Il est ouvrier fait dès l'âge de vingt-cinq ans
5. L'ouvrier est payé en proportion de l'ouvrage qu'il fait, il reçoit une gratification si l'ouvrage est soigné. Il peut ainsi gagner jusqu'à trente-six francs par semaine.
6. Un jury, composé d'un directeur, d'un sous-directeur, de chefs d'ateliers et de cinq ouvriers, surveille les élevés, tait la police intérieure, <-t juge les fautes dans la fabrication des ouvrages.
7. 8 et 9. Des pensions sont payées aux ouvriers dans certains ras déterminés, à leurs veuves et à leurs enfants mineurs.
10 à 12. Ces pensions sont payées par une caisse de secours établi-' dans la manufacture, dont les revenus résultent : des fonds affectés par les propriétaires de la fabrique, d'une retenue de quatre centimes par semaine sur le salaire de chaque ouvrier, d'une rétribution obligatoire de tous les livranciers de la manufacture. L'administration de la caisse est confiée au jury dont il est parlé plus haut.
13 et 14. Enfin les ouvriers malades sont traités à l'hôpital et reçoivent des secours. Quand ils sortent de l'hospice ils sont nourris pendant un certain temps à une table expressément servie pour eux a la manufacture.
En ce moment ou les questions sociales occupent une large place dans les préoccupations des économistes, ne trouveraient-ils pas dans ce règlement des dispositions dont ils pourraient utilement s'inspirer?
Quant aux produits de la manufacture, nous les
trouvons décrits par des écrivains contemporains (1) : « On y travaille toutes les espèces de tapis qui se r. fabriquent en Europe, mais plus particulièrement ces r> tapis de pied connus partout sous le nom de tapis de r> Tournay.
» On y travaille aussi des tapis dans le genre de la » fabrique royale de France (la Savonnerie) et chose r> admirable, la fabrication des tapis de savonnerie » s'opère chez messieurs Lefebvre par les mains d'en- » fants de six à douze ans. La chaîne est comme dans » la haute-lisse montée perpendiculairement; un seul » maître ouvrier dirige l'exécution de plusieurs immen- » ses tapis à la fois. On l'appelle indicateur. Il a devant » lui la table du dessin réduit au point. Chaque point » du dessin doit répondre à un point du tapis. Il indi- » que le nombre et la couleur des points à la brigade » d'enfants placés immédiatement auprès de lui ; r> ceux-ci exécutent sur cette indication : en exécutant, » ils répètent à haute voix et tous ceux du même ater> lier répondent fidèlement à cet appel en exécutant » aussi la même chose, chacun de leur côté. C'est une » merveille de voir naître sous les doigts de ces inno- » centes créatures les dessins les plus variés et les plus v difficiles en apparence ; ces instruments animés sont v les premiers à admirer les ouvrages qu'ils produisent » machinalement. Ce travail est réellement pittoresque. » A Paris, le même travail ne s'exécute que par des » ouvriers faits et de quinze ans d'exercice au moins, » circonstance qui triple le prix de la marchandise. » Tous les dessins de la savonnerie se traitent éga- » lement sur les métiers ordinaires, c'est-à-dire en
(1) Ch. Lecocq. Coup d'œil sur la statistique commerciale de la ville de Tournai. 2e édition, 1817, p. 250.
■ moquette, à un deprré de perfection naturellement
- inférieur ruais aussi à moitié de différence dans le
- prix de la vente (1). «
Les années 1809 à 1*12 furent pour la manufacture une période de prospérité inouïe. Elle comptait cinq mille ouvriers et envoyait ses produits en France, en Allemagne, en Russie, en Italie et même en Amérique. I)es succursales étaient établies à Paris, à Bruxelles et à Anvers.
C'est avec la France et la Russie que la société faisait le plus d'affaires. Un des associés, Nicolas Lefebvre, habitait Paris. Il avait ses magasins à la place Vendôme. La vente en Russie fut confiée à un des principaux employés de la manufacture, monsieur Desprets qui se fixa définitivement à Moscou où ses lils établirent plus tard des maisons de commerce considérables.
De nombreux chefs d'industrie parmi lesquels nous ne citerons que MM. Braqueniô, originaires de Tournai, aujourd'hui a la tête de puissantes manufactures de tapisseries proprement dites, à Paris, à Malines et à [ngelmunster, ont appartenu cà la fabrique de Tournai.
C'est pendant cette période brillante que furent élevés sur l'emplacement de l'ancien couvent des Clairisses à la rue de ce nom les bâtiments de la manufacture construits dans un style classique et froid, mais auxquels un portique, précédé d'une belle colonnade donnait un fort grand air.
