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CHAPITRE IV

l'œuvre d'arras ou l'opus atrebaticum.

Dans l'inventaire de Charles Y, publié par M. le comte de Laborde en 1851 (7e année de la Revue archéologique, 2e partie, p. 744), on lit ces mots: <r Item, un grand draps de Yœuvre d'Arras, historié des faiz et batailles de Judas Machabeus et d'Anthoqus, et contient de l'un des pignons de la gallerie de Beauté jusques après le pignon de l'ancien bout d'icelle et est du haut de ladite gallerie. » Cet inventaire est du 21 janvier 1380 (1379 ancien style).

Plus anciennement encore, en 1351, il est question d'orfroi de cette ville, dans un compte cité par Du Cange.

A une époque plus rapprochée de nous, en 1457, nous retrouvons un écrivain qui nous parle de grands tapis de soie, « tous batuz à or de l'ouvraige d'Arras *. » Il nous serait facile de multiplier des citations analogues, où se trouve employé ce mot : de l'œuvre d'Arras, de l'ouvrage d'Arras, operis AtrebaticL

* Livre du Cuer d'amours espris, cité par M. Francisque Michel. — OEuvres complètes du Roi René, cité par le même. — Recherche sur le Commerce, etc. Tome IIe, p. 389.

Quel sens faut-il attacher à cette expression ? En d'autres termes, en quoi consiste d'une manière précise le genre de travail auquel se livraient les fabricants des tapisseries d'Arras, surtout aux époques les plus renommées de leur belle histoire? Telle est la question que nous allons examiner dans ce chapitre. Elle est importante, puisque c'est la réponse à cette question qui doit nous donner la notion exacte du sujet même de tout ce travail.

Si nous considérons ce sujet du côté de la matière ou plutôt des matières diverses qui furent employées à la confection de ces grandes œuvres, nous trouvons bientôt que partout il est fait mention de laine, de soie, d'argent et même d'or.

Il est inutile d'insister sur la première de ces matières, la laine; il est évident que ce fut là la matière première et comme la base de toute la fabrication des tapisseries; il n'y a jamais eu de doute à ce sujet. Passons donc à l'examen des autres matières qui servirent à confectionner ces admirables produits, je veux dire la soie, l'argent et l'or.

On trouve dans les Comptes de Bourgogne, « six tapiz de haute lice, de la bataille de Liège, et ung tapiz de l'ystoire messire Bertran du Guesclin, fait à or en divers lieux, etc., » pièces dont l'argentier bourguignon ne dit rien. 11 réserve toute la force descriptive dont il est doué, pour « une riche chambre et tapisserie de haute lice, de file d'Arras, appelée la chambre aux petiz enfants, garnye de ciel, dossier et couverture de lit, tout ouvré d'or et de soye ; et, ajoute-t-il,

sont lesdits dossiel et couverture de lit, tout semez d'arbres et herbaiges et petiz enfants, et au bout d'en hault faiz de trailles de rosiers sur champ vermeil.... tout-à-fait à or et de soye. »

Ce texte est on ne peut pas plus clair et prouve qu'à Arras on se servait d'or et de soie dans la fabrication des tapisseries. Il est loin, du reste, d'être le seul.

Celui que nous avons cité au commencement de ce chapitre parle de grands tapis de soie, « tous batuz à or de l'ouvraige d'Arras. » Dans le Catalogue des Archives de M. le baron de Joursanvault , on voit Jean de Croisettes, tapissier sarrazinois, demeurant à Arras, vendre en 1389 au duc de Touraine, « pour l'hostel de Beauté, un tapis sarrazinois à or, de l'histoire de Charlemaine. » Le même Catalogue indique, sous le n° 793, comme fabriqués pour le duc d'Orléans, en 1396, trois tapis de fin fil d'Arras représentant diverses histoires, et c'est dans un endroit où il est question de tapisseries de haute lisse ouvrées à or de Chypre; et c'est encore dans une description semblable du Religieux de St-Denys, à la date de 1393, que l'on parle d'autres tapisseries de laine, de soie et d'or.

