‹ Les tapisseries de haute-lisseChapitre 3 sur 12 · QUINZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

QUINZIÈME SIÈCLE

Les premiers haut -lijfeurs lillois. — Regijlre aux Bourgeois. — TapiJJeries pour la Halle Èchevinale. — Les tapi/fiers lillois travaillent pour les ducs de Bourgogne. — Surveillance du M agi s trat. — Procès curieux. — Corporation des Bourgetteurs. — Sayetteurs établis à Lille après la prise d'Arras. — Nature des étoffes fabriquées par ces deux corporations.

C'eft dans les dernières années du quatorzième siècle que l'on voit pour la première fois figurer aux regiftres aux Bourgeois les noms d'artisans suivis de la qualification de hautlifTeurs. Dès le commencement du XVe siècle , un courant d'émigration semble s'être établi d'Arras vers Lille ; nous avons relevé sur les comptes , au chapitre spécial de recette où l'on inscrivait chaque année les sommes perçues pour droits

de bourgeoifiei1), les noms des artisans qui sont mentionnés comme exerçant la profeffion de haut-lifTeurs ; mais avant de les reproduire , nous devons dire que ce sont ces chapitres des comptes qui , relevés chaque année & transcrits sur un regiftre spécial, ont formé la série fi intéreffante intitulée: Regijîre aux Bourgeois , que nos archives municipales pofTèdent sans interruption de l'année 1291 au 14 juin 1792. A cette source officielle les anciennes familles lilloises peuvent reconflituer leur filiation et compter leurs quartiers de bourgeoisie.

Voici les premiers ouvriers de tapifferies qui figurent sur ces regiftres , c'est Arras, la ville où cette induftrie a pour ainsi dire pris naifTance , qui nous les envoie :

1398. Robert Pou (Ton , ouvrier de haulte-liche , fil Henri Pouflbn.

1401. Simon Lamoury , fil de feu Jehan , d' Arras.

1404. Jehan Lamoury, haulte-licheur, fil de feu Jehan, d' Arras.

1406. Colard des grès haulte-licheur, fil de feu Jehan, de Wailry

emprès d' Arras.

1407. Jehan de Ransart , haut-licheur , fils de feu Jacques de Ran-

sart, emprès d' Arras.

Un peu plus tard, c'eft Paris & Saint -Denis qui nous envoient des artisans pratiquant cette induftrie.

141 2. Pierard Beghin , hault-licheur , fils de feu Jehan, de St-Denys,

en Franche.

1412. Antoine Semectre , hault-licheur, fils Adam Le Semectre , né

de Paris

(1) Ce droit était alors de lx sous.

Nous ferons observer que les regiftres aux Bourgeois ne mentionnent pas régulièrement le métier des nouveaux titulaires , & sans doute les mentions qui précèdent n'ont-elles exceptionnellement inscrit la profeffion des récipiendaires que parce que , à ces dates , il s'agiffait d'une induftrie nouvelle pour la ville de Lille.

En effet, à partir de 1412 nous ne voyons plus la qualification de baut-licbeur accolée au nom des titulaires & à l'époque précisément où cette industrie de la haute-liffe avait pris tout son développement , c'eft donc à d'autres sources que nous avons à demander les noms de ces ouvriers spéciaux.

Un conflit de juridiction entre le Magistrat & l'Église Saint- Pierre nous a fourni , par exemple , un nom à ajouter à la liste qui précède. On lit dans les comptes de la ville : t1)

1409. A Jehan Le Borgne qu'il a payé du command d'eschevins pour trois pastés esquels on mift vi laperaulx , vi petrix , trois douzaines d'aloes & deux cappons de Meffines avoec espices et fâchons d'iceux pastés despensés le premier jour d'octobre mcccc & nœf par les eschevins plufieurs de leur conseil en la compaignie de M. S. le gouverneur de Lille & plufieurs des cannonnes(s) de l'église Saint Pierre de Lille , auquel jour eulx furent tous ansemble aux Jacoppins pour visiter le lieu & place ou certain jour pafle fut prins un haulte licheur par le lieutenant du prévôts de Lille & mené prisonnier es prisons d'icelle p révolté , dont ceulx du chapitre d'icelle église s'étaient complaints en cas de nouvellité par devers M. S. le gouverneur disant la dite prise avoir efté faite en leur terre & juridiction pour ce pour le coût des pastés v1 vis

(1) Archives municipales

(2) Chanoines.