L'architecte Renard en dressa les plans en l'année L81L
(1) Loco citato.
On lui doit également un grand nombre de dessins de tapis de pied (1) exécutés dans les ateliers.
Les dernières guerres de l'empire, la diminution de la fortune publique et privée qui en fut la conséquence portèrent un coup fatal à cette industrie qui fournissait spécialement au luxe.
Le nombre des ouvriers baissa rapidement, au point qu'on n'en comptait plus que quinze cents en 1815. Mais quelques années plus tard la fabrication reprit vigueur et sous le gouvernement hollandais la manufacture redevint florissante.
Le roi Guillaume voulant récompenser les services rendus à l'industrie par Léopold Lefebvre le décora de son ordre et le créa baron (1825). Les termes du diplôme qui lui confère ce titre prouvent combien était alors réputée notre grande manufacture et la haute estime que professait le monarque pour son directeur.
Le 6 septembre 1828 (2), la société Piat Lefebvre et fils, composée alors du baron Léopold Lefebvre, de Jean-Baptiste et de Piat Lefebvre fils céda à MM. Schumacker, Overman et Edeline, sous La firme Schumacker Overman et C16., tous les bâtiments, métiers, ustensiles, cartes, dessins, portefeuille de voyage, etc., repris en un inventaire dressé le même jour, pour le prix de quatre-vingt cinq mille cinquante florins des Pays-Bas.
(1) MM. Desmazières et Joveneau, bibliophiles tournaisiens en ont recueilli un grand nombre dans leurs collections Le premier possède en outre plusieurs dessins originaux de Renard, et l'élévation de la façade de la manufacture, sur laquelle figure l'autorisation de bâtir, délivrée à Mons, par le préfet du département de Jemmapes, le 20 mai 1811.
(2) Minutes de Me Simon, notaire à Tournai.
En même temps qu'ils cédaient leur manufacture, MM. Lefebvre imposaient aux acquéreurs diverses obligations tendant à conserver ce bel établissement dans l'état de prospérité où ils l'avaient élevé, et à assurer aux ouvriers qui y étaient employés le bénéfice des dispositions bienfaisantes qu'ils avaient prises en leur faveur, sorte de testament véritablement émouvant où se révèlent chez ces grands industriels toute la sollicitude et la tendresse d'un père pour son œuvre et ses collaborateurs.
Après avoir indiqué les qualités et les devoirs d'un chef d'industrie et invité ses successeurs à les pratiquer, Lefebvre assure à certains correspondants de la maison, à des employés et à des serviteurs la continuation de leurs services ou de leur emploi; il stipule le maintien de la bourse de secours au profit des ouvriers et se préoccupe de sa bonne gestion, enfin il se réserve le droit de s'intéresser aux alïaires de la fabrique, qu'il ne cède on le voit, qu'à regret (1).
Le baron Léopold Lefebvre mourut en 1844(2).
La nouvelle société conserva la manufacture jusqu'en 1889, époque où elle la céda à son tour à la Société générale de Bruxelles pour favoriser [industrie natiotionale. Mais cet établissement n'était plus alors que l'ombre de ce qu'il avait été. Il succomba dans la lutte qu'il eut à soutenir contre les fabriques anglaises et roubaisiennes dont les produits, sans avoir peut-être la perfection des nôtres se vendaient à beaucoup meil-
(1) Acte sous seing privé du 6 septembre 1828, joint à la convention authentique de la même date.
(2) Il eut deux lils, dont le second, Léopold, mourut en 1886, laissant un lils.
leur marché et parvinrent ainsi à les supplanter auprès d'une clientèle plus sensible au bas prix d'un article qu'à sa bonne qualité.
Après une liquidation longue et désastreuse, l'établissement fut fermé en 1887 et les bâtiments mis en vente à cette époque, furent en grande partie démolis.
A côté de la manufacture royale de tapis, existaient quelques établissements beaucoup moins considérables, par leur importance, mais dont les produits pouvaient rivaliser avec ceux de la manufacture, auxquels ils ressemblaient en tous points. Citons seulement la fabrique de Verdure-Gobert, plus tard Verdure-Bergé qui figura avec succès aux expositions de Londres 1851 et de Paris 1855. Les pièces les plus remarquables fabriquées chez Verdure sont un tapis aux armes des dix-sept provinces des Pays-Bas exposé à Londres en 1851 et un autre aux armes du pape Pie IX qui lui fut offert, en 1857, par Barthélémy du Mortier, représentant de Tournai.