Dans sa Notice historique sur les Manufactures impériales de Tapisseries des Gobelins, M. Lacordaire, directeur de cet établissement, parle en plusieurs endroits des tapisseries de Flandre et avant tout de celles d'Arras, et toujours il donne ces tapisseries comme composées de laine, de soie et de fils d'or ou

d'argent, et c'est toujours là ce qu'il entend et ce qu'on entend avec lui par ces mots : Tapisseries façon de Flandre ou façon d'Arras. Plus tard, quand i| oppose le système actuel de fabrication de tapisseries des Gobelins, toutes composées de fds de laine, au système atrébate où la soie vient se mêler à l'autre matière , je ne sais pas bien s'il a raison de préférer le système actuel ; mais ce qui est évident, c'est qu'il constate une fois de plus qu'ici, à Arras,on employait en même temps la laine et la soie.

Au reste, il suffît d'examiner avec un peu de soin quelques-unes des tapisseries bien connues comme venant d'Arras, pour être convaincu de cette vérité. Ceci nous conduit à rechercher le sens d'une expression assez obscure et qui a trait à la manière dont on employait l'or dans les tapisseries d'Arras, comme du reste aussi on le faisait dans d'autres étoffes d'une grande richesse.

Au commencement du présent chapitre, nous avons cité un texte où il est dit : « Tapis de soie tous baluz à or de l'ouvraige d'Arras, » et les étoffes battues à or sont souvent citées par les auteurs du moyen-âge. Que doit-on entendre par cette expression : battues à or ?

Selon M. Francisque Michel, l'examen attentif d'une ancienne pièce de cette nature et toute à fond d'or a fait reconnaître que les fils d'or qui composent ce fond sont couchés à plat l'un à côté de l'autre et maintenus par des coutures transversales. Ils étaient nécessairement ronds dans l'origine, dit-il, et pourtant ils sont

maintenant aplatis. Comment s'est opéré cet aplatissement? Est-ce au moyen du laminage? c'était une opération à peu près impossible, surtout à cause des fils de soie et de laine du reste de la pièce. Etait-ce au moyen d'un frottement? encore moins, car on eût tout éraillé et détérioré. Reste le procédé du battage après la confection de l'œuvre toute entière. Ce procédé, en aplatissant les fils, augmente leur surface, les rapproche les uns des autres, forme un fond continu et donne un grand éclat à tout l'ensemble. Au reste, tout ceci n'est pas une conjecture, ajoute toujours le même auteur, car voici un texte (II, 389) dans lequel figure un batoir parmi les outils d'une brodeuse, ou plutôt d'une tisserandière en soie :

« (Ledit Cuer) leva la veue d'autre part, si perceut en ung coing assez hault deux lames en quarze pendues à deux croiz d'or fin, gros, massiz, pesans et fors à merveilles, et estoient lesdites lames en faczon et manière de ung mestier à tistre la soye, et à l'ung des coings dudit mestier estoit pendu ung pennier

moult bel et riche, comme de pierrerie fine plain

et comble de petites fusées et escheveaulx de soye de plusieurs couleurs et de petites forcettes et poinczons et batoirs rons, avec plusieurs manières d'ostilz qui à cedit mestier sont nécessaires. » (Œuvres complètes du Roi René, publiées par M. le comte de Quatre barbes, tome III, p. 150, et pl. n° 19).

M. de Linas explique d'une tout autre manière ce que l'on doit entendre par une étoffe battue à or. En décrivant la magnifique étoffe de la chasuble dite de

