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CHAPITRE III

Fabrication des tapisseries et des hautelisses.

Tapissiers.

Les tapissiers de Tournai, nous avons insisté sur ce point, ont fabriqué tout d'abord, et jusque la fin du XVe siècle, des tapisseries proprement dites concurremment avec des étoffes de luxe, laine ou soie, nommées à cette époque draps de hautelisses.

Les documents du XIIIe et du XIVe siècle ne font pas connaître exactement comment étaient les premiers draps de hautelisses qu'ils mentionnent.

Un acte de 1298 passé devant les échevins de Saint- Brice relate la vente d'un métier ainsi que de deux pièces d'étoffe, « l'une de royés et l'autre de pierles. »

On rencontre ensuite au XIVe siècle, des carpitres et des carpitielles ouvrées de haulteliche (1), des draps

(1) On sait que par carpitres ou carpites et son diminutif carpitielles, il faut entendre tout à la fois une sorte de drap appelé carpette et les tapis faits de cette étoffe.

Carpette dit Hécart (Dictionnaire rouchi-français) est une sorte de

de siège et des coussins d'œuvre sarrasinoise, des couvretoirs en hauteliche ; un vollekin et un jacque (juste au corps) de haulteliche, etc., sans qu'aucune description fasse connaître les caractères ou l'aspect de ces diverses étoffes.

Beaucoup de ces draperies étaient escuchonnées , c'est-à-dire décorées d'armoiries, c'est tout ce que nous apprennent les inventaires.

Des pièces plus importantes sont le drap représentant la passion de Notre-Seigneur (1316), les coussins ornés de fleurs et d'oiseaux (1336), la couverture semée de lions rouges et jaunes (1340) que nous avons mentionnés plus haut (page 93) « une cambre vermeille a papegais (perroquets) contenant trois pièces » (î). « Six coussins d'œuvre de Tournai estimés 22 sous (2). » r> Ung drap de kevech (couverture de lit) sarrasinois r> ouvret » (3).

Avant 1343, date de sa mort, le cardinal André Ghiny, évêque de Tournai, avait donné à sa cathédrale

deux beaux tapis ouvragés d'or et historiés dans

lesquels on doit voir, nous paraît-il, un produit de l'industrie tournaisienne (4).

En 1385 sire Henry Prevos donna à l'église de Saint-Piat « quatre draps de haulteliche, lesquelz il r avoit accoustumé de prester pour parer ladite église. »

moquette grossière, étoffe grosse et claire en fil et en laine. On appelait carpeteur l'ouvrier qui la fabriquait. Roquefort (glossaire de la langue romane) donne cette définition : Carpite, tapis, sorte de drap.

(1) T. Compte d'exécution testamentaire Jehanne Poliet, 1390.

(2) T. Compte de tutelle Gallet 1381. — Dans ce même compte il est parlé plus loin de coussins d'œuvre d'Ypres.

(3) T. Compte d'exécution testam. Jehan dou Parck.

(4) Voisin. Les tapisseries de la cathédrale. L'auteur les croit fabriquées à Venise ou à Florence, ce qui est manifestement une erreur.

Il s'agit évidemment ici de véritables tapisseries et même de tentures de valeur (1).

En 1370, un tapissier, nommé Jehan Wastefrine est condamné à dix livres d'amende parce que « il qui » est tapisseur a dras et fait tapisserie ensemble, qui r est contre le ban de la ville. » — Disposition bien difficile à expliquer (2).

La plus ancienne ordonnance relative aux tapisseurs et qui date de 1377 nous les montre vendant des sargcs lapis et couvretoirs, ils devaient les vendre au marché et leur était défendu de débiter des objets de ce genre neufs, avec des vieux (3).

Les sargcs appelées plus tard serges, sont une étoffe croisée de laine sèche et dégraissée. Bien qu'on ait fait également des serges de soie, ce nom désigne plus généralement un tissu de laine. Plus tard on appela saycttes les serges de laine ou de soie, de qualité inférieure.

L'ordonnance de 1397, bien que ne les mentionnant pas dans son intitulé, cite plusieurs fois ces étoffes, les met sur le même rang que les tapisseries et hautelisses et trace les mêmes règles pour la fabrication de ces divers produits, en ce qui concerne les dimensions des draps, le choix et la qualité des matières employées, l'obligation du scel, la visite des esgards, etc.

Comme pour les carpitres, le mot sarge désignera bientôt, en même temps qu'une étoffe, les tapis faits de cette étoffe, et par extension tout tapis; ainsi en

(1)1)0 la Grange, obituaire de Saint-Piat. (.2 T. Registre de la loi.

(3) T. Petit registre de cuir noir, n. 32 B P. J. 1.

est-il dans le legs d'une chambre de haulteliche, détaillée comme suit : 12 coussins, 3 banquiers, un drap de couche et le sarge, c'est-à-dire, le tapis (1). Un testament de 1 176, mentionne également « une chambre % estoffée de coussins, banquiers et sarges enseignés » de poplicans (2). * Mais ici, comme dans les mentions qui suivent, le mot sarge désigne plutôt une tenture ou tapis de muraille qu'un lapis de pied : une sarge de tapisserie, une sarge de bourgette; deux sarges, une de couche et une de lit et trois banquiers tout de tapisserie (3). En fait, à la bonne époque, les Barges constituèrent parfois de véritables tapisseries, comme le prouve le texte qui suit, extrait du compte de tutelle Haquinet le scellier (1481) : - à - Jehan G1Î8S0U8, marcheteur, demorant en la ville de » Bruges pour son salaire d'avoir fait au comman- » dément desdits tutteurs et fourni une sarge de l'his- * toire de Nabucodonosor, qui èstoit encomenchée du n vivant de ladite feue, payé au monnayage de llandre » unze livres vingt sols. . . . -

Au contraire, vers la lin du XVP siècle, et déjà en 1401, les sargeurs sont séparés des tapissiers et la fabrication des sarges est abandonnée aux haute] isseurs(4) jusqu'au moment où elles formeront le domaine propre des saietteurs ou fabricants de saies, qui d'abord unis aux hautelisseurs, seront plus tard (1524) érigés en métier distinct. Toutefois les sargeurs comme les hautelisseurs furent admis à continuer la fabrication des tapisseries communes et verdures.

(1) T. Compte d'exécution testamentaire Jehanne Despars 1460.

(2) T. Testament Marie Despares.

(3) T. Compte d'exécution testamentaire de Simon Savarv, 14^0.

(4) T. Consaux des A, 10 ot 17 janvier 1491.

Le mot sarge désigne donc, à certaine époque, des tapisseries véritables et plus tard une simple étoffe de laine, appelée aussi serge, saie et sayette.

Une ordonnance du 7 août 1380, relative aux draps velus, qui alors étaient fabriqués par les tapissiers, règle leurs dimensions, le nombre de portées que comprendra chaque pièce, la qualité des fils employés, la teinture et le foulage des pièces.

Elle impose l'obligation pour l'ouvrier et le maître d'y apposer leur marque, et de les porter ensuite au scel de la ville.

Il y avait des dras velus de coton, d'autres de laine, et d'autres de lin (î).

Le règlement du 20 mars 1397 qui concerne les métiers « de la tapisserie, haultcliche et dras velus » traite d'abord de la vente des sargeries, puis des objets fabriqués par les ouvriers à le marche et de haulteliche, des ouvrages de haulleliche et de broque, des couvertoirs, sargcs et toies, ouvrages de sargeries et de haulleliche, draps velus, et ses dispositions montrent que tous ces mots sont à peu près synonymes, qu'ils désignent presque tous des tapisseries et que les mêmes artisans fabriquaient indifféremment ces diverses sortes de tentures ou draperies.

Le règlement entre ensuite dans les détails les plus menus sur les matières employées et la manière de les mettre en œuvre. Nous le donnons intégralement aux pièces justificatives avec une explication des différents termes de métier qu'il contient.

(1) T Chambre des arts et métiers, n. 4231 BB. On eu verra Je détail aux pièces justificatives (n° 2).

Les draps cdus dont parle longuement le règlement de 1397 (\C 11 et suivants), firent l'objet dune nouvelle sentence le HJ juillet 1 i<»7.

On voit par cette ordonnance qu'ils étaient composés ou de fil de laine d'Espagne, ou de fillet de Reims; la trame devait être en fil de lin ou de chanvre.

Le nombre de portées, à l'aune, est réglé pour chaque espèce, de même que la dimension des pièces (entre 14 et 20 aunes). Chaque artisan ne peut teindre que ses propres produits (i). Aucune disposition ne décrit malheureusement le décor de ces tissus.

Mais voici un aspect nouveau des mêmes produits. Une délibération des Consaux en 1 106, parle d'un « faiseur de velus de poil de vacque; - et on trouve au registre de la loi, une condamnation portée contre Wille don Oastic!, - ouvrier de velus appelés dras de h vacque, pour avoir fait et composé trois draps tels

- que dit sont : les deux eut I emeslés de poils de

- quievre, et le tierch avoir fait de kaynne de quevene a contre les ordonnances de la ville.... »

Les draps velus ont été fabriqués par les tapissiers d'abord et par les hautelUseurs ensuite; ils n'ont cependant pas toujours été des ouivres de hautelisse à proprement parler, s'il faut en croire un document de HCm que nous avons déjà relaté. D'après cet acte, en elîet, un artisan demande aux Consaux d'être admis à fabriquer des draps velus; il expose qu'il est, franc maître et a terminé son apprentissage, mais que les doyens refusent de l'admettre dans le métier, (lequel l le texte ne le dit malheureusement pas), s'il n'est au préalable reçu maître par les hautelisseurs ; et le postulant objecte qu'il n'a pas besoin

(HT. Arts et métiers, n. 4231 BI\ P. .1. n. 4.

d'apprendre ce dernier métier, vu que c'est un tout autre métier que celui qu'il prétend exercer, « et tout desjoint » (1).

Les doyens au contraire soutenaient que semblable fabrication appartenait au métier des hautelisseurs et les ordonnances connues leur donnent raison.

On trouve en effet aux Consaux du 4 août 1472 une requête des « hautelisseurs et faiseurs de draps d'or et r> velus, touchant plusieurs ordonnances de leur métier » de nouvel advisées. * Ces ordonnances sont celles du même jour portées au profit des hautelisseurs, où les draps velus sont cités comme un des produits de leur fabrication.

Les draps velus, au XVIe siècle, furent appelés

trippes (2).

Le règlement édicté par les Consaux le 7 août 1408 ne vise que les draps de haulteliche. Ils devront être faits de bon fîllet de lin et de «laine; la chaîne des draps, qui sera de fil de lin ne peut être teinte en noir mais en wedde vert ou vermeil, c'est-à-dire en bleu, vert ou rouge.

Les dimensions des pièces sont fixées à 28 aunes de Tournai (ou .% aunes de Flandre) environ (3).

Le même règlement s'occupe aussi des draps de

(1) T. Consaux du 3 décembre 1465; il est regrettable qu'on ne connaisse pas la solution donnée à la difficulté par les magistrats auprès desquels elle avait été portée.

(2j Brixe Goret haultelicheur et Jehan le Bacre dit vert cappeau se sont appointez au sujet du différend estant entr'eux à cause de quatre pièces de velus nommées trippes que ledit Goret demandait audit vert Cappeau. (T. Prévost et Jurés, n° 3330, 21 décembre 1515).

Jehan Germain haultelicheur reconnaît avoir eu en prêt une hostille et deux pieches de trippes appelez velus... (Ibid. 24 fév. 1537 v. st.)

(3) T. Registre aux publications, n° 397 b (P- J- n° 3)-

bourges, bourgettes ou bourgeteries dont nous parlerons plus loin. 'Page 104).

Deux ans plus tard, les Consaux visent dans une même disposition le métier des draps de haulteliche, allemarche (ou marcheterie) et tapisserie, (6 mai 1410); et le 5 janvier 1111 ils parlent encore une fois des hauUeliches seules. Ils autorisent la fabrication des tissus de fil d'or ou de soie et déterminent les conditions que devront remplir les ouvriers qui y travailleront, la composition des pièces, leurs dimensions, etc. (î).

Une autre ordonnance rendue dans le même temps (9 décembre 1410) vise la tapisserie sarrasinoise appelée a lemareho. Kllc impose pour les - tapis ou aultres n pieches d'œuvre comment que on les puist on doye r> appeler - l'obligation d'employer L'estain nostré et la traine nostré, c'est-à-dire les fines laines du pays.

Que faut-il donc entendre par tapi>series alemarche, que fabriquaient les, marcheteurs et par tapisseries sarrasinoises, qui paraissent être les mêmes produits (2). Nous avons déjà parlé des unes et des autres, (pages 109 et I 1 1.') Il restera donc bien peu de chose à dire à leur sujet. L'ordonnance des Consaux du 10 février 1 fâ8 relative à ces artisans leur défend d'employer les fils de llocon (laine non retorse, ou coton?) de lin ou de chanvre pour faire la chaîne de leurs ouvrages, et prescrit l'emploi de bonnes laines pour la chaîne et la trame (3).

(1) T. Registre aux publications, n. 397 B. (P. ,1. n.