Le Magiftrat , bien que l'on conteftât ses droits, envoya des celliers de la ville , pour arroser les pâtés , vi los de vin fr anchois à vs, & vi los de vin rinois à vis, & après boire l'affaire fut arrangée.

L'article des comptes qui conftate la solution du différend nous donne en même temps le nom du haut-liffeur qui , après nous ne savons quel méfait , avait cherché asile sur les terres des Jacobins l1), situées en dehors de la porte Saint-Pierre.

1410. A Willaume Bidé qu'il a payé pour Tappointement qui fut nagaires rendu du rétabliffement requis par les doyen et maistres de Saint-Pierre de Jehan Filloel prins au pourpris de l'enclos des Jacobbins , dont les dis de Saint-Pierre s'étoient complains en cas de nouvellité sur la saisine des prevost & eschevins &c. . . . xs

Nous ne connaissons du refte aucune œuvre à signaler qui provienne des ateliers des ouvriers dont nous venons de citer les noms & qui exercèrent chez nous la fabrication de la tapisserie. En 1424 les comptes de la ville mentionnent pour la première fois une acquisition de tapis provenant de l'industrie locale. Il s'agit tout simplement de remplacer dans la salle du Conclave les tapifferies sur lesquelles siégeaient les Eschevins.

A Simon Le Vinchent, marcheteur, pour avoir fait et livré tout de noef & de marcheterie tous les banquiers vermaulx semés de fleurs de lys blanches mis sour les sièges d'eschevins, du conseil, huit hommes & clers en la halle d'eschevins pour que ceulx qui par avant y estoient ne valoient rien , mais estoient tous déquirés, item a livré rubans daches et les alTis par marchié xxxix1

(1) Li's frèresprêcheuis de 1 ordre de Saint- Dominique.

Ce terme de marcheteur que nous n'avons trouvé dans aucun glossaire nous avait d'abord inspiré quelques doutes , mais des articles des comptes pofiérieurs relatifs à des livraisons de même nature nous ont démontré qu'il s'agissait bien de tapifferies.

1442. A Jacquemard Largeche, haidt-liceur, pour l'accat à lui fait de par eschevins de xlviii aulnes de tapis figurés en chaculne aulne en quarrure une blanche fleur de lys , dont on a fait xxim couffins pour l'usache de la ville , mis en la maison du Seel , au pris de xx s l'aulne , monte les dites xlviii aulnes xlviii1

Voici maintenant ce même Largeche cité dans l'article ci-deffus comme haut-lisseur, qui va reparaître comme fabricant de marcheteries ; nous sommes en conséquence très-disposés à croire que la marcheterie n'était autre chose que ce que l'on a appelé plus tard la basse-lisse. La différence entre la haute et la balTe-lifTe consifte , on le sait , dans la position verticale ou horisontale des fils de la chaîne.

1453. A Jehan Fremaux &Hue Devincq commis auxestats de cette ville qu'il ont payé à Jacquemard Largeche & Ghillebert Deleplanque marcheteurs, pour lxxvi aulnes & demie de drap de marcheterie de couleur vermeille entresemé de fleurs de lys blanches qui sont les armes de la ville , dont on a fait ung doffier servant en la halle au-derrière du siège d'eschevins, ou quel dossier sont faites à toute la dite œuvre de marchetier les armes et hachemens du roy notre sire, de M. S. le duc de Bourgoigne & de M. S. de Saint-Pol, ensemble avoir fait et renouvelle les banquiers de tous les sièges d'icelle salle lxviii1 xn svid

Item pour m patrons néceffaires aux dis marchetiers pour faire les armes et hachements à xvid la pièche xlviii s

C'eft en cette année 1453 qu'eut lieu le repas du Faisan & la ville faisait décorer la salle du Conclave pour qu'elle fut digne de Philippe-le-Bon et du comte de Saint-Pol , châtelain de Lille qui, pendant leur séjour, devaient néceffairement être reçus dans la Halle échevinale.

