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DU COMMENCEMENT DES TAPISSERIES DARRAS

La bibliothèque de l'Evêehé d'Arras possède plusieurs manuscrits d'une grande importance. L'un de ces livres, magnifique in-folio de très-grand format, en parchemin, est une copie du célèbre Cartulaire de l'abbaye de St-Vaast par Guimann. Guimann ou Wimann écrivait au XIIe siècle ; lui -même précise la date de son livre, puisqu'il le dédie à l'abbé Martin, premier du nom, qui, d'après un autre manuscrit de l'Evêehé, le Nécrologe de l'abbaye de St-Vaast, gouverna ce monastère depuis 1155 jusqu'à 1181.

Or, dans un inventaire de tous les trésors de l'abbaye, que Guimann a intercalé dans son récit, se trouve un fait précieux pour nos études. En effet, après avoir énuméré toutes les richesses vraiment extraordinaires de cette grande église; après avoir mentionné des croix d'or avec pierres précieuses, des calices d'or et même un devant d'autel en or, et une multitude d'autres objets qui viennent eux-mêmes après la nomenclature des nombreux corps saints et autres reliques insignes qui reposaient dans l'Abbaye; Wimann parle d'objets différents , et ces objets sont précisément ceux que nous recherchons en ce moment : des tapisseries.

Dans notre premier chapitre nous avons donné l'explication d'un mot qui se rencontre souvent dans la Bible, et nous avons vu que le sens de cette expression, opus plumarium , se rapporte à l'idée que nous nous faisons aujourd'hui quand nous nous représentons une tapisserie. Cette expression est moins précise toutefois que ne le serait le mot polymilarius. Elle désigne moins nettement le genre de travail dont il s'agit. Dans le récit de Guimann, elle est suivie d'ailleurs du mot cortinis et surtout tapetibus, qui ne laisse plus aucun doute, et nous constatons ainsi d'une manière authentique, officielle, l'existence de travaux de ce genre, à Arias, au XIIe siècle. Voici le texte du Cartulaire :

« Yexîlla... opère plumario facta... et, ut omnia compleamus, multa quidem et alia sunt ibi sanctorum pignora... ornamenta quoque plurima, in ciboriis, coron is, libris, crucibus, candelabris, Cortinis, Tapetibus, quibus ad honorem Dei et Sanctorum ejus locus est insignis. Qui etiam, operisDei assiduitate et religione, prsediis et possessionibus, claustri et officinarum décore hospitum et pauperum susceptione, et totius charitatis plenitudine adeo insignis habetur, ut inter caeteras* immo prse omnibus cseteris ecclesiis Flandrise, haec Ecclesia divitiis et nobilitate prsecellere certissime soiatur. »

Nous avons donc un point de départ certain et nous voyons que nos tapisseries d'Arras remontent au moins au XIIe siècle.

Essayons maintenant de nous rapprocher encore d'un degré de plus de l'origine inconnue jusqu'ici de

notre art magnifique; saisissons vivement cet échelon nouveau, peut-être nous aidera-t-il à voir plus clair tout à l'heure dans ces ténèbres des âges anciens.

Le document auquel nous venons de faire allusion est en effet assez remarquable. « La ville d'Arras, y est-il dit, est la plus anciennement connue pour la fabrication des tapisseries, en quoi elle excellait. C'est à Arras qu'avaient été fabriquées les différentes pièces qui représentaient toute la vie de St-Alban, premier martyr d'Angleterre. Elles furent données au Monastère anglais de ce nom par l'abbé Richard, qui le gouverna depuis 1088 jusqu'en 1119. »

C'est donc encore un siècle que nous gagnons pour l'histoire des origines de nos célèbres tapisseries, et c'est au XIe siècle que nous pouvons dès maintenant les reculer. Assurément nous aurons à remonter encore et à constater l'existence de tapisseries d'Arras bien antérieures à celles de St-iUban.

Toutefois, il est nécessaire de bien préciser ici deux points qui doivent servir à éclairer ces recherches. Ces deux points sont : 1° La position reconnue de la ville d'Arras relativement à toutes les autres villes du Nord, dans la question des origines et de la fabrication des tapisseries ; 2° Ce que l'on doit entendre par le mot tapisseries et les diverses significations auxquelles se prête cette expression.