(2) Les Glossaires et dictionnaires vieux-français ne donnent pas ces mots, dans le sens qui nous occupe. L'un d'eux définit marcheteur : ouvrier chargé de rcproduire-les armoiries, ce qui n'a rien de commun avec notre sujet.

(3) Pour la signification du mot flocon, voir page 166.

Elle distingue ensuite entre les menus ouvrages, tels que banquiers, coussins et couvretoirs, et les ouvrages de personnages « lesquels ils ne poront faire que de r> bonnes trannes de laine sans y entremeller ne mettre y> quelques estonçures (laine de qualité inférieure?) »

A cette même époque, on rencontre chez un tapissier « une hostille à tistre couvretoirs à deux ansuelles, r> filières et les appartenances d'icelles, » ce qui prouve bien, comme nous lavons soutenu, que les tapissiers à cette époque faisaient en même temps et des tapisseries et des étoffes.

Les bourgcleurs, dont il a été plusieurs fois question en même temps que des tapissiers et des hautelisseursdans les ordonnances qui précèdent, ont parfois pu fabriquer des tapis en même temps que des bourgeteries, appelées aussi bourgettcs ou draps de bourges, comme il résulte d'une ordonnance des Consaux du 11 juillet 1475.

Cependant on ne trouve nulle part la description d'une véritable tapisserie qui leur soit attribuée, tandis qu'on les rencontre au contraire toujours associés aux hautelisseurs et produisant les mêmes étoffes qu'eux.

Le règlement du 7 août 1408, porté pour les hautelisseurs dispose que les draps de bourges seront composés de bon lin sans étoupes et sans fils de chanvre, et de bon estain ou fine laine.

Voici un texte important pour la détermination de ces étoffes : * A Jehan Charpentier, ouvrier de tapisserie pour avoir livret 24 aunes de drap de soie appelet bour)aite figurée de soie, employet à faire drap à parer les autels à 10 gros de l'aune, soit xx sous (î). »

(1) Eglise Saint-Brice. Compte 1423-24.

Les bourgeteurs et les hautelisseurs fabriquaient des draps rayés composés de laine et firent reconnaître ce droit par les Consaux, bien qu'il leur fut contesté par les telliers. (5 janvier 1 478 et 1 1 avril 14£0).

Ilautelisseurs et bourgeteurs sont confondus dans la sentence des doyens du ^<S novembre 1486.

Une autre ordonnance du 1G janvier 1491 (v. st) sur les hautelisseurs leur assimile encore les bourgeteurs. A la demande du corps et collège des hautelisseurs et bourgeteurs, dit-elle, elle proclame leur droit de confectionner les draps rayés, œillets, quievirons et autres ouvrages dépendants du dit métier de haulteliche et bourgeterie (î).

On rencontre, en 1498, Jean Cappelier, bourgeteur, qui fabrique des bourgettes appelées coulombettes (î et dans l'inventaire de 1<»^ 1 que nous citerons plus loin, on trouve une autre signification du même mot bourgette (A 27 et A 52) : tous eaflats de bois, alias bourgettes. Ces ouvrages étaient a dessins, parfois mêlés de soie, or et argent.

C'est vers la lin du XV' siècle, avons nous dit, que les hautelisseurs se séparèrent définitivement des tapissiers et que ces deux catégories d'artisans qui jusqu'alors n'avaient formé qu'un métier, se partagèrent en deux groupes bien distincts, appliqués à la fabrication de produits nettement distincts les uns des autres, les tapissiers produisant ce que nous appelons encore tapisseries de nos jours et les hautelisseurs fabricant au contraire des étotfes de toute espèce, portant les noms les plus variés.

(1) T. n" 4232 f" 185. Fonds des arts et métiers. {%) T. n° 3316. Prévost et Jurés, 23 août 1498.

Déjà en 1465, à propos de la fabrication des draps velus, nous avons constaté les premiers indices de séparation des deux groupes.

Un document de 1491 relatif aux étoffes de flocon montre cette division en voie de s'accomplir et l'antagonisme qui existait alors entre les tapissiers et les hautelisseurs.

Qu'étaient ces étoffes de flocon ? L'ordonnance du 10 février 1438 (î) oppose les fils de flocon aux fils de bonnes laines et aux estonçures de laine et semble les mettre sur le môme rang que les fils de lin et de chanvre; elle défend aux marcheteurs d'en acheter, d'en avoir dans leur maison et de les employer de quelque manière que ce soit.

On se relâcha plus tard de cette sévérité.

Les marcheteurs et tapissiers s'étant adressés en 1490 aux Consaux pour être autorisés à « ouvrer en menue - tapisserie de llocon, comme on fait es villes * voisines » les sargiers, (qu'autrefois nous avons vus ne formant qu'un métier avec les tapissiers) s'y opposent mais sans succès. Quelques jours plus tard les hautelisseurs joints aux sargeurs ayant adressé semblable requête à nos magistrats - qu'il leur soit permis avoir » ouvriers du dehors pour ouvrer soubs eulx de petite » tapisserie et verdures qui se composent de flocon et r> qui est de leur propre et chose deffendue à ouvrage de » bonne tapisserie - sont déboutés de leur demande, ce droit étant réservé aux marcheteurs. Ils reviennent plusieurs fois à la charge, et le 31 janvier 1491 intervient une ordonnance des Consaux qui clot définiti-

(1) Voir pièces justificatives n° 9.

vement la contestation. « De la requeste autrefois Teste par les hautelisseurs et sargeurs pour pooir avoir des cotions en lapis comme on L'a permis aux tapissiers. — Il n'y a point assens. »

L'acte du 10 mars 1501 confirme cette décision :

« Sur les tapisseries faites et composées de flocon

r> se lèvera et paiera sur chascune aulne ung denier » tournois » (il.

Les tapissiers furent maintenus dans leur droit de « faire ouvrer de flocon » mais il était interdit à tout suppôt du métier * d'ouvrer ou faire ouvrer ses ouvriers » en sa maison de fines étoffes et de flocon ensemble, y qui est ouvrage frauduleux -

L'ordonnance du 20 août lo.'H compléta les dispositions précédemment prises sur la matière.

« Item que nul maistre dudit mestier ne puist ouvrer » ni faire ouvrer ses ouvriers en sa maison de fines » estolïès et flocon ensemble que est ouvrage fraudu- » leux, mais les ouvriers de flocon porront en leurs n ouvrages de flocon faire et composer de fines estoffes, » ce qui monstre estre chacune, et non autre chose. . . -

On leur permettait donc d'améliorer les ouvrages de qualité inférieure; mais en tout cas les modifications permises devaient rester visibles, de façon à ne pas tromper l'acheteur.

L'ordonnance continue : - et iceux ouvriers soient y> tenus eulx tenir a faire l'un ou l'autre et que iceulx y> qui se tenront à faire ledit flocon, ne puissent ouvrer » de meure estoffe que dudit flocon, si corne poil de » vacque de ktevre avecq layne despaigne et sem- » blable frauduleus, sur les amendes dessus dites (2). *

(1) T. no 3Ao.

(2) T. Registre aux publications, n" 343.

Tout ce qui précède ne nous dit pas expressément ce qu'il faut entendre par étoffe de flocon. Il en résulte bien qu'il s'agit de matières de qualité inférieure, mais on ne dit au juste lesquelles. Ce sont probablement les fils et les étoffes de coton dont parle l'ordonnance du 31 janvier 1491. Celle du 10 février 1438 semble confirmer cette opinion.

Les glossaires vieux-français ne nous renseigneront pas non plus à ce sujet. Le mot flocon même leur est inconnu, et parlant du mot floc, qui s'en rapproche le plus, ils le définissent : une sorte d'étoffe velue; toute chose velue, de poil fin ; de telle sorte que cette définition peut s'appliquer à la laine aussi bien qu'au coton, et ne tranche pas la difficulté. Nous croj^ons qu'il faut s'en tenir au sens qu'indique le texte de 1491 et traduire flocon par coton.

11 est encore une catégorie de tapisseries sur laquelle les documents que nous avons cités jusqu'ici sont à peu près muets, ce sont les broqueteries .

Nous en avons déjà parlé (page 113). Le produit le plus intéressant de cette industrie, cité dans nos archives communales est ainsi décrit : « Item je donne » à ladite église S. Nicaise quatre pièces de drap y> contenant la passion de nostre Seigneur Jésus-Christ » les deux de broqueterie et les deux autres de toile.... » Item un drap de broqueterie servant à la table dudit » autel. » (Testament Jehan Dugardin 1433).

Et d'autre part le compte d'exécution de ce testament donne une légère variante dans la désignation des tentures, qui ne manque pas d'intérêt. « Quatre r> dras deux en toille et deux en broqueterie, que on v dist haulteliche, contenant la passion.... » (1434).

Il résulte de ces deux textes que ces tentures à per-

sonnages appelées tout à la fois draps, broqueteries et hauteslisses, sont bien des tapisseries.

Clément Sarrasin, un de nos tapissiers les plus renommés se qualifie dans son testament tapissier à braque. Auteur de tant de tapisseries remarquables il lègue modestement un rabateaude tapisserie et un drap de Turquie « fait de nostre mestier. -

D'autres tapissiers du 16" siècle s'appelèrent aussi parfois broqueteurs : .Jean de lanoit (1502) et Pol Voiselin (1505) son! qualifiés tapissiers et broqueteurs; Jean de le Crois est dit tapissier à le broque (1520) et Frédéric Cailleberghe broqueteur en tapisserie (1502).

Quant à la racine du mot, il faut lavoir dans broque, ou broche, bobine chargée de laine ou de soie dont se servaient les tapissiers pour travailler.

Un coup d'œîl jeté dans les inventaires dressés aux mortuaires de bourgeois de Tournai fera connaître quels étaient les produits divers de la fabrication dont nous venons de relever la réglementation.

...Six coussins qui sont ouvrés de hautelice à hommes sauvages. (Testament Sainte Gahide 1400.)

Quatre pièces do carpitres armoyés des armes des Gargates... (î). Cinq pièces de drap de haulteliche. . . .

(1) Cette disposition testamentaire est assez curieuse pour être citée intégralement : « Item je donne audit Jacques de Hellemes mon neveu

- 1 1 1 1 pièces de earpitres innovés des armes des Gargattes que j'ai

- accoustumé à prêter à S. Nicaise, Stc Catherine, Ste Marguerite et

- S. Aimé a nostre Dame. S y voel et ordonne que ledit Jacques soit " tenu de prester lesdis dras asdites églises comme je ai fait de piecba -

Seraient ce les mêmes pièces que mentionne le testament de demoiselle Agniezd(> Saint Génois, veuve de Quintin Gargatc, 1503, dans les termes suivants : - Item je donne à Simonette ma rille, femme à Hermez « de Fatrissart une chambre de tapisserie enthièrement à fons pers « corne elle est, semée d'oiselets et armoyée des armes de Quintin «• Gargate mon marv. -

(Testament Marguerite Haquette, veuve Jehan Gargate 1403.)

Demy douzaine de coussins arboyés et oiselés. (Testament Marguerite d'Aubigny 1420.)

Douze coussins de parge où il y a des singes figurés. (Testament Maigne Davesne 1428.)

Six coussins à parge de haulteliche. (Compte Jacques Dubar 1404.)

Trois coussins de parge à testes armées. (Testament Anne le Flamenghe 1429.)

Un drap gaune d'oeuvre de hautelice(estimé 15 sous). (Compte de tutelle le Marissiel 1401.)

Deux carpites et un bancquier a compas (écusson)

armoyé et semé de gaunes estoiles Une douzaine de

coussins armoyés de blans lyons. (Compte de tutelle Rogier Bretiel 1405.)

Un drap de hautelice armoyé de mes armes

(Compte exécution testamentaire Jacques le Louchier 1404).

Une sarge destainte (?) à plusieurs marmousés (petits personnages). (Compte Agnès de le Noue 1404.)

Six coussins à parge, ouvrés de papegais (perroquets). (Compte Jacques Adam 1409.)

Une douzaine de coussins de parge à luppars (léopards), deux draps de siège piers (bleu) armoyés de dragons couronnés. (Compte Angniez le muisit 1411.)

Ung grand couvertoir de hauteliche, trois banquiers et un drap de couque tout de hauteliche.

Une douzaine de coussins à parge piers a compas, un couvretoir de couque aussi piers, et trois banquiers aussi piers tout de hauteliche, semés de rosiers et autres fleurs. (Compte Caterine Darras 1412.)

Deux piers banquiers armoyés et ouvrés de hauteliche, de chinq aunes la pieche, une carpitre de chinq

aunes un vermeil banquier ouvre! de hautelice —

(Compte Catherine de Crcspelaines 1415.)

Item xxxv aulnes de banequiers en vin pieches, une sarge contenant trente-quatre ausnes quarée, ung drap de couche contenant quatorze aunes quaré, ung drap pour ung huis contenant v aunes quarés et dix huit coussins, lesquels sont tous compassés de coulons (pigeons) sur branches de fleurs, et est la campagne (le fond) pierse. Item je lui donne un autel.... à prendre ledit autel et toute ladite tapisserie après le déchès du dernier vivant de* nous deux.... (Testament Marguerite le Rudre 1 YM .

