFFES ET LA POURPRE D'ARRAS

s Aux jours glorieux de la Gaule indépendante *, les Atrébates.... étaient renommés dans tout le monde romain par leurs fabriques de saies rouges, et on doit remarquer en passant à quelle date lointaine remonte la réputation de ces contrées dans les industries textiles. Au temps de Pline, et suivant son témoignage , les ouvriers de la Gaule rivalisaient avec ceux de Babylone et d'Alexandrie dans le travail des tapisseries ; ils aimaient à figurer sur ce genre d'étoffes des écussons ou compartiments en forme de losange , quadrillés comme de petits boucliers, scutuli. » Voici le passage où Pline a parlé de ce genre de travail :

« Trabeis usos accipio reges : pictas vestes apud Homerum fuisse , undè triumphales natse, Acu facere id Phryges invenerunt, ideoque Phrygioniae appellatse sunt. Aurum intexere in eadem Asiâ invenit Attalus rex : undè nomen Attalicis. Colores diversos picturse intexere Babylon maximè celebravit, et nomen imposuit. Plurimis verO liciis texere, quse polymita appellant, Alexandria instituit : scutulis dividere, Gallia **. i>

Déjà des relations commerciales existaient entre

* M. Pérathon. — Notice sur les manufactures de tapisseries d'Aubusson, de Felletin et de Bellegarde, p. 11. — Limoges 1862. ** C. Plinii nat. hist lib. VIII - 74.

nos contrées du nord de la France actuelle et les pays les plus éloignés; et, ce qu'il y a de très remarquable , c'est que nous voyons , même avant César , des habitants de l'Inde venir dans notre pays pour le négoce. Nous en avons la preuve dans ce passage où Cornélius Népos dit : « Le roi des Suèves (Arioviste) fit présent à Q. Metellus Celer, proconsul de la Narbonnaise, de quelques marchands Indiens que la tempête avait jetés sur les côtes de la Germanie : Indos. . qui ex Indiâ commercii causâ navigantes... etc.* » Ces côtes de la Germanie ne pouvaient être que celles du pays appelé long-temps la Germanie - Inférieure , nos côtes, celles des Pays-Bas.

Que venaient faire ces marchands dans le nord des Gaules? Evidemment, le titre même de marchands répond à la question. Ils venaient pour le commerce, et ils venaient de YInde, précieuse indication qui naturellement nous conduit à l'idée de tissus, d'étoffes, et nous explique en même temps l'un des moyens à l'aide desquels les peuples de ce pays, et surtout les Atrébates , portèrent dès-lors à une si grande perfection leurs tissus précieux.

Dès lors, d'ailleurs, les Atrébates étaient distingués sous d'autres rapports dans la confédération des peuples qui habitaient la Gaule. Déjà ils avaient souvent franchi le détroit qui les séparait de la grande île voisine de leur pays. Ils avaient même contribué à la

* Voir Pline l'ancien, Hist. nat. livre II, ch. 67.

coloniser, et quand plus tard César leur demande des renseignements pour ses opérations contre la Grande- Bretagne, la suite des événements fait bien voir qu'ils lui ont parlé en connaissance de cause ; ils ont des rapports habituels avec ces contrées; ils savent que les bords de la Tamise sont peuplés par leurs frères et qu'on trouve, dans le Berkshire actuel, un peuple entier d'Àtrébates *.

Est-il fort étonnant, d'ailleurs, de voir nos ancêtres en rapport avec les habitants de l'Inde, quand nous savons aujourd'hui, par les conclusions de l'ethnographie comparée, comme par la comparaison des langues, comme déjà nous le savions par la Genèse, que les Indiens et les Gaulois sont frères, qu'ils descendent du même père et forment une famille bien distincte et fort reconnaissable encore aujourd'hui? Les Gaulois avaient des relations partout; leurs conquêtes et leurs guerres nous étonnent ; c'est en Espagne, en Italie, en Grèce, en Asie, qu'il faut les suivre dans leurs expéditions. Leurs rapports avec les Indiens, même pour le commerce, n'a donc rien qui doive surprendre.