Ste-Aldegonde, conservée à Maubeuge, description à laquelle il a joint un dessin d'une grande exactitude, en or et en couleur, il s'exprime ainsi : « Sur le fond pourpre clair se détachent par couples des perroquets contournés, perchés sur des pivoines et dont les têtes affrontées supportent une fleur de lys du plus beau galbe, le tout en or. Seulement, le métal, au lieu d'avoir une âme de lin ou de soie, est employé en lames très-minces que protège une enveloppe de baudruche. » Et en note, M. de Linas fait observer que les batteurs d'or emploient ordinairement la baudruche pour ne rien perdre du métal qu'ils réduisent en feuilles excessivement tenues. < J'ai toujours remarqué, ajoute-t-il, cette baudruche adhérente à l'or sur les tissus anciens , et même sur les hautes-lisses du XVIe siècle. » Puis il combat formellement l'opinion de M. Fr. Michel, sans toutefois nier le battage à la main. Il croit que l'expression or battu doit s'appliquer aux ouvrages fabriqués avec de l'or laminé, revêtu de sa baudruche, nommé aussi or de Chypre, et que les étoffes de Maubeuge et de Milan sont de véritables tissus battus à or. (Anciens Vêtements sacerdotaux et anciens Tissus conservés en France, pag. 10 et 11. — Didron, 1862).

Peut-être faudra-t-il expliquer d'une manière beaucoup plus simple ce que l'on doit entendre par or battu ou battu à or. Des lames d'or découpées dans une petite masse d'or aplati par le battage, ou des fils d'or aplatis par le battoir, comme cela paraît indiqué dans plusieurs endroits de l'Exode, notamment au

chapitre 26e, semblent très-bien se rapporter à ce que nous observons dans des étoffes orientales où se trouvent ces fils d'or très-amincis et cependant trèssolides, et pouvant parfaitement se prêter à toutes Jes opérations du tissage. Le battoir serait alors l'instrument qui servait à bien serrer la trame avec la chaîne, instrument assez lourd et battant Féîoffe, dont nous avons encore l'analogue aujourd'hui. C'est de cette manière que plusieurs fabricants de tapisseries, entre autres M. Michel, de Lille, m'ont dit que l'on pouvait entendre cette expression.

Le mode d'explication de ce genre de travail n'est donc pas une chose sur laquelle tous soient d'accord ; mais ce qu'il y a de bien certain , c'est l'effet éclatant produit par cette application de l'or dans ces proportions considérables.

Evidemment, ce n'est pas à Arras qu'on inventa ce genre d'ornements, qui consiste à mêler des fils d'or et d'argent à la soie; mais constatons pourtant que c'est bien à Arras qu'on modifia tellement ce système, aussi bien que le système général de la fabrication des tapisseries, qu'on en fit en réalité quelque chose de nouveau,

En Orient, en effet, vous trouvez des étoffes dans lesquelles on a inséré non pas des quantités importantes de fils d'or ou d'argent, mais bien de toutes petites lamelles de ces métaux. En Orient encore, vous trouvez, dès l'antiquité la plus reculée, des dessins, des fleurs, des animaux, des scènes diverses; mais, nous dit M. Lacordaire, ces tissus de l'Orient

diffèrent essentiellement des nôtres. Ces ornements divers sont brochés et ne forment pas un tout homogène avec le fond même de la tapisserie. Sans doute, le métier de haute-lisse ne fut pas inventé à Arras, on le trouve déjà en Egypte, ainsi que nous l'avons vu plus haut ; mais c'est à Arras qu'on le fit servir à toute l'œuvre de la tapisserie. Au lieu de se contenter de faire un fond tissé sur lequel on brochait ensuite diverses figures, on tissa le tout et on obtint des résultats tout autrement sérieux et durables que tout ce qu'avaient produit les manufactures du Levant.

Aussi, lorsqu'au XVIe siècle l'art tend à devenir industrie pure et simple commerce, Charles -Quint, dans sa longue ordonnance sur les tapisseries, donnée à Bruxelles le 16 mai 1544, a bien soin d'insister sur ce point important qui caractérise nos manufactures artésiennes et que les Gobelins nous ont emprunté, Après avoir donné divers règlements relatifs aux matières premières et au bon choix qui doit en être fait, il arrive au fond même du travail et il porte les règlements suivants :

« Art. 38. — Qu'és ouvrages dudict pris (tapisseries de la valeur de 24 patars et au-dessus), les testes, nez, yeulx, bouches de personages et semblables se profileront et ouvreront au fond de la tapisserie.