Nous avons encore trouvé dans les dépenses de cette même année :

A François Le Haze, qu'il a paie pour l'accat par lui fait d'un drap point servant à mettre en esté au-devant de la queminée où l'on fait le feu en la chambre du Seel de la dite ville pour ce et certaine quantité de claux de liches à ce servans xxxvnsiiiid

S'agit-il pour cet écran d'une peinture ou d'une tapifferie ? Drap point , bien que cette expreffion s'applique assez communément aux patrons, elle a quelquefois été employée pour désigner les tapifferies elles-mêmes. Disons seulement ici que nous verrons bientôt un Jehan de Haze vendre de véritables tapifferies au duc de Bourgogne.

On sait qu'au quinzième siècle les tapifferies étaient , pour ainfi dire, la seule décoration des appartements ; auffi les ducs de Bourgogne , dans leur existence 1 1 peu nomade, faisaient-ils toujours voyager avec eux leurs tapifferies, dont la garde était confiée à un officier de leur maison. Elles servaient dans les résidences qu'ils occupaient succeiïîvement, à diffimuler la nudité des murs. Dans cette année 1453, où eut lieu à Lille, nous l'avons dit , le célèbre banquet du Faisan dont nous ne referons pas la description , les innombrables tapifferies que Philippe-le-Bon comptait dans son garde-meuble jouèrent un grand rôle ; il faut lire dans les chroniqueurs du temps la désignation des riches tentures qui parèrent la salle du

feftinM. Elles servirent même exceptionnellement à décorer la façade de la Halle et l'autel de la proceffion du Saint-Sacrement ; le comptable de la ville en a laissé la preuve dans un article ainsi conçu :

A Hacquinet Leroux qu'il a donné en courtoisie à ceulx de la tapifïerie de N. T. R. Seigneur pour ce qu'ils pourfendirent la devanture de la Halle de la dite ville des draps de tapifferie de N. d. S. ensemble parèrent et habillèrent le dit autel xxxvm3

Ce genre de décoration devint depuis cette époque d'un usage confiant, et à partir de 1460 les comptes de la ville, au chapitre consacré chaque année aux frais de la proceffion & de la fête du Behourt , présentent un article spécial pour cette dépense. Ces mentions nécessaires nous ont livré les noms des hauts-lilleurs qui prêtèrent, à titre gracieux, leurs tapifferies ou les patrons de leurs ateliers pour cet usage pieux. Voici l'article tel qu'il eft formulé pour la première fois :

A ung valet de Pierre Delos, pour avoir tendu la Halle d'eschevins d'aulcuns patrons de haulte-liche & les avoir dépendus & rapportés à la maison Pierre Delos qui les avoit preftés iins

On fut moins généreux , on le voit , pour le valet du fabricant lillois qu'on ne l'avait été pour les gens du duc ; néanmoins les tapilTeries de Pierre Delos ne figurèrent pas seulement à cette décoration , elles servirent encore chaque année à orner la salle provisoire que le Magifirat faisait conftruire en halle à l'époque de la fête du Behourt :

(1) Voir les ducs de Bourgogne de M. de Barante et les Mémoires d'Olivier de La Marche.

Pour les eschevins & notables personnes bourgeoises de la dite ville eftre en récréation au souper dudit Behourt sans faire dépens à la ville.

