QUATORZIÈME SIÈCLE
Développement des induflries de luxe sous la Maison de Bourgogne. — La fabrication des tapifferies au XlFe fiècle. — Arras. — Tournai. — Bruxelles. — ^Audenarde. — Lille. — Le Magiflrat de Lille commande à Arras les tapifferies offertes à Charles V et au comte d'Estampes. — Vincent de Bour selles.
Le développement des induftries de luxe & le progrès des arts dans les Flandres pendant la période séculaire qui comprend la domination de la Maison de Bourgogne , entrevus dans les chroniques du temps , affirmés par le livre de M. de Barante , ont été depuis mis en pleine lumière par un grand nombre de travaux remarquables qui ont paru tant en Belgique qu'en France.
Parmi les publications archéologiques puisées aux sources originales , il faut citer en première ligne : Les ducs de Bourgogne , études sur les lettres, les arts & l'induftrie pendant le XVe fiècle («.
Cet ouvrage, bien qu'incomplet (M. de Laborde n'a publié que les documents qui devaient servir de preuves à l'hiftoire. qu'il se proposait d'écrire), abonde en renseignements pour les curieux qui s'occupent de recherches spéciales, & qui n'ont ni le temps ni la poffibilité de remonter aux sources.
Le premier volume de cet ouvrage eft principalement intéreffant pour l'hiftoire artiftique & induftrielle de notre pays , car, exclusivement composé d'extraits choifis dans les comptes de la recette générale de Flandres & de la recette générale des finances qui sont une des principales richeiTes de nos archives départementales , il fait paffer succeiïivement sous les yeux du lecleur les noms de tous les artisans peintres , sculpteurs , graveurs, verriers, orfèvres, brodeurs, tapiffiers, &c, &c, qui travaillèrent pendant un fiècle pour les princes de la Maison de Bourgogne, dont le luxe traditionnel n'avait point alors de rival en Europe.
La ville de Lille, où réfidèrent fi souvent les princes de cette maison , Lille , qui était chaque année le théâtre des joutes somptueuses de l'Épinette & qui vit se tenir dans ses murs le premier & le cinquième chapitre de la Toison-d'Or (2) & le
(ljM. le comte de Laborde , 3 volumes. Paris, 1849 à 1852. (2) En 1432 et 1437
fameux banquet du Faisan T dont les mémoires d'Olivier de la Marche racontent les splendeurs, Lille, disons-nous, fournit un certain nombre de noms a ce livre d'or de 1'induftrie flamande au XVe fiècle. Nous avons poursuivi , jusqu'à la fin de la domination espagnole , les recherches que M . de Laborde avait arrêtées en 1482.
Plus récemment M . Pinchart , chef de section aux archives du royaume à Bruxelles & auteur de plufieurs publications archéologiques, a, dans un mémoire couronné par l'académie de Bruxelles , retracé l'hiftoire de la tapiflerie dans les Pays- Bas. — Ce travail , que l'auteur n'a point encore livré à la publicité, ne nous eft connu que par le rapport de M. Fetis, inséré dans le bulletin de l'académie des sciences de Belgique (2 . Quant au livre , puisé aux sources officielles , il abondera en documents intéreffants que M. Pinchart réunit de toutes parts , auffi eft-il impatiemment attendu par les spécialises , car il présentera le tableau complet de cette importante induftrie dans laquelle l'art prend une si large part & que les Flandres ont pratiqué avec une grande supériorité au Moyen- Age & pendant la Renaiflance.
Quant à nous , nous avons voulu , sur un plan infinement plus reftreint , recueillir dans nos archives communales tout ce qui concerne l'induftrie de la tapiiTerie , afin de faire voir , avec plus de détails que n'en pourra donner l'hiftoire générale
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la plus complète, quelle part la ville de Lille peut réclamer dans l'œuvre générale.