» Art. 39. — Ledict ouvrage se fera et debvra trouver de tele haulteur et profondeur au my-temps, qu'aux deux cornez et bout d'icelluy. Et de telle œuvre, fermeté, valeur et bonté d'estoffe, dessus, en hault, au my-temps que dessoubz : et les bors comme l'ouvrage principal.

» Art. 52, — Que les ouvriers appoincteurs , ou donant lustre à la tapisserie, pouront en appoinctant icelle user de blanche croye, terre rouge et noire, pour ayder et appoincter visages et membres nudz : ensemble de semblables couleurs ouvrez au fond de 3a tapisserie, pourveu que desdicts croye noire, ou rouge terre, ilz n'en facent couleur fresque, ains l'usent secques : et qu'ilz ne facent chose quy ne soit faicte et ouvrée au fond et camp de ladicte tapisserie \ »

On voit que la préoccupation de l'Empereur était d'empêcher ce genre de fraude, qui n'était qu'un retour à la fabrication primitive, et plus facile, et moins dispendieuse de beaucoup. 11 est bien constaté par là qu'un des caractères principaux de notre fabrication était ce tissage complet, comprenant les ornements, le paysage, les animaux et même les figures humaines. L'or seul était quelquefois, mais non pas même toujours, appliqué à l'ancienne manière, mais modifiée elle-même et perfectionnée. Ce tissage complet, faisant de tout l'ensemble de l'œuvre une seule et même chose parfaitement homogène et durable , était un grand progrès sur les travaux du Levant; nous allons voir que là ne se bornaient pas ces progrès, ce n'était même pas le principal.

Ce qui distingua surtout, dès l'origine, l'œuvre d'Arras, ce qui lui donna ce cachet de perfection qui

* Ordonnances et Edits, etc., recueil en français et en flamand, publié à Gand en 1639. — 1 vol. in-folio. — II bouck Rubrica XVI. Van der Tapijtserie.

enlevait l'admiration des Orientaux eux-mêmes, si bons juges en matière d'objets de luxe, c'est le relief, le modelé, l'animation, la vie que nos artistes surent donner aux figures de leurs tapisseries , devenues de véritables peintures Les ombres, les nuances, le clair obscur, la représentation complète et saisissante de la nature se virent dans leurs œuvres, tandis que dans celles du Levant on ne voyait en quelque sorte qu'une esquisse coloriée de teintes plates et sans relief. Aussi ne serons-nous plus étonnés d'entendre l'Orient s'écrier à la vue de ces merveilles : Mais ces personnages sont vivants; on va les voir marcher; on va tout-à-l'heure les entendre parler!

Pour se former une juste idée de la magnificence qu'offraient les tapisseries d'Arras à l'époque de leur plus grande splendeur, il faut nous les représenter comme donnant, à l'aide de fils divers de laine, de soie, d'or et d'argent, les mêmes nuances, les mêmes fonds d'or, les mêmes couleurs, mais plus riches et plus éclatantes, que celles que nous admirons encore sur les volets des triptyques, sur les murailles des églises de cette époque, sur les pages des manuscrits. Ce sont les mêmes fonds d'or, mais plus saisissants par leurs dimensions et leur éclat; ce sont les mêmes couleurs de paysages ou de vêtements, mais avec la différence que donnent les tons verts les plus variés et les plus vifc, et surtout la vérité même des fils qui représentent les vêtements confectionnés d'ordinaire avec ces mêmes fils. Les carnations ne sont pas moins bien traitées que dans la peinture, et le tout, à la

grandeur à laquelle sont toujours représentés les personnages, offre des scènes qui font parfaitement comprendre l'enthousiasme des Orientaux. C'est la grande peinture quant aux effets généraux; c'est plus en un sens, à cause des dimensions en longueur et de la possibilité de représenter ainsi toute une longue série d'événements historiques ou de sujets allégoriques, sans aucune solution de continuité et sans ces cadres qui interrompent le développement du sujet et empêchent de suivre l'histoire dans toutes ses péripéties. Voilà l'idée synthétique que l'on doit se faire de ce que l'on appelait jadis : Y œuvre d'Arras, Youvraige d'Arras, Yopus Atrebaticum; œuvre grande assurément, digne d'orner les salles princières ou royales, les chœurs des cathédrales et des abbayes, les demeures des Souverains et celles des Papes; digne aussi d'être à la fois appréciée et admirée en Occident et en Orient.