4° Position relative d'Arras vis-à-vis des autres villes des Pays-Bas. — Voici d'abord le témoignage de M. Francisque Michel, dont la compétence est assurément bien reconnue : « C'est encore en Flandre,

dit-il, qu'il faut placer le berceau de l'art du tapissier de haute lisse. Sans doute bien avant qu'il fût question de ce pays, bien avant le moyen-âge, on fabriquait des tapisseries. Dès l'antiquité, Babylone et la Perse étaient célèbres pour ces sortes de tissus ; mais, selon toute probabilité, les figures qui s'y trouvaient représentées étaient de pelite dimension et à teintes plates. J'en dirai tout autant des tapisseries fabriquées à Poitiers et à Saumur dans le XIe siècle.... En cela consiste la principale différence à signaler entre les tentures de Flandre et celles que l'on connaissait auparavant. La fabrication ne tarde pas à y atteindre un si haut degré de perfection, que, de toutes les parties de l'Europe, les tapissiers flamands, surtout ceux oVArras, sont mis en réquisition pour exécuter, d'après les cartons des plus grands artistes, des tapisseries destinées aux églises les plus riches, aux palais les plus somptueux (Tome IIe, p. 438). »

Ailleurs (p. 388), il s'exprime ainsi : « La première ville des Pays-Bas où l'industrie des tapis et des tentures fut exercée, paraît avoir été la ville d'Arras, dont le nom resta, dans plus d'une langue, à cette sorte de tissus. »

L'Académie royale de Belgique a mis au concours, en 1859, une question analogue à celle qui lait l'objet de ce livre, mais plus générale : faire l'histoire de la tapisserie de haute lisse dans les Pays-Bas. Le mémoire couronné a pour auteur M. Alex. Pinchart et le rapporteur sur ce travail était M. Ed. Fétis.Or, l'auteur et le rapporteur sont d'accord sur ce point qu'erras

ouvre la série des villes des Pays-Bas où Ton se livra à la fabrication des tapisseries. Citons seulement ce passage du rapport : « L'auteur a suivi Tordre chronologique de rétablissement des fabriques. Celle d'Arras, la plus ancienne de toutes et la plus célèbre, vient en premier lieu. » On trouve ce rapport aux bulletins de l'Académie royale de Belgique, 28e année,

Dans sa notice sur les manufactures des Gobelins (p. 6), M. Lacordaire met également Arras en tête des villes où de bonne heure on fabriqua des tapisseries.

M. Pérathon, dans sa notice sur les tapisseries d'Aubusson, qui vient de paraître rend dans plusieurs endroits à la Flandre en général et à Arras en particulier un témoignage analogue.

M. Arthur Dinaux, dans le tome IVe des Archives historiques et littéraires du Nord de la France et du Midi de la Belgique (p. 264), a encore été beaucoup plus explicite. C'est par son témoignage que nous terminerons cette série de textes qu'il nous serait facile de multiplier, la question n'étant pas controversée.

« Arras, même sous la domination romaine, était renommée pour l'adresse de ses habitants à fabriquer des tissus, de là le surnom à'Aranearii qu'on leur donna, pour indiquer qu'ils auraient pu aussi bien qu'Arachné disputer de talent avec la déesse Minerve. On ne doit donc pas s'étonner si, dès la période carlovingienne, on y fabriqua des tapis. Au retour- des premières croisades, lorsque les chevaliers flamands et artésiens rapportèrent de Syrie les tapis de haute

lisse, appelés Sarrazinois, les habitants d'Arras furent les premiers qui imitèrent, qui surpassèrent même tout ce que le Levant produisait de mieux en ce genre. Le nom des tapis changea aussitôt : les Anglais leur donnèrent celui d'Arras, comme ils appelèrent Cambrick, Cambrai, la batiste fabriquée en ce lieu. Les Italiens les nommèrent Arrazzi, et la fabrique de ces riches tableaux en étoffe resta longtemps concentrée dans la capitale de l'Artois, qui en fournissait et l'Europe et l'Asie. »

2° Ce que Von doit entendre par le mot Tapisseries. — L'idée première d'une tapisserie, celle qui se présente tout d'abord à l'esprit, est, ce semble, une chose assez nette et précise: on se figure par là une décoration de muraille ou une tenture entre des colonnes, et cette tenture représentera des scènes historiques, des personnages ou tout au moins un paysage, des arbres ou des fleurs. Dans le premier cas la tapisserie sera dite historiée, dans le second on l'appelait autrefois une verdure.

Ce résultat général peut être obtenu de bien des manières différentes, et c'est ici que l'idée qui s'attache d'abord au mot tapisserie devient beaucoup moins simple et que des explications sont nécessaires.

On peut obtenir ces représentations de personnages ou de fleurs à l'aide de couleurs appliquées sur un tissu préexistant, et c'est alors une toile peinte, ou teinte, ou imprimée; car il y a encore, on le voit par ces mots différents, variété de procédés pour arriver au même but par ce moyen général, le plus simple

de tous, L'Inde s'est distinguée dans ce genre de travail et a donné son nom à bien des tissus ornés de ia sorte.