Ainfi en 1466, on lit :

A Jehan Dumortier, qu'il a payé aux serviteurs de Pierre Delos , pour leur sallaire d'avoir tendu & paré ladite chambre de patrons de haute-lice obftant ce que le refend n'eftoit point honnefte, mais eftoit fait par haftivité & clos seulement de cloyes, pour ce & en courtoifie xns

Deux ans plus tard , en 1468, l'entrée solennelle de Charles le Téméraire donna lieu à des fêtes & à des réjouifïances qui ont laiffé des souvenirs dans les comptes. Le Magiftrat fit conftruire devant les fenêtres de la Halle un grand balcon extérieur pour la cérémonie du serment , afin que le duc , après avoir juré au Magiftrat de maintenir les libertés & privilèges de la ville , put recevoir à son tour du peuple affemblé sur le grand marché , le serment de fidélité.

Ces conftructions sont longuement détaillées dans les comptes, nous y lisons que le Chelet & YEJîaplaut conftruits devant les feneftres de la Halle furent couverts de noir velours & que le demourant, c'est-à-dire toute la façade de la Halle jusqu'au premier étage , fut tendue de haulte-liche.

1468. — A Martin Platel & son compagnon manœuvre , pour avoir fait aide aux charpentiers a tendre les draps de haulte-liche

XVlsVId

Est-ce la vue de ces tentures qui décida le duc Charles à faire une commande à l'induftrie locale ? Toujours eft-il que

les comptes de la maison de Bourgogne nous fourniffent au cours de cette année la citation suivante t1) :

A Camus Dujardin, haute-liffeur , demourant à Lille, la somme de quatre-vins-cinq livres pour certaines parties de tapifferie par lui vendues & délivrées pour M. d. S. au mois de mai lxviii, affavoir : pour un banquier de dix aulnes de long & deux aulnes & demye de largue , qui sont xxv aulnes. — Item , un tappis de fîx aulnes de largue & m aulnes de hault, sont xxim a. & pour trois pièces de banquiers, chacune huit aulnes de long & aulne & demie de largue, sont xxvi au. , font en tout imxxv au., qui à vins sols valent la dite somme de mixxv livres (2). Pour ce & par quittance avec certification de Garnot Pourcelet, varlet de chambre & garde de la tapifferie de M. d. S.

imxxv 1

Nous avons de plus trouvé aux archives départementales (3) un reçu de l'année 1470 relatif à une seconde fourniture faite par un tapiffier lillois au duc de Bourgogne ; voici le texte de cette quittance originale :

Je Jehan de Haze , tapiffeur, confeffe avoir reçu de Guilbert de Ruple, argentier de M. S. le duc de Bourgogne, la somme de quatre-vingt-dix-sept livres mi sols du prix de xl gros la livre qui deue m'eftoit pour deux pièces de tapifferies que j'ai faites pour mon dit S. à ses armes , contenant chacune pièce dix aulnes de long & trois aul. de largue, qui font lx aulnes, au prix de xvin3, font lui livres & pour deux pièces de tapifferies de pareille ouvrage , contenant

(1) Compte de Guilbert de Ruple pour ung an du 1er janvier mcccclvii au xxxi décembre m cccc LVIII.

(2) Ce sont ici des livres de xl gros , par conséquent la somme payée était de cent soixante-dix livres de Lille.

(3) Carton année 14T0 , pièces détachées. Les comptes de la ville étant toujours en livres de xx gros , il faudrait donc pour la comparaison doubler la somme et lire 1 94*85

jO TAPISSERIES DE HAUTE-LISSE.

la pièce vin aul. de long & ni au. de largue, qui font xlviii au., au dit pris, xEn^ini53, de laquelle sommedeini^xvn1!!!!3 je me tiens pour content. Le xvme jour de octobre mcccc lxx.

Suit , au bas de la quittance , le certificat de Garnot Pourcelet qui déclare avoir reçu la dite livraison.