M. Francisque Michel, qui a si sérieusement étudié tout ce qui a rapport au commerce et à la fabrication des tissus précieux, a exprimé des idées analogues à celles que nous venons de développer et d'appuyer de documents nombreux. Voici comment il s'exprime dans un passage de la conclusion de son grand ouvrage :

« C'est encore en Flandre qu'il faut placer le berceau de l'art du tapissier de haute-lisse. Sans doute bien avant qu'il fût question de ce pays, bien avant le moyen-âge, on fabriquait des tapisseries ; dès l'antiquité, Babylone et la Perse étaient célèbres pour

ces sortes de tissus; mais, selon toute probabilité, les figures qui s'y trouvaient représentées étaient de petite dimension et à teintes plates. J'en dirai tout autant des tapisseries fabriquées à Poitiers et à Saumur dans le XIe siècle, et de celles dont il est fait mention au XIIIe, par l'auteur du Roman de Blancandin. En cela consiste la principale différence à signaler entre les tentures de Flandre et celles que l'on connaissait auparavant. La fabrication ne tarde pas à y atteindre un si haut degré de perfection que, de toutes les parties de l'Europe, les tapissiers flamands, surtout ceux d'Àrras, sont mis en réquisition pour exécuter, d'après les cartons des plus grands artistes, des tapisseries destinées aux églises les plus riches, aux palais les plus somptueux. Quand on songe au prix des matières employées à ces traductions, souvent exécutées en soie avec des rehauts d'or et d'argent, on ne s'étonne plus de l'énormité des sommes que coûtaient certaines de ces tapisseries *. »

Maintenant que nous avons bien dit et décrit ce que c'est que Yœuvre d'Arras, nous allons examiner en peu de mots une question secondaire, mais qui a cependant son importance.

On lit souvent dans les ouvrages d'archéologie ou d'art, publiés dans ces dernières années, une assertion qui peut se formuler ainsi : Arras et la Flandre en général n'ont fait que des tapisseries en laine, l'Italie

* Francisque Michel. — Recherches sur le commerce, la fabrication et l'usage des Etoffes de soie, d'or et d'argent, etc., tome If, p. 437 et 438.

seule a eu le monopole de la fabrication des tapisseries de soie.

Avec M. Francisque Michel, j'admettrai que, jusqu'à une certaine époque, la France, telle qu'elle était alors, ne produisit point de tapisseries toutes de soie, mais je le nie de la manière la plus formelle pour ce qui regarde la Flandre, et particulièrement pour ce qui regarde Arras.

Je pourrais n'en donner d'autre preuve que celle qui se présente à nous lors de la fameuse entrevue des rois de France et d'Angleterre, Henri VIII et François Ier. « Il y avoit là, nous dit du Bellay (Mémoires de messire Martin du Bellay, an. 1534), quatre pièces de tapisseries principales, qui sont des victoires de Scipion l'Afriquain, faict de haute lice, tout de fil d'or et de fil de soye, ces personnages les mieux faicts et au naturel qu'on pourroit faire; et n'est possible à peintre du monde les faire mieux sur tableaux de bois, et dit-on que l'aune en couste cinquante escus. » L'écrivain ne nous dit pas de quelle fabrique sortait ce chef-d'œuvre, dont la description rappelle celle de la tapisserie soie et argent tendue dans la chambre d'Imogène; mais il est certain, dit M. Francisque Michel, il est certain qu'il venait de Flandre, comme les cinq pièces de tapisserie or et soie représentant les cinq âges du monde, contenant ensemble 88 aunes 3/4, que le roi lui-même avait achetées à Melchior Bailif, marchand de Bruxelles, au prix de 25 francs l'aune, c'est-à-dire pour la somme de 1,775 livres.