Une douzaine de coussins de haulteliche ouvret de personnages. (Testament Agnes Iliergotte 1438.)

Une platte bourse d'ouvraige sarrasinois à boutons de pierlcs. (Testament Jeanne Dorée 1445.)

Six coussins sur pers fons de haulteliche et deux banquiers pers do haulteliche ouvrés de chierfs. (Testament /Elis Roulpertine 1 1 17.)

Une douzaine de coussins de parge ouvrés deseure de personnages et les deux banequiers qui y servent. (Testament Simone Potier 1452.)

On pourrait multiplier ces citations, mais conçues à peu près toutes dans les mêmes termes, elles ne nous apprendraient aucun détail nouveau.

11 est incontestable qu'il faut voir dans les différents articles que nous venons de citer de véritables tapisseries, et non des produits d'une fabrication inférieure, comme seraient de simples étoffes tissées.

Les mentions relevées dans les inventaires et les comptes, montrent clairement à côté des étoffes ordinaires et des tentures d'ameublement, des draps figurés ou historiés, de véritables tapisseries décorées

d'animaux et de personnages. Le mot même de tapisserie et ses synonymes y figurent d'ailleurs fréquemment. Les règlements et sentences des magistrats communaux distinguent aussi nettement entre les deux sortes de produits.

Les mentions de grandes tapisseries à personnages ne sont pas fréquentes il est vrai ; mais à cette époque elles sont partout fort rares; le luxe des appartements consistait à couvrir d'étoffes et de coussins les meubles aux formes massives et rudes. Or nous voyons que même ces étoffes, ces menus ouvrages, comme les appelle l'ordonnance de 1438, étaient abondantes dans les mobiliers tournaisiens et qu'elles étaient richement ornées.

Une preuve irrécusable de l'importance de l'industrie des tapisseries à Tournai dès le commencement du XVe siècle réside dans la commande faite parPhilippele-Bon antérieurement à 1440, à la veuve de Jehan Baubrée, d'une tapisserie de muraille à personnages, destinée à compléter une chambre de tapisserie représentant des enfants allant à l'école, que le duc avait achetée à Arras (î).

Cette commande, suivie immédiatement d'un grand nombre d'achats considérables, place dès cette époque, Tournai au même rang qu'Arras, dont la réputation était alors européenne. Elle permet d'affirmer que nos tapis avaient atteint une grande perfection depuis un certain temps déjà, car une commande aussi importante n'eut pas été faite à nos ateliers si leur réputation n'avait alors déjà été répandue au loin et si nos tapissiers ne s'étaient trouvés antérieurement aussi capables d'y satisfaire.

(I) Archives du Nord, à Lille B 1991 f° 220. Invent. f° 173.

Avec cet achat s'ouvre la période brillante de la fabrication des ateliers tournaisiens qui pendant près d'un siècle et demi vont produire la plus magnifique série de tapisseries qu'il soit possible d'imaginer, et répandre au loin la réputation de nos grands et habiles artisans.

Il n'existe que très peu de contrats donnant avec quelque détail les conditions de fabrication des tapisseries : le plus ancien que nous connaissions est relatif à la confection des pièces de V Histoire de Qédéon, et date de 11 V.). On y lit : - que ce qui se n monstrera estre jaune esdits patrons devra estre de » fil d'or fin de Venize et ce qui se monstrera estre » blanc devra estre de fil d'argent fin de Venize; sauf » et réservé les visaiges et charnures des personnagse » ou histoires qui doivent estre en ladite tapisserie; » et le demouranl d'irollo tapisserie sera et devra estre » faict de bonnes et fines soies et aussi de bon et fin fil » de saycttc des plus fines et des meilleurs couleurs.. .. *

Un autre contrat , conservé dans nos archives, remonte à 1513 et est relatif à la tapisserie commandée par les Consaux de Tournai «à Clément Sarrasin, tapissier en cette ville, pour être offerte à M. de Poninchs, lieutenant-général du roi Henri VIII, d'Angleterre.

Elle devait représenter la vie d'Hercules et coûter soixante douze gros l'aune, « et a été devisé (ajoute le » contrat), que ladite tapisserie sera faicte de moyenne r> sayette de bonne layne et de bonne soie de Venise a gaune verde et blanc ; item que tous les principaulx n ymaiges soient estoffés de soye et se c'est une robe » de drap d'or que elle soit à gaune soye et semée de

r> bonne semeure(i) comme il le requiert et de beau dore » plein d'ouvraige, item se un ymaige est de velours » bleu ou vert qu'il soit estoffé de soye bleue ou verde r> selon qu'il le faudra sortir pour le eslever contre les » autres, item que si un ymaige est de damas bleu ou

* verd fault qu'il soit à soye; s'il est de camelot ou » drapperie le fault estolfer de belle graine verde (!) » touttes belles couleurs comme il le faulra sortir ; item » a chacune des pièces bordure tout autour qui sera » d'un moyen azur semé de gaune fœillage qui sera a » gaunne soye et beau rouge doré pour le bien eslever ; » item que toutes les dorures et fœillages de autour r> des piliers et carpitres et les tabernacles soient r> estofifés de bonne soye et les pavemens des salles de » belles coulleurs bien ajolyées et le tout bien fait au » dit de gens a ce cognoissans et loyaument » (2).

La convention passée à Reims, entre Jean du Moulin, tapissier demeurant à Tournai, et Me Simon deRoussy, chanoine de Reims, relativement à la tapisserie représentant la vie de S. Symphorien que du Moulin s'engageait à confectionner, contient aussi des détails curieux.

Du Moulin s'engage à « faire une pièce de tapisserie » de bonne layne de mol fille et du meilleur qui con- » tiendra quatre aulnes trois quars de largeur et trois

* aulnes et demy de haulteur à l'aulne de Reims en » laquelle pièce se commencera la vie de monseigneur r> S. Symphorien et y seront figurez tant et tels per-

(1) Semeure on semure, signifie d'après Godefroy, dictionnaire de l'ancienne langue française, ornement fait de perles semées sur une étoffe.

(2) T. Journal des Prévost et Jurés, n. 3318. 17 décembre 1513. (P J. n. 24.)

r> sonnages que la dicte pièce en pourra porter selon le » patron qui luy a esté baillé par ledis de Roussy et » que ledit du Moulin pourra deviser aux poinctres qui 0 feront les patrons audit lieu de Tournay (Ficelle m pièce, et serons les viaires mains pieds et toutes » charnures desditz personnaiges de fil de fine sayette, n et les habillemons les aucuns de drap d'or et les 0 autres de soye, et de moins en icelle pièce trois habil-

- lemens de drap d'or, et icelle pièce rendue faicte et

- parfaietc ainsy dessus, bien et deurnent, a dit d'ou-

- vriers en ce cognoissans et délivrée en cette ville de R.eims aux dépens du dit du Moulin.

r> .... Kt en laquelle pièce sera mis en haut d'icelle » en quatre lignes et escripture le contenu d'icelle pièce

- qui sera baillié audit du Moulin, et les noms d'aun cuns personnages qui luy seront aussi baillié par » escript - (i).

Les deux comptes de l'exécution testamentaire d'Arnould Poissonnier, l'un dos plus fameux tapissiers tournaisiens, décédé en 1522, montrent bien la valeur d'un de ces ateliers modestes, dont la fabrication atteignit cependant une importance considérable (2).

L'inventaire mentionne d'abord les matières premières, fillet de llocon, bourre rouge, mol fi 1 1 et , laines et soies, le tout en petites quantités.

Puis des tapisseries, trouvées «à la mortuaire et vendues par les soins des exécuteurs testamentaires : une chambre de tapisserie de Calcou (?) en 9 pièces ; — deux autres de l'histoire de Jules César en 7 et 8 pièces;

- deux fois l'histoire d'Holopherne en 6 et 7 pièces;

(1) Loriquet. Les tapisseries de N.-D. de Reims (1876).

(2) Voir page 47.

— l'histoire des Egyptiens en 14 pièces; — plusieurs pièces détachées de l'histoire d'Hercule ; — l'histoire de la caverne (?) 9 pièces.

Des coussins en tapisserie, des tables d'autel, de nombreuses tapisseries de verdures, des spaliers (mot dont la signification nous échappe), des pièces de tapisserie de sayette à ymages — des prentes (ou pentes, bandes d'étoffe placées autour des ciels de lit), des rabateaux et des rabats d'himaige, ou bandes d'étoffe qui pendaient devant les cheminées et parfois devant certains meubles, et dans le haut des rideaux de lit.

Le même compte permet de suivre dans tous leurs détails les négociations pour la vente d'une tapisserie ; enfin il renseigne les ouvriers qui travaillaient pour le compte du maître : Ce sont Jehan Libre, Jehan Cochefer, Pierchon du Moulin, Demiselle Lurette, Michiel Clischou, Jehan du Castele, tous tapissiers.

D'autres ouvriers dont les noms ne sont pas cités ont également travaillé pour Poissonnier. L'un a mis « hors à aulcune pieche de tapisserie aulcunes armes » lesquelles estoient esdites pieches et depuis les refaire r et remettre à point; » un autre a * rabillé et res-

- touppé aulcunes pieches de tapisserie lesquelles » estoient mengiés; » un autre encore a « racoustré une » pieche de tapisserie » (î).

Un autre compte d'exécution testamentaire dressé en 1542, celui de Lucq Carlier tapissier, bien que moins riche, ne manque pas d'intérêt.

L'inventaire signale, « en l'ouvroir * divers métiers

(1) T. Compte d'exécution testamentaire Arnould Poissonnier 1539. Voir pièces justificatives 32 et 33, et Je compte de tutelle Devenins. P. J. n° 28.

de tapisserie : « ung harnas chargiet de l'histoire du » Saint-Sacrement contenant soixante aulnes, estimé r> 80 livres, — ung aultre harnas chargiet de l'histoire » de grise (() contenant soixante aulnes...

r> En la chambre par hault : ung harnas chargiet de » l'histoire du Saint-Sacrement contenant soixante » aulnes estimé 70 livres, — un aultre harnas charte giet de verdure, — ung ourdissoir, — plusieurs n patrons et de plusieurs sortes.... -

A la vente on trouve huit harnas ou « hostilles et r> harnas servant à faire tapisserie * vendus 5 ou 6 livres pièce.

Le compte mentionne enfin dix ouvriers travaillant pour Lucq Carlier, qui ont été employés, après son trépas, à parfaire dos tapisseries qu'il avait laissées inachevées. Ils ont travaillé de la sorte chacun dix ou douze semaines et ont reçu «les salaires fort variés suivant leur habileté et le temps employé. C'est ainsi que l'un d'eux touche neuf semaines à 16 sous l'une, trois à 24 sous, deux à 1<> sous; un autre, six semaines à 20 sous, trois à 26 sous, une à 1 \ sous, à 0 sous, à 4 sous, à 10 sous et même a 1 sou ! Un autre encore gagne par semaine 12, 24, 9 et 19 sous, etc.

Les détails qui précèdent ne donneront qu'une idée très incomplète de la fabrication de nos tapisseries, au point de vue métier; mais comme les procédés de nos artisans ne différaient nullement de ceux de leurs concurents étrangers, nous pouvons sous ce rapport renvoyer aux ouvrages généraux sur la matière.

L'industrie de la tapisserie est en effet une des plus anciennes qui existent. Les égyptiens l'ont connue, les romains l'ont pratiquée, et dans le plus haut moyen-âge on en trouve la trace. Les procédés, les matières em-

ployées n'ont pas varié; seules, la perfection du travail, la finesse et la solidité des couleurs, enfin et surtout la qualité du dessin distinguent une tapisserie copte ou barbare d'un de nos précieux tapis du XVe siècle ou des plus fins Gobelins de ce siècle; il n'y a donc pas lieu de nous arrêter plus longtemps aux procédés de fabrication, et nous pouvons nous borner aux quelques détails locaux que nous avons rapportés.

Passons maintenant aux hautelisseurs, longtemps les émules des tapissiers, mais constituant à l'époque où nous allons les étudier, un métier bien distinct de ceux-ci.

Les hautelisseurs et leurs différentes branches.

Confondus d'abord avec les tapissiers, les hautelisseurs s'en sont séparés peu à peu et sans secousse, abandonnant aux premiers les travaux supérieurs, les productions artistiques, pour s'en tenir à la fabrication plus courante et plus industrielle des étoffes et des tapis tissés ou confectionnés mécaniquement.

Les hautelisseurs ont fabriqué dans le principe, comme les tapissiers, des tentures et étoffes servant à faire des coussins, des couvertures de meubles et de sièges, des « couvretoirs et des sarges, « des draps velus et des draps d'or, des bourgeteries, et surtout des draps de haulteliche, qui figurent si nombreux dans nos inventaires ; mais jamais ils n'exécutèrent, du moins à Tournai, des tapisseries proprement dites.

A la fin du XVe siècle, nous les trouvons séparés des tapissiers et formant un métier distinct. Ces deux

bannières ont été très florissantes au XV" et au XVIe siècle, puis tandis que le nombre et l'importance des tapissiers diminuaient chaque jour, les hautelisseurs devinrent au contraire le métier le plus nombreux et le plus puissant de Tournai.