Par surcroît de précaution, & pour bien conftater la résidence des dits tapiffiers dont nous venons de citer les noms . nous avons voulu nous aflurer si les Regiftres aux Bourgeois renfermaient les noms de ces deux fournifleurs du duc Charles & nous y avons lu la mention ci-après :

Camus Dujardin , fils de feu Jacquemart , natif de Seclin , par achat. (ToufTaint 1450.) lxs

Camus Dujardin était donc bourgeois de Lille depuis vingt ans lorsqu'il travailla pour Charles-le-Téméraire.

Quant à Jehan de Haze , fils de feu Pierre , sa réception à bourgeoifie date de l'année 1461.

Nous ne répéterons pas les citations qui se reproduisent chaque année pour les tentures de la proceffion& du Béhourt. nous dirons seulement qu'en 1471 c'eft un haut-lifîeur nommé Jehan Calet qui fournit les tapifferies en remplacement de Pierre Delos ; en 1474 un nouveau nom apparaît encore au livre des comptes pour la livraison des couffins fleurdelysés qui garniffaient le siège du Magiftrat :

A Grard Lejosne , tapifleur , pour la fachon & eftoffes de xvi couffins pour la dite ville bien & honneftement armoyés aux armes de la dite ville, au pris de xLsla lave de chascun couffin d'une aune de quarrure . . xxxm

Les achats faits par la ville , fi ce n'eft dans des cas tout-àfait exceptionnels , ne confluaient le plus souvent qu'en tapifieries sans grande importance artiftique ; ce sont les comptes des églises & des communautés religieuses, s'ils exiftaient encore, qui nous auraient fourni des renseignements sur les tapiïTeries décoratives que nos fabricants tiflaient pour ces établiffements ; mais les comptes de cette époque ont disparu , & dans les quelques fragments plus récents que poffèdent les archives , les articles pour réparations de tapilïeries anciennes ne sont pas aiïez explicites pour motiver une reproduction.

Dans un autre ordre d'idées , le regiftre aux mémoires , année 1476, nous donne sur la fabrication un document important. Reproduisons-le tout d'abord :

Le premier août 1476 , après ce que eschevins de Lille sur le doléance à eulx faite par certains hault-liciers de cette ville sur ce qu'ils maintenoient que Pierre Dujardin , fils de feu Camus, avoit en certaine ouvraige de haulte-lice fait bouter au lieu de fil de soye du fil de lin qui eft chause frauduleuse & déceptive , ils heurent ordonné quevifitation serait faite par trois des eschevins & par gens & ouvriers à ce cognoiffans du dit ouvraige pour le dit rapport fait , porter advis à rendre tel appointement en la matière qu'il appartiendra par raison. Iceux eschevins après rapport à eulx faicl par ces dits de la dite vifitation par laquelle il eft apparu & auffi par la confeffion du dit Pierre faicle par devant eulx en jugement , qu'il avoit fait mettre du dit fil de lin en lieu de soye au dit ouvraige , ordonnèrent à icelui Pierre Dujardin de faire défaire & ofter tout le dit fil de lin & au lieu d'icelluy y remettre fil de soye, en avoir étoffe licite & non déceptive. Ensemble lui ordonnèrent que tout le fil de lin qu'il fera ofter d'icelui ouvraige & auci celui qu'il auroit en sa maison il mette soubs la main de justice, pour après le dit ouvrage réparé en eftre faid ce qu'il appartiendra, lui ordonnant en outre après icelui ouvrage

réparé et avant qu'il soit descendu de Tortille, de le fignifier aux dits eschevins pour en faire adviser par ceulx qui l'avaient vifité pour savoir s'il sera fait comme il appartient..

Et ce fait , pour le mesus que en ce le dit Pierre pourroit avoir comis , il se submet en l'ordonnance d'eschevins ; lui oy en ces ex* cusations promet de comparoir à toutes journées qui lui seront affignées & rendre son corps prisonnier au jour d'oyr droit , à payne de quarante escus , laquelle submiffion demeura en surséance jusqu'à ce que l'ouvrage delTus déclaré sera réparé & amendé.