On peut encore produire des scènes ou des images analogues à l'aide de la broderie, et cette broderie elle-même peut se faire de bien des manières : contentons-nous d'indiquer les deux principales. Cette broderie peut consister en un travail de l'aiguille qui conduit la laine ou la soie de diverses couleurs à travers les mailles fort ouvertes d'un canevas, et l'on a alors un produit semblable à la célèbre tapisserie de Bayeux, représentant la conquête de l'Angleterre et faite aux temps mêmes de ce grand événement. C'est ce genre de travail qu'aujourd'hui, dans le monde, on appelle faire de la tapisserie. Cette broderie peut consister, au contraire, en un travail de l'aiguille ajoutant des ornements, des personnages, des fleurs, des dessins variés, à un fond, à un tissu déjà existant et qu'on laisse apercevoir encore en beaucoup d'endroits, même quand le travail définitif est terminé, et c'est là ce que, par excellence, on nomme un travail de broderie. Les anciens donnaient à ce procédé le nom de peinture à Y aiguille.

On peut aussi, comme on l'a fait quelquefois, à l'aide de fragments d'étoffes découpés et rapprochés l'un de l'autre en une sorte de mosaïque, arriver à produire des effets fort remarquables, mais pourtant moins finis que par les procédés qui précèdent. Alors les figures, les mains, les parties difficiles en général sont peintes , ou bien traitées par le procédé de la

broderie. Ce même procédé sert à adoucir les transitions, à jeter de l'harmonie dans l'ensemble. Le musée de Cluny a plusieurs spécimen de ce genre de travail.

Enfin, il y a le procédé qui est celui de la tapisserie par excellence, celui qui consiste à tisser dans l'étoffe même les personnages et les figures diverses, en sorte qu'ils font partie de la substance du tissu et que la draperie ou le drap, comme on disait autrefois, est elle-même le tableau. C'est ce procédé qu'il est nécessaire de décrire avec soin, car les tapisseries d'Arras proprement dites n'ont jamais été faites autrement.

On appelle lices ou lisses les fils qui servent de chaîne au tissu. Ce sont comme les barrières à travers lesquelles tout va se faire, et c'est pourquoi le même mot a servi primitivement pour deux ordres d'idées en apparence fort dissemblables. On dit: entrer en lice, pour entrer dans l'enceinte des barrières, et c'est ainsi que les dictionnaires les plus développés, y compris celui de l'Académie, nous expliquent ces rapprochements d'idées. Les lisses ou lices sont donc là comme une série de fils tendus à côté les uns des autres, et c'est en traversant ces fils à l'aide d'autres fils de diverses couleurs que Ton forme les dessins les plus variés. Les lisses sont donc la chaîne du tissu et les fils qu'on vient y intercaler en sont la trame. Quand dans un métier à tapisserie les fils de la chaîne sont tendus horizontalement, à la manière du métier à l'aire de la toile, on dit que c'est un travail de basse

lisse. Quant au contraire les fils de la chaîne sont tendus verticalement, c'est alors le métier de haute lisse. C'est seulement dans ce dernier genre que Ton paraît avoir travaillé à Arras, au moins aux belles époques de cette riche industrie. Nous allons, pour le décrire convenablement, emprunter à M. Lacordaire, qui a dirigé jusqu'en 1860 la manufacture des Gobelins, ce qu'il dit du travail de la haute lisse ; c'est ce que nous avons trouvé de plus clair à la fois et de plus complet.

» Les métiers, dits de haute-lisse.... (ceux de tapisseries ), ont de quatre à sept mètres de longueur. Ils se composent d'une paire de forts cylindres de bois de chêne ou de sapin , dits ensouples , disposés horizontalement dans le même plan vertical et à quelque distance l'un de l'autre (de 2m 50 à 3m, d'axe en axe), supportés par de doubles montants en bois de chêne appelés colrets , établis de manière à leur permettre de s'écarter plus ou moins et à faire tendre les fils de la chaîne ; ceux-ci sont enroules et fixés sur les ensouples par une tringle dite le verdillon, engagée dans une rainure longitudinale creusée dans toute la longueur des ensouples. Les ensouples sont armées , à chacune de leurs extrémités , d'une frette dentée , à déclic en fer , servant à les fixer solidement au point voulu , et terminées par un tourillon engagé dans de forts coussinets en bois dans lesquels s'accomplit leur mouvement de rotaiion. Ces coussinets sont mobiles (c'est en général le coussinet supérieur) dans l'intérieur des cotrets , au moyen de rainures dans les-

quelles ils glissent. Le dernier degré de tension est donné à la chaîne par une vis de pression en fer qui, logée dans le vide des cotrets et placée entre les deux coussinets , fait monter ou descendre à volonté celui qui est mobile, en s'appuyant sur le coussinet fixe, ou sur une traverse.