D'après le rapport de M. Fetis, M. Pinchart place Lille au cinquième rang dans la lifte chronologique qu'il établit, & après Arras, Tournai, Bruxelles & Audenarde. Peut-être pourrions-nous discuter cette claflification en ce qui concerne Audenarde , mais nous devons avouer tout d'abord qu'au XVe fiècle , pour ce qui a rapport à cette induftrie , le rôle de la ville de Lille eft d'abord fi peu important, lorsqu'on le compare à la célébrité que les villes précitées se sont justement acquise à cette époque , que la queftion de date n'a qu'un intérêt secondaire. Si modelles pourtant qu'aient été les débuts de cette induftrie à Lille , nous avons cru bien faire en les tirant de l'oubli ; le mérite inconteflé des tapifferies plus récentes qui ont survécu juftifie surabondamment notre prétention de retracer l'hiftoire des fabricants qui les ont fignées.
D'accord avec M. Pinchart, c'eft la ville d'Arras que nous avons vu figurer la première dans les comptes de la recette générale de Flandre ; en 1 378 l1) des achats de tapis fabriqués dans cette ville sont enregistrés avec le nom du fabricant, Huwart Wallois (2). — Nous donnons plus loin des acqui-
(1) Arras et les villes de Flandre avaient fabriqué des tapisseries bien antérieurement aux dates que nous citons ici; ni l'art, ni l'industrie n'arrivent du premier coup à un tel degré de perfection.
(2) Premier compte Henri Lippin , depuis le pénultième jour de mars mccclxxviii jusqu'au xxnc jour de mars mccc iihxx.
FABRICATION LTLLOISE. 13
fitions importantes faites à Arras pour le compte de la ville de Lille antérieurement à cette date. Nous avons relevé ces achats dans nos comptes municipaux.
En 1448 la ville de Tournai apparaît pour la première fois t1), mais d'une façon éclatante :
A Robert Davy & Jehan de l'Ortye marchans , houvriers de tapifTeries, demourans à Tournay, en dédudion de la somme de vmm ixc lx écus pour vin pièces de grans tappis de haulte-lice , contenans ensemble xic xx aulnes qu'ils doivent parfaire & délivrer VI
Des à-comptes succeiïîfs furent payés à ces ouvriers & , enfin, en 1454, Philippe-le-Bon leur acheta pour la somme de trois cents écus d'or (2) les patrons de la tapifferie dessinés par Bauduin de Bailleul.
Cette tapifferie représentait l'hiftoire de Gédéon ; elle avait été commandée par le duc Philippe, qui la deftinait à orner la salle où devaient se tenir les affemblées de l'ordre de la Toison d'Or fondé par lui. M. Labbé van Drivai (3) attribue à tort cette œuvre importante aux fabriques d'Arras, elle appartient à l'induftrie de Tournai & elle fut exécutée sur les deffins d'un nommé Baudouin le Paintre ; un article des comptes de 1448 porte en effet (4) :
(1) Compte 1111e de la recette générale pour ung an entier ciu lerjonvieriiccccxLvui au xxxi décembre m ccgc xlix.
(2) Compte dixième de Guillaume de Pouppet.
(3) Histoire des Tapisseries d'Arras.
(4) Compte 1111e de la recette e^énéralp.
A Bauduin le painctre pour une fois en confidéracion des frais & despens qu'il a fais & souftenus à eftre venu par devers M. d. S. en la ville de Bruges ou il a longuement séjourné pour lui montrer certains patrons qu'il avait fais & pains sur la forme de certaines tapifleries que M. d. S. fait présentement hiftorier de la thoison d'or. xxxvi1 de xl %xos
Quel était ce Bauduin? le travail de M. Pinchart nous le dira sans doute ; ce doit être lui dont il eft queftion dans la couronne margaritique, compofition poétique de Jean Lemaire, que M. Paulin Paris a fignalée dans son catalogue des manuscrits de la Bibliothèque impériale, & que M. de Laborde a reproduite dans l'introduclion de son ouvrage. Dans cette pièce, où le poète pafle en revue les artiftes les plus célèbres que la Flandre produisit au XVe fiècle , on trouve ces deux vers qui doivent concerner le peintre Bauduin précédemment cité :
Et cil qu'on prise au soir & au matin Faisant patrons Bauduin de Bailleul.