Un document de 1450, mentionne les marchandises et étoiïes trouvées chez un haute] isseur : fils de lin et de sayette, laines, soies, fustane, ostade, satin, brocassin. bourgettes, estamine, bougeran, damas, etc., toutes étoiles dont nous reparlerons plus loin.

« Quatre haultoliohos en lires do plusieurs couleurs, » deux coppons de haulteliche a 5 sous l'aune (les h tapisseries proprement dites se vendaient 60 sous n l'aune) un coppon de haulteliche de deux sayes con-

n tenant 3 aunes et demie à 7 sous l'aune Une

» pieche de haulteliche verde, 62 sous; une pièche de n haulteliche de soio, S livres 7 sous... (î). »

On trouve dans une ordonnance do 1 491 , l'indication des objets fabriqués par 1rs hautelisseurs (2), et le seul registre do la corporation qui ait été conservé débute aussi par une courte énumération de ces étoffes : « C'est le registre du mestier de haulteliche drap d'or et dras velus et tires damassés d'or royés et toutes autres sortes d'ouvrages composés audit mestier.... * (1512.)

Une autro ordonnance do 1757. qui relate d'ailleurs plusieurs décisions antérieures complète cette nomenclature : (3) « ... ouvrages royez. . dras d'or. . . ouvrages » nommés eroisettes dont la chaîne se fait de fil de lin

(1) T. Compte d'exécution testamentaire de Maigaede Cassiel, 1450.

(2) T. Doyens des arts et môtiers, vol 4232.

(3) T. Consaux, 16 août 1757.

» et l'enflure de fil de sayette et de soie... pièces nom- « mées bonnés... ouvrages tirés soit au pied soit à la « main... messelande avec lanchure de flllet de soie

» et de sayette ouvrages tirés et figurés... siamoi-

f ses... sarges ou soies... étamines et tiretaines... » œillets rosettes, quevirons... œillets quievirons » chambgeant et toutes sortes d'ouvrages semblables... » coulombette (colombettes) dentelés et camelots... » ouvrages de fil et laine, soie et coton, soie et or... » de tous temps reconnus comme estant du stil et mes- » tier des hautelisseurs. »

Ces diverses étoffes faisaient l'objet d'un grand commerce. Citons seulement un bordereau d'expédition du 8 février 1540 : (î) Antoine Wallet et Adrien Lamyt, marchands à Tournai, envoient à Jean Lamyt, à Paris « six bancquiers de Tournay, deux pièches de » tapisserie, quarante cinq pieches de trippes de velours, * sept pieches de royez à soie, neuf pieches de dent telets, douze pieches de camelots chambgeant de

r sayette de quatre vingt pieches tissus, dix pa-

» quêtez de tissus large contenant chacun paquet xn p. r tissus, trois grosses de chaintures de tissus, soixante » deux douzaines reubans moyen large, douze dou- » zaines a bordes.... » le tout enfermé dans des tonneaux.

Une ordonnance du doyen des arts et métiers en date du 3 septembre 1499, au sujet de la teinture des fils employés par les hautelisseurs, statue qu'ils % pourront teindre leurs fils de lin en waude (bleu) et fustet seulement.... (2). «

(1) T. Fonds des Prévost et Jurés, n° 3334.

(2) T. n° 4232. — Fustet est sans doute mis pour fus tel, arbrisseau

Deux inventaires dressés en 1505 chez Jehan Cappelier, hautelisseur, fournissent de précieux renseignements sur son industrie (1).

On y rencontre d'abord des fils de toute espèce : « hocques de fillet de lin crut * c'est-à-dire des fils en botte; fillet de lin, fillet de sayette, c'est-à-dire de laine; sayette espillée, (c'est-à-dire nettoyée) de kevene (peut-être du chanvre) fillet de flocon (ou de coton?) fillet de Cologne, etc ; des soies, soies fasnées (jaune) et soies écrues; laine grosse et grelle; fillet rassemblé, mol fillet taint ; mol fillet de diverses coulleurs; des teintures; des rocques (broches)? chargées de soies; des étotïes encore sur le métier ou déjà terminées; deux baudequins, estimés 8 livres, vingt sept baudequins de soie estimés cent livres, ung couppon de baudequin.... trois pièces de royéz.... six coullombeltes de lin, sept autres de la bassée, deux bourses de coullombettes. . . . (les damassés, des trippes de plusieurs couleurs, ung coppon de flocqbrayet(l) enfin divers articles : une kayne de fillet de Coullongne, une kaynne de damas, (c'est-à-dire un ensemble de fils ou chaînes surlesquelles on confectionnaitlesétoffes), une lemme(?) de tiret (nom d'une étoffe) huit cordeliers de sayette et de lin, meuvre taintc et gaunne meuvre(2).

L'inventaire des métiers du même maître n'est pas moins curieux ; il comprend : Ung ourdissoir, six hostilles, plusieurs harnas servans aux hostilles,

servant à la teinture, et donnant une couleur feuille morte. — Waude wedde ou guede est le pastel, ou couleur bleue.

(1) T. Comptes d'exécution testamentaire 1503.

(2) Meuvre. On appelle de ce nom certaine étoffe fabriquée par les hautelisseurs, sur laquelle les textes anciens ne fournissent aucun détail. (Voir l'ordonnance du 16 janvier 1401. T. n. 4232, f. 185) P. J. numéro 18b,s.

deux métiers à draps, une hostille de baudequin (7 livres 10 sous) ung harnas de tiret (33 sous) une hostille à Lamas de coullombette (15 sous 6 deniers) une hostille ployée (13 sous), une hostille à kaynne de velus, desverghes de velus, ung estricquoit, ung lichoir et ung verghier, plusieurs navettes et aultres hostieux, — plusieurs tablets à patronner, deux tabliers de mestier, des tabliers à patronner et deux ostilles à patronner.

Venons-en maintenant à l'inventaire et répertoire des archives du métier, dressé en 1624, dont nous avons donné de nombreux extraits au chapitre 2, et dans lequel nous relèverons les mentions relatives aux étoffes fabriquées par les hautelisseurs.

A. 0. « Largeur des ouvrages de pure sayette tant sentie (simple) que torze, entremeslée de soye, ou lin, en forme de losenges ou aultres petites figures.

» Aux lapis de Turquie lanciner (lancer ou jeter) bonne graine (cochenille, couleur écarlate) au lieu de graine de Brésil.

» N'admectre esdis tapis couleurs faulses ou frauduleuses. (Doyens 30 septembre 1549.)

A. 8. r> Largeur et composition des cordoncilles. n Lesdis ouvrages non deument dégraissez, coppez et en amende. (Doyens 20 octobre 1621.)

A. 11. » DefFendu aux maistres dudit stiTcle mectre mol fillet es ouvraiges de croisettes.

» Lesdits ouvrages estre de kaine de fil de lin retors l'enflure de sayette, et soye tinte bonne et léale. (Doyens 13 juin 1545.)

A. 17. n Quevirons, œillet z, chanr/eaas, columbett.es dentelets, camelots et aultres (1). (Doyens 10 janvier 1491).

ti Povoir ceux dudit stil faire ouvrages à meuvre(2) de fil de lin single jecté de mol filet.

r> Ouvrages de fil retors avoir deux seels et de fil single un seel.

r> Povoir faire œillets et quevirons sur fil de lin single jecté de mol fillet.

» Povoir faire changeans et tous tels aultres ouvrages venus et à venir.

» Povoir faire columbettes, denteletz. et camelots de .';75 fils. *

Les coulombeltes, sont appelées bourgettes, dans un acte de vente de 1 198; un inventaire dressé en 1505 chez le marchand qui avait vendu ces colombettes ou bourgettes, mentionne dans son magasin « six collom- » bettes de lin, sept autres de la bassée, deux bourses n de collombettes. » (Voir plus haut page 165.)

D'autre part nous rencontrerons plus loin une disposition qui déclare synonymes les dénominations de bourgettes et caffats de bois; peut-on en conclure que colombettes est également synonyme de ce dernier mot I

A. 18. « Trippes (3).

9» Défendu aux tondeurs et teinturiers de trippes d'acheter et vendre icellcs, nv en faire marchandise par eulx ny par aultruy.... (Consaux 31 mai 1544.'

(1) Divers noms d'étoffes peu déterminés.

(2) Nom d'une étoffe.

(3) Tripe, étoffe line de velours ou de soie et de lin. Mgr Voisin la définit ainsi : tripe, étoffe de laine et de fil qu'on manufacture comme le velours. Le côté de l'endroit est tout de laine et le tissu qui forme le fond est entièrement de fils de chanvre.

A. 19. » Touchant les trippiers de velours. —

Povoir vendre audict Lille, en gros et en détail trippes portant scel de Lille, Tournay et Douai, non aultres (1543.)

A. 20- » Povoir aux hautelisseurs de choisir quattre esgards des molleurs de trippes, affin de par eux visiter icelles. (Doyens 6 janvier 1550.)

A. 21. "Le seel des trippes debvoir estre appendu à doubles cordelettes et icelles tissues à la lisière desdites trippes. (Doyens 29 octobre 1565.)

A. 22. » De la longueur et largeur des trippes de lin figurées et non figurées.

» Des ouvrages dicts bouillons. (Doyens 16 janvier 1584.)

F n° 6 (voir A 22). » Touchant la longueur et largeur des trippes figurez et non figurez et des bouillons, et empescher aux liaultelisseurs la composition des trippes de pur lin et des bouillons, dicts non rechepvables.... n (Doyens 22 mai 158 J.)

Au registre journal des prévost et jurés, on rencontre des conventions relatives à des « pièces de velus, nommées trippes » et des « pièces de trippes appelés velus (î).

(1) T. Vol. 333. 21 décembre 1515 et 24 février 1539. Voir p. 162. Citons encore deux actes relatifs aux mêmes étoffes.

« De Pier de le Rivière haultelicheur demeurant à Maire qui requiert de pooir respaumer ses trippes de haulteliche au rieu de Maire depuis le pont de Maire jusques a l'héritage de Jehan... et parmi ce faisant entretenir led. rieu et le relever comme il appartient.

r, Il y a assens et que le rejecteur fasse son devoir. » (Consaux 7 mars 1441, vol. 185.)

Pierchon le Veau haultelicheur s'engage à fournir à Charles Bruneau, à des intervalles déterminés, plusieurs « pièces de haulteliche à deux cordeaux appelées trippes, scellées, au prix de 21 s. 6 d. la pièce. » (T. n° 3334, 13 mai 1542.)

A. 23. « Tous maistres dudit mestier comme aussy tous marchans debvoir porter trippes de pur lin tintes et accoustrées au seel au noir dudict stil. » (Consaux 24 janvier 1589.)

A. 24. Peines portées contre ceux dont les trippes n'ont pas le nombre de fils voulus.

« Le procureur fiscal de la ville chargé de mander les composeurs de rotz pour leur enjoindre de les marquer. 9i (Consaux 3 juillet 1G07.)

A. 25. Teinture.

« Maistre dudit stil povoir tindre fil de lin en waude et fustet et l'accoustrer sans toucher au llorée, ce appartenant aux ûlletiers. Ladicte teinture permise pour leurs ouvrages seulement et non pour aultruv. (Consaux 3 septembre 1499.)

A. 20. n II autel isseurs povoir tindre fillets de lin et » quesmes (ce mot est sans doute mis pour quennes, ou » chanvre) servans a leur mestier, et ce de touttes » coulleurs fragiles, mais non à coudre en florée. (Doyens 31 décembre 1001.)

A. 02. » Tinturier de wedde ne pouvoir réchauffer » plus de deux fois après la cuve estre assise en sa » perfection. « (Consaux 19 janvier 1038.)

Que faut-il entendre par le mot florée, repris dans les actes précédents l

Au premier abord il semble qu'il désigne une couleur employée pour teindre certains fils employés par les hautelisseurs.

Ce nom a pu désigner encore dans le principe toute étoffe ornée de Heurs ; et peut-être aussi une étoffe teinte au pastel, (indigo ou bleu). Littré en parle dans son dictionnaire, au mot pastel : * On dit que les bou-

les de pastel qu'on appela dans quelques endroits florée ou cocagne augmentent toujours en qualité pendant l'espace de dix ans. »

Les textes anciens de nos archives, où l'on rencontre ce mot ne sont pas nombreux : « Nicaise Gaudin marchant de florée demeurant en la paroche Saint- Jacques en Tournai a confessé devoir à Philippes le Scellier marchant de tapisserie la somme de xn livres x sous il deniers de gros pour une partie de reste et pour soies servant à faire tissus par ledit Philippes vendues et livrées audit Nicaise (1).

Jehan Tréhout, (et d'autres filletiers) reconnaissent avoir acheté au facteur de Jehan Mesnisson, marchand, demeurant àTroies en Champagne cent livres de florée de Milan, à 36 gros la livre de florée (2).

Si on rapproche ces textes des deux autres ci-dessus, il en résulte que le mot florée peut désigner tout à la fois une teinture en même temps qu'une étoffe.