Quand César vint dans les Gaules, la capitale du pays des Alrébates se nommait Nemetacum ou Nemelocenna; son nom était fort différent aux époques antérieures. Nous savons, par un texte positif de Pto-

* Cf. Histoire des Gaules, par (loin J. Marlin et dom J.-F, de Brézillae, t. 1, in-4°, 1780. — ïîîst. des Gaulois, par M. Arn. Thierry, etc.

lémée *, que »îe nom était alors q^*?^, au moins dans la transcription en lettres grecques, Les Latins en ont fait Origiacum et Regiacum par abréviation. Il est inutile d'ailleurs de réfuter ceux qui auraient voulu voir dans l'Alesia des Atrébates, le chef-lieu de la Confédération gauloise ; il est bien évident, par César même, que la véritable Alesia est celle qui vit les derniers efforts de la Gaule indépendante se briser contre le génie opiniâtre des Romains. Il n'y a entre la vieille Alesia d'Ogmius et de Vercingétorix, et l'Alesia des Atrébates, qu'un simple rapport de prononciation. Constatons toutefois que ce nom d'Alesia a été assez souvent donné à notre cité, et par des auteurs qui ne sont pas méprisables assurément. Plus tard, Arras s'appela en latin Atrebatum, alors que généralement les noms de peuples devenaient des noms de villes, comme Samarobrive devenait Amiens et Lutèce Paris.

La ville d'Origia ou Aregia était donc en rapport de commerce avec les peuples les plus éloignés, même avant César, et probablement ces relations remontent à des époques fort reculées. Nous allons voir maintenant quels étaient les objets que produisait cette ville.

* Ph. Cluvier, dans sa Germania antiqua, veut que ce soil Orchies; mais son sentiment est difficile à admettre, Ptolémée ayant l'habitude de donner la ville principale de chaque peuple et non pas une ville secondaire. Au reste, il y a beaucoup d'obscurités dans ces origines et nous avons ici omis à dessein bien des choses que l'on pouvait dire, mais qui ne nous semblent pas assez appuyées.

Nous les trouvons désignés dans des textes bien connus et cités partout.

Suidas, qui vivait vers le temps de la conquête des Gaules, les mentionne sous le nom de Xérampélines et les appelle par excellence Vestes Atrebaticœ. Juvénal les désigne de la même manière dans sa 6e satire. Il vante la magnificence d'un présent, parce qu'il consistait en cette sorte d'étoffe :

Et Xerampelinas veteres donaverat ipsL

Trebellius Pollio rapporte un mot de Gallien qui a trait aux étoffes d'Arras. Quand on vient lui apprendre que Posthume s'est emparé de toutes les Gaules : Rome, dit-il ironiquement, ne pourra-t-elle se passer des saies des Atrébates ? Non sine Atrebaticis sagis Respublica tuta est !

Vopiscus, qui vivait trente ans plus tard, sous Garin, reproche à ses contemporains les dépenses ruineuses auxquelles ils se livrent, et il cite, comme exemple de prodigalité, un don de birri pretiosi fait par les Gaulois d'Arras à des comédiens: Donati sunt ab Attrebatensibus birri pretiosi, birri canusini. Ce texte est ordinairement cité d'une manière très-fautive.

Enfin, St-Jérôme, environ quatre-vingts ans après, reproche à Jovinien son trop de faste, et cela parce qu'il était couvert des étoffes des Atrébates : Nunc Atrebaticis indiimentis orna tus incedis.

Voilà donc une dénomination générale indiquant de riches tissus, et trois désignations spéciales aidant

à en préciser la valeur. D'une part ce sont des Indumenta Atrebalica, des Vestes Âtrebaticœ; d'autre part des Xerampelinœ, des Birri, des Saga. Etudions chacune de ces expressions et voyons à quelles idées elles répondent.

1° Les Xerampelinœ d'Arras. — Ce mot, évidemment composé de deux mots grecs, est ainsi expliqué par leScholiaste deJuvénal : « Vestes scilicet, quse ad usum matronarum fuerunt, ampelini coloris, qui inter coccinum et muricem médius est. Xeron vero siccum signifîeat. » Voilà donc une couleur qui tenait à la fois du Coccinum et du Murex et qui formait une nuance de pourpre particulièrement recherchée ; essayons de bien décrire cette nuance.

Le Murex est, à proprement parler, le coquillage qui fournit la pourpre par excellence. C'est ce que l'on appelait la pourpre tout-à-fait pourpre, purpurissimum. Au-dessous du Murex et comme subdivisions, nous trouvons le Buccinum , coquillage beaucoup moins rare, fournissant une pourpre inférieure, et le Ianthinum, herbe qui produisait une couleur où le violet l'emportait sur le rouge.