N'avons-nous pas d'ailleurs, pour Arras même, les

textes déjà cités où il est positivement question de « grands tapis de soie, tous batuz à or de l'ouvraige d'Arras; de chambre et tapisserie de haute lice, de file d'Arras...., tout ouvré d'or et de soye; tout-à-fait à or et de soye.... » etc. ?

11 est un terme que Ton rencontre souvent chez les auteurs du moyen-âge, c'est celui de draps d'Arest. D. Carpentier, dans son supplément au Glossaire de Du Gange, dit qu'on doit entendre par là des tapisseries d'Arras. Le fait est que ces Panni de Arest étaient ornés de figures qui les assimilaient singulièrement à nos tapisseries. Ainsi, sur les uns, on voyait des lions et des aigles à deux têtes, le tout sur champ rouge; sur les autres, on voyait la Passion et la sépulture du Sauveur; sur un autre encore, c'était des oiseaux d'espèces diverses avec des arbres magnifiques, le tout sur fond d'or. Et tout cela était de 1296 et de 1293. Or, ce qui est très-certain, c'est que ces draps d'Arest étaient tout en soie, sans mélange de laine, et comme ils venaient certainement des pays du Nord de la France actuelle, quand même on arriverait à prouver que l'interprétation de D. Carpentier est inexacte, toujours reste-t-il acquis à notre thèse que tout ce qui était tapisserie de soie ne venait pas d'Italie, et que la Flandre, et avant tout Arras, a fait de ces sortes de tapisseries

Gela, du reste, n'est pas difficile à comprendre, quand on pense aux relations quotidiennes qu'avaient nos pères avec l'Italie, la Grèce et l'Orient. Les marchands de ces contrées n'attendaient pas qu'on allât

les trouver chez eux, ils venaient chez nous. Anvers était un véritable entrepôt de leurs produits, et rien n'était plus facile aux fabricants de tapisseries d'Arras que de se fournir des fils de soie dont ils avaient besoin, et à de bonnes conditions. Evidemment, cette matière première venait d'Italie, de Sicile, de Grèce et d'Orient; mais elle était ouvrée, probablement teinte et certainement tissée dans la ville d'Arras. Voici, du reste, d'autres preuves directes de cette vérité :

« 0 Anglia, s'écrie en 1265 l'auteur du Flores historiarum {imprimé à Londres en 1570, in-fol, p. 340, 341), ô Anglia !... naves Tharsis tuis navibus comparait non poterant, portantibus aromata et universa preciosa per quatuor orbis climata.... tibi in bisso et purpura Asia, in cinnamomo et balsamo Africa, in auro Hispania, in argento Germania servierunt. Tibi de tua materia vestes pretiosas, tua textrix, Flandria texuit. »

Nous trouvons dans ce texte très-curieux, et que nous avons abrégé, une autre source à laquelle s'alimentaient nos manufactures de Flandre, et cela dès le XIIIe siècle, L'Angleterre recevait de l'Asie même les soies en nature, elle les confiait à la Flandre, qui les lui rendait toutes tissées : tua textrix Flandria texuit. On ne peut rien de plus clair.

La ville d'Arras se trouve d'ailleurs désignée en toutes lettres, dans les comptes de la garde- robe d'Edouard IV. Plusieurs pièces y sont indiquées comme étant of Arras silk, de soie d'Arras; ou bien of Arras, ivith imagery and silk, d'Arras, avec des images et en

soie (Fr. M., t. II, p. 3\i); et M. Fr. Michel applique ces mois à notre propre sujet, c'est-à-dire à des tapisseries d'Arras. Il serait difficile d'ailleurs de leur donner un autre sens II cite encore, en note, un ordre de Henri III, en date de 1244, pour délivrer au tré sorier d'Irlande deux draps del Areste destinés à faire deux chapes.