C'est ce dernier sens que lui donne Mgr Voisin, clans sa notice sur les hautelisseurs de Tournai où il définit le fleuret une bourre de soie qu'on nomme aussi filoselle. (Voir la note 1, page 187).

A. 29. « Damas de sayette...

A. 30. r> Damas tant de deux couleurs que autres... (3).

A. 31 à 34. » Meselanes, longueur, largeur, nombre de portées, obligation de les porter au seei, » etc.

(1) T. 3312 journal des prévost et jurés, 8 janvier 1460.

(2) T. 2325. Prévost et jurés. 8 Mai 1490.

(3) Damas, étoffe faite de soie qui a des parties élevées qui représentent des fleurs ou autres figures. Les fleurs ont le grain de satin et le fond a le grain de taffetas.

A. 63 n Que les meselanes doivent avoir en largeur n 3 cartiers 1 toille moins sur le rœ.

» Et de lamées de 26 portées à 15 babinnes (bobines) r> pour le moins.... (Doyens 12 novembre 1640.)

F. 7. n Défense aux tisserans de composer draps

* royés dicts meselanes. (Prévost et Jurés, 7 novembre 1616.)

A. 27. n Calfata de bois (i).

n Tous caffats de bois, alias bourgettes estre portés n au scel. (Consaux 12 octobre 1640.) A. 52. n Tous bourats, grograms, en frais, figurés et

* aultres semblables ouvrages, meslés de soye, or et » argent, subjects au scel. » (Doyens 30 septembre 1602.)

Antérieurement à cette date, on trouve une requête de Denis le Maire, composent do caffàtz cl de bourats demandant d'être reçu hautelisseur. Elle est mentionnée aux Consaux du 3 novembre 1587.

E. 1. Contre les sayetteurs.

« Complainte et possession des hautelisseurs con- » firmées et décrétées de faire œillets, keèirons et semn blables ouvrages figurés, soit tirés au pied ou à la n main. (Baillage 27 janvier 1539.)

E. 7. n Levée déclarée bonne par les haultelisseurs » d'une pieche appelée bonnet chez un sayetteur.

« Délïendu aux sayetteurs de faire semblables oun vrages et dict appartenir au métier des hautelisseurs. (Prévost et Jurés 13 mars 1558.)

E. 8. » Levée faicte par sayetteurs chez un maistre » haultelicheur de pièches de œillets et grain de bled

(1) Caflat, damas cafiart, étoffe dont les trames sont de til ou de fleuret et les chaînes de soié.

r> déclarée tortionuré(?) ; ordonné restituer lesdites y> pieches avec intéretz. (Doyens 15 novembre 1557.)

F. 1. r> Sur différent d'entre les hautelisseurs contre r> les tisserans de toile, droicts (draps?) royez de lin et r> de sayette ou de laine ensemble, dicts appartenir au » stil des hautelisseurs seulement pour la raison de n ladite meslange.

» Apposer enseignes des maistres esdis draps royés.

* Lesdis draps estre leales, non de mol fil ni vitieux » passant lesgard, sur confiscation et amende. Lesdits » draps aller au scel. (Consaux 15 septembre 1479.)

F. 2. r> Tisserans ne povoir faire ouvrages voyez à » 16 fœuilletz et 34 marches.

r> Tels ouvrages appartenir aux haultelisseurs seuls. » Tisserans ne povoir composer aulcuns ouvrages » tirez. Police des draps d'or, pour le stil des hauten lisseurs. (Doyens 17 avril 1480.)

F. 9. « Tisserans déclarés non fondés en la défense » qu'ils conviendraient faire aux haultelisseurs de com- » poser harquebusettes au prétexte qu'elles estoient » composéz de pur lin.... » (Sentence du Conseil de llandre, 24 janvier 1660.)

Les ordonnances parlent souvent de haulleliche au blancq et au noir, sans énoncer exactement ce qu'il faut entendre par là.

Les jurés et les échevins, deux des corps qui constituaient les consaux désignaient chacun annuellement un des esgards chargés de visiter ces étoffes ; ils en désignaient aussi pour « le noir et mollure de haulteliche » (î).

(1) T. Consaux 5 juin 1554.

Une délibération des Consaux parle d'une étoffe appelée « gris de Tournai » (i).

Un inventaire de 1093 signale : une couverte d'autel (ïestoffe de Tourna;/; un bois de lit avec tenture d'estoffe de Tournay, blanche et rouge avec la courtepointe de mesine et un tapis pareil ; une tenture et courtepointe d'estoffe de Tournai, jaune et violet; un lict de repos avec son travers d'estoffe de Tourna}' rayé de rouge et noir mêlé de blancq ; un rideau de fenestre estoffe de Tournay, rayé de rouge et vert mêlé de blanc... (2).

La fabrication des tapis de table devint dès le milieu du XVIe siècle, une branche très importante en même temps que fort intéressante de l'industrie des hautelisseurs.

L'inventaire-répertoire de 1G24, sac B n° 12, cite une disposition du 22 janvier 15G2, défendant « de y> porter au scel, tapis de table en dessoubs de trois n aunes de long; » et trois ans plus tard (en 1565), Arnould Ilennocq, marchand hautelicheur, confectionne et vend au magistrat de Tournai, pour être offert à la femme de M. de Bruxelles, conseiller du roi, un tapis de sayette, contenant onze aunes et un quart (3) première mention d'un genre de tentures que fabriquaient les hautelisseurs et qui les rapprochait des tapissiers.

Ces tapis de table étaient de deux sortes, les uns

(1) 28 juin 1055.

(2) Inventaire du château de Pesches, par le comte de YiUcrmont. (Annales de l'académie d'archéologie 4e série, t. I, 1885.)

(3) T. Comptes généraux commençant le l** octobre 1565.

tissés ou à grain serré et les autres au contraire velus comme le sont les tapis appelés aujourd'hui tapis de la Savonnerie. On en conserve quelques spécimens qui permettent d'apprécier ce que fut cette fabrication; nous les décrirons au chapitre IV.

Quel était le décor de ces tapis de table. C'est ce que plusieurs textes, cités précédemment nous ont appris (1).

« Un grand tappis de table à branchages vers en » champ noir composé en tissu de sayette et de soye ; » une pièce de quarante cinq aulnes à branchages » blancs, à fond incarnadin, et une autre pièce de qua- » rante cinq aulnes à fleurettes orangées, à fond bleu, » toutes trois de soye et sayettes meslées, ouvrages de » Tournay » (2).

Le tapis confectionné par Anthoine de Leauve en 1609 était « composé au moyen d'un harnas à tire, où « il a entremis six tireurs ou il a engravé les armoit ries de cette ville et les représentations de saint » Elutere et saint Piat pour tant plus faire paraître r> son savoir » (3).

Un autre document parlant de ce même tapis ajoute quelques curieux détails. De Leauwe y est qualifié : maistre ouvrier d'estoffes damassées, et le tapis est ainsi décrit : un tapis de table mignardement façonné de soye orangé et violette auquel estoit représenté les armes du roi d'Espagne avec celles de cette ville aux quatre coings et les effigies de saint Eleuthère et de saint Piat patrons de Tournay, avec autres figures fort délicatement élabourées. . . . (4).

En 1615, Jacques Descobecq, haultelisseur, vend à

(1) Vide supra page 70.

(2) Mémoires d'eschevin, par Philippe de Hurges.

(3) T. Consaux du 18 novembre 1609.

(4) Mémoires d'eschevin....

la ville deux tapis de table de diverses couleurs. Semblables achats eurent lieu en 1614 et 1619 (î).

Les tapis conservés à l'hôtel de ville de Furnes, achetés à Tournai en 1636, peuvent donner une idée de cette fabrication; ils sont tissés en deux tons, le jaune et le bleu verdâtre (2).

Rappelons encore quelques-uns de ces tapis d'après des inventaires déjà ntés « un tapis de velus de » Tournai, de fond vert, — une table couverte d'un » tapis velus de Tournai, le fond bleu. »

« Ung couvert de table d'estoffe de Tournay verde y> travaillé avec des niseaulx et lleurs de jaune cou- » leur; ung autre avec des fleurs verdes et noires; » ung grand tapis de table d'estoffe de Tournay avec n des fleurs rouge et bleu. »

Le 3 octobre 1684, Jean Duquesne, hautelisseur, adresse une requête aux Consaux, au sujet « d'une 9 espèce de tapisserie qu'il a inventée de sa propre » industrie a grands frais, ayant employé plus de trois » mois do temps, tant à raison de la diversité des » figures qui y entrent que de la largeur de cinq » aulnes »

En 1746, le chef-d'œuvre d'un hautelisseur consistait à faire un tapis sandre (3). Ce genre de tapis avait été inventé en 1615 par un hautelisseur nommé Simon Bedoret. Il l'appelle, dans une requête adressée aux Consaux une « nouvelle invention de tapis à la guise n et façon de tapisserie » (4).

(1) Arch. du Royaume. Reg. 40,030, f. 635.

(2) Voir au chapitre IV, la description de ces tapis et de plusieurs autres du même genre.

(3) T. Registre des hautelisseurs, n° 4272, f. 131.

(4) T. Consaux du 28 juillet 1615 et 17 mai 1 (3 1 G .

Dans une réunion des bannières, en vue de voter certains impôts nouveaux, on trouve la disposition suivante qui vise les hautelisseurs : « de chacune pièce » de trippe six solz tournois, de chacune paire de

* chausses lâchées, ung sou, de chacun tapis, plumette » et aultres menus ouvraiges de hautelisse, deux

r> SOlz (l). »

Lorsque les suppôts des deux métiers des hautelisseurs et des sayetteurs furent autorisés à fabriquer simultanément les ouvrages de l'un et de l'autre métier, ceux-ci n'en restèrent pas moins distincts, avec leur organisation propre et spécialement avec l'obligation de faire sceller les pièces qu'ils fabriquaient, par les esgards du métier.

Mais souvent les artisans au lieu de se conformer strictement à cette règle, tentèrent de faire sceller toutes les pièces de leur fabrication au scel du métier qui se montrait le plus facile; cet abus donna lieu à de nombreuses sentences; nous citons, à titre de document, celle qui nous a paru la plus intéressante :

Du 20e jour de juillet xvc iiii" viii.

« Comme débat et différend se feust meu et suscité » pardevant mess, les prevost et jurés de la ville et » cité entre les Doyens, jurés et esgards du stil et mes- » tier des haultelicheurs, d'une part, et les doyen, jurés » et eswards du stil et mestier des sayeteurs, d'aultre

* (part) disant et proposant par lesdits haultelisseurs - que combien que Marcq Denis deuist porter au scel » des haultelisseurs les petits ouvrages et carrelets y> faicts par ses ouvriers, du moins de ceulx estans » haultelisseurs, néantmoins en faisant le contraire les

(1) T. Consaux 23 juillet 1582.

n faisait porter au scel des sayeteurs parceque lesdis t> sayeteurs les scellaient combien que ils ne fussent » de longueur suffisante, concluant a tout ad ce qu'icelle n soit condamnée des amendes indictés par les ordon- » nances pour les ouvraiges par eulx trouvés en la n maison dudit Marcq Denis; et après avoir ouy tant » les haultelisseurs que sayeteurs et mesmement ledit » Marcq Denis en tout ce qu'ils auroient voulu dire et » proposer et le tout considéré lesd. S™ prévost et jurés » ont ordonné que toutes pièces desdits ouvraiges non r> callendréos contiendront dix neuf aulnes et demye n pour le moins et celles callendrées vingt aulnes ung » quart moins, à péril que celles qui ne seront trouvées r> en telle longheur destre corrigées, ordonnant au » surplus audit Marcq Denis de porter au scel de la » haultelisse les ouvraiges composez par ses ouvriers » haultelisseurs, au scel desdits haultelisseurs, et ceulx

* composés par les ouvriers sayeteurs au scel d'iceulx

* sayeteurs suivant qu'est porté par les ordonnances n desdits stilz (1) ».

Que sont ces petits ouvrages et carrelets dont parle la sentence? Que sont ces autres petits ouvrages vulgairement appelés t relis ou sacquelez dont parle un autre hautelisseur ? (2).

En 1671, Antoine Ternois, maître hautelisseur, établit à Tournai une fabrique de baracans, et fit venir en cette ville pour y travailler quelques ouvriers étrangers (3).

Nous n'avons pas trouvé la définition ou une description suffisante de ce genre d étoffe.

(1) Prévost et jurés, T. Vol. 3321, f. 187 v. (Voir page 155).

(2) T. Consaux 8 juillet 1588.

(3) T. Comptes généraux, 1671-72 f. 99 v.

Quelques années plus tard, Jean Fouré et Roland Odolf également hautelisseurs, ouvrent une manufacture de panne ou velours, et demandent l'appui financier du magistrat pour leur premier établissement. Les hautelisseurs protestent contre cette prétention et font remarquer aux Consaux qu'Odolf ne fabrique pas des pannes, mais seulement des « moucades, pluces et n autres étoffes » qu'on produit déjà dans cette ville (i).