Le Coccinum était un diminutif ou plutôt une sub division du Coccum, lequel répond à notre écarlate. Le Coccinum était obtenu par le mélange du Coccum avec une herbe appelée AcinosAl était de trois nuances différentes: le Spadicus ou Puniceus, d'une couleur rouge foncée, semblable à la graine du palmier ; le Pheniceus , se rapprochant beaucoup plus de la pourpre, et le Roseus, reproduisant à peu près la couleur de la rose.

Ainsi donc, lorsque le Sôholiaste de Juvénal dit que les Xérampélines étaient d'une couleur qui tenait à la fois du Murex et du Coccinum, c'est comme s'il nous indiquait une nuance agréable et fort douce à l'œil, dans laquelle se voyaient à la fois la pourpre pleine de vigueur et la douceur des tons de la rose. L'étymologie conduit aux mêmes conclusions et nous présente l'idée de vigne tombante, et aussi, selon l'expression d'un ancien, celle de vin nouvellement pressuré, musto turbato similis. ïl y avait d'ailleurs plusieurs variétés de Xérampélines , selon que la pourpre ou l'écarlate dominait dans le mélange, et c'était comme une réunion harmonieuse des deux couleurs les plus recherchées des anciens. On conçoit leur ardeur, leur goût si prononcé pour cette pourpre d'Arras, qui leur donnait ainsi en même temps et l'éclat du rouge vif et le velouté du cramoisi.

2° Les Birri d'Arras. — On appelait en général birrus un manteau long, très-ample, taillé de telle manière qu'il servait non seulement à couvrir tout le corps, par dessus les autres habits, mais aussi, au besoin, la tête elle-même. On s'en fera une idée assez exacte si on se figure une chape très-ample avec un capuchon.

Les textes abondent pour établir que c'était bien la forme de ce genre de vêtement. Clément d'Alexandrie, au second livre de son Pédagogue, dit en effet qu'il enveloppe le cor ps. Quand St-Cyprien va souffrir le martyre, avant de fléchir les genoux il se dépouille de son lacemâ, birro; or la lacerna était un manteau avec capuchon. On peut voir une dissertation assez

longue et pleine d'érudition, sur les birri, dans l'histoire des Clercs-Réguliers de l'ordre de St-Augustin, par Gabriel Pennottus. (Rome, impr. de la Chambre Apostolique, 1624, in-folio). C/est là qu'on trouvera réunis une foule de textes qui établissent l'idée que nous venons de donner du birrus. M. Anton y Rich, dans son Dictionnaire des Antiquités romaines et grecques, donne une idée analogue de ce genre de vêtement, seulement il le suppose moins long. De part et d'autre on admet qu'il était à longs poils, trèsfort et disposé pour garantir des injures de l'air, et que tout le monde en faisait usage indistinctement. Toutefois, il est certain qu'il y avait des Birri de toute qualité, et les Birri pretiosi étaient de couleur rouge ; c'était, on le voit, un autre mode d'application de la pourpre d'Arras.

3° Les Saies d'Arras. — « Sagum ou Sagus, dit M. Antony Rich, est proprement un mot celtique d'où vient en français saie et sayon. Les Romains l'adoptèrent, en lui conservant son sens, pour désigner un manteau fait de laine grossière et de poil de chèvre. C'était une pièce d'étoffe carrée ou tout au moins rectangulaire, qui, détachée du corps, pouvait être étendue comme drap, mais que, pour le mettre, on pliait en deux et que l'on attachait au moyen d'une broche (d'où Sagum fibulatorium) ou par un nœud, sur l'épaule gauche. La broche rattachait l'un à l'autre, aux deux tiers environ de leur longueur, deux des bords de l'étoffe, de sorte que le côté et le bras gauche étaient couverts, le bras et le côté droit étant libres

et découverts. Deux des coins de i etoffe tombaient sur la poitrine et le bras, tandis que les deux autres pendaient devant et derrière au niveau des genoux. » Yoilà donc encore un manteau, mais d'une forme différente du précédent, et sans doute orné, non-seulement de cette pourpre d'Arras qui faisait le fond de tous ces vêtements, mais aussi de losanges, de raies, de dessins divers, réguliers et de bon goût

Les saies étaient communes dans les Gaules, et ces saies, comme les autres vêtements en général, affectaient la couleur rouge, particulièrement chère aux Gaulois, comme nous le dit Martial :

...... Vestitur Gallia rufis,

Et placet hic puero militibusque color ;

mais c'était surtout la saie d'Arras qui était recherchée, on Ta vu par le mot de l'empereur Gallien, et on le voit par plusieurs autres indications analogues.