» Quand on veut tendre la chaîne, enrouler ou dérouler des parties de tapisseries , on fait tourner les ensouples au moyen de leviers en fer ou même en bois, qui s'engagent dans des trous pratiqués à cet effet à chacune de leurs extrémités. La portion de tissu fabriquée s'enroule sur l'ensouple inférieure, en amenant et développant de l'ensouple supérieure une nouvelle portion déchaîne et ainsi, partie par partie, jusqu'à ce que la pièce en cours de fabrication soit terminée.

» La chaîne se divise, lorsqu'elle est tendue, en deux nappes, dont l'écartement est maintenu d'abord par une ficelle dite de croisure , puis par un bâton ou même par un tube de verre d'un diamètre de deux à deux centimètres et demi, dit bâton d'entredeux. A chaque fil de la nappe postérieure ( relativement à l'ouvrier) est passée, à la hauteur de la main de l'ouvrier , une cordelette en forme d'anneau , appelée lisse, fixée à l'opposé sur une forte perche dite la perche des lisses \ Ces lisses servent à ramener

* La perche des lisses se subdivise en plusieurs parties indépendantes, mesurant par leur longueur ce qu'un ouvrier occupe de place sur le travail de la tapisserie en cours d'exécution , et tous ces supports isolés sont eux-mêmes supportés par une forte perche de toute la longueur du mélier, placé un peu au-dessus des lisses.

partiellement avec la main , à chaque passée de la trame, la nappe de derrière à la partie antérieure, en croisant les fils, ce qui produit un tissu fort analogue à celui de la toile ordinaire ; la seule différence essentielle consistant en ce que , dans la tapisserie , la chaîne est entièrement couverte par l'exacte superposition des fils de la trame, tandis que, dans la toile ordinaire , la chaîne n'est couverte que de deux en deux fils....

» Dans le métier à tapisserie , l'ouvrier est placé sur un siège, entre le métier et le tableau qui lui sert de modèle, la face tournée du côté du jour et le métier interposé entre lui et les fenêtres de l'appartement Il ne voit son travail qu'à l'envers ; il doit quitter sa place et passer au-devant du métier pour juger de l'effet général ou partiel, et corriger, s'il y a lieu, soit en serrant plus ou moins telle ou telle partie du tissu avec l'aiguille à presser , soit même en coupant le travail fait, si le défaut constaté dans les contours ou dans le coloris ne peut être autrement réparé.

» Pour reproduire son modèle en tapisserie, il doit d'abord en tracer le dessin sur la chaîne le plus nettement possible. C'est une partie essentielle du travail, de laquelle dépend , jusqu'à un certain point, la fidélité de traduction; cette opération se fait par parties , en calquant des détails plus ou moins étendus du tableau et les décalquant sur la chaîne. Avec un crayon blanc , l'artiste marque , sur le tableau , les principaux contours , et indique seulement par des

points les détails qu'il croit nécessaires. Cette première opération terminée, une feuille de papier transparent est placée sur le tableau , et sur cette feuille l'artiste reproduit , avec un crayon noir , les traits et les points qui paraissent en blanc au travers du papier. Ce calque est alors appliqué sur le devant de la chaîne; il est assujetti au moyen de baguettes plates, en le faisant exactement coïncider avec ce qui existe déjà des contours et des linéaments du tableau. Cela fait, l'artiste placé derrière, à la hauteur du calque, marque sur la chaîne, fil par fil, avec une pierre noire, des points concordants avec le dessin tracé sur le calque. Les contours ne sont ainsi formés que par une réunion do points noirs appartenant à autant de fils séparés. On comprend dès-lors combien il faut d'attention , tous ces fils étant mobiles et flexibles, pour ne pas déranger le dessin tracé sur la chaîne. Ce tracé exécuté par parties , occasionnerait d'inévitables erreurs sur l'ensemble du modèle, s'il n'y était pourvu en prenant des points généraux de repère sur le tableau et en les marquant sur la chaîne. Ce procédé très-simple et très exact a remplacé celui dont on se servait, il y a peu de temps encore, et qui consistait à relever, une fois pour toutes, à la craie blanche, les grands contours du modèle, sur un voile de gaze noire tendu sur un châssis, et à appliquer, de temps à autre, ce voile sur la chaîne de la tapisserie en cours d'exécution, en faisant coïncider le dessin tracé sur le voile avec celui qui était tracé sur la chaîne. C'était ainsi qu'on vérifiait l'exactitude d'ajustement des détails.