Le seul registre-journal des assemblées des hautelisseurs qui ait été conservé renferme une décision très intéressante sur un genre de hautelisse dite point d'Hongrie, et sur les moucades qui tous deux paraissent désigner des tapis de pied (2).

« .... On a remarqué qu'il y avait des defFauts con- » sidérables à la composition du point d'Hongrie et r> des moucades à fond rasé et pour remédier auxdits r> detfauts ceux de l'assemblée ont résolu à la pluralité r> des voix à l'égard du point d'Hongrie que le peigne » dudit point d'Hongrie de seize quarts de largeur, r> doit contenir quatre cent septante broches pour le » moins, et les quatorze quarts à proportion, que » tous les fillets de sayette doivent estre retors à dou- » ble filet et qu'à chaque annelet ou chapelet on doit » passer deux fillets retors en double contenant quatre » fillets simples, lesquels quatre fillets ne peuvent et » ne doivent estre retors en un seul, et à l'égard des » moucades à fond rasé, que tous les fillets de la chaine » de l'un doivent estre retors à deux fillets pour le » moins et que l'un des deux harnas doit être retord

(1) T. Consaux 20 janvier, 9 mars, 28 septembre 1688.

(2) T. n. 4172 f. 80. — 10 Décembre 1714. (Voir page 155.)

» à doux fillets de sayette et l'autre à trois fillets aussy r> de sayette.... » (1).

La fabrication de ce genre d étoffe ne remontait pas à une époque reculée, comme il ressort d'une requête adressée aux Consaux le 5 mars 1686 par André Duquesne le jeune, marchand hautelisseur, lequel se plaint des tracasseries auxquelles il est en butte à l'occasion de la fabrication des nouveaux ouvrages de carpettes. Pus tard, parlant de son industrie il cite les carpettes, moucades et point cT Hongrie qui se font, dit-il, sur des métiers beaucoup plus grands que ceux à travailler les damas (2).

Il résulte d'un règlement de 1733 sur la teinture des laines, dit M . JI<n"ioy (3), que les bergames et point de Hongrie étaient des tapisseries grossières.

Tels sont les principaux articles fabriqués par les hautelisseurs à partir du moment où ils ont dû renoncer à confectionner des tapisseries proprement dites. Ils produisaient des tapis de table, tapis de pied, et carpettes en même temps que des draperies et étoffes très variées de soie, de laine et de soie, de laine et de lin, à l'exclusion dos draperies proprement dites qui étaient du domaine des drapiers et des tissus de lin qui étaient réservés aux telliers ou toiliers.

(1) Registre des assemblées des hautelisseurs. T. vol 4272 f. 80. — 10 Décembre 1714.

(2) T. Consaux 5 mars et 9 avril 1686.

(3) Les tapisseries de Lille, p. 107.

Caractères distinctifs des tapisseries de Tournai et diverses sortes de tapisseries fabriquées en cette ville.

On sait combien il est difficile de reconnaître ou déterminer le lieu de fabrication d'une tapisserie, quand elle ne porte ni légende, ni marque, ni nom, ou quand des documents anciens n'établissent pas son origine.

Il suffit pour s'en convaincre de considérer les nombreuses séries de tentures, parfois les plus belles, conservées dans les monuments publics et chez des particuliers, dont la provenance est encore aujourd'hui inconnue.

La difficulté est surtout grande pour les tapisseries antérieures à l'ordonnance de Charles-Quint, ce qui est le cas pour la belle période de la fabrication de Tournai.

Nos produits devaient, il est vrai, antérieurement à cette ordonnance déjà, porter une et même plusieurs marques ; mais ces marques qui ne faisaient pas corps avec les tentures, qui souvent même n'étaient attachées qu'au moyen de cordelettes, ont sans doute été enlevées aussitôt après la livraison des pièces à leurs acquéreurs.

Si même on ne les enlevait pas, elles disparaissaient forcément au bout de peu de temps, les bordures étant la partie des tapisseries la plus exposée à se détériorer ou même à être détruite.

Maintes fois on a dû renouveler les bordures de certaines tapisseries, nous en avons donné des exemples plus haut et alors il va sans dire que les marques disparaissaient avec la bordure ancienne. Or, en l'absence

de marques, en l'absence de documents, rien n'est plus difficile que de distinguer entr'elles les tapisseries fabriquées en déférentes villes, et d'attribuer une origine à telle ou telle pièce déterminée.

« L'histoire de la tapisserie n'est même pas assez avancée, dit M. Mïinfz, pour que nous puissions déterminer les caractères distinctifs de chaque grand centre, et montrer en quoi la fabrication d'Arras par exemple, s'éloignait de celle de Bruxelles. . . » (1). Cette opinion est partagée parM.Guiffrey. « Reconnaître les produits de telle ou telle fabrique, n'est pas chose aisée, dit-il; nos connaissances nous laissent encore fort hésitants dans la plupart des cas » (2).

Dans tous les ateliers, le travail se fait d'après les mômes principes, au moins jusqu'au milieu du XVIe siècle, et si certaines pièces ont le grain plus fin que les autres, cela n'indique le plus souvent qu'une différence de qualité dans la fabrication, et non un caractère spécial ou local, car dans chaque ville on faisait tout à la fois des tapisseries fines et des œuvres plus ordinaires, et par conséquent d'un grain différent.

Les matières employées sont aussi les mêmes partout : les fils de laine, de soie, d'or et d'argent.

Les couleurs enfin, étaient les mêmes et c'est sans fondement sérieux qu'un auteur a avancé que le jaune domine dans les tapisseries d'Anvers, le rouge dans celles de Bruges et le vert dans celles d'Audenarde. Bruges et Anvers ont peu fabriqué. C'étaient plutôt des entrepôts pour les tapisseries, que des lieux de production, et quant à Audenarde, si ses tapisseries ont généralement un ton vert, ce ton n'est point propre

(1) E. Muntz, la tapisserie, p. 115.

(2) Guiffrey. Histoire de la tapisserie, p. 60.

à cette ville mais il est commun à toutes les verdures.

Seuls le dessin et la composition des cartons peuvent fournir certains éléments de classification, et encore ne donneront-ils que le caractère général d'une pièce, permettant de présumer une origine française, flamande ou allemande, par exemple, mais cette première classification faite, ils n'indiqueront pas exactement à quel centre, à quelle localité peut appartenir une tenture déterminée.

Cet indice peut même encore dans certains cas conduire à de graves erreurs, car, le dessin fut-il indiscutablement reconnu pour appartenir à telle ou telle école, cela ne prouverait pas encore que la tapisserie a été fabriquée au siège même de cette école. En effet, (et cela est connu par de nombreux exemples,) les marchands de tapisseries ou leurs acheteurs demandaient souvent des cartons à des peintres étrangers à la localité où les tapisseries devaient être exécutées ; les fabricants se prêtaient et échangeaient mutuellement des patrons ou des modèles (1), enfin on a vu des cartons fameux reproduits dans cinq ou six ateliers différents et à des époques parfois fort éloignées les unes des autres.

Rien donc, disons-le pour nous résumer, n'est plus

(1) Le xxviiie jour de juillet l'an mil iiiic iiiixx et ung pardevant sire Robert le Louchier, prévost, etc., comparut Jehan de Vremont lequel a confessé avoir reçu de Josse de Heun, demorant a Audenaerde un bancquier de verdure contenant nœuf aulnes et vi coussins de verdure contenant vi aulnes, pour en faire ung exemplaire d'une tappisserie, lesquelles pièces il a promis rendre et restituer audit Josse ou au porteur .... endedcns d'uy en ung mois, ou pour chacune aulne dudit bancquier xl gr. et pour chacune aune desdis coussins xxx gros. (T. Prévost et Jurés, n° 3324.

difficile que de reconnaître l'origine et le lieu de fabrication d'une tapisserie déterminée.

Nous avons réuni cependant quelques indications, extraites des nombreux actes que nous avons consultés, et qui pourront aider à déterminer quelquesuns des caractères des tapisseries de Tournai.

L'ordonnance du 7 août 1408 sur les draps de haultelisse porte : « item que les maistres et ouvriers n dudit mestier ne puissent faire taindre les kaynes » desdits draps qui seront de fillet de lin en noir de i caudière fors en wedde vert ou vermeil, » c'est-à-dire en bleu, vert ou rouge. Mais cet indice peut n'avoir qu'une valeur relative, et il reste à savoir si cette prescription s'appliquait aux tapisseries proprement dites comme à toutes les pièces de bautelisse et si elle est demeurée en vigueur lors de la séparation des deux métiers.

Les premières tapisseries vendues par Pasquier Grenier à Pbilippe-le-Bon étaient de fils de laine, de soie, d'or et d'argent ; elles portaient au-dessus des personnages, des phylactères ou rouleaux contenant des textes latins extraits des évangiles, écrits en lettres d'or sur fond noir (î).

Toutes les tapisseries n'étaient pas aussi riches; fréquemment elles se composaient de fils de laine et de soie, parfois elles étaient toute laine ou toute soie.

(1) Pièces justificatives, nn 1 1 .

Le marché conclu entre le magistrat de Tournai et Clément Sarrasin en 1513, dont nous avons déjà parlé (page 173), stipule que les tapisseries seront confectionnées en moyenne sayette, bonne laine et bonne soie de Venise, — les soies seront jaunes vertes et bleues — les principaux personnages doivent être faits en soie — les vêtements de drap d'or, de velours et de damas, sont représentés en soie — ceux de laine ou de camelot en laine.

Les pièces seront entourées d'une bordure, fond bleu à feuillages jaunes en soie; les dorures et feuillages des colonnes et les dais également en soie jaune; les pavements des salles, de couleurs variées.

Les mots moyenne et fine sayette employés dans ce contrat et dans le suivant paraissent indiquer le grain des pièces et l'épaisseur des fils de la chaîne plutôt que la qualité de ces fils (î).

Dans un autre contrat de 1535 entre le chanoine de Roussy de Reims et Jean du Moulin, tapissier tournaisien, il est convenu que les visages et les chairs des personnages seront de fil de fine sayette ; chaque pièce devra contenir au moins trois personnages vêtus de

drap d'or enfin elle portera dans le haut quatre

lignes de texte, ainsi que les noms des personnages représentés.

Ces textes et ces noms inscrits sur les tapisseries sont un des signes bien caractéristiques des tapisseries dites flamandes et parmi celles-ci des tapisseries de Tournai.

(1) Sayette, d'après Mgr Voisin, signifie laine, et serait un diminutif de sarge. La sarge ou serge serait elle-même une étoffe croisée de laine sèche et dégraissée.

Relevons en passant l'inexactitude de cette dénomination de tapisseries flamandes, au moins en ce qui concerne le XVe siècle; Arras et Tournai sont les deux villes qui ont produit alors les tapisseries les plus nombreuses et les plus réputées, et à cette époque ni l'une ni l'autre ne sont villes flamandes.

Outre les textes inscrits sur des rouleaux et les noms des personnages, écrits sur ou à coté d'eux, on trouve encore dans certaines tapisseries des nomsetdes textes parfois très longs ou des assemblages de lettres rangées sans ordre apparent et sans offrir un sens logique, qui servent de garniture aux galons des vêtements des principaux personnages représentés.

Ce motif d'ornementation ne se rencontre que sur des pièces dont le caractère général accuse ce qu'on appelle l'art flamand ; or, on le constate fréquemment dans les œuvres des artistes tournaisiens du moyen âge et Spécialement chez les peintres.

L'un d'eux, Roger de la Pasture ou vander Weyden, qui brille au premier rang parmi les maîtres de l'école gothique, l'a maintes fois employé. De la Pasture, né à Tournai, d'une famille fixée dans cette ville depuis longtemps, a étudié son art dans l'atelier du peintre tournaisien Robert Campin, avant d'entreprendre le voyage d'Italie et d'aller ensuite se fixer à Bruxelles. Sa peinture reflétera donc les caractères de l'école de Tournai; or disions-nous, il a dans beaucoup de ses œuvres eu recours aux lettres de l'alphabet et aux textes pour orner les vêtements de ses personnages.

L'un de ses tableaux les plus célèbres, le retable conservé à l'hôtel-dieu de Beaune et représentant le jugement dernier, en fournit plusieurs exemples.

LES TAPISSKR. 14

Signalons en particulier le manteau de saint Jean- Baptiste dont la bordure est formée de caractères hébraïques de fantaisie, et dont l'assemblage ne présente aucun sens. Le vêtement d'un des apôtres nous offre par contre dans sa garniture de galons, une bonne partie du Credo, en latin.

Ce fait n'est pas unique ; un certain nombre de tableaux gothiques présentent la même particularité. Elle a de même été relevée dans bon nombre de tapisseries, toutes dites flamandes (l) et cette corrélation ne peut être l'effet d'un simple hasard mais paraît bien plutôt résulter d'un système commun aux divers artistes d'un même pays ou d'une même localité. Or, à cette époque Tournai est la seule ville (de ce qu'on appelait la Flandre) qui ait été capable de produire les magnifiques séries où se rencontre cette particularité. On ne la rencontre pas dans les produits de Bruxelles qui devait lui succéder comme renommée et comme importance de fabrication, ou du moins on ne l'a pas signalée jusqu'ici.