Après avoir dit ce qu'étaient ces vêtements si distingués, appelés par excellence Vestes Alrebaticœ, étoffes recherchées ou tissus précieux, qui furent véritablement l'origine et comme le premier germe des tentures d'Arras que nous étudierons bientôt, voyons maintenant comment s'obtenait cette pourpre d'Arras qui servit à les teindre, et qui servira également à teindre les fils dont seront tissées les plus magnifiques tapisseries.

La garance était l'élément principal de ces teintures. De tout temps cette racine précieuse fut connue

des habitants de nos contrées, qui la cultivaient avec beaucoup d'intelligence et en obtinrent des résultats particulièrement remarquables.

Il y a plusieurs espèces de garance, qui toutes fournissent de la teinture; néanmoins on n'a cultivé généralement que la grande espèce, celle qu'on nomme Rubia tinctoram saliva.

Cette espèce pousse des tiges longues d'un mètre ou un peu plus, carrées, noueuses, rudes au toucher. Chaque nœud est garni de cinq à six feuilles posées tout autour de la tige, ou, comme disent les botanistes, verticillées. Elles sont longues, étroites, garnies sur les bords de dents fixes et dures qui s'attachent aux habits.

Les fleurs naissent vers les extrémités des branches. Elles sont d'une seule pièce, en forme de godet, percées à leur fond, découpées par leur bord en quatre ou cinq parties; leur couleur est d'un jaune verdâtre. On aperçoit dans l'intérieur quatre étamines et un pistil formé d'un style fourchu. Le fruit qui succède à cette fleur est composé de deux baies succulentes, attachées ensemble. Chaque baie contient une semence presque ronde, recouverte par une pellicule.

Les racines de cette plante sont longues, rampantes, divisées en plusieurs branches grosses comme une fort grosse plume, ligneuses, rougeâtres, et elles ont un goût astringent. C'est la seule partie qu'on emploie pour les teintures.

On fait subir à ces racines une dessiccation qui les réduit à un huitième de ce qu'elles étaient d'abord.

Alors elles cassent net sous la pression du doigt, parce qu'elles sont bien dégagées de toute humidité.

Dans nos climats humides, on a toujours eu besoin d'étuves bien établies et fortement chauffées, pour arriver à cette dessiccation; en Orient, notamment dans les plaines de Smyrne, YHazala se dessèche à l'ombre ; on l'envoie entière à Marseille ou ailleurs, et elle est pulvérisée par ceux mêmes qui veulent s'en servir.

La pulvérisation est, en effet, la dernière préparation que l'on fait subir à la garance pour la rendre propre à la teinture. C'est dans des moulins construits exprès que l'on fait cette opération. On la réduit ainsi en poudre très-fine, et alors elle peut servir, soit seule, soit le plus souvent mélangée à d'autres substances , pour produire de brillants et durables résultats.

La garance était connue des Romains , et Pline nous dit comment , à l'aide de cette racine , ils obtenaient des nuances d'une sorte de pourpre tendre et légère. La ville de Pouzzole était surtout distinguée dans cette industrie. On mêlait la garance à une autre plante nommé hysgina. Quare , dit-il, potius îaudatur quam Tyrium aut Gœtulicum vel Laconicum, unde purpurse pretiosissimae? causa est quod hysgino inficitur, rubiamque cogitur sorbere. ( Lib. 35, cap. 6.) Toutefois, c'est seulement sous le règne de Néron que l'orr établit à Rome des genicées ou manufactures d'étoffes, et malgré ces établissements on ne laissa pas que de continuer à faire venir les plus belles étoffes de la Gaule, et spécialement des Atrébales , toujours

distingués par la richesse et l'éclat de leurs belles teintures. L'auteur d'une dissertation spéciale sur cette matière, lue à la séance générale de l'Académie d'Arras, le 25 marsl758 (M. Camp), attribue aux Gaulois l'établissement de ces manufactures de l'Italie. Il est très-certain d'ailleurs que la garance était connue et employée à Arras avant cette époque.