Quatre mois plus tard , le septième jour de décembre , après avoir accompli le travail ordonné par le Magiftrat, c'efta-dire après avoir remplacé dans son travail le fil de lin qu'il avait frauduleusement employé en guise de fil de soie , fraude qui avait été dénoncée par ses confrères exerçant la même induftrie , Pierre Dujardin , ainfi qu'il en avait pris l'engagement , reparut devant ses juges pour s'entendre condamner.

Laiflbns parler le regiftre aux mémoires :

Le dit jour (vu0 de décembre 1476) , Pierre Dujardin , pour les causes déclarées en sa submiffion, fut par eschevins condempné, après qu'il se fut rapporté en la dite ordonnance de faire un escondit PI en jugement, disant: que comme mal advisé, à tort & sans cause il avait mis ou fait mettre en ung drap de tapiiTerie qu'il avait fait faire & ouvrer en sa maison , du fil de lin en lieu de soye , en eftre dolent, en requérir bien le merchy & pardon aux dits eschevins ; pour juftice eftre faite , fut banni de la ville & taille tant qu'il ait faicl voiage à la Magdelaine de la Baume(3), à partir en dedans ledit jour de soleil ,

'1) Excuse publique, amende honorable '2) Eu Provence.

à rachat de fix mille de bricques & sy fut condempné à faire ung

autre voiage de (4) d'Utrecht , à partir que par eschevins

il en sera semons , & des dis voiages avoir fai&s il rapportera lettres.

On aura remarqué que c'eft sur la plainte des haut-liffiers , ses confrères , que Pierre Dujardin avait été attrait devant le Magiftrat; il eft donc probable qu'à cette époque , bien que nous n'ayons pas retrouvé leurs ftatuts, les fabricants de tapisserie formaient une espèce de corporation. A cette date , du refte , l'autorité souveraine n'était pas encore intervenue , comme elle le fera plus tard , pour réglementer cette importante induftrie ; mais à défaut d'ordonnance émanant du gouvernement central, le Magiftrat, qui savait que la loyale fabrication des étoffes intéreflait la bonne renommée de la ville & l'accroilTement de son induftrie, réprimait énergiquement toutes tentatives de fraude dans la fabrication ; & la subftitution de fil de lin à la soie, dans une tapilTerie qui ne pouvait être qu'un produit de luxe, n'avait pu le laifler indifférent.

Quant aux pèlerinages auxquels il condamna le coupable , suivant la coutume du temps, ils étaient toujours doubles , & fi l'un était rachetable, l'autre devait toujours être exécuté.

Dans l'espèce , nous ne mettons pas en doute que Pierre Dujardin ait préféré payer les fix milliers de briques (2) qui

[1) Nous n'avons pu lire le nom du saint.

(2) L'entretien des fortifications était au compte de la ville et les amendes encourues servaient aux réparations , chaque année indispensables.

valaient à cette époque quarante-huit sous le mille , soit une amende de quatorze livres huit sous , plutôt que de faire le pèlerinage de Provence. La route de Lille à Utrecht & d'Utrecht à Lille était allez longue pour que le délinquant ait eu le temps de faire en marchant de salutaires réflexions , il aura compris que sa tentative de tromperie lui coûtait un peu cher, & qu'il était décidément plus profitable de refter honnête homme & loyal fabricant.

Pierre Dujardin , que le Magiftrat avait condamné allez sévèrement , on vient de le voir, ne paraît pas du refte avoir conservé rancune de cette sévérité ; nous lisons en effet dans les comptes de 1479 :

A Jehan DafTonneville, serviteur de Pierre Dujardin, haute-liceur, pour son sallaire d'avoir tendu & paré de patrons de haute-lice , la chambre de derrière de la Halle, en laquelle souppèrent les eschevins jour & nuyt des jouîtes (fête de l'Espinette) xns

Or, comme on ne trouve dans le même compte aucune somme allouée à Pierre Dujardin à propos du banquet annuel qui terminait les joutes de l'Épinette, il faut conclure que c'en" à titre gracieux que Dujardin avait prêté ses tapiiTeries.