En 1466 la fabrication bruxelloise eft mentionnée à son tour dans les comptes de la Maison de Bourgogne & pour la première fois :
A. Jehan de Rave, marchand tapiffier, à cause de cinq cent sept aulnes de tapifierie de l'hiftoire d'Hannibal pour le refte & parpaye d''celle(i) . , cvn1
(1) Compte n' de Barthélémy Trotin.
Audenarde qui, selon M. Pinchart, a précédé Lille dans la fabrication des tapifleries, ne figure point dans les comptes de la Maison de Bourgogne; mais d'après une lettre de l'archivifte de cette ville , adreflee à M. le comte de Laborde !l), la première charte d'inftitution du corps des tapiffiers porte la date du n juin 1441; il ajoute que, dans les comptes municipaux, ce n'eft qu'à partir de 1499 « qu'il a pu rencontrer quelques rares documents & des noms propres de fabricants. »
Quant à l'exiftence de cette induftrie à Lille , fi les comptes de la recette de Flandre ne la conftatent qu'à partir de 1467, en inscrivant une acquifition faite à un fabricant lillois par Charles -le -Téméraire, (nous reproduirons cet extrait des comptes à sa date), nous avons , par des documents authentiques, le droit de faire remonter beaucoup plus haut les débuts de notre fabrication locale.
Les comptes particuliers de la ville que nos archives municipales conservent à partir de Tannée 1 3 17, établiflent en effet que, dès le XIVe fiècle, Lille poiTédait des tapifleries. Ainfi lorsqu'en 1 3 18 le comte d'Évreux, fils de Philippe-le-Long , vint, pour le roi de France, faire serment en la salle échevinale , de respecter les privilèges de la ville qui , séparée de la Flandre, était réunie directement à la couronne de France , la salle échevinale où eut lieu la cérémonie du serment fut tendue de draps de tapifleries :
'.) Les Ç)ucs de Bourgogne . T. II . iatroductioi! , p xvm.
l6 TAPISSERIES DE HAUTE-LISSE.
A Jehan Orghet, pour m dras , qui furent atachiet en la halle a claus quand M. S. dévreus i f u viisvmd
En 1 368 nous trouvons une mention de même genre, mais cette fois plus explicite , ce sont bien des tapifieries de haute liffe que mentionne le comptable :
A Willaume de le halle pour le louwage de n dras de l'œuvre de haulte-liche , pour tendre par devant les frenieftres des n logis , ausquels eschevins & li consauls furent au Behourt (4) pour veoir les joustes xmsxd
Dans un compte de l'église Sainte-Catherine de l'année 1 386, le seul qui subsiste de cette époque reculée l1) on lit auffi :
Pour ung drap de haute-liche à mettre sous le crucefis . . . xn1
Mais rien ne prouve que ces tapifferies fuflent des œuvres lilloises, & quand en 1 367 le Magiftrat résolut de faire au comte d'Eftampes & au roi de France Charles V un riche présent de tapifferies , c'eft à l'induftrie de la ville d'Arras , notre célèbre voifine, que l'on décida de s'adrefler.
Nous allons reproduire textuellement tous les articles de nos comptes qui se rapportent à ce présent ; ces détails inté-
(1) Fête de l'Espi nette.
[1] Archives départementales , fonds ecclésiastique.
ressent & la ville de Lille & la ville d'Arras , car ils sont antérieurs à la première mention que nous avons fignalée dans les comptes de la Maison de Bourgogne, en l'année 1378.