« Cette liaison, dit-il, cette correspondance de commerce, le cas infini que l'on faisait de nos manufactures donnent naturellement à penser que nos manufacturiers ont pu former en partie l'espèce de colonie d'ouvriers étrangers qui ont aidé à fonder les manufactures romaines ; et par une suite de cet établissement, que les teinturiers gaulois qui ont été appelés à Rome, en y portant les secrets de leur art, ont pu y introduire les premiers la connaissance et l'usage de la garance. » Ceci paraît vrai dans le sens de l'usage et de l'application que firent dès-lors les Romains d'une plante qu'ils connaissaient d'ailleurs , et c'est dans ce sens que l'auteur a soin d'expliquer ensuite son opinion.

La garance fut cultivée à Arras longtemps avant la conquête romaine, et ce fut l'un des principaux éléments de succès pour le commerce des Atrébates. Il est de toute évidence qu'elle continua de servir aux mêmes fins à l'époque gailo - romaine , puisque cette époque, nous l'avons vu par plusieurs textes, fut une ère de grande prospérité pour la ville d'Arras. Les invasions firent un tort considérable à cette ville et à ses environs; mais bientôt elle se relève, au point de

vue moral comme au point de vue des intérêts matériels, et des documents certains nous parlent du commerce de garance qui se faisait sous les Mérovingiens.

Du Cange a cité deux textes qui se rapportent aux temps de Dagobert et de Ghildebert II. Ou peut y joindre le tarif original du droit de tonlieu de l'abbaye de St-Bertin, cité également par Du Cange, et qui ne laisse exister aucun doute sur la fertilité, l'abondance et le commerce de cette plante en Artois, sous Charles-le-Chauve La charrette de wède et de garance paieront chacune deux deniers, — Carucca de ivede, 3! den, — Carucca de warenche, 2 den. Il fallait que cette denrée fût bien commune pour que la perception d'un droit si modique , eu égard au volume de la marchandise , pût profiter au fisc. Nous trouvons un tarif semblable dans le Cartulaire manuscrit de l'abbaye de St-Vaast, qui appartient aujourd'hui à la bibliothèque de l'Évêché.

C'est après l'irruption des Normands que les habitants d'Arras, réfugiés momentanément à Beauvais, reviennent s'établir, pour le commerce des teintures et étoffes précieuses, après trente ans d'absence, dans les environs immédiats, et sur les terres de l'abbaye; aussi ne devons-nous pas être surpris de trouver la garance au nombre des objets sur lesquels l'Abbaye avait des droits spéciaux.

Mais c'est surtout à partir du XIIe siècle que les documents sur la garance sont précis et particulière ment curieux. Citons ici ceux qui ont été extraits , pour cette époque, par M. Camp :

« Les plus anciens règlements de police émanés de l'Échevinage de cette ville sur les manufactures , sont recueillis la plupart sans ordre de temps, dans un volume appelé Livre rouge de la Vingtaine. ( La Vingtaine était autrefois une administration de la ville, composée de vingt notables marchands, à qui était confiée la police générale des manufactures , de la vente de toutes les marchandises , et des corps de métiers). La dixième page de ce livre renferme le premier de ces règlements qui porte une date. Elle est du mois de mars 1287, et regarde la laine, ce qui me fait croire que ceux repris sans date dans les pages précédentes sont antérieurs à cette année. On y lit à la page troisième une ordonnance qui concerne la police de la garance. Elle est trop précieuse à mon sujet pour ne pas la rapporter mot à mot , malgré le jargon du siècle :

*< Que nul ne nulle, quel qu'il soit, ne soit se hardi ne se hardie, qui puis en avant melle étrange warance d'autre teroir aveque warance d'Arras en baie, ne autrement, ne se face m...re estrange warance avec celle d'Arras, ains le vendent et ambulent a par ly le warance d'Arras, ainsi que on a fait anchiennement, et sur le péene de 26 s. et porter le qualité du méfiait as Esquevins.

» Que nul ne nulle ne acate warance pour revendre en la ville et la ville d'Arras, à peine

de 20 s.

» Que nul ne nulle ne perch... jouenne warance de vieille, sur 20 s. et sur à perdre le warance.

» Que nul ne melle jouenne warance avec vielle, se le prix n'est desseure.

» Que nul ne nielle warance viesle aveque jouenne en balle ne autrement sur 20 s.

» Quiconque fera fraude ens esdites warances, soit en vendition ou acatement, qui ne soit veu divisé en cet escript, il seroit à 20 s. à le Yintaine, et porteroit ly 20 hommes la quantité du meffait as Esquevins, et de toutes les coses desseur dits, à ly Yintaine le connoissance ou leurs officiers (Livre rouge, p. 3, verso). »

» Non-seulement la culture et l'usage fréquent et journalier de la garance, à Arras, sont constatés par cette ordonnance de la police ; mais elle nous assure encore du mérite, de l'excellence et de la distinction première que l'on faisait de la garance du crû des environs de cette ville d'avec celle qui venait des autres cantons.