Dans le compte de 1480 , la cérémonie de la preftation de serment du châtelain de Lille amène cette mention :

A Jehan de la Nef , brouteur , pour son sallaire d'avoir amené en la halle de la dite ville plufieurs des riches patrons de haute-lice, desquels la dite Halle a efté tendue & parée par deux fois pour l'honneur de ce que M. d. S. de Saint-Pol y devoit venir faire le serment de chaftelain de Lille, pour les dites deux fois ou il a fait vi brouetées à xvmd chacune ix.s

En reproduisant les différents extraits qui précèdent , nous nous sommes demandé si le terme patrons de baute-lijfe devait s'entendre des tapifferies elles-mêmes ou bien des modèles d'après lesquels travaillaient les tapiiïîers. L'épithète riches accolée ici au mot patrons , le poids même de ces patrons , nous semblent indiquer qu'il s'agiffait ici des tapisseries elles-mêmes ; le fait du refte eft sans importance au point de vue de l'hiftoire de la fabrication ; les patrons tout auffi bien que les tapifferies démontrant l'exiftence floriflante de cette induftrie dans notre ville.

Avant la fin du fiècle nous pouvons encore fignaler le nom d'un autre artisan qui reparaît avec la défignation de marcheteur. Il s'agit encore une fois des sièges des Eschevins :

A Jehan Sauvage, marcheteur, pour avoir fait xvi couffins de îapifferie armoyés des armes de la ville pour servir en la Halle.

xxxxin1 xns

De toutes les citations que nous avons faites précédemment nous pouvons conclure avec certitude que M. Derode a fait erreur en disant : « Sous Maximilien les haut-liffeurs d' Arras vinrent pour la première fois s'établir à Lille ( 1 497) U) . » Un siècle avant cette date , on l'a vu , la ville de Lille comptait des ouvriers de haute liffe parmi ses bourgeois, & les citations que nous avons faites établiffent surabondamment, non-seulement l'exercice de cette induftrie , mais son plein et entier développement pendant le cours du XVe siècle.

(1) Histoire de Lille , Ie'' volume , page 352,

j6 TAPISSERIES DE HAUTE-LISSE.

Il eft très-poffible, il eft même probable que la prise d'Arras par Louis XI, qui fut cause de la disparition à peu près complète , dans cette ville ravagée , de l'induftrie célèbre qui pendant longtemps avait fait la gloire de la capitale de l'Artois , ait eu pour résultat de faire affluer dans nos murs protecteurs les haut-lifTeurs de cette malheureuse cité. Ce qu'il y a de certain c'eft que les privilèges succeffifs accordés par Maximilien aux sayetteurs lillois remontent à cette époque.

En effet, par ses lettres-patentes en date du 21 décembre 1480 (l), Maximilien, duc de Bourgogne avait , aprèsla perte d'Arras, autorisé temporairement l'exercice à Lille du Jîil & mejïier de sayetterie jusqu'à ce que ladite ville d'Arras fût revenue à son obéijfance ; mais sur les observations du Magistrat, qu'une induftrie ne pouvait se conftituer sérieusement dans des conditions auflî précaires , Maximilien, par de nouvelles lettres en date du 25 mars i48i(2), confirma rétabliffement définitif et sans condition, de cette industrie à Lille, réservant toutefois aux étrangers établis chez nous le droit de retourner à Arras avec leurs métiers dans le cas où cette ville retomberait en son pouvoir.

Du reste, des tentatives d'établiffement à Lille avaient précédé la première autorisation de 1480 ; nous lisons en effet, dans le compte de 1478 à 1479, l'article suivant qui indique l'exiftence d'une corporation de sayeteurs :

Aux compaignons sayeteurs commis à la xxne & à l'office de la sayetrie que par eschevins, leur a esté ordonné pour estre et eulx

(1) Registre aux titres D E F , folio 30.