Compte de 1367. — A Robert Canard, envoyer à Arras, par M. S. le gouverneur de Lille, pour eftre au marchander & deviser les dras de cambre que on doit donner au roy noftre Sire & à M. S. d'Eftampes , pour m jours à xxxvi deniers par jour ixs
A lui pour le sallaire d'un paintre qui lift les patrons & exemples d'iceux dras , 1 franc de xvisnd
Compte de 1368. — AWillaume le Preudhomme , envoyé à Arras, par v jours, par devers M. S. le gouverneur pour voir, prendre rechevoir & lever les dras de cambre deffus dis , pour iceux envoyer à Paris cmsvid
A Vinchent Bourselle d'Arras , pour se parpaie de vic imxx m1 ns monnoie de Flandre , que par marquiet à lui fet, il devoit avoir pour fere 11 dras de cambre de l'œuvre d'Arras, pour les présenter au roy noftre Sire & M. S. d'Eftampes , dont payés lui avoit esté 11e lions d'or de mic livres de la deiTus dite monnoye & que par les comptes du mois de septembre & de octobre d'arrain patTé apparoît , payé pour se dite parpaye 11e imxx l delà dite monnoye 11e imxx '
Item , au dit Vinchent, pour l'amendement du dit marquiet , pour ce que yceulx dras il a mieulx fais & ouvrés que dis & devisé ne le fu a efté marcander payer pour ce par accord vnxx1
Item , au dit Vinchent , pour frès de bouche de nos seigneurs les eschevins , tant de l'an paffet , comme de cet an présent , & offi de M. S. le gouverneur, fés par plufieurs fois en la maison du dit Vinchent, en y alant pour savoir & voir l'avancement de l'œuvre d'iceux dras , payé pour ce comme pour autre certaine cause dont eschevins ont bien efté informé xim1
A Willaume le Preudhomme, pour le fret d'iceulx dras porter à Paris , lesquels poiscent environ vnc livres , tant pour le sallaire des
iH TAPISSERIES DE HAUTE-LISSE.
valés qui les portèrent comme pour le kennevack & cordes à les entourseler vin livres d'or ix1 ims
Item , pour le sallaire du clerc de M. S. le gouverneur, de escrire groflfer & doubler par plufieurs fois tout le marquiet d'iceulx dras
xvis nnd
Pour le sallaire des valés , qui portèrent de l'oftel , M Denis Titte (i) es cambres d'où roy & M. S. d'Eftampes , les dras de cambre deffus dis dont il avoit xvi pièces viiis
Ces deux chambres de tapifferies qui coûtèrent de prix principal sept cent vingt-trois livres , somme très confidérable pour l'époque , étaient un cadeau vraiment royal ; il eft fâcheux que nos archives n'aient point conservé un des doubles du marché rédigé par le clerc du gouverneur , il nous eut appris & les sujets représentés sur ces tapifferies, & le nom du peintre qui en deffina les patrons. Ce doit être Pierre de Sainte Katerine , artifte lillois, qui venait de peindre le tableau d'autel de l'église St. -Maurice. Mais il eft au moins un renseignement qui reffort des articles ci-deffus , c'eft que la livre pesant de belle tapifferie valait un peu plus de une livre monnaie de Flandre.
Ce présent eut vraisemblablement pour cause le voyage de Charles V dans notre province , où il était venu pour arriver à conclure le mariage de Philippe-le-Hardi , son frère , avec la fille unique de Louis de Maie, dernier comte de Flandre,
On sait qu'en raison de ce mariage la ville de Lille, qui avait
(1) Denis Titte était le représentant de la ville à Paris , chargé de suivre les affaires 'levant le Parlement.
FABRICATION LILLOISE. IQ
été détachée depuis le commencement du fiècle du comté de Flandre, fut reftituée comme cadeau de noces à son ancien poflefTeur. La ville de Lille, heureuse de son retour à la Flandre, payait généreusement sa rançon par un don gracieux.
Nous allons aborder maintenant la fabrication lilloise ; mais avant de reproduire les nombreux documents que nous ont fourni nos archives, nous devons faire observer que, quand il s'agit de rechercher l'origine d'une induftrie&à une époque auffi reculée, ce n'eft que par des citations textuelles que Ton arrive à donner à un travail un degré de certitude suffisant ; auffi avons-nous tenu à mettre une preuve à côté de chacune de nos affirmations. — C'eft donc plutôt, pour l'origine de cette induftrie , une série de documents que nous publions qu'une hiftoire proprement dite.
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