» Pour former le tissu, l'ouvrier prend une broche chargée de laine ou de soie teinte de la couleur convenable. Il arrête l'extrémité de la laine ou de la soie sur le fil de chaîne, à gauche de l'espace où doit être placée la nuance; puis passant la main gauche entre les deux rangées de fils séparées par le bâton, dit de croisure , il écarte les fils que doit recouvrir cette même nuance. La main droite, passant entre les fils, va chercher à gauche la broche qu'elle ramène à droite ; la main gauche , saisissant alors les ficelles appelées lisses , fait revenir en avant les lils qui se trouvaient en arrière , et l'artiste lance la broche au point d'où elle était partie. Cette allée et venue de la broche à droite et de droite à gauche forme ce que l'on appelle deux passées ou une duite.

» L'ouvrier répète ces passages de fils successivement, les uns au-dessus des autres, suivant l'étendue et les contours de l'espace que doit occuper la nuance dont la broche est chargée. Il prend une nouvelle broche pour une nouvelle nuance ; il coupe, arrête et fait perdre à l'envers , c'est-à-dire du côté où il travaille, le fil de la broche précédente , s'il ne doit pas recommencer à s'en servir près du même endroit. A mesure qu'il place un fil avec la broche , il approche et serre ce fil avec le bout aigu de la broche; puis , lorsque plusieurs fils sont passés , il prend un lourd peigne d'ivoire, et en frappe le tissu de manière à le tasser parfaitement, à ne laisser aucun vide entre les fils et à couvrir parfaitement la chaîne.

» Ce sont les nuances qui déterminent le nombre

des fils de chaîne à comprendre sous une passée ou duite; dans une partie unie et horizontale; on allonge la passée autant qu'il est possible , pour accélérer l'ouvrage ; mais c'est toujours le tableau , le plus ou le moins d'étendue des lumières , des demi-teintes, etc., qui indiquent l'étendue des duites, ainsi que leur nombre les unes au-dessus des autres. On passe des clairs aux bruns, et d'un ton à un autre par des couleurs participant graduellement les unes des autres qu'on dispose en hachure.

» Les hachures sont employées pour graduer les teintes et pour éviter l'effet de mosaïque qui résulterait de la simple juxta-position des couleurs

» Si la partie matérielle de cette fabrication est compliquée, la partie artistique l'est encore plus. Le tapissier ne dispose pas d'une couleur fluide , mais d'une matière sèche qui ne comporte ni empâtement, ni repentirs, ni glacis, ni aucune des ressources multipliées de l'art dont il traduit les chefs - d'oeuvre. Il ne peut , comme le peintre , préparer ses masses, se rendre immédiatement compte de l'effet général , revenir sur son travail , et sans cesse modifier. Il procède par imperceptibles parties, n'obtient la transparence et l'harmonie des teintes que par la combinaison très-complexe des hachures, ne saisit l'effet d'ensemble que d'une manière intellectuelle , et doit, du premier coup , être juste de ton et de dessin , en travaillant à l'envers. Ces difficultés sont immenses : aussi faut-il quinze à vingt ans pour former un bon tapissier.,,.. j>

Il est assez curieux de rapprocher de cette description d'un métier de tapisserie de l'époque actuelle , celle du même métier tel qu'il existait il y a 4,000 ans. M. A. Rich nous en a donné la description au mot tela de son utile Dictionnaire, et M. W.Chocqueel vient , cette année même , de le décrire à son tour d'une manière très-nette, à la page 7 de son Essai sur l'histoire et la situation actuelle de l'industrie des tapisseries et tapis.

« Rien n'est plus simple , dit -il : deux montants , que rattache au sommet une barre horizontale , la traverse fjugum); l'ensouple ( insubulum ), ou rouet, sur lequel s'enroule le tissu fabriqué ; les lames ou lices fliciatoria ), qui tirent en sens opposés les deux parties de la chaîne, de manière à ouvrir un passage au fil de la trame, porté soit par la navette (alveolus), soit par l'aiguille (radius);]^ baguette mobile (arundo), qu'avant le tissage on fait passer alternativement en dessous et en dessus des fils de la chaîne , afin d'en séparer l'ensemble en deux paquets que des lices, ou lisses , rattachent aux deux différentes lames ; enfin l'autre ensouple ( scapus ) , autour de laquelle est est enroulée la chaîne. Le tissu sur ce métier se tasse de bas en haut. »

cl Nous sommes certains, dit-il encore, de connaître le métier dont se servaient les femmes et les filles des patriarches et les ouvriers de la Médie et de la Perse. Les siècles ne l'ont pas modifié. C'est celui qu'emploie encore, au fond de l'immobile Orient, le tisserand de Lahore et de Cachemire. L'antiquité tout entière n'en connut pas d'autres. »