A Tournai, au contraire, ce motif décoratif était d'un usage général. Outre les tableaux nous en trouvons un exemple concluant dans une série considérable de jetons et méreaux frappés dans cette ville à l'époque gothique.

Le colonel Maillet qui avait réuni la collection la plus complète de cette sorte de jetons, en a décrit avec soin toutes les variétés, elles sont au nombre de plus de mille et renseignées dans le catalogue de vente

(1) Dans une des tapisseries de la collégiale de Beaune, à la scène de la circoncision on lit sur le galon de la robe du grand prêtre : BEI NATR... Les tapisseries de la cathédrale et de saint Rémy à Reims portent de nombreuses inscriptions de ce genre.

de sa collection (1). On y trouve, de nombreuses pièces, portant d'un côté une légende parfaitement intelligible, et de l'autre un amalgame de lettres sans aucun sens comme ICSONRVS RDVRNVRCE ou un autreassemblage moins arbitraire à première vue, mais auquel on cherche en vain à trouver un sens, comme EAMAIN PANES FARGMSNTS, etc.

Ces jetons comme du reste les tableaux de nos peintres ne font que reproduire fidèlement un usage tournaisien. Les inventaires mentionnent souvent en effet des vêtements ornés de devises, sentences et lettres brodées sur l'étoffe, ou même en métal et en argent appliquées sur lesdites étotfes. Plusieurs comptes citent des achats de lettres en argent, pour garnir des vêtements (2).

Les artistes du moyen âge si exacts et si minutieux à rendre tous les détails du costume et du mobilier, ont reproduit dans leurs toiles ce détail en même temps que les autres. La présence de semblables textes ou lettres sur les vêtements des personnages représentés dans nos tapisseries sera donc un indice sérieux de leur provenance tournaisienne.

On a fabriqué à Tournai des tapisseries de tous genres et de toutes qualités ; mentionnons d'abord les grandes tentures de muraille à personnages qui géné-

(1) Toute cette série a été achetée par le musée archéologique de Tournai ou elle se trouve aujourd'hui.

(2) « Audit Colart le cureur pour vu onches xv esterlins et derny » d'argent ouvré en forchettes pour faire une devise à mettre sur une » huppelande faite pour ledit muisit •< (Compte de Tutelle Jacquemart le muisit, 1411.)

« Une coroye lettrée de lettres d'argent avec un sayel.... n (Compte d'exécution testamentaire Dicrin de lyauwe 1414.)

ralement au nombre de quatre ou six pièces formaient ensemble une histoire dont les différentes scènes se déroulaient sur chaque pièce.

C'est ce qu'on appelle dans nos inventaires les tapisseries à personnages. Elles sont souvent accompagnées des pièces nécessaires pour garnir le lit, les meubles et les sièges. Cet ensemble s'appelait une chambre de tapisserie.

Les sujets représentés étaient très variés : scènes de l'ancien et du nouveau testament ; sujets tirés de l'histoire, des romans de chevalerie ou des légendes; vies des saints; allégories et sujets mythologiques.

Ces tapisseries constituaient des ouvrages de grande valeur; elles n'ont été surpassées ni au point de vue artistique ni au point de vue de la perfection du travail et de la richesse du tissu par aucune fabrique.

Le genre dit verdure a été de bonne heure fabriqué dans nos ateliers concuremment avec les tentures à personnages. Les tapisseries de cette catégorie, qui tirent leur nom de la couleur dominante des paysages qui en formaient le fond, n'étaient pas dans le principe des pièces de qualité inférieure, comme elles le devinrent plus tard. Des verdures figurent parmi les chambres de lapisserie vendues par Pasquier Grenier à Philippele-Bon en 1461 ; la tapisserie offerte par la ville en 1480 à M. de Baudricourt était une tapisserie de verdure à soie.

Un inventaire de 1516 cite des verdures, verdures à lestes, et grandes verdures ; un autre de 1546, dressé chez un tapissier mentionne dans ses ateliers des métiers chargés de tapisserie à personnages et d'autres chargés de verdures.

Le grand nombre de verdures fabriquées à Tournai

permet de revendiquer pour nos ateliers une partie de ces pièces que jusqu'ici on a abandonnées à Audenarde sans partage.

En règle générale les tapisseries fabriquées à Tournai sont de hautes-lisses. Il est à remarquer cependant qu'aucun texte ne le dit expressément et que nulle part on ne trouve l'expression : tapisserie de hautes-lisses. Quant il s'agit de tentures à personnages le mot tapisseries est toujours employé seul, et de même, dans les autres cas, le mot hautes-lisses est aussi employé seul, généralement sous cette forme : drap de haulteliche.

Jamais on ne rencontre non plus l'expression tapisserie de basses-lisses , mais peut-être faut-il considérer comme telles les œuvres de marcheterie, les tapisseries a le marche ou sarrasinoises dont nous avons parlé plus haut, (voir page 163 ,

La distinction présente en fait peu dimportance puisque les deux genres donnent des produits tellement semblables qu'on n'arrive pas à les distinguer les uns des autres.

Au point de vue de la fabrication tournaisienne nous devons cependant dire ici quelques mots des tapisseries sarrasinoises que nos ateliers ont produites en assez grand nombre et que l'ordonnance du 0 décembre 1110 identitie avec les tapisseries a le marche.

Malgré les explications proposées par divers auteurs on peut encore se demander ce qu'était exactement les tapisseries de ce genre.

Signalons donc quelques mentions de tapisseries accompagnées de qualificatifs qui se rapprochent du

mot sarrasinois et qui peut-être aideront à en fixer le sens.

On connaît le tapis Turquie cité dans le testament d'Agnès Hiergotte en 1438, les six grands tapis velus de Turquie vendus en 1509 par Jean Grenier à Philippe-le-Beau, et le drap de Turquie du métier de broqueterie, légué par Clément Sarrasin en 1514.

Ne faut-il pas rattacher au même genre la chambre (de tapisserie) « estofFée de coussin, bancquiers et sar- » ges enseignés de poplicans » (î) nom sous lequel on désignait au moyen-âge les turcs ou maures, — ainsi que les sarges de tapisseries ouvré à mourisque dont parle un testament de 1511 et dont nous donnons plus loin le détail. (Voir chapitre 4, n° 100.)

Si comme nous le supposons, il y a certaine synonymie entre les expressions de Turquie, poplicans, mourisques et le mot sarrasinois, il en résulterait que ce dernier mot signifie tout à la fois un genre de décor, comme un mode particulier de travail, et qu'on peut définir la tapisserie sarrasinoise un tapis velu et épais, genre moquette, dont l'ornementation est dans le goût oriental.

Le grain de nos tapisseries paraît avoir été généralement assez gros, à la différence des produits de Bruxelles et plus tard de la manufacture des Gobelins qui ont atteint une très grande finesse. Parfois cependant il était plus fin ; on le désignait alors sous le nom de moyenne sayette. Parfois encore il était stipulé que les pièces seront faites de fine sayette, comme il est dit au contrat de 1532 entre du Moulin et le chanoine

(1) 1476. Testament de Marie Despares.

de Roussy. Une même tenture comprenait parfois aussi des grains de différentes grosseurs, les plus fins étant réservés aux visages et aux chairs.

Le grain de Tournai est généralement peu serré et légèrement poilu ou plucheux ; celui de Bruxelles au contraire est beaucoup plus serré et plus sec.

Les tons dominants dans les sujets à personnages sont le rouge et le jaune. Le bleu y est employé en quantité moindre.

Quant aux matières premières, nous en avons déjà parlé au § I de ce chapitre. L'ordonnance de 1397 exige de - loyaux estofïes, c'est à savoir de traynie et » d'estain nostret - deux mots qui doivent signifier tout simplement des fils de fine laine, par opposition aux déchets de laine et aux laines mal apprêtées (estontures, lanuises, gratuises et flocons), cités plus loin dans le même acte et qui ne pouvaient être employés que pour la confection de certains draps grossiers.

Les règlements ne parlent pas de ces riches tentures où l'on rencontrait tout à la fois les fils de laine et de soie, les fils d'or et d'argent, et cependant nous savons par des textes authentiques qu'il en a été fabriqué en grande quantité.

Bon nombre de pièces étaient faites de laine et de soie, d'autres toute laine ou toute soie. C'étaient d'ailleurs les matières employées, plus encore que les sujets représentés qui déterminaient la valeur des tentures ainsi qu'il semble résulter d'une ordonnance établissant un impôt sur les diverses sortes de produits

fabriqués, en prenant pour base les matières qui y entrent,

« Sur les tapisseries composées en Tournai vendues » en icelle ou menées dehors et aussi sur celles qui y. seront achetées au dehors admenées et vendues en * icelle faites et composées de flocon, se lèvera et « paiera sur chacune aulne ung denier tournois.

» Sur chacune aulne de celles qui seront faites et » composées de mol fille a soxje ou sans soye se pren- « dera n d. t.

» Sur chascune aulne de tapisserie faicle et com- » posée à or et à soye se prendera vu d. t. (1). »

Plus tard quand le métier fut en décadence, on fabriqua en même temps que les tapisseries à personnages et les verdures, des tentures d'ameublement. Telles étaient les pièces fournies par plusieurs tapissiers tels que Pierre Drosset (1570) Jean Cassel (1583) Pierre du Moulin (1592) Jacques Cassel (1602) etc., pour la décoration des salles d'audience de nos divers magistrats communaux, et qu'on étendait aussi sur leurs bancs et sur leurs sièges. Pareilles tapisseries avaient déjà été fournies à la ville en 1497 par Jacques de l'Arcq, pour le même usage, et sans doute elles servirent de modèle à celles qu'on confectionna dans la suite (2). Elles étaient généralement à fond rouge avec un semis de tours représentant les armes de Tournai, mêlées à des lions, sous les archiducs, à des aigles impériales sous la domination autrichienne et à des fleurs de lys pendant les périodes du XVIIe et du XVIIIe siècle où Tournai fit retour à la France.

(1) T. Inventaire n° 335, 16 mars 1501.

(2) Voir chapitre IV, n° 77.

Cartons et patrons de tapisseries.

Après avoir constaté l'importance dos cartons pour la détermination du lieu de fabrication des tapisseries, nous ne pouvons que déplorer le peu de documents qui nous restent sur cette matière, et citer, dans leur laconisme, ceux qu'il nous a été donné de retrouver.

Il est hors de doute que nos peintres du XVe siècle, tels que Campin, de la Pasture, Daret, Trufin et leurs élèves ont fourni à leurs concitoyens des cartons pour les tapisseries qu'ils fabriquaient, de même qu'ils en ont fourni aux tapissiers étrangers.

On trouve en effet mentionné dans un compte do 1438, Me Robert Campin pour « avoir fait le patron de la vie de Mgr saint Pierre » et Henri de Beaumetiel, pointre, pour avoir peint « en draps de toille ladite vie et passion (i). -

Jacques Daret, autre pointre tournaisien, fournit au tapissier d'Arras qui travaillait pour le compte de Jean du Clercq, abbé de saint Vaast à Arras - ung patron » de toille de coulleur a destrempe contenant douze * aunes de long et quatre aunes de larghe ou envi-

- ron, auquel est l'histoire de la résurrection de nostre

- Seigneur Jhésus-Christ, bien peinte et figurée, sur le » patron a estre faict un tappis de haulteliche (2). »

Robert Dary (est-ce un peintre, ou n'est-ce pas plutôt l'un des deux tapissiers qui vendirent à Philippe-

(1) T. Compte d'exécution testamentaire de Regnaud deViesrain, 1438, (Voir chapitre 4, n° 46.)

(2) De la Grange et Cloquel, lart à Tournai,

le-Bon la tapisserie de la Toison d'Or,) est payé 12 livres pour des patrons qu'il a fournis en 1444 à Jean Chevrot, évêque de Tournai (î).

D'autre part, Simon Marmion, peintre valenciennois du XVe siècle, se fit inscrire parmi les confrères de S. Luc, à Tournai, pour pouvoir fournir des cartons aux tapissiers de cette ville (2).

Par son testament, empris le 24 juillet 1493, Pasquier Grenier, un de nos grands fabricants, lègue à ses quatre fils « tous ses patrons pour entr'eulx diviser » également. »

Le 28 juillet 1498, pardevant les Prévost et Jurés de Tournai, Pierre Feret, peintre, s'engage vis-à-vis de Joas... demeurant à Audenarde, à faire « deux » tappis est assavoir patrons sur pappier chacun de » 40 aulnes 4 p. hault et 10 p. de lonc, en chacun des- » quels il y aura deux capiteles et tout de l'histoire de r> Hercules et iceux livrer tout fais est assavoir le pref> mier tapis endedans d'huy en 3 semaines prochaines » et le second endedans aultres 3 sepmaines après et r> ensuivant » (3).

En 1539, Anthonne Ferret, son fils peut-être, reçoit 37 sous « à cause de reste d'aucuns patrons par luy » faicts du vivant dudit deffunct, (Arnould Poisson- » nier) » (4).