» Je vais plus loin. En examinant les termes dans lesquels il est ordonné de vendre la garance d'Arras seule et séparément, pure et sans mélange des autres, comme on a fait anciennement, je crois que la preuve de cette supériorité de qualité qui en résulte, rétrograde d'elle-même aux siècles précédents, et justifie l'ancienneté et la continuation de la culture de cette garance d'Arras, si recommandable par la propriété particulière du terrain.

» Nous pouvons encore juger par cette ordonnance combien la police de cette marchandise était intéressante, puisque Ton y fait la réserve d'en porter les contraventions devant les Echevins, et que l'amende

de 26 s. est la plus haute de toutes celles qui sont reprises dans ce recueil. Tout ce qui avait trait à la teinture excitait les soins et les attentions de ces officiers de police. La Wède, la Guesde, Y Alun, le Brésil, et généralement toutes les autres matières étaient sujettes aux règles les plus strictes et aux visites les plus exactes. »

Ces règlements n'étaient pas une lettre-morte. On voit, en effet, dans un procès-verbal de contravention fait en 1373, qu'un bourgeois nommé Hazebreuc avait vendu de la garance en balle à un marchand étranger, sans avoir appelé les Egards pour la visiter auparavant. Pour ce fait, il est condamné à 20 s. d'amende par la Vingtaine. Ayant appelé de cette condamnation pardevant les Echevins, il plaida sa cause en halle pendant plusieurs audiences; et, le 13 mai 1373, jugement intervint (présents grande quantité de gens ), qui confirma le bien jugé de la Vingtaine.

« L'abbaye de St-Vaast ayant eu plusieurs difficultés au sujet de la levée du droit de tonlieu, elles furent réglées en 144,7 par un concordat, appelé de Nanterre, homologué au Parlement le 15 avril de la même année. La liste des marchandises sujettes à ce droit y fut reprise conformément à l'ancien tarif originaire ; mais les droits furent augmentés, eu égard à la différence des temps et du taux des monnaies courantes. Toutes les matières et graines propres à la teinture y sont détaillées, et entre autres la garance, sous l'article 54, en ces mots :

« Item, appartient audit tonlieu, warance. alun,

» cendres, fïout de houbelon, et doit on de 20 s.

» Quelle disproportion de ce tarif rectifié à celui de St-Bertin, qui primitivement ne porte qu'à 2 den. du chariot de Warance? »

L'auteur que nous venons de citer ajoute, et on peut encore aujourd'hui contrôler son assertion, qu'il résulte d'un grand nombre de titres publics et privés que, dans quantité d'endroits de cette province il y avait des moulins à vent et à eau, destinés alors à préparer plusieurs matières propres à la teinture. Us étaient connus sous le nom de moulins à Wède, parce qu'ils servaient à broyer la feuille de cette plante, appelée depuis Vouède, espèce de pastel qui teint en bleu. Toutefois, malgré cette dénomination, ces moulins ne servaient pas moins à piler la racine de garance, puisqu'ils avaient des pilons, suivant un titre où il s'agit de leur réparation, registre de la Sous- Prévôté de St-Vaast. «c II est inutile, ajoute-t-il, de reprendre ici les noms des villages où étaient situés ces moulins, et les redevances annuelles dont ils étaient chargés envers les seigneurs dans la mouvance desquels ils étaient construits. »

Une rue d'Arras a de toute ancienneté porté le nom de Warance. Elle prend au coin de la Petite-Place et va joindre celle des Trois-Visages ; on l'appelle aussi du Miroir de Venise. Autrefois on disait : le Warance, aller en le Warance, et c'est ainsi que ce lieu est désigné plusieurs fois dans le Cartulaire de St-Vaast. Il est fort probable qu'autrefois il y avait là un empla-

cernent plus considérable qu'une rue proprement dite; c'est l'opinion de M. Camp, et c'est le seul moyen d'expliquer cette désignation: le W avance, en le Warance.

Il y avait, du reste, autrefois à Arras beaucoup de rues ou emplacements qui se rapportaient aux manufactures : la Halle aux Saies, les Marchés aux Fils, à la Laine, aux Draps, à la Toile, etc.

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