Une remarque plus curieuse encore peut-être est celle qui est consignée dans Y Encyclopédie méthodique, au tome second des Manufactures et Arts (Paris, Panckoucke, 1784): « Mais ce qui a dû fort étonner les Européens, c'est de trouver le métier à chaîne verticale, notre propre métier à tapisseries de haute lisse, établi en Amérique; c'est celui sur lequel les naturels du pays, et particulièrement les habitants de la Guyane fabriquent encore leurs toiles de hamac. »

Voilà donc, on le voit maintenant jusqu'à l'évidence, un procédé connu partout et toujours. Pourquoi vouloir que nos ancêtres l'aient emprunté à l'Orient seulement à l'époque des croisades ? Pourquoi ne pas admettre, au moins comme n'étant pas dénuée de vraisemblance, l'opinion qui ferait remonter beaucoup plus haut l'usage de ce métier pour des étoffes précieuses, ornées de dessins, sinon pour des tentures proprement dites ?

Il est certain : 1° que la ville d'Arras fut la première des Pays du Nord des Gaules à s'occuper de ces sortes de travaux ; 2° nous connaissons les divers procédés à l'aide desquels on a pu exécuter à Arras ces mêmes travaux ; essayons donc de poursuivre les investigations commencées et tâchons de relier le XIe siècle à la longue période de 600 ans qui le précède et dans laquelle nous trouvons si peu de chose de bien positif pour le sujet qui nous occupe.

La fin du VIIIe siècle nous présente un jalon propre à guider notre marche à travers ces âges peu connus. En l'an 795, Radon, 41e Abbé de St-Vaast, se

livre à de grands travaux de reconstruction et d'embellissement de l'église abbatiale. Il y emploie For et l'argent aussi bien que les ouvrages d'art : et , parmi ces derniers , le chroniqueur cite formellement des tapisseries : tùrn aulœis et vestibus byssinis. Voici le texte entier cité par Ghesquière au tome second des Acta sanctorum Belgii (p. 27) et tiré de la Chronique Védastine de Loerius, et d'autres auteurs qui ont puisé dans les sources manuscrites.

« Rado ad res instaurandas divino munere datus, anno DCGXGV , expectationi omnium cumulatè respondit. Qui ambustum fœdatumque incendio templum magnifîcè instauravit , ornavitque omnibus suis partibus : imprimis magna vi auri argentique fusi et cœlati in calices et thecam S. Yedasti et consimilia, tum aulœis et vestibus byssinis , impensis sanè quàm maximis , parsimoniâ idoneum vectigal suppeditante. »

Alcuin lui-même a chanté cette restauration de St-Yaast dans les vers suivants, et il mentionne d'une manière plus expresse encore les tapisseries qui y furent appendues.

Exe domus aima Dei flammis crepitantibus olim Arsit, et in cineres tota reducta ruit.

Sed miserante Deo, Rado Venerabilis Àbba Gonstruxit melius, ac renovavit eam :

Plurima praesenti domui ornamenta ministrans, Exornans totam muneribusque sacris.

Gancellos, aras voluit vestire metallis,

Vedasti fabricans sareophagumque Palris.

Pallia suspendit parietibus, atque lucernas

Addidit, ut fieret lumen in œde sacrum. OfFiciis Domini fecit quoque vasa sacrata

Argenlo, nec non aurea tota quidem.

Induit altaris speciosa veste ministre-?,

Ut foret egregium semper ubique decus, Omnia mellifluo Ghristi devotus amore,

Restaurans opéra vir pius in melius.

Pro quo, quisque legas titulos, rogitare mémento,

Adjuvet utque illum gratia summa Dei.

Ces vers d'Alcuin sont d'autant plus remarquables au point de vue de l'étude à laquelle nous nous livrons, qu'ils emploient des expressions toutes semblables à celles du moine de St-Gall, racontant les hauts faits de Charlemagne; et ces mêmes expressions nous conduisent à une indication assez probable du genre de travail dont étaient ces tapisseries que nous venons de voir appendues aux murs de l'église de St-Vaast.

En effet, quand Charlemagne envoya des présents au roi de Perse, il chercha à réunir tout ce qui put se trouver de plus rare et de plus précieux, et parmi ces choses si distinguées on voyait des draps ou draperies ou tentures, pallia, couvertes d'ouvrages de broderie et de toute sorte de riches couleurs. « Porro autem imperator régi Persarum direxit nuntios, qui déferrent equos et mulos Hispanicos, palliaqae Fresonica alba, cana, vermiculata, vel saphyrina, quse in illis partibus

rara et multum cara comperit (lib iï, cap. xiv). » M. Francisque Michel (t. ï, p. 317 et suiv.) a très-bien prouvé que le mot Fresonica ou son équivalent de Frisia ou en vieux français pailes de Frise, n'est autre chose qu'une variante du mot Phrygium qui, presque toujours désigne une broderie. C'est ce même mot qui a fourni l'expression auriphrygium et aurifrisum ou aurifrisa, orfroi. Ces Pallia suspendus aux murs, à cette époque où les riches Pallia étaient Fresonica ou de broderie, étaient donc très probablement des tapisseries de la seconde espèce de celles que nous avons décrites dans ce chapitre, une peinture à l'aiguille ef, non pas encore sans doute un ouvrage dû à la navette et à la main habile d'un artiste haut lisseur. Vopus phrygium paraît ici suffisamment indiqué.