Dans l'inventaire dressé en 1505 chez la veuve

(1) Arch. du Royaume, à Bruxelles, fonds de l'évêché de Tournai, vol. 331.

(2) Mgr de Haisne, l'art en Flandre...

(4) Comptes d'exécution testament. 1505.

Jacques de l'Arcq figurent « plusieurs patrons de pap- » pier servant aux tapisseries ; (1) » et dans celui de Jehan Cappelier, haultelicbeur, (2) dressé la même année, on trouve : « plusieurs tablets à patronner, r> 5 sous; tabliers à patronner 8 sous 8 d. ; deux » assielles à patronner, G sous ; » mais rien ne dit qu'il faille voir dans ces derniers objets de peu de valeur, de véritables cartons de tapisseries. 11 semble plutôt que ce soient des outils ou des modèles de dessins courants.

On trouve encore « plusieurs patrons de pappier » à la mortuaire d'Ernoul du Prêt, tapissier en 1517, et par son testament (en 1514) Clément Sarrasin lègue à Olivier.... « tous les patrons (ÏErcidets et aultres, sinon n ung de Moïse qui est de papier - qu'il donne à son frère Jacques Sarrasin.

Lorsqu'on 1535, Simon de Roussy, chanoine de Reims, commanda «1 Jehan du Moulin, tapissier tournaisien, les tentures de S. Symphorien, il lui remit le plan de la composition, et chargea un peintre de Tournai de tracer conformément audit plan, les cartons à reproduire par les tapissiers : « selon le patron » qui luy a esté baillié par ledit de Roussy et que ledit » du Moulin pourra deviser aux poinctres qui feront y> les patrons audit lieu de Tournay.... »

Tels sont les rares documents que nous avons trouvés sur la matière qui nous occupe.

(1) Ibidem.

(2) Compte d'exécution testamentaire de Ernoul Poissonnier 1539.

Vente de tapisseries à l'étranger.

Etablissement de tapissiers et de hautelisseurs tournaisiens à l'étranger.

Nous avons signalé plus haut quelques tapissiers étrangers qui vinrent se fixer à Tournai, de même que quelques achats de tapisserie (d'ailleurs assez rares) faits par nos magistrats communaux dans des villes voisines.

Bien plus considérables furent le mouvement qui emporta les produits de nos manufactures dans les paj's voisins et l'influence qu'exercèrent nos tapissiers à l'étranger.

Les cadeaux faits par la ville à plusieurs souverains et à des seigneurs puissants firent connaître au loin la valeur de notre industrie et ne tardèrent pas à lui procurer des commandes du dehors.

Parmi les clients étrangers de nos ateliers, les ducs de Bourgogne furent sans contredit les plus illustres; Philippe-le-Bon et Charles-le-Téméraire, puis, Philippele-Beau et Maximilien 1er se fournirent à Tournai. Les rois de France, bien que souverains légitimes de cette ville ne paraissent pas y avoir fait d'achats ou du moins il n'en est pas resté trace dans nos archives ; mais après eux Henri VIII d'Angleterre, Charles-Quint et la famille impériale figurent tour à tour au nombre des acheteurs de nostapisseries.

La première vente faite à Philippe-le-Bon remonte

à 1446. Les autres eurent lieu en 1449, [histoire de Gêdêon par Robert Dary et Jean de l'ortie) et continuèrent ensuite sans interruption sous les princes de la maison de Bourgogne.

Faut-il ou non voir des tapisseries dans les draps de Tournai loués par les magistrats de Bruges pour décorer une maison lors d'une joute célèbre qui eut lieu dans cette ville en 1302? Malgré l'opinion de Pinchart, nous n'y voyons rien d'impossible.

L'Auvergne, la Bourgogne et la Champagne offrirent bientôt à nos fabriques d'excellents débouchés.

Un acte passé devant les prévost et jurés le 4 février 1449 auquel interviennent Pasquier Grenier, marchetour, demeurant à Tournai, et les représentants de Pierre Peliche, marcheteur, demeurant à Puy en Auvergne, montre ce dernier s'approvisionnant à Tournai de tapisseries précieuses (i). Ils traitent encore une affaire devant les mêmes magistrats le 21 mars

Pasquier Grenier vendait encore ses tapisseries à Lyon, sur leRhône(2)àun marchand nommé Jehan Vernier et à Gerardin Glande, aussi marchand à Reims (3). En 1472, il vend aux magistrats du franc de Bruges des tapisseries destinées à Charles-le-Téméraire.

Grenier avait des magasins à Anvers, le grand entrepôt des tapisser ies des Pays-Bas, en même temps que Bruges. Les magistrats de cette dernière ville faisaient les plus grands etfots pour attirer nos tapissiers

(2) Ibid.

(3) Ibid. q° 3312, G janvier 1460.

en leur offrant toutes sortes de réductions sur les droits perçus par la ville sur toutes les pièces vendues (1).

En 1483, Guillaume Desreumaulx vend des tapisseries à un marchand de Lille. — Antoine Grenier en fournit au cardinal d'Amboise pour le palais épiscopal de Rouen, en 1497, et en 1508 pour le château de Gaillon en Normandie. — Clément Sarrazin fournit en 1504 des tapisseries pour une église de Blois.

En 1505 plusieurs actes mentionnent des ventes importantes faites par des tapissiers tournaisiens à plusieurs marchands de Lyon.

Les rapports entre Paris et Tournai sont fréquents. On connaît des actes d'achat nombreux entre 1505 et 1516.

En 1505 encore, Meaulxde Visquere fait des affaires avec un marchand de Nuys sous Beaune nommé Henry Remont, et en 1512 Hermès de Viscre plaide à Reims.

L'empereur Maximilien qui achète à Tournai plusieurs séries de haute valeur en 1510, les fera connaître en Autriche, tandis que quelques années plus tard Henri VIII et les seigneurs anglais qui en avaient reçu et acheté d'importantes quantités introduisirent en Angleterre le goût de ces riches tentures (2).

Des actes de 1505 font connaître des ventes faites à Paris, à Gand, à Ath, à Cambray (en 1512), etc.

En 1535, Jean du Moulin entreprend pour un cha-

(1) T. Consaux du 21 mai 1495.

(2) L'inventaire dressé à la mort d'Henri VIII révèle dans ses palais de nombreuses séries de tapisseries. Les descriptions qu'il en donne sont malheureusement très brèves et nulle part leur provenance n'est indiquée.

noine de R.eims l'importante série de la vie de S. Symphorien,et en 1539 les héritiers d'Arnould Poissonnier vendent des tapisseries à Châlons.

En 1540, on rencontre des envois très importants de tapisseries et de hautelisses faits à Paris pour compte de plusieurs marchands (î).

Philippe-le-Beau partant en Espagne pour y ceindre la couronne, avait emporté en 1501 plusieurs belles chambres de tapisserie de Tournai. Elles furent sans doute fort goûtées dans ce pays qui n'en fabriquait pas, car cet article devint l'objet d'un commerce important entre l'Espagne et les Pays-Bas et qui continua même lorsque la guerre et la conquête d'une partie des Pays- Bas par la France ferma les frontières d'Espagne à nos produits.

Un inventaire de 1560 publié il y a quelques années dans une revue espagnole, celui de Don Beltran de la Cueva duc d'Albuquerque, mentionne une quantité considérable do tapisseries dites de Flandre.

Quelques pièces parmi celles-ci sont expressément désignées comme tournaisiennes : deux petits panneaux de verdure de Tournai, vieux et antiques, — sept panneaux de verdure de Tournai, formant une chambre complète, — une portière de Tournai avec

(1) Pardevant.... comparurent Jehan de Cassel, tapissier et Philippe de Nieppes hostelent lesquelz ont certifié... que en trois fardeaulx de tapisseries appartenant à René de nouveaulx marchand demeurant en la ville de Paris et deux autres fardeaulx appartenant a sire Jacques Pinés aussi marchand demorant en lad. ville de Paris n'y a aultre marchandise que lesdites tapisseries à eulx appartenans, le savant lesdis attestans pour ce qu'ils ont fardelé lesd. tapisseries esdits fardeaulx auxdis René et Pinet ... (Du 8 février 1540. T. Prévost et Jurés n° 2334.)

personnages, — un panneau, vieux et déchiré, avec figures.

D'autres pièces encore peuvent parfaitement avoir été confectionnées à Tournai, mais l'inventaire ne le dit pas expressément (1).

Le commerce des tapisseries entre les Pays-Bas et l'Espagne ne se ralentit pas. Un avis envoyé aux Consaux le 14 mars 1623 les informe que toutes les marchandises de ce pays sont interdites en Espagne, à l'exception des toiles et des tapisseries (2).

Pierre Van de Ruire, de Courtrai, envoie en 1632 à Séville deux ballots contenant chacun deux chambres de tapisserie et 200 nappes façon de Tournai.

En 1634, Robert Riet, aussi de Courtrai, envoie treize nappes tournaisiennes en Espagne (3).

En même temps que nos grands marchands de tapisseries les faisaient vendre sur de nombreux marchés étrangers, d'autres artisans moins favorisés de la fortune, ou plus hardis, se rendirent eux-mêmes dans les pays étrangers pour y tenter fortune, au mépris des édits des magistrats qui punissaient de peines sévères les tapissiers et les hautelisseurs qui transportaient leur industrie chez les peuples voisins (4).

(1) Revista de archivos. 2e série tome 9, 1883 p. 19 : Inventorie) del movilario, (etc ) del. exc. sen. D. Beltran de la Cueva, Tercer duque d'Albuquerque... a0 1560. — Un personnage du même nom, le cardinal de la Cueva, était au XVIIe siècle, abbé commendataire d'un couvent de Tournai. Voir P. J. à Tannée 1560.

(2) Consaux. Vol. 289.

(3) Archives communales de Courtrai, registre des passeports des marchandises envoyées de Courtrai en Espagne... (Communication de M. J. Van Ruymbeke.)

(4) Ordonnance des Doyens du 28 novembre 1406. T. n. 4332, f. 1.

Nous avons déjà cité Jean Hosemant, tapissier tournaisien qu'on trouve établi à Avignon en 1430.

Dès 1464, deux autres tapissiers tournaisiens Jean Millé et Renaud Grue, travaillent à Ferrare pour les ducs Borso el Hercule I (î).

Nous avons rappelé plus haut que les ateliers d'Audenarde devaient leur existence, dès le commencement du XVe siècle, à des tapissiers tournaisiens.

En 14G5, Pierre Bladelin, fondateur de Middelbourg en Flandre, y appelle des ouvriers de Tournai. Etaient-ce des tapissiers, et n etaiéht-ce pas plutôt des hautelisseurs? (2).

Deux tapissiers habitant Paris, le premier en 1475 et le second en 1499, Michel (VEseamaing et Etienne Carpentier, étaient tous deux originaires de Tournai (3).

En 1492, des hautelisseurs tournaisiens fondèrent à Amiens ou ils avaient été appelés par le duc de Bourgogne (à qui celte ville avait été donnée en gage) des ateliers pour la fabrication des étoffes de hauteslisses : draps d'or, drap de soie, baudequins, bourgettes et trippes de velus. Ils ne confectionnaient pas de tapisseries proprement dites.

Les magistrats d'Amiens les protégeaient et leur accordèrent diverses faveurs. Dans leur requête pour les obtenir, ils disaient qu'ils avaient dû quitter Tournai parce qu'ils ne trouvaient pas moyen de gagner leur vie (4).

(1) E. MiXntz. La tapisserie.

(2) Annales de la société d'émulation, Bruges. 4e série, t. 5. — La fabrication de la tapisserie fie haute-lisse à Middelbourg en Flandre. — Voir aussi l'histoire générale de la tapisserie par Guiffrcy, Miintz et P inchar t.

(3) T. Actes d'échevinage.

(4) Histoire générale de la tapisserie, v° Tournai et Guiffrcy, histoire de la tapisserie, p. 259.

Godefroy Van Velme, tapissier, natif de Tournai, travaillait à Vendreuil, près de Laon en 1504; Nicolas du Fresne aussi tapissier et natif de Tournai, résidait en 1558 à Bresse (Brescia?) en Italie.

Les troubles religieux de XVIe siècle amenèrent une foule d'artisans à s'expatrier ; c'étaient des hautelisseurs, non des tapissiers.

On en trouve à Wesele en Allemagne (1521-1577) à Lille, à Anvers, en Hollande, et plus tard, au XVIIe siècle, en Angleterre, à Londres (1609), à Cantorbery (161 G), à Norwich (1612), etc. (î).

Plusieurs tapissiers isolés vinrent à différentes époques se fixer à Tournai. Certains d'entr'eux après avoir fait un séjour plus ou moins long dans cette ville allèrent s'établir dans d'autres localités. C'est en particulier le cas pour Œdins, Behagle et Baert.

Nui doute que des recherches faites dans les archives étrangères n'amèneraient à constater encore de nombreux faits de vente et d'émigration dans des pays parfois très éloignés du nôtre. Ceux que nous avons relevés ici permettent d'apprécier l'importance de .la fabrication et le développement de la production pendant la belle période qui va du commencement du XVe au milieu du XVIe siècle!

(1) T. Actes de l'écbevinage.

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