(2) Registre F , folio 174.

FABRICATION LILLOISE. j~

cenir en récréation ensemble avec les autres sayeteurs à présent résidans en icelle ville par recongnoiffance de ce qu'ils ont eu & pris grand soing paine et diligence de atraire plusieurs desdits sayeteurs à venir résider en cette ville , & aulTy ont baillé en gros l'advertiiTe ment des poins et articles pour faire les estatuts & ordonnances d icelle sayeterie selon ce que l'on se règle en la ville d'Arras pour cette fois xn '

Et plus loin, dans le compte de la même année, cette mention non moins significative :

A Andrieu Celleghier, sayeteur , teinturier, foulon et tonreur W de sayes au support des despens par luy soustenus en l'édification & provifion des huisines (usines) servans à faire les dis mestiers , foullerie , tonroyrie & teinture des dites sayes , qui ont monté à grosses sommes de deniers, pour considération de ce que sans avoir ayde , le dit Andrieu ne pouvoit soy mettre sus pour faire iceux mestiers , & ne s'en trouvoit apparent aucuns autres qui les seussent faire , & toutefois il estoit très-néceflaire d'en avoir , ou aultrement le dit mestier qui se met très-fort sus , estoit en adventure de tourner à rompture pour ce .xx1

Ce curieux article nous révèle le nom de l'artisan auquel la ville dut la création de l'induiirie qui devait prendre chez nous un fi énorme développement , car c'eft par centaines de mille que les pièces d'étoffes de sayetterie furent bientôt fabriquées dans la ville de Lille.

Vers la même époque, en 1495 , lesbourgetteurs, qui jusque là avaient fait partie de la corporation des tisserands de toiles,

1) Tondeur.

obtinrent du Magiftrat des ftatuts particuliers. Cette séparation était juftifiée par le développement de leur induftrie ; mais comme les étoffes fabriquées par ces derniers se rapprochaient beaucoup de celles qui faisaient la spécialité des sayetteurs , il y eut pendant plus de deux cents ans une suite non interrompue de procès entre les deux corporations qui, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, se fondirent enfin en une seule. Voici , d'après les titres primitifs , les noms des étoffes dont la fabrication était exclusive à chacune de ces corporations : (*)

Les saietteurs et non autres pourront faire saies , ostades , demiostades , rayés, buiges d'orghes et pièces de purenne sayette, tissues en forme de chambgeants des couleurs blanches et bleues à part soye.

Les bourgetteurs et nuls autres feront toutes sortes & manières d'ouvrages à la tire, haute et baffe liffe ou au pied, ouvrages plats (unis) ou figurés , soit de fil d'or ou d'argent , fil de soie , saiette , lin , chanvre et coton , poil ou lin , et de toutes sortes d'estoffes mêlées ou à part soye , d'une ou plusieurs couleurs , soit velours, demi-velours, demi-velours figuré ou non, taffetas velourté ou sans velourté, satin de soye , satin de Bruge , satin brouché, bourette, chambgeants , gros grains , demv-soye , demie saiette , buftennes , fuftennes , eschelettes , nœuds d'amour, cordelières , quetifs , quennevaches, semalques # autres de leur ftil.

On remarque dans cette énumération des étoffes réservées aux bourgetteurs , les ouvrages de haute et baiïe-liffe , ou au pied. Ne serait-ce pas là l'explication du terme de marcheteur dont nous n'avons trouvé nulle part la signification ? Les spécialistes apprécieront.

I) Règlement de 1544.

Cette double induftrie de la sayetterie et de la bourgetterie, d'abord concentrée presqu'exclufivement dans la ville de Lille, s'étendit peu à peu, malgré les protestations des Lillois, dans toute la châtellenie , et après avoir disparu entièrement de notre ville qui fut son berceau , finit par faire, des bourgs de Tourcoing et de Roubaix, deux des principales villes industrielles de la France.

LES

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