Au reste, on s'occupait beaucoup de travaux de ce genre à la Cour même de Charlemagne. Un capitulaire de l'an 812, celui qui règle tout ce qui a rapport aux demeures impériales, nous donne à ce sujet des détails précieux. L'article 43 de ce capitulaire est un de ceux qui s'occupent des ouvrages des femmes, et on y trouve toute sorte d'objets qui indiquent suffisamment qu'on s'y livrait à des travaux de décoration artistique d'une certaine importance. On y mentionne la garance ainsi que d'autres couleurs. « Ad genitia (gynecea) nostra, sicut institutum est, opéra ad tempus dare faciant, id est linum, lanam, waisdo, vermiculo, warentia, pectinos laminas, cardones, saponem, unctum, vascula, vel reliqua minutia quse ibidem necessaria sunt, »

Ceux qui ont écrit l'histoire des faits relatifs a l'Artois ont toujours mentionné un fait sur lequel ils sont d'accord; voici ce fait qui nous en indique nécessairement un autre antérieur, ou plutôt qui le renferme.

Arras fut ravagée par les Normands, comme tant d'autres villes de nos contrées, alors que la vaillante épée de Charlemagne n'était plus là pour les protéger. Les habitants se réfugièrent en grand nombre à Beauvais ; le corps de St-Vaast lui-même y reçut l'hospitalité. Quand la tempête fut passée, les exilés revinrent à Arras, mais ceux qui se livraient à la fabrication des riches étoffes et des tentures précieuses, se fixèrent en dehors de la ville, près de l'abbaye de St-Vaast et sous sa haute protection, et cet état de chose se maintint dans les siècles suivants. Ce fut, à vrai dire, l'origine de la ville d'Arras, toujours fort différente de la cité.

Ce fait, je le répète, admis de tous, prouve qu'il y avait à Arras des fabriques d'étoffes précieuses et de riches tentures avant l'invasion des Normands et lors de cette invasion, c'est-à-dire au IXe sièeleo On voit que l'espace, d'abord si considérable, se restreint de plus en plus, et que nos patientes investigations ne sont pas sans résultat.

Achevons de parcourir cette route obscure qui nous sépare encore de l'époque gallo-romaine.

Au terme extrême de cette route, j'aperçois un point lumineux, mais ce n'est qu'une indication assez faible. Arrêtons-nous pourtant un moment à l'examiner.

Grégoire de Tours nous a raconté les merveilles du baptême de Clovis et de ses Francs, au livre second de son histoire ; Flodoard a repris le même récit, avec de nouveaux détails, dans son histoire de l'Eglise de Reims; nous avons d'ailleurs la Vie de Ste-Clotilde, où nous pouvons trouver à compléter le tableau.

G'est ce qu'a fait le dernier historien de cette grande métropole de la seconde Belgique, dom Marlot, en combinant ensemble ces récits. « Les premières pointes du jour ne parurent pas plustot sur l'horizon, dit-il, que le peuple de Reims se mit en devoir de préparer le triomphe de son monarque. Les rues par où l'on devoit passer furent ornées de tapisseries les plus exquises, que la commodité du temps luy put fournir ; le dessus estoit couvert de toiles peintes, et le pavé tout jonché de fleurs jusques à l'église, où l'on avoit espandu tant de parfums et de baume, qu'on eût dit que c estoit un paradis. »

Nous n'avons pas à donner la suite de cette description, fort belle en elle-même, mais ici en dehors de notre sujet; mais il nous était impossible de passer sous silence cette mention expresse de tapisseries et de toiles peintes, ornant au Ve siècle les rues d'une partie assez importante d'une ville. C'était donc chose bien connue déjà et bien employée aux fêtes religieuses. Or, St-Vaast était là, témoin et agent dans cette grande solennité; et, bientôt après, Evêque d'Arras, il a dû réintroduire l'usage des tentures pour les églises qu'il fit construire en grand nombre dans le vaste pays confié à son zèle d'apôtre. Ces tentures,

dont on se servait alors un peu partout dans les églises, comment St-Vaast les aurait-il négligées dans la ville que Ton a surnommée par excellence la ville aux tissus?