On le voit donc, cette assertion qui se répète depuis vingt ans dans la plupart des livres d'archéologie, et qui veut établir une distinction radicale entre les produits italiens et les produits flamands, ne repose sur aucun fondement sérieux

Disons ici, pour être complet, qu'en regard de ces magnifiques tissus, tout de soie et d'or, il y avait, à l'extrémité opposée, des tissus tout de laine. C'est là le degré inférieur de nos tapisseries, comme l'autre en est le degré le plus élevé. Charles-Quint, dans son ordonnance déjà citée, parle plusieurs fois de ces divers ouvrages, qu'il cote et estime à tel ou tel prix l'aune, selon la valeur de la matière ou la perfection du travail. Toujours d'ailleurs ces tapisseries de pure laine étaient complètement tissées, et les figures qu'elles offraient avaient ce relief apparent, ces ombres et ces clairs dont nous avons parlé. En un mot, elles aussi étaient des tableaux, et elles peuvent revendiquer le droit de s'appeler ouvraige d'Arras.

Nous terminerons ce chapitre en faisant connaître quelques expressions techniques ou de convention, qui étaient autrefois usitées et qui se rapportent à l'objet que nous venons d'examiner.

Nous trouvons d'abord le mot chambre, dont M. Lacordaire précise ainsi le sens :

« On désignait par le mot chambre, les tapisseries ou étoffes diverses disposées pour la décoration d'un appartement et particulièrement pour celle du lit qui, dans ses belles dimensions, n'avait pas moins de huit pieds de long sur dix à douze pieds de large.... »

Il cite ensuite toute une série de chambres ainsi décorées. Nous ne reproduisons ici que le n° 289 de l'inventaire de Charles VI, parce qu'il nous offre un nouveau document en faveur des tapisseries d'Arras, entendues dans le double sens de tapisseries de soie et tapisseries de laine et soie. Voici ce document :

« CCLXXXIX. Item. Une chambre de tapisseries d'Arras sur champ vermeil, de l'ystoire de Plaisance, appelée la Chambre d'honneur, dont les ciel, dossier et couverture sont d'or et de soye, à plusieurs petits personnages à pié et à cheval, et six tapis de fil de laine d'or et de soye: prisé, c'est à savoir, ladite chambre 928 livres parisis, et lesdits six tapis de laine 504 livres parisis; pour tout 1432 livres parisis. »

Les tapisseries s'appelaient assez souvent draps, panni. On leur donnait aussi bien souvent le nom de tapis, aujourd'hui affecté à un sens fort différent.

Quant au mot tenture, il désignait l'ensemble de plusieurs pièces de tapisseries, de hauteur pareille et de largeurs diverses, destinées à un même appartement ou local. Une tenture comprenait jusqu'à 15 et 20 pièces, jamais moins de 5 ou 6. Pour les églises, le nombre est encore bien plus considérable : c'est

ainsi que la tenture complète de la Chaise-Dieu a 32 grands sujets différents, chacun avec sujets secondaires, et qu'elle forme un ensemble d'un peu plus de 235 pieds de longueur. La tapisserie de Nancy, aujourd'hui mutilée et fort incomplète, offre encore pourtant une longueur de 76 pieds. On voit donc qu'une tenture était toujours une chose très-considérable. Appliqué à un appartement, ce mot comprend encore « les chaises, fauteuils, canapets, tabourets, écrans, paravents, exécutés dans le même style que les pièces destinées à la décoration des murs. »

Le mot étoffes servait à désigner d'une manière générale toutes les matières servant à la confection des tapisseries, aussi bien l'or et l'argent que la laine et la soie.

Les ouvriers eux-mêmes portaient divers noms. On les trouve qualifiés souvent de Sarrazinois , et cela jusqu'à une époque fort rapprochée de la nôtre. On donnait, du reste, aussi le nom de tapis sarrazinois à nos tapisseries. On les appelle encore tapissiers, ouvriers en la haute-lice, tapissiers de haulte-lisse, tapissiers hauts-lissiers et hault-licheurs.

Les autres désignations que l'on rencontre d'ailleurs n'ont plus rien de spécial et sont faciles à comprendre ; nous nous abstiendrons donc d'en parler, et nous allons procéder à l'examen d'un autre sujet.

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