Dès le commencement du VIIIe siècle, nous avons un document qui nous aide encore à combler toutes ces lacunes: c'est dans un couvent peu éloigné d'Arras que nous le trouvons. A Valenciennes, les jeunes filles étaient instruites, non seulement dans l'art de broder en or et de former des dessins avec des pierres précieuses, mais encore dans ceux de la calligraphie et de la peinture. C'est là que furent élevées les deux filles d'Allard de Denain, Harlinde et Renilde, pieuses artistes qui illustrèrent plus tard le monastère des bords de la Meuse, Alden-Eyck et Maseyck, où l'une de leurs œuvres se conserve encore. On peut consulter à ce sujet les Annales de l'ordre de St-Benoît (t. m, p. 609) ; le 5e volume du mois de mars des Bollandistes, et Ozanam dans son beau livre de la Civilisation chrétienne chez les Francs.

D'ailleurs, le luxe de l'époque mérovingienne est chose bien connue. Tous les jours, et en particulier dans le pays que nous habitons, nous en trouvons des vestiges nouveaux. Ce sont des bijoux, des objets en or, des fermoirs, des couronnes, toute sorte d'ornements de grand prix qui supposent un usage assez répandu alors de ces précieux joyaux qui enrichissent aujourd'hui nos musées. Or, nous le savons par des textes formels, ces trésors étaient accompagnés d'autres objets dont la conservation n'a pas été possible

cause du système dans lequel ils étaient travaillés ; dans ce nombre étaient les tissus. Vers Tan 630, nous voyons Dagobert entreprendre la réédificalion de l'église de St-Denys. Or, s'il la décore de marbres précieux, de portes en bronze, de vases d'or rehaussés de pierreries, il la pare aussi de tapisseries magnifiques, et les auteurs contemporains, aussi bien que les historiens modernes, Félibien, dom Doublet, dom G* Millet et, de nos jours, M. le baron de Guilhermy, sont unanimes à nous décrire ces magnificences.

Il n'y a donc pas de lacune dans l'emploi de ce genre d'ornementation, et les églises du VIIe siècle, comme celles du Ve, comme aussi plus tard celles du ïXe et du XIIe, aiment à se parer de riches tentures. Pourquoi y aurait-il eu lacune dans la fabrication des tissus analogues dans la ville d'Arras? Nous savons d'une manière certaine qu'on y faisait des tapisseries précieuses au XIe siècle ; le retour des habitants, qui viennent de Beauvais s'établir près de l'abbaye de St-Vaast, nous prouve qu'on y fabriquait des étoffes précieuses à l'époque de Charlemagne ; d'autre part, nous avons vu ces étoffes précieuses y être fabriquées également pendant toute l'époque gallo-romaine ; n'est -il pas nécessaire de conclure qu'il n'y a eu d'interruption que celle qui a été causée par les grandes invasions, et que cette interruption n'a duré que ce qu'a duré l'autre interruption du IXe siècle, causée par une autre invasion? Evidemment, il n'y aurait pas eu lieu à une reprise de cette industrie au retour de Beauvais, si déjà et depuis longtemps cette indus-

trie n'avait été exercée à Arras, c'est-à-dire du VIe siècle au IXe. Nous n'avons presque pas de monuments historiques de ces époques reculées, et si dans ces monuments nous ne trouvons rien de spécial sur ce sujet au point de vue d'Arras, ce qui précède et ce qui suit cette époque, joint à l'argument d'analogie tiré des faits contemporains, doivent suffire, ce nous semble, pour bien établir le fait que nous indiquons. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'Arras est toujours proclamée la première ville des Pays-Bas où l'on fabriqua des tapisseries, et longtemps la seule, ce qui ne serait pas vrai, si le fait dont nous parlons en ce moment n'existait pas.

Quel genre de tapisseries ou de tentures faisait-on alors à Arras? Il est bien difficile de le dire. Sans doute la broderie vint d'abord s'y ajouter à des tissus simples, au moins lorsqu'il s'agit de représenter des sujets assez compliqués : car rien ne prouve que le tissage complet n'ait pas été appliqué très-anciennement à Arras aux simples ornements en losanges ou autres figures géométriques dans les étoffes de prix. Plus tard, et peut-être moins tard qu'on ne le dit souvent, on imagina de tisser dans le fond même de l'étoffe les figures et tous les ornements, et la grande tapisserie d'Arras, de haute-lisse, était alors trouvée.

Etudions d'une manière toute spéciale cette œuvre vraiment merveilleuse, qui a reçu un nom particulièrement glorieux à la ville d'Arras, Opus Alrebalicnm; plus d'une fois d'ailieurs nous aurons occasion de revenir sur Ja question des origines.

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